Cela doit bien faire quinze ans que ce livre emprunté à ma sœur traîne dans ma bibliothèque, je vais pouvoir le lui rendre.

La forme utilisée est de celle que j'aime : trois points de vue pour dessiner une histoire, trois narratrices qui écrivent une lettre à un homme : sa femme, sa maîtresse, la fille de sa maîtresse. Les faits racontés sont précis, toujours liés à une remémoration des lieux, des couleurs, de la saison, de la transparence de l'air.
Il ne s'agit pas véritablement d'un triangle entre l'homme et ses amantes, mais plutôt d'une course-poursuite, chacun n'étant ni capable d'aimer qui l'aime, ni de se battre pour s'imposer auprès de qui il aime.
Ce genre d'histoire ne m'intéresse pas vraiment. Je suis beaucoup trop rationnelle pour comprendre qu'on puisse se laisser enfermer ainsi dans un réseau de non-dits, même si les cendres obtenues à partir de la paille de riz ou les chardons brodés sur le kimono me touchent. Il y a une grande délicatesse dans la précision du décor.

L'homme destinataire de ces lettres les envoie à un poète. Ce poète est le premier narrateur de ce très court roman. Il nous fait une promesse: il va nous dire ce qu'il pense de ces lettres.
Cette promesse n'est pas tenue. Etrangement, c'est cet acte manqué qui m'intéresse le plus:

Deux jours plus tard les trois lettres me parvinrent. L'enveloppe qui les renfermait portait le nom de Josuke Misuge et son adresse, un hôtel dans l'Izu, la même qui figurait sur la première enveloppe. Chacune des lettres lui avait été adressée par une femme différente. Je les lus et... Non! Arrivé à ce point, je me refuse à passer sous silence l'impression qu'elles me firent. Je vais en donner le texte intégral. Mais, anvant de le faire, souffrez que j'ajoute ceci: puisque Misugi occupait apparemment une place en vue dans la haute société, j'ai cherché son nom dans le Who's who, puis dans les annuaires, puis où donc encore? Mais je fus incapable de le trouver. Sans doute avait-il un pseudonyme. Aussi, en recopiant ces lettres, chaque fois que je me suis trouvé devant l'un des nombreux endroits raturés où devaient avoir figué son nom véritable, je me suis borné à écrire le nom sous lequel il s'est fait connaître de moi. J'ai également désigné sous des pseudonymes les personnes mentionnées par les correspondantes de celui que j'appelle toujours Josuke Misugi.
Yashuhi Inoué, Le fusil de chasse, p.15

Après ces trop précises précisions, les lettres commencent directement. Pourquoi Yasushi Inoué a-t-il fait cela? «je me refuse à passer sous silence l'impression qu'elles me firent»: et pourtant nous n'en saurons rien, alors que c'est ce que j'attendais. Etait-ce justement le but de l'auteur, créer cette déception, ce manque?