Ladore de Nabokov à Roman Roi

Quoi qu'il en soi, ces jolis petits vers me touchent surtout par leur féconde résurgence dans l'œuvre de Nabokov, chez qui le souvenir de René est toujours très actif, particulièrement dans Ada, si préoccupé par le motif de l'inceste entre frère et sœur. Le domaine édénique où Ada et Van passent leur enfance dépend du village de Ladore, et l'importune Lucette, la jeune sœur dont le prénom rappelle la Lucile de Combourg, commet une fois le lapsus de parler du Mont-Dore «sorry, Ladore». On se souvient enfin que la Dordogne a pour origine deux ruisseaux, la Dore et la Dogne, et que cette troisième Dore prend sa source au pied du Sancy pour traverser immédiatement Le Mont-Dore. Tout cela prouve suffisamment, il me semble, que le domaine enchanté d'Ada doit être situé dans le Puy-de-Dôme et que la contrée prétendument mythique, russe à la fois et américaine, où se déroule l'action, c'est l'Auvergne.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.122


indexation de ce nom de Ladore dans Roman Roi.
Pour une onomastique à venir.

Le département du Gers

J'ai entrepris de lire Le Département du Gers dans sa version papier[1], et comme cela se produit en ce moment que je sors un peu des Eglogues, je m'en suis beaucoup voulu de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Je l'avais lu au hasard dans sa version électronique, et ce qui manque justement dans les lectures électroniques, c'est la systématie: il se présente des embranchements, on s'engouffre, on ne sait plus par où l'on est passé, ni si l'on a tout lu. Ou alors, il y faudrait encore davantage de systématie.
Surtout, on perd la progression du livre, progression dont on ne sait si elle est totalement volontaire ou si elle est due aux différents états d'esprit de l'auteur chaque fois qu'il en reprend l'écriture. J'ai l'impression pour ma part, à chaque livre camusien que je lis, qu'ils sont meilleurs vers la fin, comme si la parole se faisait plus libre, plus rêveuse, moins retenue, après une certaine épaisseur de texte, quand les lecteurs les moins convaincus ont abandonné.

Le Département du Gers traite donc du département du Gers. On peut l'utiliser pour visiter le Gers, je conseillerais malgré tout de le lire avant de partir en voyage, car sur place, il risque de susciter bien des frustrations: il évoque tant de sujets, de familles, d'histoire et d'histoires, qu'on ressent le besoin de chercher, de creuser quelques points, avant de se lancer sur les routes. C'est une espèce de cabinet de curiosités, mêlant toutes les époques au gré des châteaux ou des noms rencontrés — mais les deux sont indissociablement liés, bien sûr.

Et puis il y a le rire, bien sûr, et jamais loin, la poésie, ou l'inverse.
Exemple: liste de tout ce qu'il n'y a pas dans le Gers:

27. Dans le Gers il n'y a pas de foules (sauf peut-être à Marciac durant Jazz in Marciac; à Mirande pendant le festival de country music; à Nogaro au moment de Grands Prix; à Vic-Fezensac pour Tempo Latino et durant la feria mais ce sont toujours des occasions spéciales). Dans le Gers il n'y a pas de précipitation collective (physiquement observable dans les rues d'une ville, en tout cas). Dans le Gers il n'y a pas beaucoup de plaisirs faciles et impromptus de la chair (que je sache). Il n'y a pas beaucoup de cinémas (encore que l'association Ciné 32 soit très active pour que beaucoup de films arrivent le plus vite possible dans le département, et même qu'ils y sortent en avant-première, quelquefois; mais enfin pour un boulimique de celluloïd, ce n'est pas précisément le paradis). Dans le Gers il n'y a guère de théâtre, de théâtre original en tout cas. Il n'y a pour ainsi dire pas d'art contemporain (sauf à Plieux et quelquefois à l'abbaye de Flaran (435-438, 449-456, 460-466); et d'ailleurs très peu d'art classique de très haut niveau (le musée de Mirande nonobstant (380-386)). Il y n'y a pas vraiment d'université, très peu de hauts débats d'idées, guère d'innovation scientifique et technique. Dans le Gers il y a peu de grandes et bonnes librairies, peu de jolis magasins de mode, pas une vraie pâtisserie fine, pas un bon marchand de fromage. Un précieux mode de vivre se maintient plus ou moins, certes, que libre à qui veut, ou presque, de rejoindre. Mais ce n'est pas dans ce département que vivre s'invente, au moins collectivement; ni ne se vit à son plus intense, sauf peut-être intérieurement. Soyons clairs : choisir d'habiter le Gers, ou d'y rester, c'est faire une croix sur beaucoup de choses.

Renaud Camus, Le département du Gers, §.27

Liste de tout ce qu'on pourrait faire "pendant ce temps", dont le contenu autant que le principe m'évoque Gvgvsse:

30. Pendant ce temps-là...vous pourriez être en train de vous garer du flot des voitures, en traversant la Cinquième avenue pour gagner le Gotham Book Mart, la Pierpont Morgan Library ou même le Metropolitan. Pendant ce temps-là vous pourriez être assis sur une banquette, dans l'une des salles du musée, à comparer trois ou quatre Cézanne côte à côte, ou bien trois Velasquez au Prado. Vous pourriez marcher en rêvant, et regarder les corps dénudés sur le sable, le long de la plage de Bottafogo, à Rio. Vous pourriez lire Milosz ou John Cowper Powys devant un granito di limone et la fontaine des Fleuves, à la terrasse d'un café de la place Navone. Vous pourriez, qui sait, si vous étiez quelqu'un d'autre, ou dans une autre vie, mais vous pourriez maintenant, à ce moment précis, participer au comité de rédaction d'un grand journal parisien, acheter une chemise dans Saville Row ou dans Carnaby Street, assister au séminaire de Lyotard ou de Pierre Bourdieu, vous endormir parmi la vapeur et l'eau clapotante dans un bain turc de Budapest, faire à Kyoto une conférence sur Mallarmé, suivre un concert de la Philharmonie de Berlin, participer à une manifestation entre la République et la Bastille, choisir des disques parmi des centaines de milliers à la Fnac Forum ou sous l'Opéra, écrire des articles de science politique pour une encyclopédie canadienne, vous embarquer pour Paros, vous pencher sur la corbeille de la Bourse, faire du trekking mystique au Tibet, mener une campagne électorale aux Batignolles, donner le premier tour de manivelle de votre grand film d'aventures, L'Etre et le Temps.
Ibid, §30

Dès lors, pourquoi choisir le Gers? Par goût du manque, par défi, par dépit, pour ses si aimables habitants, pour sa lumière, ses chemins, ses ciels, ses Pyrénées attendues et imprévisibles, absentes-présentes.

Le livre suit un chemin souvent double, le haut et le bas de la page n'avançant pas du même pas.
Palmier, forteresse de poche, épaulettes, hôtel particulier (§406) de référence (voir le "il est vrai" malicieux), plumes, motifs pour cafetières en émail, histoires familiales, châteaux, cheminées de châteaux, papiers peints de châteaux, places, rochers, toponymies, tout est vu, décrit, évoqué d'un mot, avec précision, délicatesse et coup de griffe à l'occasion.
Mais justement, le coup de griffe est rare, et c'est très reposant. Moi qui redoute les pages assassines et les jérémiades camusiennes dont trop de lecteurs (à mon goût) se repaissent, je préfère ce livre d'amoureux, qui, à l'occasion, fait part de ses craintes pour le futur, en s'appuyant sur les laideurs déjà avérées.

Ce que je préfèrerai, toujours, ce sont les abîmes inattendus. Jamais on ne sait si un mot va nous faire basculer dans la grande histoire, dans la petite, (et l'une ramène à l'autre, souvent, le temps aidant), dans les querelles de voisinages, dans les réceptions mondaines, contemporaines ou lointaines, ou si l'on va se retrouver dans la profondeur des livres, et l'on se rend compte combien finalement, aussi étroit soit le sujet choisi, le réel nous submerge: nous avons perdu d'avance, mais il ne convient pas de s'en attrister:

180. Si le lecteur n'y comprend rien, qu'il veuille bien se dire bien que c'est précisément à cette fin que lui est soumis cet indigeste exposé d'ailleurs ignominieusement simplifié. On entend lui montrer combien les mots sont traîtres, et plus que tous les noms de pays. Ce qui fait le caractère (potentiellement) métaphysique de l'érudition, c'est que son objet même se dérobe indéfiniment à elle, par dilution continue. Elle est aussi profondément réaliste, si l'on veut bien appeler réelle (et l'expérience ne manque pas de nous y contraindre) cette incapacité radicale où nous sommes d'appréhender le réel, non seulement dans sa totalité, mais d'abord dans sa consistance. J'écris un Département du Gers alors que je serais bien incapable, déjà, d'épuiser mon sujet, si je consacrais ma vie entière à rédiger plutôt un Bref Supplément (en vingt-trois volumes) à l'histoire du comté de Gaure...

181. Certes je m'épuiserais moi, en revanche. L'érudition épuise le sujet qui la pratique, ou plus exactement elle le dilue, lui aussi. Elle fait penser au verset de Rilke que cite Claude Simon en exergue à Histoire : Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. Les mots, les noms surtout, se dérobent et se creusent à mesure même qu'ils se présentent à nous. Il faudrait définir chacun, avec une prudence méthodologique renouvelée de Descartes ou de Wittgenstein, avant que d'oser l'utiliser.

182. [...]

183. Mon modèle, c'est ce personnage de l'Aleph, justement, Carlos Argentini Daneri (« Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux ») qui a entrepris une description exhaustive de la planète , en vers : « En 1941, il avait déjà terminé les passages concernant quelques hectares de l'Etat du Queensland, plus d'un kilomètre du cours de l'Ob, un gazomètre au nord de Veracruz, les principales maisons de commerce de la paroisse de la Concepcion, la villa de Mariana Cambaceres de Alvear dans la rue du 11-Septembre, à Belgrano, et un établissement de bains turcs non loin de l'aquarium renommé de Brighton. » Grands dieux, ô dieux gascons ! Pourvu que j'arrive au moins à Faget-Abbatial !

Ibid, §180 et suivants

Notes

[1] Note: aujourd'hui, 5 février 2013, la version en ligne n'est plus disponible.

Tante pute

591. Il est vrai qu'un Lacave-Laplagne fut ministre des Finances du roi-citoyen. On voit son portrait dans la Salle des Illustres, à Auch. Si son fils fut aussi gros que lui, comme l'en accuse Cassagnac sur ses affiches électorales, il devait être énorme en effet. De son frère on n'a pas d'image : c'est qu'il était tellement haut-placé dans la franc-maçonnerie de l'époque qu'il ne devait pas être représenté. Le roi des Français occupait un rang bien inférieur. Il faisait ce que lui disait le maître. Les frères Lacave-Laplagne et leurs alliés Zangiacomi gouvernaient en secret le pays. Tuteur du duc d'Aumale, l'un d'eux fut l'exécuteur testamentaire du roi. La véridique histoire de France sous la monarchie de Juillet reste entièrement à écrire. Tous les documents sont là, dans cette immense bibliothèque. Et voici des vases offerts par le roi, des tabatières, des miniatures, et cette trop jolie tante que les garçons appelaient tante Pute...
Renaud Camus, Le Département du Gers, § 591

J'avais rencontré la propriétaire, une dame elle-même très pittoresque et très aimable, qui avait fini par me montrer d'extraordinaires salon et bibliothèque, et même le portrait d'une aïeule, aimablement surnommée Tante Pute. Cette fois nous n'avons vu personne. Mais rien n'avait changé depuis ma dernière visite : même désordre de la cour et des jardins, mêmes volets qui pendouillent, même atmosphère d'assez gaillarde indifférence au siècle.
Renaud Camus, Sommeil de personne, page 505

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