L'une des premières choses que fit Renaud Camus quand il s'installa dans le Gers fut de prendre des chiens. En 2002, l'un de ces chiens, un labrador noir nommé Horla, très aimé, disparut. Pendant des jours, ce fut l'angoisse et le remords. Le chien avait-il été enlevé pour être vendu à un laboratoire?

Surtout, ce qui me terrorisait, et continue de me hanter, c'est l'image des laboratoires et des supplices qu'ils font subir aux chiens. Est-ce que ce chien a pu se dire: ainsi voilà à quoi tout cela menait? Voilà comment tout cela se termine? Tout cet amour dont m'assurait mon maître, et tout celui que je lui ai donné, voilà donc ce qu'ils préparaient? C'est cela, le sens de la vie?
Renaud Camus, Outrepas, journal 2002, vendredi 15 février (paru en juin 2005)

Le cadavre du chien fut retouvé un mois plus tard, il avait été heuré par une voiture. En juin 2003 parut la Vie du chien Horla, deux ans avant Outrepas qui raconterait les événements de la fin dans le cadre du journal camusien.

La Vie du chien Horla est un mince livre organisé par chapitres éclairant un point ou un autre: la généalogie («Il en va de même du côté de la mère: Fair Doos at Trewinnard était fille de Trewinnard Not Likely et de Samanthas Melody.»), l'enfance, des événements particuliers comme une après-midi à Paris, un voyage en Lozère, une chute, ou des expériences plus générales comme la paternité, le désespoir en l'absence de son maître, la maladie, la mort.


Extrait d'une après-midi de jeu à Paris

Il arriva qu'il fit très froid, un hiver, à Paris, justement. Eux n'aimaient rien tant que le froid. Par quelle atavique mémoire fomentée, ils avaient la passion de la neige, de la glace, du givre. Un matin blanc était un émerveillement. L'occurrence en était rare dans leur province. À Paris, cet hiver-là, ils jugèrent que le temps était à peu près normal pour une fois : tout à fait ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, dans un monde en ordre.
L'après-midi d'un jour de janvier, un dimanche, peut-être, au cours de ce séjour glacial, ils se trouvèrent dans les jardins du Trocadéro, au pied de l'esplanade. Leur maître était sans cesse à la recherche de lieux ouverts, dégagés, autorisés, qui lui permissent de leur faire prendre de l'exercice. Naturellement lourds, tous les deux, mais Hapax surtout, ils étaient toujours menacés d'embonpoint, en effet. Par chance, ils adoraient courir après une balle, et la rapporter. On ne dira jamais assez l'importance de cette balle, dans leur vie — de ces balles, plutôt, car ils en faisaient une grande consommation, les perdant souvent, soit que vraiment ils ne les retrouvassent pas, soit qu'elles leur eussent été lancées, par maladresse, en des endroits qu'ils ne pouvaient atteindre. À les récupérer ils mettaient une espèce de frénésie, pourtant. Dans cette poursuite fondamentale ils auraient tout bravé.
Il faisait si froid ce jour-là, et depuis quelques jours déjà, que les fontaines du Trocadéro étaient entièrement gelées. C'était un magnifique spectacle, assez rare, qui avait entraîné un grand concours de peuple — c'est peut-être pour cette raison que le souvenir, abusé, évoquait à l'instant un dimanche. Toujours est-il qu'une foule nombreuse, baguenaudant, se pressait alentour des bassins successifs, admirant les cascades figées, leurs stalactites, les esquisses de jets d'eau solidifiés.
Arriva-t-il que la balle s'égara par accident du côté des pièces d'eau? Faut-il imaginer un geste de cabotinage du maître, fier de ses chiens et de leur virtuosité, et voulant en offrir au public une démonstration éclatante? Ou bien est-ce eux qui se précipitèrent de leur propre chef du côté des bassins, parce qu'ils ne pouvaient pas résister à l'appel de la glace et de l'eau, deux de leurs passions principales?
En tout cas les voilà lancés. Le public est d'abord en joie. Ces deux assez gros chiens, l'un blanc et l'autre noir, qui se livrent à la voltige au milieu des fontaines gelées, font les délices des petits et des grands.
On a parlé d'une balle, peut-être ne s'agissait-il que d'un bâton — ils en étaient presque également friands. Peut-être n'y avait-il même ni balle ni bâton. Peut-être ne couraient-il qu'après leur joie, dans un bonheur venu du tréfonds de la race, celui de retrouver confusément, devant le musée de l'Homme, une figuration des rivières prises par les glaces, des bords de mer pétrifiés par l'hiver éternel, des lointaines contrées du froid. Ou bien c'était de plaire que venait leur ivresse, d'être l'objet de tous les regards, de tenir une foule en haleine.
Les fontaines, au Trocadéro, commencent sous la terrasse, et par dénivellations successives se prolongent presque jusqu'à la Seine, en face de la tour Eiffel. Les différences de hauteur sont assez fortes, entre les différents bassins. La glace masquait en partie ces ruptures de niveau, ce jour-là. Des cascades pétrifiées, projetant vers l'avant chacun des plans d'eau gelés, dissimulaient le point précis où l'un après l'autre ils faisaient place au vide.
Hapax courait-il après quelque chose — la balle, un bâton, les ancêtres, la gloire ? Fut-il emporté par la griserie du jeu, ou bien par cette ivresse qui vient du succès, de la faveur, de l'attention admirative du monde ? Ou bien faut-il ne voir dans ce qui arriva qu'un accident pur, l'effet de l'inattention, d'un défaut de jugement de sa part, d'une erreur de calcul dans l'appréciation des surfaces et dans la prise en compte des hauteurs ? Au beau milieu du ballet endiablé auquel ce lourdaud virevoltant était en train de se livrer avec son frère, le public et son maître horrifiés le virent soudain projeté dans le vide, d'un des bassins vers le suivant.
« Ooooooooooohhhhhhhh ! », cria la foule. Cependant, sur la glace du plan inférieur, trois secondes plus tard, on le vit se relever, un peu hébété mais vivant, plus surpris qu'accablé, un peu vexé par sa mésaventure, sans doute, mais cherchant à faire accroire, déjà, qu'il avait la situation parfaitement sous contrôle et que rien n'était arrivé qu'il n'eût prévu et mesuré.
Le chien Horla, lui, était encore à gambader sur le bassin du haut. Bientôt il s'avisa qu'il y était resté seul. Il jeta un coup d'oeil à la ronde, puis vers le bas. Il aperçut Hapax, quelques mètres au-dessous de lui, qui commençait à se remettre en branle, un peu précautionneusement. Comment était-il arrivé là, celui-là? Sans doute il avait sauté. C'est donc qu'on pouvait sauter? Ah, très bien: ce jeu, décidément, était encore plus amusant qu'il n'avait pensé. Et le Horla de ne faire ni une ni deux et de se précipiter à son tour dans le vide, mais de parti délibéré pour sa part.
« Aaaaaaaaaaaahhhhhhhhh ! cria la foule.
Deux minutes après ils étaient de nouveau à leurs courses, à leurs sauts, à leurs glissades enchantées.
Renaud Camus, Vie du chien Horla, p.59 et suivantes

Dans ces quelques lignes se trouvent les principales caractéristiques du récit: une langue très soutenue et un vocabulaire étudié, des niveaux de langage parfaitement contrôlés, l'art de la description, paysage et mouvements, la variation des points de vue exprimés par le discours indirect libre (le maître, les chiens, le narrateur), des questions multiples qui minent le tableau peint sur le vif, des réponses trouvées dans l'inexplicable, l'instinct, le fond des âges ou le hasard.

J'ai cité ces quelques lignes également parce que je sais que c'est ce ton légèrement emphatique que ne supportent pas certains lecteurs (certains lecteurs non camusiens, à qui l'on prête Vie du chien Horla parce qu'«il est facile»). Je ne sais jamais quoi répondre à ce reproche car ce "défaut" est justement ce qui me plaît.

«Il s'écoute écrire», me dit-on, et je reste silencieuse, me demandant comment expliquer le sourire que font naître certaines tournures et le plaisir dû à la rapidité du passage d'un point de vue à un autre: si «Par quelle atavique mémoire fomentée» me paraît poétique et me laisse rêveuse (parce que la passion atavique est si mystérieuse, en effet), je ne peux lire tout à fait sérieusement «L'occurrence en était rare dans leur province.»: ce qui est décrit est exact, mais l'emphase de la tournure est drôle, surtout si l'on considère que le pronom «leur» indique qu'il faut attribuer cette réflexion aux chiens. Ce que certains jugent pédant me paraît un appel à la connivence entre le lecteur et l'auteur qui a brusquement changé le point de vue sur la scène.
Ce changement est ensuite confirmé: «ils jugèrent», «dans un monde en ordre»: ces mots sont sérieux, on a réellement l'impression que les chiens pensent cela; ces mots ne sont pas sérieux, on sait bien que les chiens ne pensent pas cela. Et c'est dans ce jeu incessant de passages que se trouve le plaisir de la lecture : aucun terrain stable sous les pieds.

Le livre est miné par les questions. Pourquoi, comment? Le Horla a-t-il été heureux? Le maître a-t-il tout fait pour cela?
Non, bien sûr, et ce qui est insupportable au moment de la mort et des comptes, c'est qu'on peut mesurer ce qu'on a fait, mais que ce qu'on n'a pas fait est incommensurable.

Mais tous les souvenirs ne sont pas aussi bons — on veut dire aussi rassurants pour le chagrin, aussi à même de donner à penser que l'on a fait tout ce qu'on a pu, et que le mort n'a pas pu croire qu'il n'avait pas été aimé, et bien aimé.
Ibid, p.113


Ici une fine critique du livre par Claude Habib.