Véhesse

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jeudi 20 mars 2008

Proust m'épuise

Je n'en peux plus de le lire, de lire encore et encore la vie de ces personnages dont aucun acte n'est pur ou sans arrière-pensée. Je n'en peux plus de toute cette bassesse, cette mesquinerie souvent trop indifférente pour être de la méchanceté et qui se contente d'être de la bêtise, cette mesquinerie constatée, mise en scène, page après page, j'aimerais consoler Swann, j'aimerais n'avoir jamais lu les lignes qui m'ont appris que Gilberte avait renié son nom et jusqu'à son souvenir, j'aimerais m'être arrêtée dans le salon de Mme de Villeparisis, à la description de cet imbécile de Norpois et de ce noble à l'accent alsacien, j'aimerais sauver la Berma, empêcher Odette de vieillir et la duchesse de Guermantes de devenir ridicule, j'aimerais ne rien savoir de toute cette tristesse, de tout ce gâchis...
Quelle volonté profanatrice, sans doute explicable, si j'en crois le dernier séminaire, par la culpabilité de Proust envers sa mère à qui il cachait ses préférences sexuelles (pas de psychologie!), quelle dureté, quelles désillusions, quel chagrin. Elle a bon dos, la rédemption par l'œuvre d'art, quelle création pourra jamais consoler d'autant de peine?

La grande générosité de Proust aura été son écriture même, son infinie méticulosité à décrire la matière, les objets, à y insuffler la vie, à les faire gonfler de toute part, les chargeant de couleurs, de lumière, de toutes les odeurs qui le rendaient si malade:

L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent, que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray : avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant, dans la première pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les aromes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade, Clarac t1, p.49

Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce qui est comme la sève, avec le temps débordante, de l'arbre. La naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quant à « ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches », tous motifs tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer du cœur harmonieux des chênes.
Marcel Proust, préface à La Bible d'Amiens, de Ruskin

Son regard aime les objets, il aurait sans doute aimé les gens — ou tout au moins ses personnages — s'il ne les avait pas si bien vus. Proust avait raison, l'intelligence est un handicap, il vaut mieux sans doute être un peu myope.

Présence

Je continue à faire semblant de n'être pas aveugle, je continue à acheter des livres, à en remplir ma maison. L'autre jour on m'a offert une édition de 1966 de l' Encyclopédie de Brockhaus. J'ai senti la présence de cet ouvrage dans ma maison, je l'ai sentie comme une espèce de bonheur. J'avais là près de moi cette vingtaine de volumes en caractères gothiques que je ne peux pas lire, avec des cartes et des gravures que je ne peux pas voir; mais pourtant l'ouvrage était là. Je sentais comme son attraction amicale. Je pense que le livre est un des bonheurs possibles de l'homme.

Borgès, Conférences, "le livre", Folio 1985, p.156

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