Les marins du Gers

24. La Gascogne, contrairement au Gers, a toute une dimension maritime. Notons ici pour mémoire que l'immense golfe atlantique qui sépare les deux Finistères a pour nom golfe de Gascogne. Le territoire gersois, cependant, quoique entièrement continental, et particulièrement la région de Lectoure, ont donné un nombre surprenant de notables marins (souvent chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte) : Roger de Polastron, commandeur de Boudrac; Prégent de Bidoux, général des galères du Roi; Mathurin d'Aux, chevalier de Romegas, général des galères de la Religion (c'est-à-dire de l'ordre de Malte), qui est enterré à la Trinité-des-Monts; Pierre d'Esparbès de Lussan, grand-prieur de Saint-Gilles; Charles de Gontaut, duc de Biron, amiral et maréchal de France; Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Epernon, amiral de France (mais ces deux-là ne virent pas beaucoup le mer...); le comte de Bertrand de Molleville, ministre de la Marine de Louis XVI, enterré dans l'église de Ponsan-Soubiran; l'amiral Villaret de Joyeuse, rendu célèbre en 1794 par l'épisode du Vengeur, et qui mourut gouverneur de Venise; l'amiral de Galard-Terraube; l'amiral du Bouzet, qui mena L'Aube aux îles Wallis et La Brillante chez les Canaques, mais qui perdit L'Aventure sur les récifs de l'île des Pins (le conseil de guerre l'acquitta); l'amiral Dupouy, qui commandait Le Crocodile, et dont Lectoure garde les épaulettes; l'amiral Boué de Lapeyrère, ministre de la Marine au début de ce siècle, qui eut Loti pour aide de camp et qui a droit, lui, à toute une salle, dans le musée de la même ville; et de nos jours le comte Arnaud d'Antin de Vaillac, capitaine de vaisseau, peintre officiel de la Marine, et membre de l'académie des Jeux Floraux (il faut lire son beau discours de réception : Car il n'est que deux îles au monde, Désirade et Désolation...)[1].

Renaud Camus, Le département du Gers, p.19 à 22, P.O.L (1997)

Pour apaiser les inquiétudes de Skot, qu'il sache que je copie/colle un passage d'un texte disponible en ligne. Ici s'élève toute la question de l'art contemporain: quel est l'apport de l'auteur dans ce passage, peut-on parler de littérature, cette liste est-elle plus que le simple recopiage du Bulletin de la Société Archéologique du Gers, 4ème trimestre 1994? Il faudrait se le procurer pour effectuer des comparaisons, en attendant, voici quelques remarques à l'aveugle.

Les noms sont un enchantement à eux seuls (et je ne comprends pas pourquoi Camus traite de ridicules les noms des ancêtres du Horla, si poétiques).

L'ordre des noms semble chronologique (ce qui penche en faveur d'une simple recopie).

Quid des précisions? «enterré à la Trinité-des-Monts» peut aussi bien provenir du Bulletin que des souvenirs de l'auteur de son séjour à Rome; «dont Lectoure garde les épaulettes» semble la trace d'un savoir personnel; quant à «qui eut Loti pour aide de camp», je parierais pour une connaissance "inverse", la familiarité avec la vie de Loti ayant permis de reconnaître le nom de l'amiral Boué de Lapeyrère (suppositions que tout cela, bien sûr, mais c'est étrange, ces précisions dans le corps du texte: ont-elles été ajoutées à quelques noms, ou au contraire y en avait-il à chaque nom, certaines ayant été élaguées? Dans tout les cas, l'auteur brode autour du motif. Ces précisions ont la double falcuté d'apporter plus de réalité aux noms et de porter la rêverie, comme si plus de réalité permettait davantage d'imagination).

J'aime profondément «(le conseil de guerre l'acquitta)», la précision contient un monde. Personne n'a une idée bien nette de ce que risque un amiral qui perd L'aventure sur l'île des Pins, mais apprenant qu'il fut acquitté, on imagine aussitôt avec effroi qu'un amiral ayant mené L'Aube aux îles Wallis et La Brillante chez les Canaques aurait pu être condamné (à quoi? à la dégradation? à l'exil? à la décapitation?) et l'on éprouve un vif soulagement à savoir qu'il n'en fut rien: de l'effroi au soulagement en une parenthèse de six mots, là où il n'y aurait rien eu sans parenthèse.

Car il n'est que deux îles au monde, Désirade et Désolation. Me voilà condamnée à me procurer le remerciement du comte Alain d'Antin de Vaillac.


-NB le 3 juillet 2012-: Une commentatrice remarque qu'il y a une erreur de prénom dans la liste donnée par RC: il s'agit d'Alain d'Antin de Vaillac (ainsi qu'il est correctement indiqué en note) et non d'Arnaud.

Notes

[1] Pierre Debofle (conservateur des Archives départementales), Marins gersois de la fin du Moyen-Age au début du XXe siècle, Bulletin de la Société Archéologique du Gers, 4ème trimestre 1994. Remerciement du Comte Alain d'Antin de Vaillac, Commissaire en Chef de la Marine, lu en séance publique le 30 janvier 1994, Recueil de l'Académie des Jeux Floraux.

Commande publique

Lors de la construction de la seconde ligne du métro toulousain, il a été décidé d'installer dans chaque station une œuvre d'art, comme cela avait été fait pour la ligne A. Renaud Camus a fait partie du jury de sélection des œuvres, à cette occasion il lui fut également commandé un livre, qui est celui-ci.
Renaud Camus s'était tant plaint sur le site des lecteurs de ne pas réussir à écrire ce livre que je n'avais pas envie de le lire: que pouvait bien valoir un livre écrit sous la contrainte, où chaque mot était venu péniblement s'inscrire à la suite de l'autre pour atteindre le nombre de signes promis à l'éditeur des mois plus tôt — et dont l'a-valoir était déjà dépensé? Je l'ai donc commencé avec beaucoup d'a priori, cherchant une trace de tirage à la ligne.

Ce livre est excellent. Je dirais même plus : quel livre formidable, j'ai tout compris.

Je redoutais un exposé artificiel nous expliquant à grand renfort de citations poétiques ou abstraites (Höderlin, Celan, Agamben, l'inoxydable Adorno, le fond ne manque pas) pourquoi il faut aimer l'art contemporain, en quoi l'art contemporain nous est indispensable.
J'avais tort. Renaud Camus a choisi de traiter son sujet au plus près : la commande publique. Comment, pourquoi, pour qui, est-ce réaliste, est-ce possible, ce sont toutes ces questions qui nous agitent confusément qui sont posées sur le papier les unes après les autres, ou plus exactement traitées toutes ensemble, Renaud Camus étant décidément adepte du plan en boucles, de l'avancée par vagues, plutôt que du plan classique linéaire. Tout au plus peut-on dessiner deux parties dans ce livre, la première plus théorique, la seconde s'attachant à la description des différents œuvres et artistes retenus, toujours en les inscrivant dans l'espace particulier de la station de métro qui leur est réservée : la vision de Camus n'est jamais abstraite.

Je reprends le livre dans l'ordre, en détache quelques passages sur quelques thèmes, écrits dans ce ton particulier qui rebute ou séduit.


Répondre à une commande publique exige des artistes la constitution d'un dossier, à présenter selon des contraintes très formelles. Cela décourage certains, d'autres en ont fait une véritable industrie. Renaud Camus pointe le côté littéraire de l'exercice, où l'usage approprié d'un mot (adroitement maladroit, par exemple (il faut à tout prix éviter de paraître trop à l'aise, apparemment)) peut vous rapporter des points.

D'autres au contraire sont très profes­sionnels, dans ce domaine - très aguerris, très organisés, très à l'aise parmi les fasti­dieux arcanes des pièces à produire, des arguments à faire valoir, des fourches caudines langagières où se soumettre, des rituels à observer en vue de la présentation efficace ou flatteuse de soi-même. Il arrive d'ailleurs, pour les mieux nantis, qu'ils dis­posent d'assistants, voire de tout un secré­tariat technique, spécialement chargés de cet aspect des choses, un peu à la façon des cabinets d'architecte. Au demeurant ils s'inscrivent sur ce point, si tel est le cas, dans la meilleure tradition: car un Titien, un Rubens, un Bouguereau, ne parlons même pas d'un Warhol, ne procédaient pas autrement pour mener leur carrière; tant il est vrai que c'est un métier, un métier dans le métier, et quelquefois plus prenant que l'autre, pour un peintre, pour un sculpteur, pour un "plasticien", que d'aspirer à la commande publique, comme à la faveur des puissants. A cet exercice de grands artistes se sont révélés excellents, d'autres s'y montrent exécrables; de très mauvais artistes y font preuve d'un véritable génie, d'autres, non moins mauvais, mais plus conséquents, s'y avèrent, c'est tout à leur honneur, aussi incompétents qu'en leur art. Sont attestés tous les cas de figure, comme on dit - nous entrons, autant pré­venir, dans le domaine inépuisable du comme on dit.
Renaud Camus, Commande publique, p.15 et suiv.

Un peu plus tard, Renaud Camus remarque que l'anonymat de règle dans les marchés publics, est une règle qui ne peut être respectée en art, malgré la bonne volonté de tous: l'art, c'est justement un style, une signature. Cette remarque de bon sens prend de la hauteur, et devient un court exposé, clair et amusé (Camus pastichant froidement les discours sur l'art contemporain (exactement, en fait, ce que je redoutais qu'il nous servît)), sur l'évolution de l'art au XXe, art qui se concentre en une signature:

Il suffira d'en donner pour l'instant un seul exemple : la règle de l'anonymat. Elle est respectée à la lettre, c'est-à-dire qu'elle ne l'est pas, et en aucune façon elle ne sau­rait l'être, de sorte qu'il n'y a personne à blâmer.
Je ne pense pas, d'ailleurs, qu'elle l'ait jamais été, s'agissant du moins de com­mandes publiques d'une certaine importance, qui s'adressent plutôt, presque par définition, à des artistes ayant atteint déjà un certain degré d'avancement dans leur carrière, une certaine visibilité, un certain âge. Aux yeux d'un jury artistique ("tech­nique") compétent, et qui connaît son affaire, et le milieu dans lequel ses membres ont l'occasion d'évoluer, les pro­jets soumis par de tels artistes sont aisé­ment reconnaissables. Cela a toujours été vrai mais cela l'est bien davantage aujour­d'hui, au sein de l'art dit "contemporain", où de la plupart des artistes on peut dire, suivant que l'on est plus ou moins bien disposé envers eux, qu'il ont un style très individualisé (beaucoup plus par exemple qu'entre les sculpteurs académiques de 1890) ou qu'ils exploitent indéfiniment le même thème, le même procédé, la même technique, le même truc, le même filon, qui est devenu en quelque sorte, par métony­mie, leur emblème et leur signature.
Œuvre d'art et signature, en effet, depuis une demi-siècle et davantage, n'ont jamais été aussi près d'être une même chose. Un monochrome bleu, c'est à la fois la signature de Klein et l'œuvre même : si un autre artiste produit un monochrome bleu, on dira qu'il fait du Klein (par dupli­cité, par ignorance, par complexité référentielle, etc). La même confusion entre œuvre et signature, le même aplatissement de l'une sur l'autre, la même identification de l'une à l'autre, de l'une par l'autre, se remarquent, quel que soit son volume, à propos d'un objet emballé et ficelé de Christo, d'un carrelage de Cari André, d'un pot de fleurs de Jean-Pierre Reynaud ou d'un petit carré peint de Toroni. Et cette tendance à l'assimilation entre une pratique répétée, soumise, au mieux, à des variations infinies, d'une part, et d'autre part une œuvre, un art, un artiste, n'a fait qu'aller s'accentuant au sein des généra­tions les plus récentes (exception faite, peut-être, pour les quelques artistes qui à la suite de Polke ou de Frize ont su ériger en marque de fabrique leur refus de la marque de fabrique, en originalité leur récusation de toute originalité, en person­nalité artistique leur attitude de camé­léon). De façon générale A fait de l'A, B fait du B, C fait du C, et eux-mêmes, dès lors qu'ils sont parvenus à imposer cette adéquation entre leur manière et leur réputation, leur obsession et leur "image", leur procédé et leur personnalité, ne pour­raient plus s'en échapper quand bien même ils le souhaiteraient.
Dans sa version la plus abâtardie, c'est-à-dire la mieux installée, cette équi­valence métonymique entre signature et acte, entre nom et œuvre, entre attribution et objet, produit, intervention, se traduit par l'expression profondément d'époque travailler sur commune à l'idiolecte de l'art et à celui des sciences humaines — lesquels, à eux deux, suffisent presque à faire un langage, le langage, tel du moins qu'il se pratique sur les ondes des radios cultu­relles, dans les amphithéâtres et les cafété­rias d'université, dans les galeries d'art comme au sein des commissions d'achat: X. travaille sur les rites de passage en cité sensible, Y. travaille sur les essarts en Moyen-Poitou au temps des derniers Plantagenêts, Z., hélas, travaille sur comment (idiolecte dans l'idiolecte) la durée est remise en question par la duralité dans le cinéma expérimental sud-coréen des années quatre-vingt-dix, tandis que V. tra­vaille sur l'ambiance sonore dans ses rela­tions avec la lumière et W. sur comment la poudre d'aile de papillon ébranle chez le visiteur d'exposition la relation globale au concept de causalité: ces historiens, socio­logues ou plasticiens sont bien connus pour agir de la sorte et poursuivre ces recherches ou expériences-là, c'est même de cela qu'ils sont bien connus, évoquant ce point nous touchons à l'essence de leur notoriété. L'avantage est qu'il est assez facile, grâce à des particularités de ce genre, de donner, à qui ne connaît pas tel ou tel artiste, une idée assez juste de son travail. L'inconvénient, dans la situation qui nous intéresse ici, est qu'il n'y a pas, j'y reviens, d'anonymat sérieux.
Ibid, p.32 et suivantes

A partir de ce point, Renaud Camus fait remarquer que ce manque d'anonymat n'est pas grave puisque l'art contemporain est ignoré de la plupart des membres du jury. Cette ignorance est due à la non-prise en compte de l'art contemporain par l'espace public, l'espace public d'aujourd'hui étant la télévision (il y aurait de longs extraits à citer, mais je cite déjà trop longuement).
Renaud Camus expose le dilemme de l'homme politique: celui-ci sait qu'il ne doit pas choisir ce qui lui plaît, et sans doute ce qui plairait à ses électeurs, s'il veut que la postérité ne se moque pas de lui (car depuis la fin du XIXe siècle, l'art "officiel" s'est systématiquement trompé), mais sur quels critères choisir entre deux propositions qui ne vous plaisent pas?
(Je dois reconnaître que ce dilemme me fait beaucoup rire.)

Plus tard, Renaud Camus relève l'aporie qu'est devenu l'art officiel, l'art commandé par une puissance publique:

Nous sommes là au cœur de tout ce qui fait aujourd'hui le paradoxe du statut de la commande publique, ce point de rencontre, par tradition, et presque par définition, de l'autorité et de l'art, du pouvoir et de la création, de l'argent public et de l'inspira­tion privée. Comment un pouvoir (et qui paie...) peut-il être inaffirmatif? Comment peut-il ne pas aspirer, et jusqu'en les signes qu'il émet, y compris les signes esthétiques, à une espèce, au moins, de pérennité?
Que les artistes soient rebelles à une exaltation de ses valeurs de pouvoir — imposer, durer, grandir, se renforcer, se glorifier —, c'est plus ou moins la loi du genre et de tout temps, à cette incompati­bilité fondamentale mais toujours plus ou moins jouée il a été trouvé bon an mal an, par le jeu de variables telles que l'argent, le prestige, la sécurité, parfois la liberté, des accommodements plus ou moins solides, plus ou moins heureux. Mais la difficulté cette fois ne vient pas des artistes, ou pas seulement ; elle procède bien davantage de la société elle-même, de la situation histo­rique, du climat en général : climat idéolo­gique, bien sûr, mais c'est plus profond que cela — comme si une civilisation, un peuple, un certain modèle d'agencement des forces nécessaires à la vie d'une com­munauté nationale, n'aspiraient qu'à ne pas durer, à en finir doucement, à s'éteindre, à s'oublier, à se dissoudre aussi paisiblement que possible. Elle ne sup­porte de voir mises en avant, même si c'est avec la plus extrême insistance, que des valeurs faibles, passives, concaves, aussi peu héroïques que possible en tout cas. Sans doute serait-il exagéré, à la fois, et trop facile de parler d'absence d'idéal d'autant que l'omniprésent et lancinant rappel à la vertu idéologique s'inscrit bruyamment là-contre. Mais, justement, cette vertu elle-même tend à une sorte d'idéal d'absence, au moins pour ce qu'il était convenu, histori­quement, d'appeler les valeurs viriles, valeurs dont il n'est pas tout à fait exclu, malheureusement, qu'elles aient été à tra­vers les siècles le fonds de commerce, si l'on ose dire, et le grand répertoire de sym­boles, de l'art public et de la commande institutionnelle. Il resterait bien la mater­nité, mais elle a mauvaise presse elle aussi, pour d'autres raisons. Aussi n'est-il pas tout à fait étonnant dans ces conditions que dans la plupart des stations du métro l'art, pourtant bien présent, brille par son absence, sa discrétion, souvent son invisibilité, ou peu s'en faut.
Ibid, p.141 et suivantes

Dans la suite du livre, Renaud Camus reprend les projets un à un, mêlant ligne A et ligne B. Il les décrit et les commente, permettant sans doute de mieux les comprendre, et lui-même a fait remarquer que jamais l'art n'avait eu besoin d'autant de discours pour être aimé. On devine ce qu'il apprécie et ce qu'il n'aime pas, même s'il s'efface devant les œuvres et n'impose pas son goût.
J'ai apprécié sa retenue à propos de Jean-Paul Marcheschi, dont il fut le fidèle supporter. Mais peut-être n'était-ce pas le lieu pour trop le proclamer, nous en saurons peut-être davantage par le journal. (C'est cela aussi, lire Renaud Camus: ce que l'on cherche est toujours ailleurs).

Mise à jour: des photos du métro toulousain par Renaud Camus.

Vie du chien Horla

L'une des premières choses que fit Renaud Camus quand il s'installa dans le Gers fut de prendre des chiens. En 2002, l'un de ces chiens, un labrador noir nommé Horla, très aimé, disparut. Pendant des jours, ce fut l'angoisse et le remords. Le chien avait-il été enlevé pour être vendu à un laboratoire?

Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voilà à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?
Renaud Camus, Outrepas, journal 2002, vendredi 15 février (paru en juin 2005)

Le cadavre du chien fut retouvé un mois plus tard, il avait été heuré par une voiture. En juin 2003 parut la Vie du chien Horla, deux ans avant Outrepas qui raconterait les événements de la fin dans le cadre du journal camusien.

La Vie du chien Horla est un mince livre organisé par chapitres éclairant un point ou un autre: la généalogie («Il en va de même du côté de la mère: Fair Doos at Trewinnard était fille de Trewinnard Not Likely et de Samanthas Melody.»), l'enfance, des événements particuliers comme une après-midi à Paris, un voyage en Lozère, une chute, ou des expériences plus générales comme la paternité, le désespoir en l'absence de son maître, la maladie, la mort.


Extrait d'une après-midi de jeu à Paris

Il arriva qu'il fit très froid, un hiver, à Paris, justement. Eux n'aimaient rien tant que le froid. Par quelle atavique mémoire fomentée, ils avaient la passion de la neige, de la glace, du givre. Un matin blanc était un émerveillement. L'occurrence en était rare dans leur province. À Paris, cet hiver-là, ils jugèrent que le temps était à peu près normal pour une fois : tout à fait ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, dans un monde en ordre.
L'après-midi d'un jour de janvier, un dimanche, peut-être, au cours de ce séjour glacial, ils se trouvèrent dans les jardins du Trocadéro, au pied de l'esplanade. Leur maître était sans cesse à la recherche de lieux ouverts, dégagés, autorisés, qui lui permissent de leur faire prendre de l'exercice. Naturellement lourds, tous les deux, mais Hapax surtout, ils étaient toujours menacés d'embonpoint, en effet. Par chance, ils adoraient courir après une balle, et la rapporter. On ne dira jamais assez l'importance de cette balle, dans leur vie — de ces balles, plutôt, car ils en faisaient une grande consommation, les perdant souvent, soit que vraiment ils ne les retrouvassent pas, soit qu'elles leur eussent été lancées, par maladresse, en des endroits qu'ils ne pouvaient atteindre. À les récupérer ils mettaient une espèce de frénésie, pourtant. Dans cette poursuite fondamentale ils auraient tout bravé.
Il faisait si froid ce jour-là, et depuis quelques jours déjà, que les fontaines du Trocadéro étaient entièrement gelées. C'était un magnifique spectacle, assez rare, qui avait entraîné un grand concours de peuple — c'est peut-être pour cette raison que le souvenir, abusé, évoquait à l'instant un dimanche. Toujours est-il qu'une foule nombreuse, baguenaudant, se pressait alentour des bassins successifs, admirant les cascades figées, leurs stalactites, les esquisses de jets d'eau solidifiés.
Arriva-t-il que la balle s'égara par accident du côté des pièces d'eau? Faut-il imaginer un geste de cabotinage du maître, fier de ses chiens et de leur virtuosité, et voulant en offrir au public une démonstration éclatante? Ou bien est-ce eux qui se précipitèrent de leur propre chef du côté des bassins, parce qu'ils ne pouvaient pas résister à l'appel de la glace et de l'eau, deux de leurs passions principales?
En tout cas les voilà lancés. Le public est d'abord en joie. Ces deux assez gros chiens, l'un blanc et l'autre noir, qui se livrent à la voltige au milieu des fontaines gelées, font les délices des petits et des grands.
On a parlé d'une balle, peut-être ne s'agissait-il que d'un bâton — ils en étaient presque également friands. Peut-être n'y avait-il même ni balle ni bâton. Peut-être ne couraient-il qu'après leur joie, dans un bonheur venu du tréfonds de la race, celui de retrouver confusément, devant le musée de l'Homme, une figuration des rivières prises par les glaces, des bords de mer pétrifiés par l'hiver éternel, des lointaines contrées du froid. Ou bien c'était de plaire que venait leur ivresse, d'être l'objet de tous les regards, de tenir une foule en haleine.
Les fontaines, au Trocadéro, commencent sous la terrasse, et par dénivellations successives se prolongent presque jusqu'à la Seine, en face de la tour Eiffel. Les différences de hauteur sont assez fortes, entre les différents bassins. La glace masquait en partie ces ruptures de niveau, ce jour-là. Des cascades pétrifiées, projetant vers l'avant chacun des plans d'eau gelés, dissimulaient le point précis où l'un après l'autre ils faisaient place au vide.
Hapax courait-il après quelque chose — la balle, un bâton, les ancêtres, la gloire ? Fut-il emporté par la griserie du jeu, ou bien par cette ivresse qui vient du succès, de la faveur, de l'attention admirative du monde ? Ou bien faut-il ne voir dans ce qui arriva qu'un accident pur, l'effet de l'inattention, d'un défaut de jugement de sa part, d'une erreur de calcul dans l'appréciation des surfaces et dans la prise en compte des hauteurs ? Au beau milieu du ballet endiablé auquel ce lourdaud virevoltant était en train de se livrer avec son frère, le public et son maître horrifiés le virent soudain projeté dans le vide, d'un des bassins vers le suivant.
« Ooooooooooohhhhhhhh ! », cria la foule. Cependant, sur la glace du plan inférieur, trois secondes plus tard, on le vit se relever, un peu hébété mais vivant, plus surpris qu'accablé, un peu vexé par sa mésaventure, sans doute, mais cherchant à faire accroire, déjà, qu'il avait la situation parfaitement sous contrôle et que rien n'était arrivé qu'il n'eût prévu et mesuré.
Le chien Horla, lui, était encore à gambader sur le bassin du haut. Bientôt il s'avisa qu'il y était resté seul. Il jeta un coup d'oeil à la ronde, puis vers le bas. Il aperçut Hapax, quelques mètres au-dessous de lui, qui commençait à se remettre en branle, un peu précautionneusement. Comment était-il arrivé là, celui-là? Sans doute il avait sauté. C'est donc qu'on pouvait sauter? Ah, très bien: ce jeu, décidément, était encore plus amusant qu'il n'avait pensé. Et le Horla de ne faire ni une ni deux et de se précipiter à son tour dans le vide, mais de parti délibéré pour sa part.
« Aaaaaaaaaaaahhhhhhhhh ! cria la foule.
Deux minutes après ils étaient de nouveau à leurs courses, à leurs sauts, à leurs glissades enchantées.
Renaud Camus, Vie du chien Horla, p.59 et suivantes

Dans ces quelques lignes se trouvent les principales caractéristiques du récit: une langue très soutenue et un vocabulaire étudié, des niveaux de langage parfaitement contrôlés, l'art de la description, paysage et mouvements, la variation des points de vue exprimés par le discours indirect libre (le maître, les chiens, le narrateur), des questions multiples qui minent le tableau peint sur le vif, des réponses trouvées dans l'inexplicable, l'instinct, le fond des âges ou le hasard.

J'ai cité ces quelques lignes également parce que je sais que c'est ce ton légèrement emphatique que ne supportent pas certains lecteurs (certains lecteurs non camusiens, à qui l'on prête Vie du chien Horla parce qu'«il est facile»). Je ne sais jamais quoi répondre à ce reproche car ce "défaut" est justement ce qui me plaît.

«Il s'écoute écrire», me dit-on, et je reste silencieuse, me demandant comment expliquer le sourire que font naître certaines tournures et le plaisir dû à la rapidité du passage d'un point de vue à un autre: si «Par quelle atavique mémoire fomentée» me paraît poétique et me laisse rêveuse (parce que la passion atavique est si mystérieuse, en effet), je ne peux lire tout à fait sérieusement «L'occurrence en était rare dans leur province.»: ce qui est décrit est exact, mais l'emphase de la tournure est drôle, surtout si l'on considère que le pronom «leur» indique qu'il faut attribuer cette réflexion aux chiens. Ce que certains jugent pédant me paraît un appel à la connivence entre le lecteur et l'auteur qui a brusquement changé le point de vue sur la scène.
Ce changement est ensuite confirmé: «ils jugèrent», «dans un monde en ordre»: ces mots sont sérieux, on a réellement l'impression que les chiens pensent cela; ces mots ne sont pas sérieux, on sait bien que les chiens ne pensent pas cela. Et c'est dans ce jeu incessant de passages que se trouve le plaisir de la lecture : aucun terrain stable sous les pieds.

Le livre est miné par les questions. Pourquoi, comment? Le Horla a-t-il été heureux? Le maître a-t-il tout fait pour cela?
Non, bien sûr, et ce qui est insupportable au moment de la mort et des comptes, c'est qu'on peut mesurer ce qu'on a fait, mais que ce qu'on n'a pas fait est incommensurable.

Mais tous les souvenirs ne sont pas aussi bons — on veut dire aussi rassurants pour le chagrin, aussi à même de donner à penser que l'on a fait tout ce qu'on a pu, et que le mort n'a pas pu croire qu'il n'avait pas été aimé, et bien aimé.
Ibid, p.113


Ici une fine critique du livre par Claude Habib.

L'eau et les nuages

C'est un livre non choisi, à peine un livre offert, plutôt un livre qu'on m'a abandonné parce qu'il ne plaisait pas, un livre recueilli, donc.

Il est mince, presque une plaquette, la couverture est bleue, le titre évoque Bachelard, le sous-titre Roussel: comment je crée des histoires et comment mes histoires me créent.

C'est un livre austère qui commence sous les pêchers en fleurs au bord de la mer, c'est un livre de méditation, une longue conversation avec soi-même. Décide-t-on de sa vie ou est-elle menée par le hasard, le narrateur soutient la première thèse, mais une voix intérieure se moque de lui: sentiments et hasards, voilà ce qui mène la vie, affirme-t-elle.

De cette première conversation sort un premier livre, et c'est alors que le lecteur réalise que tout cela est un récit autobiographique et non une fiction.
Universalité des réactions face à la littérature: les collègues de Shen Congwen prendront ombrage de cette première nouvelle dans lesquels ils se reconnaîtront.
Jugement lapidaire de Shen Congwen: «Voilà qui est étrange! ce sont des gens qui s'accommodent sans se plaindre de leur petite vie mais qui ne supportent pas qu'un artiste la transpose.» (p.21)

Les femmes, toujours appelées "Hasard", comme s'il s'agissait d'un unique prénom, guident l'auteur d'une œuvre à l'autre, en fonction de ce que chacune lui apporte. Puis il s'en détache, menant toujours plus loin la réflexion sur lui-même et son art: exister (matériellement) ou vivre (spirituellement), Shen Congwen choisit en toute conscience la seconde voie.

Parce qu'il décrit les hommes et écrit pour les hommes, il est censuré pendant la guerre (car il ne fait pas de propagande),

J'entrepris de raconter des histoires fondées sur ce sentiment de «connaissance en profondeur»: c'est ainsi que naquit Le Long Fleuve. L'interdiction qui frappa cette œuvre ne fut pas fortuite, car pour décrire la guerre en répondant aux exigences de l'heure, il n'était pas nécessaire de creuser aussi profond.
Shen Congwen, L'eau et les rêves, p.44

puis par la Chine communiste (parce qu'il ne fait pas de propagande).

Que dois-je écrire sur la feuille blanche? Parce que j'ai prarlé de «l'homme», c'est la troisième fois ce mois-ci que je suis épinglé par la commission de censure , preuve que ma réflexion sur les rapports humains et les règles auxquelles obéit mon style ne sont effectivement plus en accord avec l'époque.
Ibid, p.56

Ces pages se terminent sur le silence de la voix moqueuse du début qui abandonne l'écrivain seul face à ses doutes sur l'avenir et ce qu'il convient de faire:

— Que m'importe le plus? Les fleurs de l'abricotier ou les hommes? les gens qui ont joué hier un rôle dans mon existence ou bien toutes ces formes d'existence à venir?
Ma question se perd dans le silence.
Ibid, dernières lignes.

C'est un livre austère qui manie l'abstraction à la recherche de la spiritualité.


A noter: l'excellente postface de la traductrice Isabelle Rabut, à lire en préface lorsqu'on ne connaît pas Shen Congwen (ce qui était mon cas; je regrette donc de n'avoir pas lu d'abord cette postface).

Histoire de l'Irak, par Charles Saint-Prot

Ce livre, publié en 1999, annonce en couverture couvrir 8000 ans d'histoire, de Sumer à Saddam Hussein.

Le pari est tenu d'une histoire à la fois succinte et détaillée, s'efforçant de démontrer la cohérence de l'histoire d'un territoire quel que soient les peuples qui s'y sont succédés. L'introduction explicite clairement cette volonté, et l'on reste sans voix devant le nombre de mythes et légendes venus de cette région: on croyait ne rien connaître de l'Irak, et tous les noms nous sont familiers, de Gilgamesh à Babylone en passant par Haroun-al-Rachid, Soliman le Magnifique ou la reine de Saba.

De tout temps, la situation géographique et la prospérité de la Mésopotamie ont été enviées. Elle a donc constitué l'enjeu de luttes acharnées. L'intensité des événements qui s'y sont déroulés depuis des millénaires est incomparable. Ici ont régné ou sont passés des hommes parmi les plus braves, les plus exaltés, les plus excessifs : Gilgamesh, le héros-fondateur, Sargon l'unificateur, Hammourabi le législateur, Assourbanipal le guerrier, Nabuchodonosor le conquérant, Cyrus le Perse, Alexandre le grand, Trajan le Romain, Julien l'Apostat, Ali et Hussem les martyrs Mansour le victorieux, Haroun al Rachid, Houlagou le barbare, Timour le boiteux, Saladin le libérateur, et de nombreux autres. Ici ont eu lieu des tragédies extraordinaires, des drames inouïs se sont enchevêtrés, le fracas de l'Histoire a été plus assourdissant que partout ailleurs.
[...]
L'incompréhension dont est victime l'Irak provient essentiellement du fait que, en l'espèce, la référence ne peut jamais être contemporaine. Sauf à courir le risque d'atteindre un haut degré d'amphigouri, il convient de toujours se souvenir que les Irakiens constituent un peuple de survivants. C'est une nation d'hommes qui ont dû affronter les plus terribles épreuves, faire face aux déferlements des plus barbares envahisseurs, se battre pied à pied pour ne pas disparaître.[...]
Depuis plus de six mille ans, les Irakiens ont vu se faire et se défaire des empires, brûler et ravager leurs villes et leurs campagnes, subir les occupations les plus rigoureuses. Après chaque destruction, ils ont reconstruit; après chaque reconstruction, ils ont été détruits.
Charles Saint-Prot, L'histoire de l'Irak, p.8-9

Le ton est donné, et c'est sans doute cette trop grande volonté de convaincre, ce phrasé mélodramatique, qui nuit au livre au fur à mesure qu'on approche d'événements contemporains: tant que l'histoire est lointaine, il est possible de la voiler des couleurs du mythe, mais quand les événements nous sont contemporains, quand il s'agit pour le lecteur de souvenirs, il est plus difficile — et plus dangereux en terme de crédibilité — d'omettre tel ou tel fait, comme par exemple l'embargo pétrolier de 1973 (il n'est pas véritablement omis, mais jamais le terme d'embargo n'est employé).

L'histoire se déroule, des débuts de l'écriture à la révélation de Mahomet. L'Islam est présenté comme la réponse simple attendue par une population fatiguée des querelles chrétiennes, des sectaires et des hérétiques:

Mais un bon nombre d'Irakiens, notamment dans les villes, préfère adhérer à l'Islam car, après une longue période de crise politique et morale, cette religion apparaît non seulement comme le fondement d'un nouvel ordre politique, mais encore comme une doctrine apaisante. Après des siècles d'ergotages dogmatiques et de divisions sectaires, elle apporte une réponse qui, selon beaucoup, ne constitue d'ailleurs pas une rupture puisqu'elle s'inscrit dans la continuité du monothéisme.
Ibid, p.50 (Nous sommes en 641).

Cette simplicité ne dure pas, la succession de Mahomet est délicate, la famille se déchire car Mahomet n’a pas laissé de fils.

La succession de Mahomet:
Mahomet, fils d'Amina, est élevé par son grand-père, Abdelmoutaleb. Le fils cadet de celui-ci (donc oncle de Mahomet), Abbas, est l'ancêtre de la dynastie des Abbassides qui règnera plusieurs siècles à Bagdad à partir de 749 (après la fin des Omeyyades).
Mahomet épouse Khadija, fille de son oncle Abou Taleb.
Le fils d’Abou Taleb, Ali, épouse la fille de Mahomet et de Khadija, Fatima.
D’autre part, Mahomet a épousé Aïcha, fille d’Abou Baker, et l’une des filles d’Omar. Ces deux beaux-pères vont revendiquer la succession de leur gendre.
Abou Baker sera le premier successeur (calife) de Mahomet à la mort de celui-ci, puis Omar succèdera à Abou Baker. Omar est assassiné, son successeur, Osman, un calife trop faible, également.
Ali, gendre de Mahomet, pense alors son heure venue. Cependant Aïcha veut le pouvoir et mène « la bataille du chameau », qu’elle perd.
Moawia ibn Sofyan, de la tribu des Béni Omeyya apparenté à l’ancien calife Osman, veut le pouvoir et lève une armée.
Ali, homme pieux, fait des erreurs stratégiques. En particulier, parce qu'il a à cœur d'éviter de faire se battre des musulmans entre eux, il accepte le principe d'un arbitrage entre ses droits et ceux de Moawia, alors qu’il est dit dans le Coran : «Si deux partis de Croyants se combattent, il faut rétablir la paix entre eux. Mais si l’un d’eux est rebelle contre l’autre, il faut le combattre jusqu’à ce qu’il revienne à l’obéissance de Dieu.» Ainsi, en acceptant un arbitrage, Ali laisse à penser qu’il y a un doute sur sa légitimité, alors que ce n’était pas le cas. Un certains nombre des partisans d’Ali, déçus, font sécession. On les appellera les «sortants». Ces kharidjites seront à l’origine de la première secte de l’Islam. Elle subsiste encore en Algérie saharienne, dans l’île de Djerba et dans le sultannat d’Oman. Ali perdra une autre bataille et sera finalement assassiné par un kharidjite.
Hassan, fils d’Ali, renonce à tous ses droits à condition que les siens soient autorisés à résider à Médine. Ses descendants seront les Hachémites (que l'on retrouve en Irak, à la Mecque, en Jordanie) et les Alaouites du royaume marocain. Moawia est le premier calife de la dynastie des Omeyyades qui résidera à Damas jusqu'en 750. Cependant, les partisans d’Ali, les chiites (chi’a Ali), ne désarment pas et reportent leurs espoirs sur le fils cadet d'Ali, frère d’Hassan, Hussein.
Hussein, à l’instar des enfants des premiers califes, Abou Baker et Omar, ne reconnaît pas le calife Moawia. Il sera tué à l’issue d’un siège mémorable qui restera dans les esprits comme la tragédie de Kerbala. Désormais, Hussein passe pour un martyr aux yeux des siens. Ses partisans seront les chiites, qui donneront naissance à d'autres "variantes": les Zéidites (au Yémen), les Ismaëliens, les Druzes et les Nosaïris (ou Alaouites).

Cependant le chiisme n'aurait pas vu le jour si Ali avait poursuivi son règne. En effet, il procède à l'origine d'une simple querelle dynastique et forme essentiellement une faction politique qui se veut la plus légitimiste. Ce n'est qu'après la mort d'Hussein que les partisans des Alides s'éloigneront de la tradition orthodoxe (sunnisme) en adjoignant à la doctrine un certain nombre de croyances dont la principale est la vénération des imams Ali, Hassan, Hussein et leurs neufs descendants directs. Selon les chiites, le douzième et dernier imam, Mohamed el Mounta-zar, ne mourut pas. Dissimulé aux yeux des hommes, cet « imam caché » reviendra un jour comme le messie (Mahdi) et démasquera l'injustice pour ramener l'humanité sur la voie d'Allah.
Ibid, p.58


Quelques siècles se passent, Charles Saint-Prot raconte avec une juste indignation les promesses des Anglais aux Arabes en 1915 et le reniement de leur parole au sortir de la guerre. Le territoire irakien est stratégique pour atteindre l’Inde, il le deviendra plus encore quand on y découvrira de très importants gisements de pétrole. Toute l’histoire de l’Irak au XXe siècle peut se lire comme une lutte pour l’indépendance économique et politique, face aux Anglais d’abord, puis face aux Américains. Les Kurdes à qui l'on avait promis un territoire sont présents en Turquie, en Iran et en Irak. Les Anglo-saxons prendront l'habitude de semer l'agitation parmi ces tribus archaïques chaque fois que le besoin s'en fera sentir.
Pour lutter contre les ingérences et les revendications de l’Occident, le parti baas s’efforcera d'une part d’unir les pays arabes, d’autre part il fera tout ce qui est en son pouvoir pour moderniser l’Irak, et en particulier pour apprendre à extraire et raffiner le pétrole sans l’aide des Anglo-saxons.

En l'espace de quelques années la production et les exportations de brut vont considérablement augmenter, passant de quelques deux millions de barils/jour en 1975 à trois millions et demi en 1980. En même temps, les revenus annuels de l'exportation de pétrole vont passer de 7,5 milliards de dollars à plus de 25 milliards. L'Irak qui dispose également des plus grandes réserves du monde, estimées à plus de deux cents milliards de barils, est devenu une puissance qu'il n'est plus possible de négliger. Cette situation irrite au plus haut point les Anglo-Saxons. Les États-Unis ne pardonneront jamais à Bagdad d'avoir donné l'exemple, puis pris la tête d'une sorte de front des pays arabes exportateurs lors de la création de l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) en 1973, et déjoué ainsi une patiente politique de prise de contrôle du pétrole mondial qui est l'un des axes fondamentaux de leur stratégie hégémonique[1]. Quant aux Britanniques, ils pardonneront encore moins au gouvernement baassiste d'avoir mis fin à plus d'un demi-siècle d'influence en Mésopotamie en ayant par surcroît ouvert les portes de leur pays et du Golfe à la France.
Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la solide inimitié que ces deux puissances vont désormais entretenir contre l'Irak.
Ibid, p.204-205

Malgré toute la méfiance que font naître ces pages qui me paraissent manquer d’objectivité dans leur désir de justifier et défendre les Arabes, les quelques lignes que je viens de citer me paraissent pouvoir encore s’appliquer.

Charles Saint-Prot raconte ensuite la guerre de l'Irack contre l’Iran, puis l’invasion du Koweït. Il trouve toutes les excuses à Saddam Hussein. Selon lui, les Irakiens ont été manipulés ; Bush voulait la guerre.
(Cette thèse a également été défendue par Bob Woodwards en 2001 dans un livre intitulé The commanders.)
Ce qui me gêne, c’est que Charles Saint-Prot affirme beaucoup sans apporter de preuves. S’agit-il de suppositions ou de faits avérés, les preuves étant trop longues à apporter?

Le livre se termine ainsi (en 1999, rappelons-le : la guerre contre l’Irak est la guerre de libération du Koweït)) :

En tout état de cause, le nouvel ordre international que George Bush appelait de ses vœux n'a été qu'une nouvelle tentative de Washington pour dominer le monde. Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Newt Gingrish n'en faisait pas mystère lorsqu'il déclarait, au début de l'année 1995, que « les États-Unis doivent mener le monde »[2]. Cette conception conduit tout droit à attiser les ressentiments et les insatisfactions des peuples et à creuser le fossé entre le nord et le sud. Elle procède d'une philosophie largement développée outre-Atlantique, notamment par Samuel Huntington dans un article paru en 1993 dans la revue Foreign affairs. Selon ce professeur de Harvard, le conflit entre les civilisations serait la dernière phase d'évolution des conflits de l'humanité. L'univers serait donc voué à voir s'affronter les cultures et les identités et condamné à un « choc des civilisations ». La guerre contre l'Irak, véritable guerre civilisationnelle[3] a peut être constitué la première étape de ce choc et le prélude à « une grande nuit de l'intelligence »[4], c'est-à-dire la barbarie. Surtout, la preuve est donnée qu'un monde unipolaire, soumis aux caprices et aux intérêts d'une seule puissance impérialiste, n'est ni plus sûr, ni plus tranquille qu'un monde multipolaire. La menace, c'est la destruction de tout ce qui fait la dignité de l'homme, la civilisation. Si l'on veut bien se souvenir, à l'instar du pape Jean-Paul II qui souhaite se rendre, en 1999, sur la terre où est né Abraham, que c'est sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, et non à Athènes ou même en Nubie, que se trouvent les premiers vestiges de la civilisation de l'Occident, il serait assez extraordinaire que ce soit en Irak qu'ait été porté le premier coup annonçant la fin de l'Histoire...
Ibid, avant-dernière page

Malgré toutes les réserves que je peux émettre à l’encontre du parti pris de Charles Saint-Prot, je referme ce livre persuadée qu’il a raison : les Etats-Unis ne laisseront jamais une terre aussi riche en pétrole leur échapper. Dans la même logique, ils feront tout pour éviter l’union des pays arabes et leur développement économique et social, car des pays forts pourraient leur résister politiquement et non par les armes, ce qui serait plus redoutable et davantage embarrassant. Or nous savons désormais que le développement et l’élévation du niveau de vie sont les seuls remparts durables contre l’intégrisme.

Notes

[1] Rappelons que les États-Unis produisent eux-mêmes de quoi satisfaire 80 % de leurs besoins pétroliers annuels et que leurs importations de naphte ont surtout pour objet de préserver leurs réserves. Le contrôle des zones pétrolières du reste du monde consiste, pour eux, à imposer une politique des prix et des approvisionnements contre les autres pays industriels (États européens, Japon). Cf. Charles Saint-Prot, La France et le renouveau arabe (Paris, 1980, Copernic) et W. H. Oppenheim, Why oil prices go up in Foreign Policy, hiver 1976-1977.

[2] Article paru dans Le Monde, en mars 1995

[3] Mehdi Elmandjra, La guerre civilisationnelle, Casablanca, 1991, éditions Tourbi.

[4] Jean-Pierre Chevènement, Le noir et le vert, Grasset, 1995.

L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, d'Emmanuelle Godeau

Du folklore carabin, on croyait tout savoir : anecdotes médicales à l'humour volontiers salace, rumeurs de bizutages obscènes, parfois violents, chansons paillardes, fresques scandaleuses des salles de garde ont façonné l'image de l'apprenti médecin, facétieux et grivois.
[...]
Dans L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, Emmanuelle Godeau montre que le même esprit de corps se retrouve chez les médecins, les polytechniciens et des énarques mais que l'internat constitue un parcours initiatique unique en Europe et dans le monde. Un parcours unique par sa durée, puisqu'il commence dès les premières dissections, même si elles concernent l'ensemble des étudiants en médecine, se spécifie au moment de l'obtention de l'internat et des quatre années de formation sur le terrain, à l'hôpital, et se poursuit au-delà, puisque anciens internes et internes en titre se retrouvent souvent de façon régulière lors d'événements festifs, « les Revues », au cours desquels sont renouvelés les pratiques coutumières acquises au moment de l'internat. Au moment des premières dissections, où l'intimité avec les macchabées est imposée à l'étudiant, se dessine déjà une première hiérarchisation des acteurs « qui va permettre à chacun de définir l'intensité de son engagement au sein de l'épreuve collective, de celui qui est au centre et en fait trop, paraissant transgresser une règle implicite, par exemple, en " baffant les cadavres, en balançant leurs bras ", voire en " dilacérant au scalpel ", à celle qui demeure en retrait et critique ses camarades, mais n'en participe pas moins à l'expérience en cours ». Certains abandonnent d'ailleurs les études médicales à l'issue de telles expériences. Dérisions, paroles obscènes ou blasphématoires constituent les premiers jalons d'un savoir coutumier sur la mort qui se mettra vraiment en place au moment de l'internat.
[...]
Le « baptême », première cérémonie du calendrier coutumier de l'internat, marque la nouvelle vie de l'interne. Forme de bizutage, rarement citée dans les textes de loi ou dans la presse, qui font plutôt référence au charivari des première ou deuxième années de médecine, l'épreuve est redoutée mais jugée indispensable. Les étapes en sont codifiées : passage devant un jury d'anciens, où le nouveau est souvent sommé d'exhiber son intimité, défilés dans les rues de la ville, missions à réaliser dans l'hôpital, gages où la « thématique sexuelle et obscène » domine le plus souvent, premières chansons à caractère pornographique, premières cuites, premières projections de nourriture sur les fresques murales. [...] Après son baptême, la vie de l'interne est rythmée par le rituel de la salle de garde. Dans ce lieu paradoxal que les internes décrivent eux-mêmes comme sinistre, crade, immonde, triste à crever ou sordide, voire insalubre, sous l'apparent désordre (projection de nourritures, saleté), tout est codifié et réglé par l'économe : place au moment des repas, façon de faire circuler les plats.
[...]
Dans son livre, Emmanuelle Godeau ouvre au public non averti les portes de la salle de garde pour montrer comment le savoir qui se met en place en marge de l'institution est indispensable à la formation du médecin qui est le seul à être confronté « à la transgression répétée de tabous aussi forts et universels que ceux liés à la mort et à la nudité ». Le rituel qui est mis en place inverse terme à terme les grands principes du savoir officiel : hyperérotisation du corps plutôt que désexualisation du rapport au corps ; bruit, vociférations et exhibitions au lieu du calme, du silence et de la décence ; saleté et désordre contre propreté et hygiène ; vocabulaire trivial et obscène plutôt que langage technique spécialisé ; égalitarisme enfin plutôt que respect des hiérarchies.

Notes de lecture du Dr Lydie Archimède, parues dans Le Quotidien du médecin n°824 du 30 octobre 2007

Emmanuelle Godeau, L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, éditions de la Maison des sciences de l'homme, collection « Ethnologie de la France »

Un Goncourt pour Zelda

Quand j'eus fini ma lecture [de Gatsby le Magnifique], je savais une chose: quoi que Scott fît et de quelque façon qu'il le fît, il me faudrait le traiter comme un malade et l'aider dans la mesure du possible et essayer d'être son ami. [...] Je ne connaissais pas encore Zelda et je ne savais point, par conséquent, quels terribles atouts Scott avait contre lui.

Ernest Hemingway, Paris est une fête


«Tu sais que je n'ai jamais couché avec personne d'autre que Zelda.
— Je ne savais pas.
— Je croyais te l'avoir déjà dit.
— Non. Tu m'as dit des tas de choses, mais pas ça.
— C'est à ce propos que je dois te poser une question.
— Bon. Vas-y.
— Zelda m'a dit qu'étant donné la façon dont je suis bâti, je ne pourrais jamais rendre une femme heureuse et que c'était cela qui l'avait inquiétée au début. Elle a dit que c'était une question de taille. Je ne me suis plus jamais senti le même depuis qu'elle m'a dit ça et je voudrais savoir ce qu'il en est.
— Passons au cabinet, dis-je.
— Le cabinet de qui?
— Le water, dis-je.»
Nous revînmes nous asseoir dans la salle, à notre table.
« Tu es tout à fait normal, dis-je. Tu es très bien. Tu n'as rien à te reprocher. Quand tu te regardes de haut en bas, tu te vois en raccourci. Va au Louvre et regarde les statues, puis rentre chez toi, et regarde-toi de profil dans un miroir.
— Ces statues ne sont peut-être pas à la bonne dimension.
— Elles font le poids. Bien des gens pourraient les envier.
— Mais pourquoi a-t-elle dit ça?
— Pour te rendre incapable d'initiative. C'est le plus vieux moyen du monde pour rendre un homme incapable d'initiative [...].»

Ibid

Archives, mode d'emploi

Je trouve dans mes commentaires une requête que je ne comprends pas bien:

  • au mieux on me demande de dater les cours de Compagnon, ou d'établir une correspondance entre les dates de ses cours et les numéros que je leur ai donnés;
  • au pire on me demande de formaliser mes notes sous forme d'un document (word?) (avec les dates, je suppose) pour les envoyer à mon commentateur.

Je ne ferai ni l'un ni l'autre, mais je vais fournir quelques indications.

1/ Le cours s'est généralement déroulé le mardi précédent la mise en ligne du billet. Par exemple, le cours n°7 mis en ligne le vendredi 2 février a eu lieu le mardi 30 janvier. Le séminaire et le cours portant le même numéro ont eu lieu le même jour.

2/ Il est difficile de remonter dans les archives de mon blog, quand on interroge mois par mois on n'accède pas directement à l'intégralité du mois, et je ne sais pas corriger cette fonction. Le plus simple dans un cas comme celui-là est de procéder ainsi: d'abord sélectionner la catégorie (Antoine Compagnon 2007), puis une fois que la page du blog a fini de s'afficher, cliquer dans la marge de droite dans "Archives": la liste des mois contenant des billets de la catégorie s'affiche, en l'occurence décembre 2006, janvier 2007, février 2007 et mars 2007 (et maintenant novembre 2007: ce billet que vous êtes en train de lire).
Je reconnais que c'est un peu lourd, mais je ne sais pas faire mieux. C'est d'ailleurs la meilleure solution pour lire l'intégralité d'une rubrique.

3/ Ensuite, si l'on souhaite faire un document ordonné, il faut procéder par copier/coller (et dans le cas où ce document servirait à autre chose qu'à "un usage privé du copiste", il serait courtois d'en indiquer la source). Un ami utilise l'une des options internet (voir le menu en haut de la page, je n'indique rien car cela varie selon les navigateurs) qui consiste à se faire envoyer la page sous forme de mail: cela va effectivement plus vite que les copier/coller. Dans tous les cas, on perd les liens internet et les liens des notes en bas de page, qui sont à reconstituer patiemment.

Lettres à Jean Puyaubert, de Roger Vitrac

Passé la journée au lit, à dormir et à lire.
Lu Lettres à Jean Puyaubert, acheté il y a un an, retrouvé hier dans le carton à oreillers.

Les non-camusiens ne connaissent pas Jean Puyaubert. Jean Puyaubert est une figure mythique du Journal, l'homme que tous nous souhaiterions avoir rencontré, pour sa culture, son élégance, sa gentillesse, son sourire. Je vous livre une photo et une biographie de quelques lignes, située dans un contexte fiscal:

780. C'est en effet un douloureux sujet. En 1992 j'ai fait l'objet d'un contrôle fiscal, portant sur les trois années précédentes. Il a abouti à un redressement. On me reprochait de n'avoir pas déclaré certaine demi "année sabbatique" (quatorze mille francs par trimestre), allouée par le Centre National des Lettres, qui m'avait dit de n'en pas faire mention parmi mes revenus. Le Centre National des Lettres et le ministère des Finances ne sont pas d'accord, en effet, sur le caractère imposable, ou non, de ces bourses. Comme le débat me dépasse, je suis assisté dans le procès qui s'ensuit, devant le tribunal administratif de Pau (dont dépend le département du Gers), par un conseiller commis d'office par le ministère de la Culture.

781. Ce procès, qui traîne depuis trois ans maintenant, et qui pourrait très mal se finir pour moi, porte aussi sur d'autres sommes, versées celles-là à titre d'aide amicale, et de mécénat privé, par le docteur Jean Puyaubert, radiologiste des Hôpitaux de Paris et grand collectionneur de peinture, en particulier d'André Masson.

782. Ami des surréalistes et surtout des membres du Grand Jeu, intime de Roger Vitrac, de Roger-Gilbert Lecomte et de Raymond Queneau, Jean Puyaubert, depuis son enfance frénétique lecteur, m'avait écrit, en 1981, à propos de mon Journal d'un Voyage en France. Il m'invitait à dîner. Et nous avons dîné ensemble, et parfois déjeuné, plusieurs fois par semaine, en tête-à-tête ou en compagnie de tiers des amis à lui ou à moi, son neveu, Flatters, le poète Max de Carvalho, Philippe 1er, Philippe II, Philippe III, Philippe IV, Philippe V, d'autres souverains dans d'autres dynasties pendant les dix années qui suivirent, jusqu'à sa mort, en novembre 1991.

783. Il était né en 1903 et malgré cela, ou peut-être pour cette raison, je n'ai jamais connu personne dont j'aie ressenti aussi fort qu'il était mon contemporain. Notre langage était le même, nous nous amusions des mêmes choses, les mêmes détails nous émouvaient, les mêmes tournures, les mêmes vers. Nous n'étions d'accord sur rien et nous étions en sympathie sur tout.

784. Jean Puyaubert, toute sa vie, avait aidé les artistes qu'il aimait. Je possède une lettre d'Antonin Artaud, à lui adressée, où il est question d'un prêt de vingt-cinq francs. Il traversait tout Paris à pied, pendant l'Occupation, pour trouver à Lecomte de l'opium (ou du laudanum, je ne sais plus). Pour ma part, je n'ai jamais eu à lui emprunter un sou ce qui s'appelle emprunter. Quand il voyait que je m'étais mis, encore une fois, dans une situation intenable, il me passait deux cent francs à la fin d'un dîner, et quelquefois c'était dix mille, en chèque, dans une enveloppe, et parfois même davantage.

785. Pas un instant il ne me vint à l'idée, ni à lui, que ces sommes-là (pour lesquelles il avait déjà été soumis à l'impôt), pussent être pour moi imposables. Mme l'inspecteur du fisc, cependant, s'ingénie à les ranger sous des rubriques où elles seraient très sévèrement soumises à taxation : ou bien se sont des salaires pour des travaux clandestins (qui bien entendu n'ont jamais existé); ou bien se sont des revenus littéraires (puisqu'elles avaient pour origine, de mon propre aveu, l'existence de mes livres); ou à défaut ce sont des legs dissimulés, imposables en ce cas dans des proportions bien plus fortes encore, puisque le docteur Puyaubert et moi n'avions aucune relation de parenté.

786. Nous en sommes là. On tient à préciser toutefois, du côté de l'Administration, que ma bonne foi n'est pas en cause. Il n'empêche que si je perds ce procès, il me faudra verser des dizaines et des dizaines de milliers de francs, qui s'ajouteront aux impôts en cours, que déjà je n'arrive pas à payer.

Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, 780


Roger Vitrac et Jean Puyaubert ont entretenu une correspondance tout au long de leurs vies. Il a fallu sélectionner des lettres, choisir celles qui relevaient le moins de la vie quotidienne, celles qui demandaient le moins d'explications relevant de la vie privée, intime. Alain et Odette Virmaux ont accompli cette tâche, rendant en introduction hommage à Jean Puyaubert:

Que parmi tant de voltes, de tâtonnements, d'inachèvements et de déceptions, il [Vitrac] ait obstinément gardé Jean Puyaubert comme confident — seul point fixe, ou presque, d'une existence disloquée et inaccomplie — cela plaide assurément en sa faveur. Car il n'avait pas mal placé sa confiance. Ami sûr, discret et généreux jusqu'à l'oubli de soi, Jean Puyaubert mit un point d'honneur à ne jamais écrire une ligne sur aucun de ceux qu'il avait approchés, et il avait connu à peu près toute cette génération. A peine s'il consentit à dire quelques mots, pour la radio[1], en hommage à un homme dont il avait été très proche et qu'il avait soulagé de son mieux, Roger Gilbert-Lecomte, l'«archange» du Grand Jeu. Au risque de contrevenir à cet intransigeant désir d'effacement, nous pensons qu'il ne serait pas équitable que le nom et le rôle de Jean Puyaubert demeurent dans l'ombre. Et l'on ne pouvait mieux lui rendre justice qu'en l'associant étroitement à la mémoire de Roger Vitrac, l'ami qu'il avait privilégié.

Alain et Odette Virmaux, présentation des Lettres à Jean Puyaubert de Roger Vitrac, p.13


Le ton de ces lettres m'emplit de regrets, plus personne n'oserait écrire ainsi, à la fois sans fard, se plaignant de sa paresse ou remerciant pour un don d'argent («Encore merci pour le nerf du voyage et crois que je t'aime bien fraternellement» p.58), et de façon rapide, allusive, mordante, d'un humour jouant sur une exagération qu'on rejetterait aujourd'hui comme maniérée ou ampoulée, et que je trouve amusante:

Bien sûr je brûle de l'envie de te raconter par le menu toute l'expédition mais tu sais que le genre narratif n'est pas notre fort et sans aller jusqu'à prétendre, comme d'autres, que je ne pourrais écrire la phrase: «la voiture de mon ami Henri Philippon s'arrêta devant l'hôtel des Colonies à cinq heures », je me trouve toujours embarrassé par ce qu'on est convenu d'appeler la simplicité d'écrire qui me paraît être un monstre charmant de pleins et de déliés.

Ibid, lettre du 11 septembre 1933, p.62


J'ai croisé de page en page des personnages et des événements découverts dans la biographie de René Char[2], Breton, Bunuel, le cinéma, Bataille, la mort de Raymond Roussel...
Je confronte les lignes suivantes pour mémoire, parce que si l'anecdote est amusante soixante-dix ans plus tard, elle est représentative de la violence physique qui accompagnait les passions littéraires (et politiques) de ces années-là.
Il s'agit des raisons qui ont amené le groupe surréaliste conduit par Breton à saccager une boîte nommée Le Maldoror. Au cours de la bagarre, René Char recevra un coup de couteau.

Dans un interview paru dans Le Soir du 17 février 1930, Vitrac raconte la provocation malicieuse qui a présidé au baptême de la boîte:

Je suis en effet responsable de cette histoire. Il y a quelques mois, M. de Landau, que je ne connaissais pas, m'annonça l'ouverture d'une nouvelle boîte, «La Locomotive», qu'il comptait exploiter à Montparnasse. Je lui déclarai qu'il n'aurait personne, que l'enseigne me paraissait saugrenue et qu'il devait prendre exemple sur des lieux de plaisir de la rive droite, tout en restant rive-gaucher. «Maldoror», lui dis-je, voilà qui conviendrait admirablement. Rien ne vous manquera. Ni les snobs, ni les Américains, ni le scandale. Car l'auteur des «Chants de Maldoror» est tabou pour une demi-douzaine d'occultistes qui ne manqueront pas de vous assaillir aux cris d'Abracadabra et de «Vive Monsieur le Comte!». Robert Desnos acheva de le persuader.

Ibid, interview p.85

De son côté, Laurent Greisalmer raconte et imagine la décision de saccager «Le Maldoror»:

Au café Cyrano, c'est jour de tempête! André Breton porte un masque de colère blanche et Aragon la toge de Fouquet-Tinville. Non seulement les traîtres au groupe surréaliste se répandent dans Paris pour cracher sur eux, mais ils osent blasphémer sur ce qu'il y a de plus précieux à leurs yeux: Les Chants de Maldoror et les Poésies de Lautréamont. Lautréamont! L'auteur de leur jeunesse, celui qui les a galvanisés pour toujours.
Sur une table du café, un exemplaire de l'hebdomadaire Candide, ce 14 février 1930, apporte la preuve de la cabale. En commandant un picon-Citron, Paul Eluard jette un coup d'œil à l'article d'Odette Pannetier: «Il paraît que ça ne va guère, chez les surréalistes, s'amuse la journaliste. Ces messieurs Breton et Aragon se seraient rendus inssupportables en prenant des airs de haut commandement. On m'a même dit qu'on jugerait deux adjudants "rempilés"».
— Ce «on» pue le mouchardage, remarque-t-il.
Mais, surtout, l'article donne une information que Breton tient pour une insulte personnelle: d'anciens surréalistes conduits par Robert Desnos auraient convaincu un nouveau bar-dancing de Montparnasse de prendre le nom de Maldoror: «Ils disent comme ça que Maldoror, pour un surréaliste, c'est l'équivalent de Jésus-Christ pour un chrétien, et que voir ce nom-là employé comme enseigne, ça va sûrement scandaliser ces messieurs Breton et Aragon.»
C'est peu dire. André Breton, avant toute discussion, a décidé une expédition punitive.

Laurent Greisalmer, L'étoile au front, p.49


Et je songe à l'amitié qui lia Jean Puyaubert et Renaud Camus, à toutes ces conversations qui permirent à Renaud Camus d'être un témoin par procuration de ces années-là, à ce qui nous est raconté par bribes, le prénom de Guilhen rencontré dans ces Lettres, Jean Puyaubert et Raymond Queneau, Jean Puyaubert et la septième symphonie de Beethoven, Renaud Camus qui m'écrivait il y a quelques mois qu'il tient encore tous les jours de longues conversations avec son ami Jean Puyaubert... (ceci à propos d'une phrase de Gide reprise dans L'Amour l'Automne: « Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu'en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…», Et nunc manet in te).

Notes

[1] Quelques mots qui ont été reproduits dans le volume Roger Gilbert-Lecomte et le Grand Jeu, Belfond 1981

[2] L'étoile au front, de Laurent Greisalmer

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