Avertissement: Une commentatrice me signale une erreur de RC : il ne s'agit pas d'Arnaud (le père), mais d'Alain (le fils). L'erreur existe dans le corps du texte camusien, mais pas dans la note sur cette même page 22. Je laisse l'erreur telle que dans le livre; mais je corrige mon erreur en bas de billet (erreur que j'ai faite en recopiant le recueil de l'Académie des Jeux floraux).

le comte Arnaud d'Antin de Vaillac, capitaine de vaisseau, peintre officiel de la Marine, et membre de l'académie des Jeux Floraux (il faut lire son beau discours de réception : Car il n'est que deux îles au monde, Désirade et Désolation...)[1]

Renaud Camus, Le Département du Gers, p.22, P.O.L (1997).

Beau discours en effet: les marins sont-ils tous comme cela? Grande envie de marins et de mers au sortir de ce discours, exposé des tribulations de la Jeanne d'Arc, du Bounty, des pages de Loti et de Segalen («Pendant deux ans en Polynésie j'ai mal dormi de joie, j'ai eu des réveils à pleurer d'ivresse du Jour qui montait.»)

Le document est si long que je n'ose le mettre intégralement en ligne, mais il suffit pour se le procurer d'envoyer un mail à l'Académie des Jeux floraux.
Périple de la Jeanne d'Arc, quarantièmes rugissants, île de Pâques, épopée du Bounty, île de Pitcairn :

A cette destinée impressionnante répond celle plus navrante et dramatique de son second Flechter Christian et de ses mutins. Le chant des matelots nous parviendra alors comme une déchirante complainte et les épisodes de l'errance de ces exilés du monde comme autant de versets tragiques.
Au lendemain de leur révolte, ivre de liberté, ce jeune équipage met de nouveau cap sur Tahiti et sous la caresse de l'alizé les voiles de la Bounty se tendent et se gonflent à nouveau comme une éclosion de corolles blanches sur le bleu profond des mers du sud. A vrai dire, l'escale tahitienne sera de courte durée. Christian sait que cette île est trop exposée à la visite punitive d'un bâtiment anglais. Aussi tente-t-il une installation à 300 miles plus au sud dans l'île de Tubai.
L'agressivité des indigènes abrège le séjour et l'on regagne l'asile tahitien à la paix mesurée.
Par une nuit de janvier 1790, après avoir embarqué vahinés et tahitiens, Christian et huit de ses mutins les plus impliqués reprennent subrepticement la mer, offrant à l'infatigable Bounty une route mystérieuse vers le sud-est.
Depuis le départ d'Angleterre et à ce stade de l'aventure, il semble désormais que la réalité va dépasser toutes les fictions qu'un romancier déjà épuisé par tant d'épisodes aurait pu imaginer.
C'est la Pandora, le navire si bien nommé, qui en 1791 capture une dizaine de mutins restés à Tahiti.
C'est cette même frégate qui, sur la route du retour, apprend à connaître le détroit de Torres et fait naufrage.
C'est enfin, pour les quelques mutins survivants, la cour martiale et la pendaison pour trois d'entre eux devant les équipages de tous les navires présents sur rade de Portsmouth.
Pendant les vingt ans qui suivirent, ce drame de la mer devait peu à peu être oublié, mais il faut savoir que dans cette affaire l'Histoire ne devait dormir que d'un œil.
En effet, en février 1808, au plus perdu du Sud-Est du Pacifique, le Capitaine du baleinier américain « Topaz » aperçoit des feux qui s'élèvait des falaises d'un petit îlot. Il voit alors se diriger vers son navire une embarcation armée de jeunes gens au teint mat et clair et dont la plupart étaient blonds et roux. Avec eux, un homme fort âgé... et qui raconta...
...La Bounty, toujours la Bounty, sa longue errance en mer inconnue, vers l'Est, puis le Sud vers le tropique du Capricorne.
On sait qu'une île existe, Carteret l'a découvert en 1767 et Christian en détient sur ses cartes un relevé approximatif. Jour après jour, la Bounty laboure de son étrave et en tous sens ces champs d'immensité et puis un matin par 130° 06 mn ouest et 25'' 04 mn sud, apparaît un rocher abrupt et noirâtre de trois kilomètres de diamètre exposé au ressac sans qu'aucune barrière récifale n'atténue la force des vagues.
Le 27 janvier 1790, l'endurante corvette de Sa Majesté bâtie en bon chêne d'Angleterre achève sa carrière. Par souci de discrétion les mutins « brûlent leur vaisseau » redonnant une réalité tragique à la fameuse formule de l'Antiquité.%% Désormais, seul destin possible de cette petite communauté chrétienne, Pitcairn la désirade va devenir Pitcairn la désolation, Pitcairn promesse d'un bonheur rousseauiste va illustrer la sombre vision d'un compatriote de ces jeunes anglais, Mr Hobbes, pour qui l'homme est un loup pour l'homme.
En effet, le nombre insuffisant de terres et... de femmes provoqua un enchaînement de meurtres et de vengeance, véritable carnage d'où ne réchappèrent qu'une vingtaine d'enfants, six femmes et le matelot Adams. Un Adams devenu faute de combattants chef incontesté de cette petite population hétéroclite. Adams, vieux patriarche qui révéla donc au capitaine du « Topaz » et au monde l'épilogue d'un drame épique digne des œuvres les plus sombres de Shakespeare.

9 décembre 1970. Cette année-là, la Jeanne d'Arc a donc fait sa route buissonnière vers le sud et établit un mouillage forain à Pitcairn devant Bounty Bay.
Dépêché à terre pour régler le protocole officiel d'une brève escale dans la plus petite colonie au monde de Sa Gracieuse Majesté, je suis accueilli par un instituteur Néo-zélandais qui outre ses fonctions d'éducateur aide à l'administration de l'île.
Comme partout, toujours et à la perfection, la Jeanne jouera son rôle d'ambassadeur itinérant de la France. J'annonce à mon hôte que nous prenons le risque, certes très mesuré, d'inviter à bord le pays tout entier. A vrai dire la ligne de flottaison ne bougera pas : Pitcairn ne compte que 92 habitants.
Ils la feront tous cette visite après avoir embarqué sur une énorme chaloupe et franchi avec une totale dextérité un puissant ressac et leurs yeux bleus, leurs tâches de rousseur n'étonneront pas nombre de nos marins, toujours persuadés qu'à quelques exceptions près la mer ne peut être habitée que par des... bretons !
Je parcours la modeste capitale Adamstown. Une dizaine de maisons de bois, l'église, l'école, le post office qui émet des timbres parmi les plus recherchés des collectionneurs et puis fermant une petite place creusée dans la falaise, le Palais de Justice qui n'aurait pas fonctionné depuis 40 ans mais demeure là sans doute pour exorciser une trop lourde hérédité historique.
Il y a aussi un cimetière à Pitcairn. Un cimetière marin peut-être le plus marin qui soit d'où le regard se perd vers le sud, vers un horizon derrière lequel à 10 000 km, la seule terre ou poser le pied est... l'Antarctique !
Un cimetière de marins avec gravés dans des pierres mal taillées, à peine lisibles, les noms de Christian, Young, Adams, témoignant pour tout visiteur de la mer et devant l'histoire, de la réalité d'un drame qui avait de belles allures de fiction, témoignage silencieux après tant de fureur ; à peine troublé par le bruissement presque métallique des palmes d'un cocotier de service, seul gardien de ce lieu de grande mémoire et qui se balançant dans l'alizé tiède d'un soir de décembre, semblait accorder son tempo à celui, bien réglé, de l'ample houle du Pacifique.
Ce même soir, alors que je m'apprêtais à embarquer dans l'hélicoptère chargé de me ramener à bord, une petite fille, aux yeux bleus aussi délavés qu'un ciel d'Angleterre, se détacha d'un groupe d'enfants tétanisés devant le spectacle de ce gros insecte bourdonnant qui troublait de ses éructations la paix de cette soirée australe.
A sa main, un cahier d'écolier sur lequel elle me montra ses beaux dessins, avec des bateaux naviguant toujours sur ligne d'horizon ; sur la couverture du cahier une étiquette, comme celle que l'on collait autrefois dans les écoles de Gaston Bonheur. Sur l'étiquette le nom de cette petite fille : Mary Christian. « Direct descendant » me dit alors mon hôte instituteur.
Si d'aventure vous abordez un jour Pitcairn, n'allez pas chercher sur les tombes témoignage de cette histoire des mers du sud. Choisissez la vie.
Parmi les 45 habitants que compte actuellement cet îlot, il vous sera facile de rencontrer Mary Christian : son teint cuivré vous rappellera une ascendance Maorie mais ses grands yeux bleus vous rediront ce que je vous ai conté, l'histoire de cette Bounty et de son ancêtre, ce jeune officier de la Marine anglaise qui les cheveux plein de vent et de sel hurla un jour au monde et à la mer indifférente nos inguérissables besoins d'ailleurs.

ESPACE D'IMAGINAIRE
Peu d'espaces dans le monde n'ont été autant privilégiés par l'imaginaire occidental.
La fragilité de ces îles, leur insignifiance au regard de cet immense océan, leur incertitude en quelque sorte, en font des repères à peine perceptibles dans un Pacifique qui s'étend à perte d'imagination. Cette évanescence au bord de l'infini sera lieu d'élection de bien des chercheurs d'absolu.
La Polynésie va donc devenir le grand port d'attache de l'imaginaire où de dérives initiatiques en filiations littéraires et picturales, des adultes caressant leur rêve d'enfant vont venir jeter leurs ancres.
« Navigation bibliothécaire » a-t-on dit en songeant à London qui dirige son yacht sur les Marquises après avoir lu Stevenson, qui lui-même décide de visiter la Polynésie à la lecture de Melville.
En France, Loti en bon marin connaît son Bougainville, Gauguin exalté lit et relit Le mariage de Loti et Matisse, qui a acheté un tableau de Gauguin, veut le retrouver dans une Polynésie grandeur nature.
Chez les Anglo-Américains, ces espaces qui conjuguent si bien mer, soleil et imaginaire seront champs d'inspiration d'une superbe littérature d'aventure avec des personnages en prise totale avec le dehors, dont le devenir à travers départs, fuites, ruptures est essentiellement géographique pour ne pas dire géopoétique. Chez les Français, on saisit mal l'extraordinaire potentiel d'imaginaire qu'ouvre le monde océanien. On préfère cultiver analyses psychologiques, états d'âme et émois du cœur. Ce surcroît d'humanité, cette introspection quasi narcissique où se superposent images mentales et rêves d'européens vont masquer une réalité océanienne qui en elle-même offrit de plus amples perspectives.
[...]
Arnaud Alain d'Antin de Vaillac, Recueil de l'Académie des Jeux floraux

Notes

[1] […] Remerciement du comte Alain d'Antin de Vaillac, commissaire en chef de la Marine, lu en séance publique le 30 janvier 1994, Recueil de l'Académie des Jeux floraux.