Séminairen°3: Luc Fraisse, Proust et l'écriture du mensonge

Comme souvent, j'ai laissé passer l'introduction, attendu l'annonce du plan, afin de prendre la mesure de ce nouveau professeur, pour évaluer sa vitesse d'élocution, sa façon de se répéter pour laisser le temps de prendre des notes (technique que Compagnon maîtrise à merveille, ce qui facilite grandement la prise de notes (une auditrice prenait la défense des intervenants en séminaire (toujours cette tentation de les appeler séminaristes) en me faisant remarquer qu'ils n'avaient qu'une heure, que cela devait être très impressionnant, et surtout, qu'ils devaient essayer de dire le maximum dans ce peu de temps, alors que Compagnon savait qu'il aurait encore une heure, et encore une heure... Je ne partage pas cette indulgente opinion. J'attends d'un professeur intervenant au Collège de France autant de maîtrise sur le fond que sur la forme.))

Je n'ai pas entendu de plan, je n'ai pas entendu ce léger changement de ton qui indique que l'introduction est finie, qu'on entre dans le cœur du sujet. Je n'ai entendu que des phrases comportant le mot mensonge, tout les trois ou quatre mots. Je n'ai pas compris quelle était la thèse exposée et quelle était la thèse défendue. Si, peut-être: Proust a menti, a menti partout, dans son livre et dans sa correspondance, il a cherché à retarder le moment du dévoilement. Fraisse s'est placé successivement du point de vue philosophique, puis du point de vue littéraire.
S'il se trouvait, comme il est probable, que ce séminaire soit diffusé sur France Culture dans les prochains mois, prévenez-moi dans les commentaires, je reprendrai cette transcription qui n'en est pas une.

En attendant, voici des fragments, des notes éparses, sans véritable ligne directrice. Ceci est à peine une transcription, je ne comprends pas mes notes à la relecture, ce qui n'es pas surprenant puisque j'étais tellement exaspérée que j'en ai pris très peu.


Le premier livre de Luc Fraisse est sa thèse, soutenue sous la direction de Michel Raimond: Le Processus de la création chez Marcel Proust: le fragment expérimental.
Luc Fraisse a publié L’Œuvre cathédrale – Proust et l’architecture médiévale qui a reçu le prix de l’essai de l’Académie française, il est un spécialiste de la correspondance de Proust, il a écrit sur l'esthétique de Proust, le japonisme de Proust, sur Henri Bosco, et une histoire de l'histoire littéraire.


Les mensonges sont essentiels à l'humanité. On ment toute sa vie. (réflexion à propos de La Fugitive).
Les mensonges dans la Recherche sont inombrables et variés.
Quel est le rapport de Proust au mensonge? L'écrivain ment-il aussi quand il parle de son œuvre? Proust ment-il? Pourquoi, à qui, comment? On peut définir deux mensonges croisés, celui du philosophe et celui de l'écrivain (en considérant un Proust penseur, philosophe, et un Proust écrivain).

Définition du mensonge: énoncer des choses fausses en sachant qu'elles sont fausses.

Le narrateur est philosophe. Selon Gracq, dans La Littérature à l'estomac, Proust pensait que sa gloire serait liée à la découverte de quelques grandes lois psychologiques.
On passe du mensonge à l'illusion et de l'illusion à l'erreur. (exemple typique de phrase incompréhensible quand je relis mes notes: s'agit-il d'un constat de Proust s'appliquant à ses personnages, ou à la vie, ou d'un constat de Fraisse à propos de La Recherche? C'est indécidable à la lecture de mes notes. les deux sont possibles, et justes sans doute, mais noter cette phrase sans savoir à qui l'attribuer ne permet pas un compte-rendu fidèle de l'exposé de Fraisse).

Swann a beaucoup de mal à dire la vérité, à exprimer ce qu'il pense:

Pour quelle autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il pensait des choses, de formuler des jugements qu’il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il professait en même temps qu’elles sont ridicules?[1]

Le narrateur est un menteur provisoire. La Recherche est une œuvre qui garde ses vérités pour plus tard. Le livre permet l'assurance d'une forme solide. Le sujet écrivant trouve dans la construction un recours contre le mensonge: j'écris donc je dis vrai.

Le philosophe et l'écrivain sont soumis à la nécessité de vivre. La correspondance est-elle le lieu de la vérité, ou du mensonge redoublé? On se rappelle Amicus Plato, sed magis amica veritas, «Platon m'est cher, mais la Vérité m'est encore plus chère.» (En fait je n'ai pas compris: il m'a semblé ici que Fraisse disait que la correspondance était le lieu de la vérité, et que Proust n'hésitait pas à blesser ses amis, tandis que la suite de l'exposé m'a laissé l'impression inverse: Proust mentait à ses amis dans la correspondance. Ici encore, les deux sont possibles, mais c'est agaçant de ne pas savoir si j'ai mal compris/mal entendu, ou si c'est Fraisse qui a adopté un plan contourné.)

La vérité n'est pas intéressante d'un point de vue romanesque. Elle ne permet ni les gros plans, ni les anecdotes. J'opposerai le télescope de la vérité au microscope du mensonge, la vérité est universelle, le mensonge est particulier. D'autre part, le mensonge présente l'intérêt d'un point de vue narratif de pouvoir être rectifié: il permet de continuer le récit.

La morale est la partie de la philosophie qui fait le moins partie de la philosophie, car elle se présente avant rtout comme une suite d'applications particulières.
Comment articuler la théorie et la pratique, la logique et l'intuition?
Le narrateur vit dans la hantise d'être dupe. On pense à la chimère nervalienne: le mensonge à soi-même librement consenti. C'est ainsi que Swann se mentira à propos d'Odette comme le héros se mentira à propos d'Albertine.

La correspondance de Proust distribue des contre-vérités. On soupçonne que Proust expérimente le mensonge, ce qui rappelle le modèle augustinien: traverser bien des erreurs pour vivre enfin dans la vérité.

Platon identifiait trois idées majeures: le Bien, le Vrai, le Beau. Schopenhauer a défini l'amour comme une métaphysique du mensonge. Bergson se méfiait de l'intelligence. Le manque de volonté produit le mensonge, qui conjugué à l'oubli produit les intermittences du cœur.

En 1908-1909, il fait paraître des pastiches dans Le Figaro. On n'a pas assez étudié les rapports unissant l'écriture et le mensonge.
On songe également au faux Goncourt dans La Recherche.

Je fermai donc le journal des Goncourt. Prestige de la littérature.![2]

On se rappelle Bloch et ses plagiats, qui lorsqu'il entend une idée s'exclame toujours que par coïncidence il vient d'écrire la même chose, puis rentre chez lui et écrit les pages en question.

Et Bloch se donnait, en effet, un alibi rétrospectif en me disant, chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien : « Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te lise cela. » (Il n’aurait pas pu me le lire encore, mais allait l’écrire le soir même.)[3]

Proust écrit également à M. Bibesco: «J'ai dû brûler presqu'un livre sur la Bretagne.» : peut-on considérer que l'introduction des noms de Quimperlé et Pont-Aven dans un roman est la preuve que tout n'a pas été brûlé? Il reste toujours des traces, toute phrase ressemble à une autre, même si elle est nouvelle au-delà de la surface, comme le rappelle une remarque à propos de la sonate de Vinteuil:

Ces phrases-là, les musicographes pourraient bien trouver leur apparentement, leur généalogie, dans les œuvres d’autres grands musiciens, mais seulement pour des raisons accessoires, des ressemblances extérieures, des analogies plutôt ingénieusement trouvées parsenties par l’impression directe.[4]

L'écrivain ment toujours sur ses sources, la vie permet parfois de rétablir la vérité. Seules les vies de Laclos et Mme de Genlis permettent de connaître les vies de Laclos et Mme de Genlis[5], pas leurs œuvres. Quand l'auteur se met à mentir, la littérature peut commencer.
Dans un roman, la vérité peut se passer de mots, d'où des malentendus, par exemple le geste obscène d'Albertine mal interprété.[6]

Le mensonge suit un modèle musical.

L'autobiographie fictive est le comble du scandale. C'est un mensonge sur soi, celui qui dit "je ment.

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures ; je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui, j’en connais clairement la vérité subjective.[7]

Le narrateur s'avoue être plus ou autre chose que le narrateur. Il y a un écart entre l'auteur et le narrateur qui permet de glisser le mensonge, mais le mensonge peut jouer dans tous les sens, car tout est à peu près aussi incompréhensible.

Trois sortes de mensonges: le snobisme, qui est mensonge à soi-même; l'inversion, qui est le mensonge obligé; et la jalousie, qui est la peur du mensonge de l'autre.

Le mensonge déclaratif est pauvre, retournable (c'est-à-dire qu'en en prenant l'inverse on obtient la vérité). Le mensonge par omission est beaucoup plus intéressant.

Il est possible de faire une analogie entre les détails cachés des statues des églises, détails hors de vue sur des statues placées en hauteur, et la vocation invisible de l'auteur cachée dans le texte de La Recherche, cette vocation qui y est proclamée cachée.
En effet, un sujet peut en cacher un autre. Proust écrit à Jacques Rivière qu'il est obligé de feindre des erreurs:

Mais cette évolution de la pensée, je n’ai pas voulu l’analyser abstraitement mais la recréer, la faire vivre. Je suis donc forcé de peindre des erreurs, sans croire devoir dire que je les tiens pour des erreurs ; tant pis pour moi si le lecteur croit que je les tiens pour la vérité.

Le vrai sujet du livre (la révélation de la vocation de l'auteur) est caché par des erreurs afin de différer les vérités.

Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité.[8]

«J'aurais cru» : le narrateur n'a pu aller au bout du mensonge, il avoue ici qu'il se trompe, qu'il sait que ce qu'il écrit est faux: aller visiter la région n'aurait pas permis d'atteindre la vérité.

Mes notes contiennent ensuite une série de citations, sans commentaire. Je ne sais pas faire le lien entre elles. Elles ont été lues, c'est tout ce que je puis dire.

Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.[9]

Aussi depuis le déjeuner mes regards anxieux ne quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Il restait sombre. Devant la fenêtre, le balcon était gris.[10]

Le narrateur rassemble tout ce qu'il sait être faux.

Mais alors, autant que par l’identité que j’avais remarquée tout à l’heure entre la phrase de Vinteuil et celle de Wagner, j’étais troublé par cette habileté vulcanienne. Serait-ce elle qui donnerait chez les grands artistes l’illusion d’une originalité foncière, irréductible en apparence, reflet d’une réalité plus qu’humaine, en fait produit d’un labeur industrieux ? Si l’art n’est que cela, il n’est pas plus réel que la vie, et je n’avais pas tant de regrets à avoir.[11]

Il s'agit le la sonate de Vinteuil. Rien n'est original, il n'y aurait qu'imitation dissimulée.
L'art est irréel, ce n'est qu'un reflet. L'interrogation n'est qu'un artifice rhétorique. L'interrogation nous ramène aux procédés de la tragédie classique. L'interrogation est un procédé important, c'est ainsi que la rencontre Charlus/Jupien est comparée aux «phrases interrogatives de Beethoven».[12]

Proust écrit en 1914 à Jacques Rivière qu'il s'est résolu à ne pas annoncer la vérité. L'entreprise de vérité consiste à dévoiler ce qui est caché.

Comment atteindre la vérité? La Jalousie est peut-être la solution, car, disait Anne Henry, «si l'amour est mensonge, la jalousie qui est son contraire devrait permettre d'atteindre une certaine vérité».

Même les déclarations de l'auteur sont fausses.
Ainsi, Proust écrit à Rosny aîné que Swann était apparu en 1913, qu'il n'avait pas retouché ses textes pendant la guerre.
C'est faux. Il s'agit de convaincre le public que l'œuvre avait une solide construction interne. Proust ment au service d'une vérité supérieure. Comme l'a fait remarquer Gide, Proust n'aurait jamais tant insisté sur l'évidence de la construction de son œuvre si cette construction avait été évidente.

Le mensonge de l'auteur sur son œuvre résulte de l'écart entre la volonté de l'écrivain doctrinaire et celle de l'auteur.

J'ai à peine noté la conclusion. J'espérais encore que Compagnon rassemblerait l'exposé qu'il venait d'entendre, en exposerait le plan, les idées directrices... Il n'en fut rien. Antoine Compagnon évoqua Deleuze et la vertu heuristique du mensonge.

Vous aurez peut-être davantage de chance chez sejan.


Notes

[1] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.98

[2] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.717

[3] Ibid., p.1034

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.255

[5] La prisonnière, Clarac t3, p.379

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3 p.693

[7] La Prisonnière, Clarac t3, p.347

[8] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.86

[9] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.37

[10] Ibid, p.396

[11] La Prisonnière, Clarac t3, p.161

[12] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.605

cours n°3 : la perplexité, recherche et reconnaissance du Moi

Nous avons lors des séances précédentes que le temps était venu d'un retour, non pas à une morale de Proust dans le sens d'une règle de conduite (même si l'on pourrait dans cette perspective adopter la règle "Travaillez tant que vous avez de la lumière"), mais comme enquête et investigation de soi-même.

Pour cela, j'avais proposé le passage où le narrateur pleure en apprenant les préférences sexuelles de Saint-Loup, sans trouver d'explication à ses larmes.
Il y a un conflit entre la raison et les systèmres moraux, une opposition entre le rationnel et l'intuitif.

Il faut ici introduire une note de prudence. En effet, Albertine disparue est un livre inachevé dont la publication est posthume. C'est un texte répétitif, parfois lassant, qui présente les défauts que Proust reprochait à Péguy: l'eau bout à cent degrés, il est inutile de le dire de dix façons différentes. [1]
Ce ressassement aurait pu être amendé sur les épreuves que Proust corrigeait abondamment. L'analyse du passage concernant Saint-Loup nous laisse interloqué, cela ne serait peut-être pas le cas si nous disposions du texte définitif.
Il faut donc être prudent, éviter d'être trop catégorique.

L'instinct de moralité

Aujourd'hui, les neurosciences nous confirment qu'il existe un sens moral rationnel et un sens moral intuitif. Celui-ci est le plus profond, le plus souterrain, le plus ancien. Selon les biologistes, le raisonnement moral n'est que la pointe de l'iceberg. Les philosophes réfléchissent sur la morale spéculative, qui n'est que cette pointe. Les biologistes la comparent à un cornac monté sur un éléphant. Les philosophes s'intéressent au cornac (selon les biologistes), peut-être que les poêtes s'intéressent à tout l'éléphant.

Cela renvoie à toute une tradition, au débat classique entre l'inné et l'acquis, entre Rousseau et Kant. Il s'agit peut-être d'un débat dépassé depuis longtemps. En tout cas, la réflexion de La Recherche du temps perdu porte sur les deux.
Ainsi, durant sa maladie, Bergotte fait appel à plusieurs médecins qui lui proposent différents remèdes; il choisit parmi ceux-ci: il y a un instinct physiologique:

Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation du docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer.[2]

Voilà encore une sentence. Il y a un instinct moral du cœur comme il y a un instinct physique du corps. On sait d'instinct comment soigner son corps.

A la fin du Temps retrouvé, le narrateur nous livre ses réflexions à propos du livre à venir, le livre à venir.

Quant au le livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous.

C'est une tâche devant laquelle la plupart recule:

Aussi combien se détournent de l’écrire! Que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là! Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du Droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct.

«plus de génie, c’est-à-dire d’instinct»: on se rappelle la note dans Sésame et les Lys: la morale instinctive de l'artiste, c'est l'instinct de conservation de son talent.

Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder.

Il y a conflit entre le devoir moral inné et l'intelligence. La Recherche comporte d'ailleurs de nombreux passages où le narrateur cherche à se justifier.

Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier.[3]

On trouve dans ses lignes une dimension morale prescriptive. L'artiste possède en lui un instinct qu'il doit reconnaître en lui et suivre.
La nature de cette morale est innée, a priori, acquise. Proust déplace les termes du débat, il s'agit ici d'une morale interne, qui consiste à suivre ses impératifs intérieurs.

Lorsque j'étais à New York un livre m'est passé entre les mains: Proust was a neuroscientist. Je ne l'ai pas acheté car le titre m'a donné l'impression de n'être là que pour attraper le client. J'ai eu tort (on a toujours tort de ne pas acheté un livre). Je sais qu'il est à la mode de parler de livres qu'on n'a pas lus, mais je n'en suis pas encore là, donc j'attendrai de l'avoir lu pour vous dire ce qu'il en est.

La morale de l'artiste est une morale de l'identité, du Moi, du self. Le Moi est le fondement de toute morale. Le narrateur s'interroge souvent sur cette identité, en particulier quand il réfléchit sur le sommeil, un peu à la manière de Montaigne. C'est dans le chapitre 6 du livre II, De l'exercitation. Montaigne raconte une chute de cheval qui lui a fait perdre connaissance. Il rapporte les gestes que ses compagnons lui ont dit qu'il a faits, sans qu'il s'en souvienne :

Ce conte d'un événement si léger est assez vain, n'était l'instruction que j'en ai tirée pour moi ; [...][4]

On pourrait dire pour le Moi. L'événement est si troublant que Montaigne s'observe et le commente longuement.

Je m'étale entier: c'est un skeletos[écorché, académie] où, d'une vue les veines, les muscles, les tendons, paraissent, chaque pièce en son siège. L'effet de la toux en provoque une partie; l'effet de la pâleur ou battement de cœur une autre, et douteusement.
Ce ne sont mes gestes que j'écris, c'est moi, c'est mon essence.[5]

Ce récit est ouvert par une comparaison entre le sommeil et la mort, comparaison que l'on retrouve dans Proust:

Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à notre sommeil même pour la ressemblance qu'il a de la mort.
Combien facilement nous passons de la veille au dormir! Avec combien peu d'intérêt [dommage] nous perdons la connaissance de la lumière et de nous!
A l'aventure pourrait sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'était que, par celui-ci, nature nous instruit qu'elle nous a pareillement faits pour mourir que pour vivre et, dès la vie, nous présente l'éternel état qu'elle nous garde après celle-ci, pour nous y accoutumer et nous en ôter la crainte.[6]

Le sommeil nous est donné par la Nature pour nous apprendre à mourir.
On trouve également de nombreuses pages du sommeil comme perte du moi et expérience de la mort dans Proust. Je prendrais pour exemple les nuits profondes de Doncières, et surtout les réveils:

On appelle cela un sommeil de plomb ; il semble qu’on soit devenu soi-même, pendant quelques instants après qu’un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est-ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves, entièrement différents de nous) ? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience ? La résurrection au réveil – après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil – doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés.[7]

Compagnon note en parenthèses et en souriant : «les tractions de la langue»: ces comparaisons médicales nous rappelle est bien informé par son milieu familial...
Ce passage décrit un phénomène de mémoire. Pendant un moment de latence on n'est plus personne. Et puis on se reconnaît, on reconnaît ce qui nous entoure. C'est l'expérience du ressaisissement, celui du "nom sur le bout de la langue", dont j'avais parlé l'année dernière, mais dans un autre contexte. Je n'avais pas alors ce passage à l'esprit. C'est une image qui revient à plusieurs reprises chez Proust.

Bref. La réflexion proustienne est davantage du côté de l'éléphant, et donc assez loin des réflexions des philosophes kantiens et de la morale spéculatives.

Différentes approches

En 1953, Jacques Nathan fit paraître un livre intitulé La morale de Proust qui terminait le cycle commencé dans les années 20 en concluant que Proust était plutôt immoral. Plus exactement, il identifiait deux morales, une morale dans les textes écrits avant 1914, qui affirmait la rédemption par l'art, et une seconde morale, pendant et après la guerre, plus moralisante. Cette thèse est aujourd'hui démodée; on a dit aussi qu'elle était fausse car elle reposait sur l'idée de deux livres fondus en un.
Jean-Yves Tadié écrivait en 1983: «Les rapport de la littérature et de la morale ne touche guère les lecteurs des années 80».
Entre ces deux dates, 1953 et 1983, le thème de la morale chez Proust ne fut guère étudié.
Un livre de Malcolm Bowie — vous vous souvenez de Malcolm Bowie, je l'avais évoqué ici l'année dernière alors que je venais d'apprendre sa mort la veille — reprend la leçon inaugurale qu'il a prononcée en prenant la chaire Maréchal Foch de littérature française à Oxford (il y a d'ailleurs succédé à Jean-Yves Tadié). Cette leçon s'intitulait, en 1994, The morality of Proust.

De 1983 à 1994, la réflexion a donc repris. Il s'agit cette fois d'une moralité analysée sous l'angle de la conduite de soi, d'une éthique dans le sens d'une ascétique, qui s'élabore à travers des malentendus et des reconnaissances, comme l'expérience du réveil au moment de retrouver son corps.

A.La perplexité
Où trouver ces moments de moralités, ces moments où, comme au réveil, on se considère de l'extérieur, comme un objet (soi-même comme un autre, a écrit Paul Ricœur)? Dans les moments d'interlocution, les moments où l'on est interloqué, abasourdi, pour utiliser ce mot qui vient de l'argot et qui signifie abasourdi. Ce sont dans ces situations de perplexité qu'il faut chercher les moments où l'on a l'impression de se percevoir soi-même comme autre.
Il s'agit de moments où le narrateur se surprend en train de ne pas exister dans le regard de l'autre.
Un exemple nous est donné quand le narrateur publie son premier article dans Le Figaro (dans Albertine disparue). C'est un passage qui a été élaboré très tôt et qui a mis longtemps à trouver sa place, qui bouge dans les brouillons avant de trouver la bonne place.
Le début est une expérience de reconnaissance, découvrir son nom imprimé pour la première fois. On se souvient de l'aphorisme de Baudelaire dans ''Mon cœur mis à nu: «Le jour où le jeune écrivain corrige sa première épreuve, il est fier comme un écolier qui vient de gagner sa première vérole.» Baudelaire se moque ici gentiment du côté intime et grave du moment où l'on se rencontre comme auteur.
Le narrateur se rend chez les Guermantes pour observer l'effet de cet article sur ses voisins. Or ils vont le renvoyer à son néant, à une impression de zéro. C'est une expérience très pascalienne. Le narrateur se débrouille pour mentionner son article:

A propos d’Elstir je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lui? — Vous avez écrit un article dans le Figaro? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié: «Mais c’est ma cousine.» — Oui, hier. — le Figaro, vous êtes sûr? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien.» Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. «Quoi? je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro? » me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas.[8]

On rencontre la phrase favorite de M. de Guermantes, «Mais c’est ma cousine.». Il est clair que tout cela ne les intéresse pas, il s'agit d'une scène du trouble de l'identité. On pense à Pascal: «S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.»[9] Cette scène intervient à la suite d'un double malentendu, et est l'occasion d'une double reconnaissance. En effet, le narrateur en venant chez les Guermantes a suivi une jeune fille sur laquelle il s'était trompé puisqu'il s'agissait de Gilberte.

B. Deux pistes à écarter
La première serait de faire un retour à une morale tiède et bien-pensante. Cette tendance se rencontre chez certains lecteurs de Proust comme chez certains lecteurs de Montaigne: ils cherchent dans Proust des recettes pour "la bonne vie". Alain de Bottom a ainsi publié en 1997 Comment Proust peut changer votre vie, ou comment adopter une approche proustienne de l'existence. C'est un type de lecture édificatrice. C'est une lecture possible, mais qui ne permet pas d'approcher la perplexité.

La deuxième piste à ne pas emprunter est celle de la philosophie morale. On a assisté au cours des vingt dernières années, et notamment aux Etats-Unis, à un retour à la littérature. L'idée est que la littérature permet mieux d'apprendre comment vivre la vie bonne que la philosophie.
Pourquoi et comment est-on parvenu à cette conclusion? Il s'agit d'une critique des courants qui ont dominé la philosophie morale, c'est-à-dire d'une part de Descartes et de la philosophie métaphysique, d'autre part des philosophes utilitaristes américaines qui oppose le devoir et l'intérêt, l'impératif catégorique et l'utilitarisme.
Les philosophes américains se sont lassés de ce dilemme et se sont tournés vers les Grecs, vers Aristote, pour trouver les principes de bonne vie.
Richard Rorty, qui est mort en 2007, écrivait qu'on se détourne de Kant et plus généralement de l'impératif catégorique. On recherche une réflexion sur le Bien et le Mal qui ne soit pas une tentative d'établir une philosophie morale. La lecture d'Henry james et de Proust devient un exercice spirituel. Le roman a remplacé la religion depuis deux siècles.» (citation précise à retrouver).
Colin McGinn pense pour sa part que «le monde de la fiction est le monde idéal dans lequel partir pour des explorations éthiques.»

On trouvait déjà ces idées chez Proust. Le narrateur doutait déjà de l'intérêt de l'impératif catégorique dans la vie. Cette idée est illustrée juste après l'exécution de M. de Charlus à laquelle Brichot, présenté comme un professeur de morale (ce qui n'est pas innocent), participe. Brichot relate le plaisir qu'il prenait au discussion avec M. de Charlus:

Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X... par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois que j’argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesse est d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste a passé aux mains du baron «en tout bien tout honneur» (il faut entendre le ton dont il le dit).[10]

(Le télégraphiste est un signe sexuel qui court les pages de La Recherche. En 1908, Proust avait demandé à Albufera de lui faire rencontrer un jeune télégraphiste, afin d’en obtenir des renseignements pour un «livre» auquel il travaillait.)
Le discours et les actes de Brichot illustrent la contradiction entre la philosophie et la conduite de la vie. Brichot rappelle Bouteiller, le personnage de Barrès dans Les Déracinés, mais Barrès était bien plus virulent dans sa critique de la morale kantienne. Bouteiller menait une vie d'opportuniste contraire à ce qu'il enseignait aux jeune gens.

Il s'agit là d'un topos de la critique de la philosophie morale. On le trouve sous d'autres formes, par exemple celle du philosophe amoureux. Ce topos est évoqué de façon voilée à propos des statues de Notre-Dame-des-Champs: «Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile».[11]. Cette anecdote est bien connue, il s'agit d'Aristote à quatre pattes, cornaqué par la courtisane Campaspe à qui il avait reproché de détourner l'empereur Alexandre de ses devoirs. Proust a sans doute rencontré ce fabliau dans Emile Mâle. Campaspe s'était vengée en séduisant le philosophe. Le philosophe ne s'était pas démonté et avait conclut: «Combien un jeune prince doit se défier de l'amour puisqu'un vieux philosophe comme lui s'y laisse prendre».

Il existe donc toute une tradition de débauche à travers le télégraphiste ou la courtisane, en contrepartie d'un éloge de la sagesse grecque.

On rejoint ici Montaigne, qui citait la courtisane Laïs: «Je ne sais quels quels livres, disait la courtisanne Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là battent aussi souvent à ma porte qu'aucuns autres.»[12]

Montaigne aura autant servi à Proust qu'Epicure.

(Hum. J'ai un doute sur cette dernière phrase. Je ne suis pas sûre de ne pas faire un contresens. je corrigerai éventuellement).


La version de sejan.


Notes

[1] «C'est le reproche que l'on pouvait faire à Péguy, [...] d'essayer dix manière de dire une chose, alors qu'il y en a qu'une.» préface à Tendres stocks, in Essais et articles, in Pléiade 1971, p.616

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.185

[3] Le temps retrouvé, Clarac p.879, p.879-880

[4] Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.279

[5] Ibid, p.280

[6] Ibid, p.275

[7] Du côté de Guermantes, Clarac t2, p.88

[8] La Fugitive, Clarac t3, p.583

[9] Blaise Pascal, Pensées, fragment 121 édition Brunschvicg

[10] La Prisonnière, Clarac t3, p. 328-329

[11] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.151

[12] Michel de Montaigne, Essais, Livre III chapitre IX ou op.cit. p.714

Séminaire n°2: Philippe Chardin, amoralités proustiennes

Messieurs (et dames) intervenant aux séminaires, soyez plus cool! Celui-ci aurait facilement ri quand il levait les yeux de ses notes, malheureusement, il ne les levait pas souvent. Et donc il parlait trop vite.
Faites plus court, faites des points, ne rédigez pas, pensez à respirer, en un mot ne soyez pas si pressés.
Voilà.
A part ça, c'était bien.

NB: Philippe Chardin ayant distribué des feuilles avec les citations qu'il a utilisées, je reprends les références telles quelles. Il s'agit donc de l'édition de la Pléiade mise au point par Tadié, et non de celle de Clarac que j'utilise habituellement.


Philippe Chardin est professeur de littérature comparée à Tours.
Il a fait paraître Le Roman de la conscience malheureuse et L'Amour dans la haine ou la jalousie dans la littérature moderne (Dostoïevski, James, Svevo, Proust, Musil).
Proust ou le bonheur du petit personnage qui compare vient de paraître chez Honoré Champion.
J'apprends à l'instant, ce que je ne savais pas, qu'il est également l'auteur d'une œuvre romanesque, dont un Alma Mater, "premier roman comique inspiré par l'université française", ce qui m'intéresse beaucoup (termine Antoine Compagnon en souriant un peu malicieusement. Pour ma part, j'ai remarqué ce matin dans Amazon L'Obstination. La littérature peut-elle aider à garder une femme?)


On a davantage remarqué les amoralités que les immoralités chez Proust. Il apparaissait vite qu'il y avait non-compatibilité entre les codes moraux de la société et ceux des deux mondes proustiens, les mondes de l'enfance et du désir.
Le mot "amoralité" apparaît en 1885. L'amoralité dans le roman proustien est souvent lié au mot indifférent: «Il me parut indifférent...», «sur un ton indifférent...», «me rendant indifférent...». Qu'on songe aux moments où le narrateur avoue être devenu indifférent aux femmes de sa vie ou indifférent au souvenir de sa grand-mère.

Ici une introduction et une annonce de plan que je n'ai pas notées

I. L'amoralité ou le défaut de volonté: la scène primitive

Combray est le lieu de la scène primitive, avec le baiser de la mère. (Certes, en orthodoxie freudienne, la scène primitive doit avoir bien plus tôt, mais on peut la situer où l'on veut: dans la Recherche il s'agit d'un jeune garçon, quant à Pascal Quignard, il la situe avant la naissance!) Même si Proust n'avait pas lu Freud, la vision freudienne et la vision proustienne ont en commun l'intensité psychique de l'origine.

La scène de Combray présente une succession de transgressions des règles familiales, de la part du narrateur, de la mère et du père.
L'anxiété dévorante de l'enfant l'amène à attendre dans le couloir, ce qui constitue une transgression inouïe des règles.

Eh bien ! dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j'aimais encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'était maman, c'était lui dire bonsoir, j'étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin. (Du côté de chez Swann, «Combray», Pléiade Tadié I, p.33)

La mère, qui respecte habituellement des règles strictes, cède, parce que le père, au lieu de la soutenir, n'obéit qu'à une règle qui semble être "Tel est mon bon plaisir".

Mon père me refusait constamment des permissions qui m'avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand-mère parce qu'il ne se souciait pas des « principes » et qu'il n'y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu'on ne pouvait m'en priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me disait : « Allons, monte te coucher, pas d'explication ! » Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de principes (dans le sens de ma grand-mère), il n'avait pas à proprement parler d'intransigeance. (Du côté de chez Swann, «Combray», Tadié I, p.35-36)

On voit réapparaître la formation de l'école des Sciences politiques: Proust utilise à des fins comiques des termes du droit international. De même, les termes religieux ("parjure", "rituelle") sont tournés en dérision, dans la nostalgie d'une foi ou de règles morales.
Quant à la mère du narrateur, en acceptant de passer la nuit dans la chambre de son fils, elle accepte une exception, elle abjure sa croyance aux principes. D'autre part, elle fait ce qu'elle s'interdit en temps normal: elle laisse transparaître ses émotions devant son fils et elle pleure. Cela nous rappelle Madame Santeuil disant "On peut ce qu'on veut" en pleurant, ce qui atténue beaucoup la force de cette affirmation.
Quant à Françoise, elle est l'image-même de la réprobation, mais cette réprobation est liée non à une loi morale mais à un code pittoresque qui peut interdire des actions anodines et rendre obligatoires des massacres:

Elle possédait à l'égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). (Du côté de chez Swann, «Combray», Tadié I, p.28)

II. L'amoralité des codes particuliers, en particulier des codes mondains

A. Le respect des mondanités, du comique à l'atroce
Les codes entrent fréquemment en contradiction avec les valeurs morales ce qui produit souvent un effet comique. L'amoralité des Guermantes évoquée avec ébahissement par le narrateur entre dans le génie de la famille. Les formes sont ce qu'il y a de plus important.

dans les manières de M. de Guermantes, [...] esclave des plus petites obligations et délié des pactes les plus sacrés, je retrouvais encore intacte après plus de deux siècles écoulés cette déviation particulière à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de conscience du domaine des affections et de la moralité aux questions de pure forme. (Le Côté de Guermantes, Tadié II, p.729)

Proust utilise les déformations, les déplacements spatiaux et les retournements pour décrire cette importance de la forme.

D'ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais où, par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient essentielle et profonde, le duc et la duchesse considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent négligés au moins par l'un d'eux, de la charité, de la chasteté, de la pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la princesse de Parme qu'à la troisième personne. (Le Côté de Guermantes, Tadié II, p.719)

Ainsi s'expose le paradoxe vertigineux de la morale mondaine. L'humour léger et rose s'applique à la conduite légère des invités tandis qu'un humour grave et noir souligne les conduites boufonnes, odieuses et profanatrices. La cruauté de cette exigence de forme prend tout son relief devant la mort, et l'on se souvient de l'incroyable conduite de M. de Guermantes au moment de la mort de la grand-mère. Le narrateur s'en moquera de moins en moins pour devenir de plus en plus amer, ainsi dans l'un des derniers monologues du Temps retrouvé:

Un des moi, celui qui jadis allait dans ces festins de barbares qu'on appelle dîners en ville et où, pour les hommes en blanc, pour les femmes à demi nues et emplumées, les valeurs sont si renversées que quelqu'un qui ne vient pas dîner après avoir accepté, ou seulement n'arrive qu'au rôti, commet un acte plus coupable que les actions immorales dont on parle légèrement pendant ce dîner, ainsi que des morts récentes, et où la mort ou une grave maladie sont les seules excuses à ne pas venir, à condition qu'on eût fait prévenir à temps pour l'invitation d'un quatorzième, qu'on était mourant [...]. (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.617)

Parlant d'Aimé, Proust adresse un vibrant éloge paradoxal à des valeurs paradoxales: le dévouement à la puissance de l'argent, sans jugement moral. Proust met en évidence la morale des gens sans morale, mais aussi le jugement que nous portons sur ces gens, lui-même paradoxal.

Outre qu'il connaissait admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent, indifférents à toute espèce de morale et dont - parce que si nous les payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment tout ce qui l'entraverait car ils se montrent aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que dépourvus de scrupules - nous disons : « Ce sont de braves gens. » (Albertine disparue, Tadié IV, p.74)

B. Les causes d'indignation morale, source de malentendus; l'explication du malentendu, source de comique
Dans un audacieux syncrétisme, Proust va confondre différents corps de métier qui ont tous l'habitude de séparer la morale de la forme de la morale. C'est ainsi qu'il va assimiler un juge à un tenancier de bordel. Proust utilise l'une des formes les plus sûres du comique, le comique de répétition. C'est ainsi qu'il va utiliser le même ressort comique avec trois personnages, une mère de famille aristocratique, le chef de la sûreté, une femme du peuple. Ces trois personnages vont présenter une forte indignation morale, mais dont le motif ne sera pas celui qu'attendait le lecteur. Une fois le malentendu levé, ces personnages montreront la plus grande indulgence pour le fond de l'affaire.
- Ainsi, Mme de Surgis finit par interdire à Charlus de voir ses fils, non pas parce qu'elle est choquée des intentions du baron, mais parce qu'elle ne supporte pas qu'il leur pince le menton. Elle y voit un signe de folie.
- Le chef de la sûreté convoque le narrateur soupçonné de détournement de mineur. Le chef de la sûreté, dont on nous dit énigmatiquement qu'il «aimait les petites filles», fait la leçon au narrateur, pas du tout parce que celui-ci s'intéresse au petites filles, mais parce qu'il a proposé trop d'argent. (On remarque par ailleurs qu'à l'époque, c'est l'homosexualité qui choquait, pas la pédophilie).
- Enfin Françoise, qui estime que les filles qui souffrent en accouchant n'ont que ce qu'elles méritent et qui méprise Albertine, s'extasie sur la gentillesse des protecteurs de Théodore.

Françoise qui avait déjà vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel n'en concluait pas que c'était un trait qui reparaissait à certaines générations chez les Guermantes, mais plutôt — comme Legrandin aidait beaucoup Théodore — elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de préjugés, par croire que c'était une coutume que son universalité rendait respectable. Elle disait toujours d'un jeune homme, que ce fut Morel ou Théodore : «Il a trouvé un monsieur qui s'est toujours intéressé à lui et qui lui a bien aidé.» Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu'ils détournaient, n'hésitait pas à leur donner le beau rôle, à leur trouver «bien du cœur». (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.278-79)

On assiste donc à un certain comique inverse. Proust brouille les cartes, les personnages s'indignent pour des motifs inattendus alors que les motifs attendus les laissent indifférents. Les situations se présentent à front renversé: Charlus s'érigeant en protecteur des ménages ne supporte pas les maîtresses de Swann, Jupien s'indigne du comportement de Morel laissant tomber l'oncle pour le neveu, Morel emportera plus tard la décision dans un procès du fait de sa «haute moralité» reconnue.

C. La subordination des jugements moraux aux affects

Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin n'auraient pas suffi, même s'ils les avaient vraiment possédées, mais s'ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnanimité et qui, même propagées à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que d'Odette, — de même, l'immoralité, eût-elle été réelle, qu'il trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir leur «infamie». (Du côté de chez Swann, Tadié I, p.283-84)

On assiste à une réduction ironique des opinions aux motivations personnelles. Ce mécanisme s'applique également aux jugements politiques, comme on le voit au moment de l'affaire Dreyfus.

D. La sexualité échappe à la morale
La dissociation entre la sexualité et la moralité est mise en évidence durant la scène de la flagellation. Le narrateur fait preuve d'un certain "souci de soi".

l'habitude de séparer la moralité de tout un ordre d'actions [...] devait être prise depuis si longtemps que l'habitude (sans plus jamais demander son opinion au sentiment moral) était allée en s'aggravant de jour en jour, jusqu'à celui où ce Prométhée consentant s'était fait clouer par la Force au rocher de la pure matière. (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.417)

Le discours apologétique sur les scènes les plus crues soustrait le champ de la sexualité à la moralité. La sexualité est un domaine "où tout est permis" (selon Dostoïevski). Les circonstances atténuantes varient et s'inversent. La piété filiale de Mlle de Vinteuil ou le patriotisme des jeunes gens procédant à la flagellation sont loués, la profanation à laquelle procède Mlle de Vinteuil doit être pardonnée car elle est artificielle, à l'inverse, les jeunes gens doivent être pardonnés parce qu'ils procèdent à la flagellation avec naturel, presqu'avec ennui, sans aucun sens du vice.

III. La faiblesse humaine et la rédemption par l'œuvre d'art

Selon Proust, les morales sociales manquent d'humanité. Lui s'intéresse aux battements de cœur du détourneur de fonds dans le scandale Marie (dans Jean Santeuil) ou à la façon dont un homme trop voyant est exécuté par les Verdurin.
La notion d'indifférence est capitale chez Proust: indifférence aux opinions sur les mœurs, indifférence aux sentiments de la justice, indifférence à la morale elle-même. Seule l'intéresse la peine que l'on fait aux plus faibles.

De plus, le sentiment de la justice, jusqu'à une complète absence de sens moral, m'était inconnu. J'étais au fond de mon cœur tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l'idée des souffrances qu'on préparait à M. de Charlus m'était intolérable. (La Prisonnière, Tadié III, p.795)

On trouve ici une forme d'intransigeance morale kantienne: une morale de l'affection.
Emile Boutroux, le professeur de philosophie de Proust, avait cherché à humaniser la morale kantienne. Dans La Recherche, Brichot symbolise l'échec de Kant à résoudre le dilemme pratique suivant: faut-il accepter de trahir un ami? (Et Brichot finira par trahir Charlus après avoir un peu hésité.)
On trouve également dans Jean Santeuil un mépris de l'éthique au profit de la sacralisation du Beau.
On a vu dans une note à Sésame et les Lys que la débauche était moins à craindre que le snobisme.
Contre Sainte-Beuve est un projet d'affection, puisqu'il est une longue conversation avec la mère. C'est un projet paradoxal puisqu'il se propose de débattre du sujet sulfureux de la continuité ou non-continuité entre les vies et les œuvres: il s'agit de convaincre la mère de l'amoralité de la littérature.

quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand-mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres [...]. (Du côté de chez Swann, Tadié I, p.42)

Il y a un projet de rédemption éthique à travers le travail de l'écrivain et l'œuvre d'art.
Cela sera illustré dans le personnage de Bergotte qui mène notoirement une vie dissolue. La mort de Bergotte sont l'occasion des lignes les plus kantiennes de La Recherche. Elles interviennent en contrepartie des palinodies de Brichot au moment de trahir Charlus. C'est aussi l'occasion d'un pari sur l'immortalité de l'âme:

il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner, revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées [...]. (La Prisonnière, Tadié III, p.693)

Proust ne croit pas à l'idée de Bildung. La Recherche suggère malgré tout la possibilité de progrès, de sagesse, comme chez Goethe à la fin des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. Toute La Recherche tend à rendre au narrateur à la fin de sa vie la volonté abandonnée lors de la nuit du baiser, source de toutes les transgressions.

La volonté est l'antidote à tout. On découvre uncurieux désir d'expiation, qui est une variation originale à partir de bien des sources: Oscar Wilde (l'influence de Wilde sur Proust est généralement très sous-estimées), Crimes et Châtiments, Les mille et une Nuits (et ici non plus le narrateur ne peut mourir tant que le récit n'est pas terminé).
Le remord, c'est celui d'avoir hâté la mort de la grand-mère et celle d'Albertine.

Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand-mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner. (Albertine disparue, Tadié IV, p.78)

Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures, abandonné de tous, avant de mourir! (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.481)

Ces lignes sont imprégnées de Dostoïevski. Comme chez lui on assiste à une assimilation du vice au crime. A l'amant soupçonné correspond le policier enquêteur. Raskolnikov tue deux fois, une vieille femme (démoniaque), et une jeune, décrite comme angélique. Chez Proust, le portrait des femmes "tuées" est inversé. De même, Raskonikov comme le narrateur souffre du même mal, l'ambition. Raskolnikov veut devenir un petit Napoléon, le narrateur Victor Hugo.

Conclusion

On assiste à une victoire de l'amoralité sur la loi morale. Cette transgression intervient dès le début avec la scène du baiser de la mère. Puis le paradoxe sape les bases des lois sociales: on le voit dans la vie mondaine, le comique né d'indignations morales pour de mauvaises raisons ou l'indifférence du narrateur.
La société, la sexualité, l'affection sont soustraits au champ moral, et cela nous est exposé avec un naturel désarmant. Tout cela est largement plus amoral que les scènes les plus crues.

La dimension éthique s'incarne dans la victoire de l'art, l'immortalité de l'âme, le remords. C'est par cela qu'il y a rédemption possible.

De ces carnets émergeront les "écrivains société" et les "écrivains solitude". L'épisode des Larivière, les cousins riches de Françoise, signe le retour du sentiment vrai, pur, à la fin du livre. Proust est tiraillé entre Flaubert et Dostoïevski. Le sentiment sera finalement le plus important, mais le sentiment ne fait pas partie de la morale.


La version de sejean

Cours n°2 : D'une hygiène morale au conflit intérieur

Comme toujours, Antoine Compagnon commence son cours comme s'il le continuait:
J'ai commencé à recevoir des petits mots qui veulent me prendre en défaut. En particulier, j'avais dit qu'il n'y avais pas de livre de maximes tirées de Proust édité en français, et l'on m'a fait parvenir la référence d'un livre de maximes rassemblés par Bernard de Fallois. Je l'ai commancé sur e-bay, quand je l'aurai reçu on verra ce qu'on peut en faire.

Antoine Compagnon a fini son apparté, il reprend le fil du cours.
La semaine dernière j'avais amorcé deux justifications préalables au sujet que j'ai choisi cette année.
La première expliquait pourquoi il était à nouveau possible de parler d'éthique et de littérature après un long silence de plusieurs dizaines d'années, la seconde se demandait si l'on pouvait parler de morale quand on évoquait Proust, alors qu'on l'avait si longtemps considéré comme amoral ou immoral.

I. Qu'est-ce que la morale?

Concernant la première justification, j'avais évoqué un anti-humanisme qui se méfiait, et sans doute avec quelques raisons, de l'éthique: l'éthique, c'était la nature humaine transformée en idéologie; et nous avions vu que cette théorie était plutôt platonicienne: elle se méfiait de l'image. Elle refusait l'instrumentalisation de la littérature et sa récupération idéologique.

Cette réflexion n'était pas nouvelle. Elle accompagne tout le modernisme (le surréalisme, et avant, Flaubert, Baudelaire,...) qui se dresse contre le discours édifiant de la morale. Prenons par exemple Baudelaire, qui s'oppose à toute utilité de l'art. De même, Proust est contre l'art à thèse, ainsi qu'on le voit dans Le Temps retrouvé:

L’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique, si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule. [...] Ce n’est pas la bonté de son coeur vertueux, laquelle était fort grande, qui a fait écrire à Choderlos de Laclos les Liaisons Dangereuses[1]

C'est ainsi que le meilleur des hommes a écrit le plus méchant des livres. Il y a un écart dont on ne peut rendre compte entre l'homme et l'œuvre. Cette idée est longuement expliquée dans ce passage fondamental où le narrateur donne à Albertine une leçon sur Dostoïevski:

Si je vais avec vous à Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et, juste en face, celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contenta pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants.[2]

Ainsi la plus méchante des femmes écrit des contes pour enfants, tandis qus le meilleur des hommes écrit le plus pervers des livres. Il y a un chiasme entre la moralité de la vie d'un auteur et la moralité contenue dans son œuvre.
Cette tradition remonte au moins à Baudelaire, mais elle n'exclut pas un souci de la morale. Baudelaire s'élève contra la confusion de l'art et de la morale, confusion parfaitement illustrée selon lui par George Sand. Baudelaire écrit ainsi dans Mon cœur mis à nu:

La femme Sand est le Prudhomme de l'immoralité.
Elle a toujours été moraliste.
Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale.
Aussi elle n'a jamais été artiste.
Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois.
Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues.[3].

Le moralisme de George Sand est associé au roman, au cant, cette "hypocrisie de moralité" dénoncée par Stendhal.

Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots immoral, immoralité, moralité dans l'art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui m'accompagnant une fois au Louvre, où elle n'était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences.

Les feuilles de vigne du sieur Nieuwerkerke.[4].

(C'était le surintendant du IIe empire qui couvrait les statues.)


A. Une morale du travail
Mais ce refus d'une certaine attitude ou d'un certain discours n'exclut pas la présence d'une autre morale.
C'est ainsi que Michel Foucault évoque une morale qui est souci de soi. (C'est dans Histoire de la sexualité en trois volumes: le troisième volume s'intitule Le souci de soi.)
On retrouve cette idée dans les fragments de Baudelaire, où la morale est associée à l'hygiène:

Hygiène. Morale. A Honfleur le plus tôt possible, avant de tomber plus bas.
Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et de faire ma perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire du Travail![5]

Il y a là une exhortation à l'action et une crainte de la procrastination que l'on retrouve dans A la recherche du temps perdu. Il s'agit de faire du travail une ascèse, une hygiène.

Hygiène. Conduite. Morale. A chaque minute nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps.[C'est la menace du temps qui mène à rechercher une morale, précise Compagnon.] Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l'oublier le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie.
Choisissons.[6]

Baudelaire se dresse contre la pseudo-moralité de George Sand et met sur le même plan la prostituée effarouchée par une peinture et la bourgeoisie éprise de respectabilité. Il n'y a de morale que celle du travail, Morale et Travail avec des majuscules allégorisantes.
On retrouve cette même idée dans Les Plaisirs et les Jours. Nous avons vu dans Sodome et Gomorrhe I que «tout être suit son plaisir», dans une définition à la Virgile ou à la Stendhal. Il n'empêche que s'il y a une morale de Proust (ce n'est pas sûr, et ce n'est pas la direction que je souhaite suivre), c'est celle du travail. Proust comme Ruskin semble convaincu de la valeur du travail. En 1904, dans une interview au moment de la sépation des Beaux arts, il répond:

Je crois que nous mourons en effet mais faute non pas de liberté mais de discipline. Je ne crois pas que la liberté soit très utile à l'artiste. [...] c'est en nous efforçant d'obéir aux autres que peu à peu nous prenons connaissance de nous-même.[7]

D'après Ruskin, «Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît du travail»[8]. On trouve cette idée en note de Sésame et les Lys, et Proust annote la note, de ces longues notes de Proust qui font l'intérêt de ses traductions:

Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme.[9]

Voilà un Proust bien loin de La Recherche du temps perdu, un Proust démocratique, heureux de se trouver au milieu des autres.
On trouve également dans la préface de Sésame et les Lys la phrase «Work while you have light» , phrase qui résume les conférences et la vie de Ruskin. L'autre phrase qu'affectionnait Ruskin était tirée de Saint Matthieu: «Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde».
Proust n'a jamais oublié cette morale de Ruskin et il cite volontiers ces deux formules. C'est ainsi qu'il écrit à Georges de Lauris en 1908 (1908, c'est le début de La Recherche, la fin de la proscratination) une lettre qui nous rappelle les exhorations de Baudelaire à se mettre au travail:

Georges, quand vous le pourrez, travaillez. Ruskin a dit quelque part une chose sublime et qui doit être devant votre esprit chaque jour, quand il a dit que les deux grands commandements de Dieu [...] étaient: «Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière» et «Soyez miséricordieux pendant que vous avez encore la miséricorde».[10]

Il fournit dans cette lettre une ébauche de morale, cette morale est une hygiène morale. Mais ce n'est pas dans cette direction que je voudrais orienter ces cours, ce n'est pas cette vertu édificatrice que je veux suivre, même s'il est dans l'air du temps de travailler plus (termine-t-il avec malice).


B. Vers une définition subjective de la morale
Non, je voudrais étudier à travers La Recherche la constitution de soi comme sujet moral. Comment le narrateur se constitue-t-il comme sujet moral par des pratiques et des techniques d'action? Il est temps sans doute d'en venir à quelques définitions. Michel Foucault reconnaissait dans le deuxième volume de l' Histoire de la sexualité, L'usage des plaisirs, l'ambiguïté du mot. J'ai utilisé indifféremment les mots morale et éthique, qui viennent du grec ou du latin et sont synonyme en philosophie, avec parfois une dimension davantage spéculative accordée à l'éthique, qui serait une science de la morale.
La moralité concerne ce qui peut être jugé selon les critères du bien et de mal. Le sens moral suppose d'agir selon ses principes.
Le moralisme fait de ces principes des devoirs (on y reviendra).
La moraline est un terme péjoratif utilisé par Nietzsche pour se moquer de la mièvrerie bien-pensante du christianisme.

Qu'est-ce qui est bon? — Tout ce qui élève l'homme l'e sentiment de la puissance, la volonté de puissance, la puissance même. [...] Qu'est-ce qui est mauvais? — Le sentiment de la faiblesse. Qu'est-ce que le bonheur? Le sentiment que la force croït, qu'une résistance est surmontée.
Non pas la satisfaction, mais davantage de puissance, non pas la paix en elle-même, mais la guerre; non pas la vertu mais l'étoffe (vertu dans le style de la Renaissance, la virtù, la vertu exempte de moraline).[11]

On distingue trois notions, qui varient selon les auteurs.
Marcel Conche à propos de Montaigne distingue
- l'éthique ancienne, qui est l'art individuel de vivre heureux. C'est l'art de la vie bonne selon la sagesse ancienne. Elle se caractérise par l'absence de devoirs ou de normes impératives;
- les morales collectives, qui sont aussi diverses que les collectivités humaines. Il s'agit de règles collectives et culturelles, à l'origine du cant. Ce sont ces morales et leur relativisme qui fondent le scepticisme de Montaigne;
- la morale universelle, que l'on trouve à l'état d'ébauche chez Montaigne et qui se déploiera avec les Lumières: honnêteté, respect de l'autre, tolérance viennent limiter l'éthique individuelle. Ce n'est pas encore les droits de l'Homme, mais on s'en approche.

Michel Foucault propose une autre triade:
- un code moral composé de l'ensemble des valeurs et des règles proposées au groupe par la famille, l'école, l'église, etc. Ces règles sont plus ou moins explicites ou implicites.
- Il faut ensuite distinguer ce code de l'application qui en est faite par les individus. On constate ici de grandes variation d'un individu à l'autre.
- La troisième notion est la manière de se conduire moralement, la façon de se constituer en sujet moral, la façon dont on travaille sur soi-même pour devenir sujet moral. Il s'agit pratiquement d'une ascétique.

On détermine ainsi trois histoires possibles de la morale: celle des codes, celle des comportements, et celle de l'ascétique, forme subjective de la morale.
C'est cette histoire à laquelle je vais m'intéresser dans l'œuvre de Proust.


II. A la recherche de la subjectivité

Proust a longtemps été jugé moral et amoral, jusqu'à Bataille qui en fit un auteur nietzschéen, ce qui amène l'idée d'une morale souveraine.
Proust exprime son idée de la morale, ou tout au moins de ce qu'il juge grave, une fois de plus dans une note à Sésame et les Lys, notes dans lesquelles on a souvent vu les prémisses de l'œuvre proustienne. Le vice le plus grave pour l'homme de lettres, c'est le snobisme, le carriérisme:

[C']est le plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré autrefois qu'à cause de cela, il est le vice le plus grave pour l'homme de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont il a le plus de remords, bien plus que la débauche, par exemple, qui lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant en quelque sorte renversée pour l'homme de lettres.

Cet homme de lettres débauché sera représenté par le personnage de Bergotte, qui devient un grand écrivain après avoir traversé le vice, comme Saint François ou Saint Augustin. Il existe une morale par-delà le bien et le mal.

Ce qui m'intéresse, c'est de saisir les moments où apparaît une sujectivité ou une intersubjectivité. Si l'on reprend le passage du dévoilement de l'homosexualité de Saint-Loup qu'on a lu la semaine dernière, par exemple, il n'y a pas de condamnation par le narrateur des pratiques homosexuelles, mais un certain amoralisme : :«Personnellement, je trouvais absolument indifférent du point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pourrait le trouver»[12], cependant le narrateur est pris de larmes à deux reprises. Cette émotion reste inexpliquée. Malgré les longues phrases en cascades, il reste des moments inexpliquées dans La Recherche.
Mais le narrateur ne moralise pas la sexualité. C'était déjà le cas dans une nouvelle de 1893, Avant la nuit:

[…] il n'y a pas de hiérarchie entre les amours stériles et il n'est pas moins moral — ou plutôt pas plus immoral qu'une femme trouve du plaisir avec une autre femme plutôt qu'avec un être d'un autre sexe. On ne peut pas dire parce que la plupart des gens voient les objets qualifiés rouges, rouges, que ceux qui les voient violets se trompent.[13]

Il y a ici un rapport en le plaisir et les couleurs sur lequel il faudra revenir.
C'est cette non-condamnation qui peut-être considérée comme une attaque de la morale. Le narrateur ne moralise pas la sexualité. Moralise-t-il sur autre chose (comme nous ne moralisons plus la sexualité, mais la cigarette)? (Décidément, ce n'est plus le même Antoine Compagnon. Tant mieux).

Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû me faire aucune peine. Et pourtant je sentais bien que celle que j'éprouvais eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait m'eût été bien indifférent.[14]

Le narrateur est donc affecté. On retrouve l'idée deux pages plus loin (il y a beaucoup de redites dans ces textes posthumes):

L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert.[15]

Un même raisonnement est suivi deux fois: c'est peut-être le mariage qui me rend malheureux, non ce n'est pas le mariage, c'est peut-être l'amitié, non je ne crois pas à l'amitié. Le narrateur s'arrête, il ne parvient pas à saisir ce qui a été trahi: la loyauté, la pureté, l'honnêteté?
Il y a donc quelque chose que Saint-Loup a trahi et que le narrateur écoue à nommer malgré la rationalisation.

Ici, la voix de Compagnon change, il ouvre une parenthèse orale:
Le rapport des raisons et des émotions a été abordé de façon très différente au cours du temps. Je lisais hier un article du Monde qui expliquait la récente prise en compte des émotions dans l'analyse des décisions économiques. De même, on observe aujourd'hui par résonance magnétique le conflit de la raison et des émotions dans notre cerveau.

Dans La Recherche du temps perdu, le narrateur avoue ou affirme «une complète absence de sens moral» (C'est dans La Prisonnière, quand il participe à l'exécution de Charlus par les Verdurin). Pourtant, quand il apprend l'homsexualité de son ami, quelque chose le fait pleurer: qu'est-ce que c'est?

Mon intérêt ne se porte pas sur une morale de Proust mais sur ces moments où l'on peut observer un conflit entre la rationalisation et l'émotion. Il s'agit d'un trouble moral, on assiste au conflit entre deux systèmes. Le narrateurs et le lecteur sont ainsi surpris, étonnés, ébahis, époustouflés, ahuris, stupéfaits, abasourdis, interloqués: interloqués, inter-locution, ce qui coupe la parole, ce qu'on est incapable d'expliquer.
Il y a des choses inexplicable, ce qui nous ramène à la célèbre closule d' Un amour de Swann:

Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu'il n'était plus malheureux et que baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même: «dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre!»[16]

Il y a conflit entre la muflerie du jugement rationnel et la moralité du malheur (ce qui nous rappelle le "on devient moral dès qu'on est malheureux" de la semaine dernière).

— «Vous savez qui c’est? Mme Swann! Cela ne vous dit rien? Odette de Crécy?»
— «Odette de Crécy? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse! Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon.»[17]

La muflerie crée un élément de surprise, la surprise jouant comme une nécessité.

fin abrupte et obscure, j'ai mal noté les transitions, j'espère que ce sera repris la semaine prochaine.


La version de sejan.


Notes

[1] le Temps retrouvé, Clarac t3, p.888

[2] La prisonnière, Clarac t3, p.379)

[3] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu XLVIII

[4] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu CVI

[5] Charles Baudelaire Mon cœur mis à nu CX

[6] Charles Baudelaire Mon cœur mis à nu CX

[7] Correspondance, t. IV, p. 234

[8] Ruskin, Sésame et les Lys

[9] Ibid

[10] Correspondance, t. VIII, p. 285

[11] Friedrich Nietzche, L'Antéchrist, Garnier Flammarion 1996, traduction Blondel, §2 p.46

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.686

[13] Les Plaisirs et les Jours, Pléiade, p.169

[14] La fugitive, Clarac t3, p.686

[15] Ibid, p.688

[16] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.382

[17] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.420

Un raccourci saisissant

A propos de Milestones (Ma'alim fi al-Tariq), de Sayyid Qutb, père du renouveau intégriste, inspirateur d'al-Qaida via les Frères musulmans, qui circula sous le manteau en Egypte avant d'être finalement publié en 1964 puis interdit:

Its ringing apocalyptic tone may be compared with Rousseau's Social Contract and Lenin's What Is to Be Done? — with similar bloody consequences.%%

Lawrence Wright, The Looming Tower - Al-Qaeda's road to 9/11, Penguin p.29

De Montaigne à Nietzsche

Synthèse (personnelle: il ne s'agit plus de notes prises en cours).

La lecture morale des romans et de la poésie est inévitable. L'identification avec les personnages amènent à les juger, à juger leurs réactions et à nous imaginer dans les mêmes situations devant les mêmes dilemmes.
Elle est inévitable et sans doute utile (et nécessaire) si l'on en croit les Grecs, elle permet l'évacuation des passions (catharsis).
Il existe deux sortes de moralistes, les moralistes "formels", attentifs aux respects des convenances et pratiquant l'hypocrisie sociale, et les grands moralistes, creusant le cœur des comportements humains. Proust s'inscrit dans la lignée des grands moralistes français (Montaigne) par la place qu'il accorde à l'autre et l'observation attentive accordée à soi-même (le "connais-toi toi-même" de Socrate): c'est ainsi que Proust met en évidence la bonté des méchants.
La grande littérature est celle qui ébranle nos certitudes et pose davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses.

Cependant, l'œuvre de Proust a beaucoup dérangé par son "indécence", plus précisément par le traitement de l'homosexualité.
Proust était lui-même très conscient que ses livres pouvaient choquer. Des années 20 aux années 50 le combat fera rage entre critiques pour juger de la morale/l'amoralisme de Proust et de Gide (absence de Dieu, absence de transcendance, homosexualité de Saint-Loup).
Sa réhabilitation commencera avec Georges Bataille qui démontre que la vertu ne peut se prouver et s'éprouver que dans le vice.
La grande affaire de Proust fut la recherche de la vérité, c'est pourquoi La Recherche explore le mensonge, l'écart entre les paroles et les actes, l'art et la vie. Elle ne condamne pas cet écart, mais en fait le moteur de la possibilité d'accéder à la vérité.

Séminaire n°1 : suite du cours n°1 - Proust et la morale

Antoine Compagnon a été dur avec nous: il a voulu enchaîner la deuxième heure de cours sans pause. Les gens se sont malgré tout levés et agités, mais il a enchaîné assez vite. Deux heures de notes d'affilé, c'est difficile pour la concentration et la prise de notes quand on a perdu l'entraînement estudiantin (surtout qu'il n'y a pas de tablette pour poser ses feuilles et écrire).

                                          **************

J'avais en commençant le cours deux propositions à démontrer. La première tenait au rapport entre la littérature et la morale, et j'espère vous avoir convaincu durant la première heure de l'importance d'une critique éthique, d'une attention "au commerce avec l'autre".
La deuxième consiste à examiner la possibilité de parler de morale quand on parle de Proust. Le premier obstacle au thème que j'ai choisi est le refus d'une lecture morale de la littérature, le second tient à la réputation d'immoralisme ou d'amoralisme de Proust. Pendant son purgatoire (du milieu des années 20 au milieu des années 50), l'œuvre de Proust a été condamnée au nom de critères explicitement éthiques : on lui reprochait son snobisme et son manque d'engagement. Mais on lui reprochait surtout l'indécence de son œuvre, en particulier le traitement abondant de l'homosexualité.

La question de la bienséance et de l'obscénité préoccupe Proust depuis ses premiers écrits, depuis Les Plaisirs et les jours. Dans une lettre à Albufera en mai 1908, il détaille une liste de projets: «J’ai en train: une étude sur la noblesse / un roman parisien / un essai sur Ste Beuve et Flaubert / un essai sur les femmes / un essai sur la pédérastie (pas facile à publier) / [...] [1]

A chaque fois que Proust entre en contact avec un éditeur, il prend la précaution de prévenir celui-ci du caractère potentiellement choquant de son œuvre.
En avril 1909, dans une lettre à Alfred Valette qui dirigeait le Mercure de France — Alfred Valette était le mari de Rachilde, on peut le supposer peu effarouchable — Proust le prévient qu'il écrit un livre «extrêmement impudique en certaines parties». Ce livre contient des parties obcènes qui en interdisent une prépublication dans le Figaro. Mais, précise Proust, il n'y a pas là l'ombre de pornographie.
En 1912, il propose la première version de La Recherche à Eugène Fasquelle en l'avertissant qu'il s'agit de «ce qu'on appelait un ouvrage indécent» et qu'il est beaucoup plus indécent qu'on a l'habitude de publier. Il prévient Fasquelle que Charlus deviendra pédéraste dans la suite du livre[2].
Quand il contacte Gaston Gallimard en novembre 1912, il le prévient de l'extrême indécence de l'œuvre mais «il n'y a pas une exposition crue. Et enfin vous pouvez penser que le point de vue métaphysique et moral prédomine dans l'œuvre.» [3]
Et enfin à Bernard Grasset en 1913 il dit que «la licence et l'indécence de certaines parties caractérisent cet ouvrage»[4].

En 1916 il passe à la NRF et publie Sodome et Gomorrhe tout en écrivant que le volume est sans aucune intention immoral. Dans une lettre à Grasset, il écrivait quelques temps auparavant qu'il prévoit de meilleures ventes pour le volume indécent et ajoute «je regretterais que ce fait soit la raison de son succès».
Francis Jammes a condamné aussitôt la scène de Montjouvain.
Par ailleurs, Proust acquiert très tôt, sous la plume de Léon Daudet, une étiquette de moraliste. Léon Daudet le comparait dans l' Action française à «un Saint Evremond, un La Bruyère, un La Rochefoucauld», bref, aux moralistes du 17e siècle.
En 1920 Jacques Rivière écrit un article important sur "Proust et la tradition classique", dans lequel il juge Proust le successeur de Stendhal dans l'analyse de soi.
La référence à Gide est inévitable, même si L'Immoraliste date de 1902.
Proust est-il immoral ou moraliste, la question s'est très vite posée en ces termes.

Avant la parution de Sodome et Gomorrhe, Mauriac a défendu Proust (je mets entre crochets et en italique les phrases de Compagnon, quand il interrompt la lecture de la citation): «et sans doute il déplaira aux moralistes [pas les grands moralistes, mais ceux qui moralisent en défendant le formel] que dans ce monde recréé, jamais ne se révèle une préoccupation religieuse. Mais ne collabore-t-il pas [Proust] avec le moraliste s'il est vrai qu'un moraliste expose la somme de la sensibilité contemporaine? [Ainsi donc, le grief qui est fait à Proust est d'avoir créé un monde sans transcendance]. Dès lors, qu'il ne soit plus question d'immoralisme. L'examen de conscience est à la base de toute vie morale et Prous jette bien des lumières dans nos abîmes.»[5]
A la mort de Proust, en 1922, et donc après Sodome et Gomorrhe, François Mauriac a changé d'opinion. Dans un article il remarque que

Dieu est terriblement absent de l’œuvre de Marcel Proust. Nous ne sommes point de ceux qui lui reprochent d’avoir pénétré dans les flammes, dans les décombres de Sodome et de Gomorrhe; mais nous déplorons qu’il s’y soit aventuré sans l’armure adamantine. Du seul point de vue littéraire, c’est la faiblesse de cette œuvre et sa limite: la conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la peuplent ne connaît l’inquiétude morale, ni le scrupule, ni le remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui sache ce que signifie pureté;[6]

Pour François Mauriac, l'absence de transcendance est un défaut littéraire.
Ce texte a été écrit dans le contexte d'une grande dispute littéraire lors de la parution de Un jardin sur l'Oronte, de Barrès. Les trois noms dont on débat sont Gide, Proust et Barrès. On reconnaît que Proust a construit un monde fondé sur la bonté.

En septembre 1924, Benjamin Crémieux fait paraître un article dans la Revue de Paris sur la psychologie de Proust. La notion de Dieu n'apparaît pas chez Proust, reconnaît-il, mais il y a une morale de Proust, c'est celle du "connais-toi toi-même" de Socrate.
Les bons sont méchants et les méchants sont capables de bonté. Songez à cette scène fondamentale dans laquelle les Verdurin persécute Saniette mais lui font la charité en souhaitant que cela ne soit pas su.

En janvier 1923 Albert Thibaudet, dans un article à la NRF intitulé "Proust et la tradition française", fait de Proust un successeur de Montaigne : « On réunira sans doute un jour en un volume les réflexions psychologiques et morales qu'il a semées dans les pages de son œuvre, et l'on verra à quel point il se relie à la pure lignée des grands moralistes français.»
Il s'agirait donc d'un recueil de maximes morales extraites de l'œuvre.
Des anthologies existent, et Ramon Fernandez, dans la préface de l'une d'elle fait remarquer «nous avions pensé à une composition thématique de l'œuvre». Mais cela n'existe pas en français. En revanche, j'ai reçu d'une collègue à qui j'en avais parlé un petit livre d'Espagne, Máximas Y Pensamientos (aforismos), recueil de maximes proustiennes rassemblées par Carles Besa. Il s'agit de 452 maximes extraites d' A la recherche du temps perdu. Elles sont classées en cinq sections, l'homme, la société, l'amour, le temps et la mémoire, l'art:

Les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus.[7]
On pardonne les crimes individuels, mais non la participation à un crime collectif.[8]
Car le plus dangereux de tous les recels, c’est celui de la faute elle-même dans l’esprit du coupable.[9]
On devient moral dès qu'on est malheureux.[10]

En 1924, Jacques Rivière publie une Lettre ouverte à Henri Massis sur les bons et les mauvais sentiments en réponse à Henri Massis qui l'a attaqué sans nuance, l'accusant de défendre Gide, l'auteur de L'immoraliste, Corydon et, encore à venir, en 1926, Si le grain ne meurt.
Un livre rassemblera les termes du débat en 1932: Moralisme et littérature, dialogue entre Jacques Rivière et Ramon Fernandez.

Ces textes datent de 1924, c'est-à-dire d'avant 1926 et la publication d' Albertine disparue. Or c'est ce livre qui est le plus difficile à accepter, car l'aveu de l'homosexualité de Saint-Loup cause un profond malaise malgré les justifications du narrateur :«Personnellement, je trouvais absolument indifférent du point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pourrait le trouver» ou la formule «tout être suit son plaisir»[11]. Trahit sua quemque voluptas, aurait dit Virgile.

La liaison de Saint-Loup et Morel choque et blesse le narrateur lui-même. Elle lui cause une peine infinie quand il l'apprend de Jupien, de Jupien indigné :

Non, que ce misérable musicien ait quitté le baron comme il l’a quitté, salement, on peut bien le dire, c’était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas. » [il y a une morale de l'immoralité, un code de l'honneur des malfrats] Jupien était sincère dans son indignation; chez les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi fortes que chez les autres et changent seulement un peu d’objet. [Voilà encore une maxime] [12]

Le narrateur a beaucoup de mal à expliquer sa peine.

Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû me faire aucune peine. Et pourtant je sentais bien que celle que j'éprouvais eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait m'eût été bien indifférent. Mais je pleurais en pensant que j’avais eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu’il ne me rendait plus, les hommes, dès qu’ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d’amitié. [13]

Ensuite le narrateur se rappelle d'une révélation d'Aimé:

L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d’Aimé ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que je ne crusse pas à l’amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où j’avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel j’étais obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.[14]

Le narrateur expose des sentiments complexes. Son amitié a été trahie, cependant il explique qu'il ne croyait pas à l'amitié, qu'il n'éprouvait pas d'amitié et que finalement il n'y a pas véritablement d'explication à sa peine.

L'amour inverti est-il universalisable? René Crevel, qui appartient au cercle surréaliste, condamne la transposition proustienne, «tricherie qui tue notre confiance».

En 1926, c'est Georges Bernanos qui s'insurge: Dieu est absent de l'œuvre de Proust, il est impossible d'en trouver la trace, ce qui serait concevable si la morale était imposée de l'extérieur. Mais la morale est en nous-mêmes. Puis en 1937 Massis publie un livre qui reprend tous les arguments contre Proust. En 1945, Sartre s'élève contre la «psychologie intellectualiste» de Proust. Il lui reproche de croire à un amour universel, ne dépendant pas des sexes, de la classe, de la richesse ou de la Nation. Selon Sartre, Proust «s’est choisi bourgeois» et répand le mythe de la nature humaine.

Il faut attendre les écrits de Georges Bataille en 1950 à propos de Jean Santeuil et de Contre Sainte-Beuve pour que Proust sorte du purgatoire. Pour Bataille, la morale est liée à la transgression de la morale. La quête de la vérité exige le vice et le mensonge. L'impératif moral de la recherche de la vérité implique le recours au mal.
On songe à ce passage d' Albertine disparue:

Le mensonge, le mensonge parfait, sur les gens que nous connaissons, sur les relations que nous avons eues avec eux, sur notre mobile dans telle action formulé par nous d’une façon toute différente, le mensonge sur ce que nous sommes, sur ce que nous aimons, sur ce que nous éprouvons à l’égard de l’être qui nous aime, et qui croit nous avoir façonné semblable à lui parce qu’il nous embrasse toute la journée, ce mensonge-là est une des seules choses au monde qui puisse nous ouvrir des perspectives sur du nouveau, sur de l’inconnu, qui puisse éveiller en nous des sens endormis pour la contemplation d’univers que nous n’aurions jamais connus.[15]

ce qui nous amène au commentaire suivant de Georges Bataille:

A la base d'une vertu se trouve le pouvoir d'en briser la chaîne. [...] S'il y a morale authentique, son existence est toujours en jeu. La véritable haine du mensonge admet, non sans une haine surmontée, le risque pris dans un mensonge donnée. [...] Nous vénérons [...] la règle que nous violons.[16].

Voilà donc un Proust nietzschéen, bien loin du grand moraliste de tout à l'heure. On se souvient de Bergotte, analysé et condamné par Norpois au nom de la morale bourgeoise et hypocrite. Le narrateur en conclut que finalement, ce n'est que dans le vice que se trouve la possibilité d'un questionnement moral:

Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété. Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de l’Église commencèrent souvent tout en étant bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous.[17]


la version de sejan.


Notes

[1] Marcel Proust, Lettre à Albufera, 5 ou 6 mai 1908, Correspondance, Ph. Kolb, Plon, t. VIII, p.112-113

[2] Correspondance, t. XI, p. 255

[3] Lettres à la NRF, Paris : Gallimard, 1932 (Cahiers Marcel Proust, n° 6).

[4] référence à retrouver

[5] citation prise en note, à corriger

[6] François Mauriac, Écrits intimes, La Palatine, Genève – Paris, 1953, p.216

[7] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.438

[8] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.152

[9] Sodome et Gomorrhe, Clarac t3, p.715

[10] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.630

[11] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.621

[12] La fugitive, Clarac t3, p.678

[13] La fugitive, Clarac t3, p.686

[14] La fugitive, Clarac t3, p.688

[15] La fugitive, Clarac t3, p.216

[16] Georges Bataille, "Proust", in La Littérature et le mal, folio p.102

[17] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.558

Cours n°1 : Littérature et morale(s)

J'arrive à 15 heures 30, les appariteurs nous laissent descendre devant l'amphi encore occupé par le cours précédent.
Nous entrons, je m'installe, je m'endors. Mes voisines derrière moi sont de vraies pipelettes; au bout d'une demi-heure je me tourne et me rendors. Je suis réveillée par des applaudissements saluant l'arrivée d'Antoine Compagnon.
Il paraît plus en forme que l'année dernière, moins tendu.

Avertissement (en forme de rengaine) : ce qui suit ne sont que mes notes remises en forme pour être plus fluides à la lecture, toutes les imprécisions ou les erreurs et les tournures fautives doivent m'être imputées.
Dans quelques temps le podcast du cours sera sans doute disponible sur le site du Collège de France.

                                                       *************

J'ai choisi pour cette année un thème plus risqué, plus aventureux, que l'année dernière: "les morales de Proust", morales avec un "s". C'est un thème risqué des deux côtés : pour Proust et pour la morale. Voilà un thème, littérature et morales, qui aurait été totalement impossible il y a quelques années, les deux étant jugées incompatibles. Espérons qu'elles se rejoignent.

Il s'agit d'un tout autre Proust que l'année dernière. L'année dernière, il s'agissait d'un Proust classique, qui s'inscrivait dans le prolongement de ma thèse, la mémoire étant finalement un euphémisme pour désigner la littérature.
La morale, les morales, c'est un sujet dangereux. La morale a longtemps été hors-jeu en ce qui concernait la littérature. D'autre part, Proust a longtemps été considéré comme immoral ou amoral.

Aujourd'hui il n'y aura pas d'intervenant en deuxième heure, les séminaires ne commenceront que la semaine prochaine. Je vais donc faire deux heures de cours, la première pour me demander comment oser parler de littérature et de morale, la seconde pour me demander comment oser associer le nom de Proust à la morale ou aux morales.

Morales et littératures, donc. Il y a quelques semaines, une ancienne étudiante ayant pris connaissance du sujet de cette année m'écrivit (a-t-il dit avec indignation?) pour me rappeler la dernière phrase de mon livre Le Démon de la théorie publié il y a dix ans: «La perplexité est la seule morale littéraire».
Suis-je en contradiction avec cette phrase, et avec moi-même?
C'était en fait une façon d'écarter le sujet qui n'avait pas été traité dans le livre. Cette phrase signifiait le refus de toute récupération édifiante et moralisatrice de la littérature. La perplexité, c'est le doute, c'est le contraire d'une assurance ontologique, il s'agit d'une éthique existentielle. La littérature complique les certitudes au lieu de les consolider, et si l'on songe aux phrases de Proust, on pourrait dire que leurs circonvolutions en font autant. La littérature déniaise.
Cependant, au cours de ma leçon inaugurale avait été abordé, de façon plus ou moins allusive, le rapport de la littérature aux mœurs et aux coutumes. Après la théorie et l'histoire, disais-je, voici qu'était venu le temps d'appliquer la critique aux valeurs transmises par la littérature.
Ainsi on pense avoir été original et on s'aperçoit qu'on a été au mieux typique.(dit-il en souriant. rires.)

Première explication : l'âge [rires dans la salle] (sans nul doute, Antoine Compagnon est beaucoup plus détendu que l'année dernière). Stendhal commençait ainsi la Vie d'Henry Brulard: «Je vais avoir cinquante ans, il serait temps de me connaître.»[1].
Oui, mon attitude a changé avec le temps. Désormais je passe les vacances à relire de gros romans; chaque été je relis un gros roman russe. J'ai longtemps pensé que l'étude la littérature nous rendait plus intelligent et non pas meilleur. Maintenant je me dis que si elle nous rend moins mauvais ce ne serait déjà pas si mal.

Deuxième explication : on assiste depuis dix ans à un changement dans la critique (et mon livre Le Démon de la théorie date justement de dix ans), il y a eu une inflexion. Jusque-là le sujet (le sujet "la morale" et le sujet de la littérature) était absent. C'était une question démodée, c'était aussi une question politiquement orientée. Il suffit de se référer au livre de Barthes, Critique et vérité. Roland Barthes se dresse contre la morale. La morale est le support des normes implicites et de l'interdit bourgeois. Les deux grands ennemis sont la biographie et le psychologique qui souffrent du même discrédit; ils sont le recto et le verso d'une approche morale bourgeoise, c'est-à-dire d'une vision de la vie aliénée et aliénante.
Dire que la littérature rend meilleur dans ce contexte, c'est faire de la moraline, pour reprendre Nietzsche, ou «on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments», pour reprendre Gide. La littérature serait donc contre la morale, du côté de la transgression.
Il s'agit du moment des études littéraires qui vient après le marxisme et l'existentialisme. Il s'agit d'une éthique, certes, mais engagée, bien éloignée de la sphère privée et de la vision humaniste. Le structuralisme et le post-structuralisme ont tourné le dos à la l'explication morale de la littérature; ma génération a tourné le dos à la tradition humaniste. Il s'agissait d'une tradition qui remontait aux Grecs, qui voulaient par la tragédie (et la catharsis) purger les spectateurs de l'excès des passions. Durant ma jeunesse, cette fonction éthique de la littérature était repoussée. Tout n'était que construction, on dénonçait l'illusion référentielle, l'illusion narrative, l'éthique n'était qu'une illusion de plus. Finalement on se montrait davantage platonicien qu'aristotélicien; comme Platon on se méfiait des arts. Il y avait refus de la catharsis; qu'on songe par exemple à la distanciation brechtienne pour tenir à distance cette catharsis.

Mais on assiste, quoi qu'on en dise, à une survie d'une lecture morale de la littérature. On fait encore lire et étudier (du moins je l'espère) les Fables de La Fontaine à l'école, pour la littérature peut-être, mais surtout pour les morales ou les moralités. De même Roland Barthes lisait Alexandre Dumas sous prétexte que cela le détendait...
On retrouvait la morale à travers l'étude de La Rhétorique d'Aristote qui s'intéressait à l' ethos, le caractère de l'orateur. On croyait à la maxime vir bonus bene dicendi peritus.
Pour Roland Barthes, la morale était descendue dans la forme. Mais lorsqu'on regarde l'intitulé de ses cours, on s'aperçoit qu'il y avait aussi un autre aspect: après tout, son premier cours s'intitulait "Vivre ensemble", ce qui est une question éthique, pendant que Michel Foucault s'interrogeait sur "le souci de soi". Barthes a également voulu faire un "Proust et moi", dans le but non de se comparer, mais de s'identifier à lui: il s'agissait d'un usage moral de Proust.

Lorsque je lis un roman, je m'intéresse aux dilemmes du héros et à ses choix. Je les approuve ou je les désapprouve, et donc je les juge. La lecture est une activité morale.
Le narrateur proustien le sait bien, puisqu'il éprouve le besoin de se justifier longuement auprès de nous de ses mensonges, de ses lâchetés, de ses trahisons.

J'ai lu cet été Les Bienveillantes, je suis en train de lire Les Disparus, deux livres dont la lecture est fatalement morale. La question est impossible à éluder. Quelle est le niveau de conscience, l'honnêteté du narrateur des Bienveillantes dont vous savez qu'il est officier SS, de même pour le narrateur des Disparus, l'intellectuel juif new-yorkais à la recherche de sa famille. Le lecteur se pose des questions morales, qu'aurais-je fait à sa place?
Vous connaissez la première phrase des Bienveillantes : «Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé.», qui reprend l'apostrophe de Villon au début de La Ballade des pendus :

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

Quant aux Disparus, il reprend en épigraphe une phrase de la Prisonnière[2] : «Quand nous avons dépassé un certain âge, l’âme de l’enfant que nous fûmes et l’âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts», comme si Proust était le Virgile de ce nouveau Dante dans sa quête.
On lit avec ses préjugés (le mot ici n'a rien de péjoratif, on apporte les jugements qu'on avait avant). La dimension morale est la dimension la plus évidente de la littérature ou du récit moins littéraire.
La littérature est une modalité importante de la réflexion morale. Certes elle ne se présente pas sous forme d'une réflexion universelle, mais toujours à travers une histoire exemplaire et contextuelle (mise en situation). L'éthique des traités et l'éthique des romans ne s'opposent pas mais se complètent. Les règles sont aux récits ce que les lois sont aux paraboles dans la Bible.

Que dire de la poésie? Participe-t-elle de cette interrogation morale? Dans Le démon de la théorie, je citais Auden,

qui disait que la première question qui l'intéressait quand il lisait un poème était technique: «Voici une machine verbale. Comment marche-t-elle?», mais que sa deuxième question était, au sens le plus large, morale: «Quelle sorte de type habite ce poème? Quelle idée se fait-il de la belle vie ou du bon lieu? Et quelle idée du mauvais lieu? Que cache-t-il au lecteur? [3]

La poésie n'est donc pas hors-jeu.

Certes la mise en garde de ma jeunesse était sérieuse : l'éthique peut facilement se confondre avec l'idéologie et les valeurs d'une classe, comme le fait remarquer Marx, être insidieusement érigées en universaux. Le marxisme écarte l'intersubjectivité des rapports humains, considérés comme faux, pour privilégier les réalités économiques et politiques. L'éthique se trouve réduite à l'idéologie, elle est accusée de mauvaise foi, d'aveuglement sur sa condition. La politique, qui fait appel à la raison, permettait d'y échapper.
Paul Nizan écrivait ainsi dans Les chiens de garde (citation exacte à retrouver, c'est de l'à-peu près destiné à retrouver le passage le livre en main): «Toute la hardiesse de leur philosophie consista à identifier toutes les sociétés avec les sociétés bourgeoises, ...parussent des attaques de la société, la pensée, la morale...».
La fonction morale du kantisme est fille de la Raison, et n'oublions pas non plus que Brichot est professeur de morale à la Sorbonne.

Pour les tenants de la déconstruction, les notions de responsabilité, la conviction qu'il est possible de faire des choix sont une conséquence directe du kantisme, tandis qu'eux considèrent que le moi, l'intention, ne sont que des traces. Il n'y a pas de subjectivité mais des effets de langage, des apories linguistiques.
Marx et le destructivisme rejettent le Bien et le Mal comme universaux. Ils démontrent que les valeurs sont toujours contingentes: tout est relatif. Le relativisme de toute morale disqualifiait dès lors la lecture morale de la littérature. La littérature n'est plus une libération mais une aliénation. Elle fait de nous des dupes de la culture, comme l'a dit Stuart Hall, cultural dupes.

Proust n'est pas indifférent à ce confort moral que la littérature peut apporter. Il existe bien une défense morale, une "hypocrisie de la moralité", comme l'a dit Stendhal. Reprenons ce passage essentiel pour comprendre la morale de Proust, celui des Vices et les Vertus de Giotto:

[...] une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice.[4]

On retrouve ici Stendhal, le cant et non plus Kant, et "l'hypocrisie de moralité". La milice rappelle la milice des anges et l'on songe également à l'évangile selon Saint Matthieu:

23.27 Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au dedans, sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impuretés.
23.28 Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais, au dedans, vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité.

On songe également au prologue de Gargantua, «l'habit ne fait pas le moine.»

Le narrateur s'en prend souvent au cant de Combray, à l'hypocrisie bourgeoise. Prenons deux exemples : les principes de la famille joue contre le mariage de Swann et l'amitié du narrateur avec Bloch.

Il n’était pas pourtant l’ami que mes parents eussent souhaité pour moi ; ils avaient fini par penser que les larmes que lui avait fait verser l’indisposition de ma grand’mère n’étaient pas feintes ; mais ils savaient d’instinct ou par expérience que les élans de notre sensibilité ont peu d’empire sur la suite de nos actes et la conduite de notre vie, et que le respect des obligations morales, la fidélité aux amis, l’exécution d’une œuvre, l’observance d’un régime, ont un fondement plus sûr dans des habitudes aveugles que dans ces transports momentanés, ardents et stériles.

Les parents savaient que n'est pas sur la sensibilité qu'on fonde une morale kantienne. Il y a d'une part l'hystérie de Bloch et sa sensiblerie non purgée, d'autre part les habitudes aveugles, la fidélité bourgeoise...

Ils auraient préféré pour moi à Bloch des compagnons qui ne me donneraient pas plus qu’il n’est convenu d’accorder à ses amis, selon les règles de la morale bourgeoise ; qui ne m’enverraient pas inopinément une corbeille de fruits parce qu’ils auraient ce jour-là pensé à moi avec tendresse,

Bloch était trop généreux.

mais qui, n’étant pas capables de faire pencher en ma faveur la juste balance des devoirs et des exigences de l’amitié sur un simple mouvement de leur imagination et de leur sensibilité, ne la fausseraient pas davantage à mon préjudice.[5]

La balance de la justice suppose l'absence d'excès, ni générosité, ni préjudice. Ce que défendent les parents, c'est la juste mesure.

Mais ce qui est peut-être la plus grande scène de cant se joue lorsque Swann rencontre Vinteuil à Combray:

Un jour que nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui débouchait d’une autre s’était trouvé trop brusquement en face de nous pour avoir le temps de nous éviter ; et Swann avec cette orgueilleuse charité de l’homme du monde qui, au milieu de la dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l’infamie d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une bienveillance dont les témoignages chatouillent d’autant plus l’amour-propre de celui qui les donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait longuement causé avec M. Vinteuil,

"charité orgueilleuse", voilà Swann en dame patronesse, ("l'infamie d'autrui" se rapporte à la réputation de la fille de M.Vinteuil), oubliant sa propre faute, son mariage.
Puis Swann les quitte, et M.Vinteuil se retrouve seul avec les parents du narrateur. Le narrateur se montre toujours très sensible aux discours tenu sur une personne en son absence, derrière son dos, comme on dit:

[...] – Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle laide et sotte. Quel homme exquis ! Quel malheur qu’il ait fait un mariage tout à fait déplacé. Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il n’était pas contrevenu à Montjouvain. [6]

Tout le monde est double, est dupe, cette fois-ci c'est la parabole de la paille et de la poutre qui s'applique.

Toute éthique est-elle fatalement bourgeoise, pharisienne, ou bien a-t-on justement une éthique de la bonté? Proust nous dévoile la bonté des méchants, celle de la fille de Vinteuil ou celle des pervers, dans la lignée des personnages de Dostoïevski. C'est cette bonté que ne peut pas comprendre la reine de Naples:

Et, sans doute, c’est là une conception étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. [7]

La reine de Naples ne comprend rien à la bonté des méchants.

La littérature n'est-elle que bourgeoise, ou la grande littérature n'est-elle pas ce qui nous déstabilise, ce qui nous met en question, ce qui nous empêche de nous ériger en juge?
C'est ainsi que l'on rejoint Montaigne, qui fut le fil souterrain de cette leçon, Montaigne qui respectait la place de l'autre malgré son septicisme.


La version de sejan.


Notes

[1] Stendhal, La vie d'Henry Brulard, p.3

[2] Clarac, t3, p.79

[3] Antoine Compagnon, Le Démon de la théorie, Points seuil p.272

[4] Du côté de chez Swann, Pléiade Clarac t1, p.82

[5] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.92

[6] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.149

[7] La Prisonnière, Clarac t3, p.321

Aragon, Barthes, les cabinets

Les premières lignes de Corée l'absente m'ont troublée parce qu'elles m'ont rappelé quelques lignes de Vigiles que j'avais postées sur le site de la SLRC et à propos desquelles un lecteur m'avait écrit, tout à la fois fort aimablement et avec virulence.

jeudi 1er janvier 2004. Pierre, qui a pris de moi la manie, quand il se rend aux cabinets, d'emporter avec lui un livre pris au passage, presque au hasard, en revient dans un bruit de chasse d'eau, avec cette strophe d'Aragon :
Que vous soit une leçon
D'aller faire des cabrioles
À la Saint-Jean dans les moissons
Entre Saint-Flour et Terrasson.

Renaud Camus, premières lignes de Corée l'absente


Incidents, le petit recueil de pages de journal intime de Barthes, qui paraît ces jours-ci, est bien triste. [...]
Je feuillette la mince plaquette aux cabinets et tombe sur ceci: «Renaud C. [Mon sang ne fait qu'un tour. Et s'il allait dire sur moi des horreurs, dans ce journal où il se montre tellement "sincère"?] Renaud C. passe, tout bleu, des yeux à la chemise; je ne connais pas d'être moins [aïe] métaphysique [ouf, ça va...] — c'est-à-dire plus ironique (avec le léger désagrément que cela comporte).» Moins métaphysique, il n'a pas tort; encore que... je dirais plutôt moins religieux, mais après tout ce n'est pas moi qui tient ce journal-là. Et tant pis pour le "léger désagrément"...

Renaud Camus, Vigiles p.18

Ce lecteur soupçonnait que l'association Barthes/cabinets en disait long sur les véritables sentiments (conscients ou inconscients) que nourrissait Renaud Camus envers Barthes (et donc également envers Aragon?)
Que répondre à cela? Tout lecteur aborde un livre avec ses préjugés, ses soupçons ou son indulgence. Mon correspondant semblait déborder de méfiance. (rectificatif: En fait, il vient de me préciser dans les commentaires qu'il déborde de lucidité).
Peut-on réellement supposer que l'on dégrade l'auteur qu'on lit aux W.C.?

A cause de ce souvenir, le début de Corée l'absente provoque chez moi une gêne vague, un peu d'ennui.

Dominique Moïsi doit être heureux.

Le 6 décembre, Dominique Moïsi nous avait fait un brillant exposé, et très drôle, sur l'avenir des Etats-Unis. Son propos était simple : l'Amérique traverse sa plus grave crise d'identité depuis son origine; et d'après lui, rien ne le refléte mieux que le film Dans la vallée d'Elah, et notamment sa dernière image, qui montre un père ayant perdu ses deux fils à cause de la guerre dans des circonstances bien différentes apprendre à un émigré comment on hisse les couleurs. Mais le drapeau est à l'envers.

Aujourd'hui coexistent deux Amériques, la bleue démocrate et la rouge républicaine, elles ont toutes les deux peur mais pas pour les mêmes raisons: les Républicains ont peur de l'autre tandis que les Démocrates ont peur d'eux-mêmes.
(Je simplifie et raccourcis à l'extrême: d'abord il est tard, ensuite je n'avais pas de papier pour prendre de notes, j'ai écrit en travers de mon agenda et je ne m'y retrouve plus.)

Washington est-elle en train de trahir Philadelphie (Philadelphie, autrement dit l'Amérique puritaine inspirée par les philosophes des Lumières)? On assiste en effet aujourd'hui à une catastrophe à un triple niveau:

  • régional : en Irak, l'option du retrait n'existe pas[1]. D'autre part le désordre grandit désormais en Iran.
  • international : le pouvoir de convaincre (soft law) a été affaibli par le pouvoir de contraindre (hard law). En conséquence, l'anti-américanisme a beaucoup augmenté ces dernières années.
  • interne : Guentanamo a exposé au grand jour le développement de la corruption et de la violence parmi l'armée et les dirigeants américains. L'Empire a mis la République en danger.

D'autre part, les deux présidents qui se sont succédés ont été mauvais:

  • Clinton a gaspillé deux mandats. Il ne s'est occupé que très tard du Moyen-Orient. Il a reconnu dans un interview: «j'aurais pu changer les règles du jeu». Les mandats de Clinton se sont déroulé à une époque où la Chine et l'Inde étaient encore en retrait.
  • Avec Bush, la politique a été/est déterminée à partir de faux principes. De 2000 à 2004, le premier mandat de Bush a mené droit dans le mur. Pendant ce temps, le monde accélérait: l'Europe stagnait, les contradictions au Moyen-Orient augmentaient, l'Asie progressait et l'Amérique régressait sur le plan éthique.

On assiste à la mise en place d'une multipolarité assymétrique: les Etats-Unis ne sont plus seuls sur la scène mondiale, mais ils sont seuls dans leur catégorie. L'Amérique est toujours la plus forte mais elle doit désormais tenir compte de la Chine, de la Russie et de l'Inde.
Comment se présente l'avenir? soit il ne s'agit que d'un cycle, un cycle spectaculaire, mais jamais qu'un cycle: l'Amérique saura se ressaisir; soit les contradictions sont trop profondes et l'Amérique va décliner, passant le flambeau à l'Asie.

Qui peut rétablir la confiance de l'Amérique en elle-même, et la confiance du monde en l'Amérique?
Un seul candidat peut réussir cela : Barak Obama. (Je rappelle que cette conférence avait lieu le 6 décembre. Pendant le reste de la séance, Moïsi nous parla avec chaleur d'Obama, avec le même enthousiasme que si nous avions été de futurs électeurs à convaincre. C'était drôle, touchant et très convaincant. Les phrases suivantes sont fidèles.)
Tout fait d'Obama un candidat exceptionnel, son nom, sa couleur, son histoire personnelle. Le vrai changement, c'est lui. Il incarne quelque chose de très rare, un universalisme noir (sic), ce qui explique d'ailleurs qu'il soit plus populaire parmi les blancs que les noirs. Il est presque aussi exceptionnel que Tigger Wood.

C'est pourquoi il faudra surveiller le caucus de l'Iowa le 3 janvier. Si Obama ne le gagne pas, il a perdu; mais s'il le gagne, tout devient possible.

Il faut bien voir que quel que soit le candidat élu, sa marge de manœuvre sera très faible: il pourra changer l'image de l'Amérique, mais pas réellement ses politiques. Obama représente un formidable changement symbolique même si le changement politique ne pourra qu'être minime.


Moïsi m'a convaincue, et j'ai été heureuse, pour lui, pour l'Amérique, pour le monde, qu'Obama remporte le caucus de l'Iowa.

Notes

[1] c'était également l'analyse de Maïli il y a quelques semaines.

Perdue de vue

Je devrais consulter Combaz, qui est mon conseiller principal pour tout ce qui relève de la vie réelle, avec laquelle il est resté en contact étroit (les plombiers, les éditeurs, les fournisseurs de matériel informatique...).

Renaud Camus, Corée l'absente, p.580

De l'urgence d'en construire

Les châteaux, voilà ce qui manque à l'Espagne.

Renaud Camus, Corée l'absente, p.554

Bigre, il ferait beau voir

(Pierre me raconte qu'une sienne amie professeur a l'habitude de dire bigre! et qu'elle l'a transmise à toute une classe de banlieue, qui dit bigre! comme un seul homme, au milieu de termes moins choisis.)

Renaud Camus, Corée l'absente, p.514 (2007)


Au moment de l'addition, j'ai proposé les vingt francs qui me restaient, mais Tristan a refusé, en disant que si je me faisais arrêter sans un sou par les flics ils m'emmèneraient au poste pour vagabondage.
— Au poste? Il ferait beau voir!
Il ferait beau voir! C'est marrant. Nous on te donne cagol et social, et on te prend il ferait beau voir. On va dire ça tout le temps.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.230 (1981)

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