Trilogie maritime, de William Golding

En remontant le fil d'une recherche sur les stéréotypes, j'arrive à ces actes de colloque.

La lecture de l'article d'Odile Gannier, Stéréotypes et roman maritime : gros temps sur la ''Sea Trilogy. To the Ends of the Earth'' (Trilogie maritime) de William Golding, m'a fait rire et donné envie de lire ces livres (il y en a trois: Rites de passage, Coup de semonce et Cuirasse de feu).


Extrait de cet article qui démontre la volonté parodique de Golding. On reconnaît un humour à la Sterne.

Les numéros de chapitres sembleraient des indices fiables, si l’on en croit le début. Or, dans Rites de passage, après le chapitre 5, le héros est souffrant, et le sixième chapitre est repéré par un « x », le septième par un « (12) », pour le huitième « I think it is seventeen. What does it matter. » Le neuvième porte un point d’interrogation, le dixième le numéro 23, puis 27, 30 ; le treizième est nommé (y), le quatorzième « zêta », puis « z » (« Zed, you see, zed, I do not know what the day is »); suit « oméga », 51 (« This is the fifty-first day of our voyage, I think ; and then again perhaps it is not. I have lost interest in the calendar and almost lost it in the voyage too. » Après avoir été « négligent » et « laissé passer quelques jours sans [s]’intéresser au journal » (« I have been remiss and let a few days go by without attention to the journal »), il se trouve au chapitre « alpha », précédant le 60, le 61, le « bêta », « gamma » (« In my case I find there is hardly time to record the events of a day before the next two or three are upon me. ») Le vingt-troisième et le vingt-quatrième, sans chiffres, sont les chapitres « collés » écrits par Colley. Le vingt-cinquième jette l’éponge, mais le vingt-sixième et dernier porte une esperluette.


Odile Gannier cite également Gautier qui a mis en évidence le paradoxe de la fausse immensité du roman maritime: le cadre n'est pas l'océan, mais le navire :

Je ne crois pas qu’il puisse y avoir une littérature proprement dite maritime ; c’est une spécialité beaucoup trop étroite, quoiqu’elle ait, au premier aspect, un faux air de largeur et d’immensité. La mer peut fournir quatre à cinq beaux chapitres dans un roman, ou quelque belle tirade dans un poème; mais c’est tout. Le cadre des événements est misérablement restreint: c’est l’arrivée et le départ, le combat, la tempête, le naufrage ; vous ne pouvez sortir de là. Retournez tant que vous voudrez ces trois ou quatre situations, vous n’arriverez à rien qui ne soit prévu. Un roman résulte plutôt du choc des passions que du choc des éléments. Dans le roman maritime, l’élément écrase l’homme. Qu’est-ce que le plus charmant héros du monde, Lovelace ou Don Juan lui-même sur un bâtiment doublé et chevillé en cuivre, à mille lieues de la terre, entre la double immensité du ciel et de l’eau? L’Elvire de M. de Lamartine aurait mauvaise grâce à poisser ses mains diaphanes au goudron des agrès. La gondole du golfe de Bahia est suffisamment maritime pour une héroïne. Le drame n’est, du reste, praticable qu’avec des passagers. Quel drame voulez-vous qu’on fasse avec des marins, avec un peuple sans femmes! Quand vous les aurez montrés jurant, sacrant, fumant, chiquant, dans l’ivresse et dan le combat, tout sera dit. Un romancier nautique, avec son apparence vagabonde et la liberté d’aller de Brest à Masulipatnam, ou plus loin, est en effet forcé à une unité de lieu beaucoup plus rigoureuse que le poète classique le plus strictement cadenassé. Un vaisseau a cent vingt pieds de long sur trente ou quarante de large, et l’écume a beau filer à droite et à gauche, les silhouettes bleues et lointaines des côtes se dessiner en courant sur le bord de l’horizon, l’endroit où se passe la scène n’en est pas moins toujours le même, et la décoration aussi inamovible que le salon nankin des vaudevilles de M. Scribe : que l’on soit à fond de cale, à la cambuse, à l’entrepont, aux batteries ou sur le tillac, c’est toujours un vaisseau.

Gautier, « Histoire de la marine », La Chronique de Paris, [in Sue, Romans de mort et d’aventures, p. 1338.]

Carmen Sylva

Je relis L'Amour l'Automne.

Le père de Sélim est un poète marocain. Sa mère
est à moitié roumaine. Antoine et lui parlent de la
Roumanie, Tony surtout — de la Roumanie mythique
créée par ses lectures d'enfance, entre les pages de
L'Illustration. On voyait la reine, là, celle qui était un
peu folle, non, non, pas la reine Marie, l'autre, avant,
mais si, vous savez bien, une poétesse, Carmen
Quelque Chose, celle qui avait une passion pour Loti,
et qui le recevait sur la mer Noire : songeuse, roses à
la main, vêtue de long voiles que soulevait un vent
léger, le visage penché, l'un de ses coudes sur la
tablette de la balustrade, l'index dontre l'aile du nez,
elle posait sur le fond du rivage des Tristes...

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.43

Si l'on en croit cette photo, Carmen Sylva a sans doute prêté quelques traits à Hélène, reine de Caronie :

Déjà passablement éberluée, elle voit se précipiter vers elle une femme fort affable, enveloppée dans des tissus colorés et fleuris, le front ceint d'un bandeau doré qui tient en place une espèce de voile de gitane.

Renaud Camus, Roman Roi, page 169

C'est aussi un personnage croisé dans Outrepas, je m'en souvenais à cause de l'énigme qui entoure l'apparition de son nom dans ce journal:

A Domburg, petit mystère qui ne peut fasciner que moi, certainement, le restaurant du Badhotel (un nom qui doit beaucoup amuser, ou dissuader, les voyageurs anglo-saxons) s'appelle Carmen Sylva : c'est le pseudonyme de cette reine Elizabeth de Roumanie, épouse de Charles Ier, qui se piquait d'écrire des vers, des nouvelles, des souvenirs et les Pensées d'une reine. Quel lien peut-il y avoir entre Carmen Sylva et cette petite station de la côte zélandaise? Elle-même n'était pas hollandaise, c'était une princesse de Wied, maison qui a donné à l'Albanie son premier roi et à la France Emmanuel Carrère. Tout ce que je trouve dans les mémoires de la reine Marie, épouse de son neveu Ferdinand, et qui fut reine de Roumanie après elle, c'est que le frère d'Elizabeth avait épousé une princesse d'Orange. Le lien est un peu ténu. Et pourquoi la souveraine d'un si lointain royaume, si elle avait eu envie de bains de mer, aurait-elle choisi la modeste Domburg? A moins qu'un restaurateur — roumain, peut-être? — ne sache ou n'ait su vers plus beaux que les siens? Ou encore le nom est-il coïncidence pure, et Carmen Sylva n'a-t-il pas plus de sens que n'en auraient Mercedes Miranda ou Maria del Pilar Ramirez?
L'irritant est qu'on ne saura jamais, probablement — car même si l'on demandait au Badhotel...

Renaud Camus, Outrepas, p.119

La mort de Britannicus

Certains historiens modernes croient pourtant que Britannicus est bien mort de maladie (ce qui, soyons juste, à bien une chance sur dix ou sur cent d'être vrai), et l'un d'eux a même publié une lettre de son médecin. Quand la Faculté a parlé, il faut s'incliner. Mais ma femme, elle-même médecin, a bien voulu me faire un certificat selon lequel elle aurait refusé le permis d'inhumer Britannicus.

Paul Veyne, Sénèque, p.285

Avant Israël

Hans Jonas est né en 1903 en Allemagne dans une famille juive assimilée. Le passage suivant intervient en 1920-1921.

Tandis que le socialisme exerçait une immense attraction morale autant qu'intellectuelle sur beaucoup de gens de ma génération, Martin Buber me conduisit au sionisme. Toutefois, il ne fut la première cause de mon adhésion à celui-ci. Au début, il y avait l'affermissement de ma conscience juive, dont je viens de parler, à quoi s'ajouta un sens politique aiguisé par les événements de l'époque [la défaite de l'Allemagne en 1918], et troisièmement je fus marqué par la virulence de l'antisémitisme, qui devait prendre un caractère nouveau, haineux et agressif, lié à la chute de l'empire, à la défaite, à l'édification de la république de Weimar et à l'insurrection spartakiste à Berlin, à laquelle des juifs prenaient partout activement part dans les rangs de la gauche radicale. Il ne s'agissait plus de la légère tendance habituelle à caricaturer, humilier, railler les juifs , ou à s'en distancer, mais d'une réelle hostilité active. Je notais que nous ne faisions plus partie du tout, que nous devenions les boucs émissaires de la défaites et des troubles de la révolution, que nous passions pour les auteurs du «coup de poignard dans le dos». Moi-même, je ressentis comme un peu déplacé que Hugo Preuss, juif, ait élaboré la Constitution allemande: «C'est aux Allemands de le faire, nous ne devrions pas nous exposer de compagnie». Bref, il se développait chez moi une conscience nationale juive, selon laquelle nous n'étions pas simplement des citoyens allemands de confession juive, mais un groupe ethnique pouvant certes rivaliser avec tous les autres pour la connaissance de la culture allemande — à ce moment-là déjà, ma connaissance de Goethe et d'autres classiques était supérieure à celle qu'avaient la plupart de mes camarades de classe —, sans pour autant faire réellement partie de l'ensemble. Ce sentiment d'une différence, allié à la fierté et à l'idée que jusqu'alors le mode d'argumentation du mouvement d'émancipation et d'assimilation avait échoué, m'amena donc au sionisme.
Avec mon père, je connus les plus terribles affrontements en raison de ma profession de foi sioniste.
[...]
En dehors de moi appartenaient au groupe quelques individus de mon âge représentant la classe inférieure des juifs. De modestes petits commerçants, souvent aussi des juifs qui à l'origine n'étaient pas venus de l'Est, donc des gens avec lesquels on n'entretenait pas de relations, des gens qui n'étaient pas pleinement fréquentables. Mon père était bien sûr très malheureux que je me déclasse ainsi pour me ranger spontanément, à cause de mes idées sionistes, dans une catégorie sociale inférieure. [...]
Hans Jonas, Souvenirs, Rivages, p.47 et 49

Hans Jonas émigrera en Palestine en 1935.


Victor Klemperer est né en 1881. Il était professeur de romanistique à Dresde avant le début de la seconde guerre mondiale. Les passages suivants sont datés du 23, 24 et 25 juin 1942.

[...] Lu L'Etat juif de Hertzl avec un sentiment de malaise.
Je ne peux plus vraiment croire que le national-socialisme n'est pas foncièrement allemand; c'est une excroissance proprement allemande, un carcinome fait de chair allemande, une variété de cancer, comme il existe une grippe espagnole.
[...]
Etude des écrits sionistes de Herzl. Incroyable parenté avec l'hitlérisme. Sauf que Herzl élude soigneusement la question du sang. La nation est pour lui «un groupe historique dont la cohésion est manifeste et qui a un ennemi commun. (Une bien fade définition).
Les Ecrits sionistes de Herzl. Ce sont les raisonnements, parfois même les mots, c'est le fanatisme d'Hitler. [...] Comme Herzl se dérobe à la question de la race! A quel point il a prévu l'avenir. (Et d'un autre côté, pas prévu du tout, car il tient la suppression de l'émancipation , la rechute européenne dans le Moyen Âge pour impossibles.) Et pourtant, il a tort pour des millions de gens. Moi, je ne suis qu'allemand.
[...] Les Ecrits sionistes de Herzl. J'ai été saisi par la profonde communauté de pensée avec l'hitlérisme. Le même triple accord: outrance de la tradition — outrance de l'antiaméricanisme — outrance de la solidarité avec les pauvres. En outre, les invectives outrées contre les riches, contre les prêtres d'autres chapelles. Le tableau de la magnificence future. Les assurances solennelles de la paix et les menaces.
Victor Klemperer, je veux témoigner jusqu'au bout, p.135, 136, 139 et 140

Victor Klemperer restera en Allemagne de l'Est après la guerre.

La morale, encore : Hobbes

[...] la conclusion de Hobbes, qui n'est pas que l'homme serait mauvais par nature, mais qu'une distinction entre le bien et le mal n'a pas de sens, et que la raison, loin d'être une lumière intérieure dévoilant la vérité, est une simple «faculté de calculer les conséquences» ; [...]

Hannah Arendt, "Le concept de l'histoire" in La crise de la culture, Folio p.77

L'Aliéniste, de Joaquim Machado de Assis

Offert par T. qui en trouva la référence dans Clément Rosset (ceci pour la petite histoire).

Un homme qui ne parvient pas à faire d'enfants à sa femme décide, pour s'occuper et pour la plus grande gloire de la science, d'étudier et de soigner les fous de la commune. Il les enferme dans son asile aux volets verts suivant une définition de plus en plus large, jusqu'à provoquer la peur et la colère de la population qui se soulève.
Je n'en dirai pas plus. C'est drôle, rapide, avec quelque chose du style de Voltaire (Candide) et de Flaubert (Bouvard et Pécuchet). Il fait partie de ses livres où l'on devine quelques lignes ou pages à l'avance ce qui va se passer («qui nous assure que l'aliéné n'est pas l'aliéniste?» p.103), et où cependant l'on est toujours surpris par la tournure des événements.

Machado de Assis se moque des institutions, de la coquetterie des femmes, de la vanité des hommes, de la sacralisation de la science, des charlatans...

L'un des charmes du livre à mes yeux est l'importance des mots pour les personnages du récit. Les hommes adhèrent ou rejettent une idée pour une belle tournure de phrase ou un mot rare, non pas abrutis par la propagande, mais transportés par la beauté de l'image :

Et il répétait à part lui, séduit: «Bastille de la raison humaine!» (p.103)

Un instant j'ai cru voir dans le récit une parodie de la Révolution française: «Nous ne nous disperserons pas» (p.117) rappelle furieusement le «nous ne sortirons que par la force des baïonnettes» de Mirabeau; mais en fait, c'est bien davantage les procès staliniens que m'évoquent certaines pages, dévorant d'un même pas vainqueurs et vaincus. (C'est tout de même inattendu pour une nouvelle écrite à la fin du XIXe siècle.
Evidemment, ce phénomène de dévoration a également été constaté (ou d'abord été constaté) lors de la Révolution française, mais si je parle ici de procès staliniens, c'est que l'aliéniste réussit à faire enfermer non seulement les adversaires du pouvoir en place, mais également ses partisans, dans un mouvement qui souhaite ne prendre en compte que des critères objectifs en rejetant ceux de l'intérêt personnel.

Prenons garde d'en dire trop. Quelle que soit la tonalité de mon dernier paragraphe, c'est un livre avant tout très amusant.

Aucun chemin, tous les chemins

Celui qui est incapable de se perdre jamais est aussi bien celui qui est à jamais perdu; aux deux, c'est-à-dire au même, il manquera toujours la possibilité de s'engager sur une route. Car une route implique le relief d'une série déterminée sur un fond de paysage indéterminé; or rien de tel n'est possible dans le cas qui nous occupe, celui de l'être à qui tout, toujours, peut devenir chemin. L'homme décrit par Sophocle est à la fois muni de chemins et dépourvu de chemin, à la fois pantoporos (qui a tous les chemins) et aporos (qui est sans chemin). [...]
Cette confusion des chemins est très différente de ce qui se passe dans un labyrinthe. Que l'homme soit privé de chemin ne signifie pas du tout qu'il soit perdu dans un labirynthe, ne sachant pas, pour aboutir, s'il vaut mieux emprunter le chemin de gauche ou le chemin de droite et retrouvant, à chaque carrefour, un problème analogue. Dans le labyrinthe il y a un sens, plus ou moins introuvable et invisible, mais dont l'existence est certaine: sont donnés de multiples itinéraires dont un seul, ou quelques rares, sont les bons, les autres ne menant nulle part. Le labyrinthe n'est donc pas un lieu où se manifeste l'insignifiance; bien plutôt un lieu où le sens se révèle en se recélant, un temple du sens, et un temple pour initiés, car le sens y est à la fois présent et voilé. Le sens y circule de façon secrète et inattendue, à la manière de l'itinéraire improbable et déroutant que doit emprunter l'homme égaré dans le labyrinthe s'il veut trouver une issue. A l'absence de chemins — c'est-à-dire à leur omniprésence — propre à l'insignifiance s'oppose ici la complication des chemins. [...]
Clément Rosset, Le réel, p.15 puis 17

Ces pages me paraissent commenter ma nouvelle préférée de Borges (sans doute du fait de son caractère extrêmement ramassé: très peu de mots pour faire rêver):

Les deux rois et les deux labyrinthes
Les hommes dignes de foi racontent (mais Allah en sait davantage) qu'en les premiers jours du monde, il y eût un roi des îles de Babylonie qui réunit ses architectes et ses mages et qui leur ordonna de construire un labyrinthe si complexe et si subtil que les hommes les plus sages ne s'aventueraient pas à y entrer et que ceux qui y entreraient s'y perdraient. Cet ouvrage était un scandale, car la confusion et l'émerveillement, opérations réservées à Dieu, ne conviennent point aux hommes. Avec le temps, un roi des Arabes vint à la cour et le roi de Babylonie (pour se moquer de la simplicité de son hôte) le fit entrer dans le labyrinthe où il erra, outragé et confondu, jusqu'à la tombée de la nuit. Alors il implora le secours de Dieu et trouva la porte. Ses lèvres ne proférèrent pas une plainte, mais il dit au roi de Babylonie qu'il possédait en Arabie un meilleur labyrinthe et qu'avec la permission de Dieu, il le lui ferait connaître quelque jour. Puis il entra, réunit ses capitaines et ses lieutenants et dévasta le royaume de Babylonie vec tant de bonheur qu'il renversa les forteresses, détruisit les armées et fit prisonnier le roi. Il l'attacha au dos d'un chameau rapide et l'emmena en plein désert. Ils chevauchèrent trois jours avant qu'il dise: «Ô Roi du Temps, Substance et Chiffre du Siècle! En Babylonie, tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes. Maintenant, le Tout-Puissant a voulu que je montre le mien, où il n'y a ni escaliers à gravir, ni portes à forcer, ni murs qui empêchent de passer.»
Il le détacha et l'abandonna au cœur du désert, où il mourut de faim et de soif. La gloire soit à Celui qui ne meurt pas.
Jorge Luis Borges, in L'Aleph, p.171. traduction Roger Caillois

En lisant les lignes de Rosset, je me demandais s'il fallait supposer une infinité de chemins préexistants à l'homme, et s'ouvrant tous devant lui (ou autour de lui), ou s'il fallait considérer que c'était l'homme (un homme), sa présence, qui était à l'origine de l'infinité des chemins: «l'être à qui tout, toujours, peut devenir chemin».
Si devient chemin tout trajet tracé par les pas d'un homme (si la définition d'un chemin est la ligne tracée par l'avancée d'un homme), l'infinité des chemins est potentielle, une seule possibilité se réalise, objectivée par l'acte d'avancer.
Est-ce important, qu'est-ce que cela change de considérer que l'homme trace son propre chemin, unique, parmi l'infinité des trajectoires possibles plutôt qu'il emprunte un chemin parmi tous les chemins possibles? Cela diminue-t-il l'insignifiance et l'indétermination de la destinée humaine?

Morale(s) du narrateur de La Recherche

Qu'est-ce qui a été si décevant dans le séminaire d'Antoine Compagnon cette année? Et qu'en retiendrai-je au bout du compte?

Il y a eu dès l'abord un manque de définition du sujet. "Qu'est-ce que la morale?" aurait été sans doute un peu hors-domaine pour un cours de littérature, mais "que vais-je entendre ici par "morale" (morale(s) )" aurait été nécessaire, voire indispensable. Or ce qui a été esquissé et abandonné, c'est une réflexion sur les définitions que Compagnon souhaitait ne pas retenir. Nous sommes parvenus à "la morale comme ce qui interloque", ce qui est effectivement extrêmement interloquant. "Le retournement chez Proust" ou "Surprise(s) proustienne(s)" aurait tout aussi bien convenu.

D'autre part, le titre du cours mentionne "Proust", et bien plus, "de" Proust, ce qui est embarrassant : au sens strict, cela revenait à juger l'auteur, voire la personne avant l'auteur, ce qui donnait à l'entreprise un tour beuvien inattendu. Sans aller jusque là, il est certain que nous n'avons jamais su qui ou ce que nous étions en train de juger: étions-nous en train d'examiner les jugements que le narrateur portait sur les autres personnages dans La Recherche, les comportements de ces autres personnages, le comportement du héros (en définissant ici très rapidement le héros comme celui qui agit et le narrateur comme celui qui rapporte les faits), fallait-il se cantonner à La Recherche, comme Compagnon l'a fait le plus souvent, alors que d'intéressante remarques apparaissent dans Contre Sainte-Beuve et les préfaces à Ruskin, sans compter les articles et la correspondances?

Nous avons oscillé entre tout cela, sans organisation claire, errant d'un point à un autre sans savoir où nous allions.
Nous touchons ici à l'un des présupposés de la méthode: pour qu'un plan soit rigoureusement construit, il faut savoir ce que l'on souhaite démontrer. Il est ensuite possible de dessiner un plan ferme qui avance les différences arguments destinés à nous amener à la conclusion, en étudiant au passage les contre-arguments (pour en démontrer la faiblesse ou la moindre pertinence et les raisons pour lesquelles nous décidons de les négliger dans le cas qui nous préoccupe).
Ces démonstrations ne sont certes pas totalement artificielles (dans le sens de faux, sans vérité) puisqu'elles s'appuient bel et bien sur des exemples pris dans le texte, il reste cependant qu'elles sont des constructions. L'un des grands jeux de la rhétorique consiste justement à apprendre à démontrer tout et son contraire. Les plus belles démonstrations sont celles qui sonnent profondément justes, qui nous éclairent sur les structures et le sens caché des textes (c'est la raison du succès de la thèse du triangle du désir de René Girard, par exemple), d'autres sont fausses, ce sont des exercices de style qui magistralement exécutés suscitent le rire et l'admiration par leur audace-même (et l'on songe à Cioran saluant la mauvaise foi de de Maistre, mauvaise foi si tempétueuse qu'elle emporte l'adhésion — même si nous ne sommes pas dupes).

Quoi qu'il en soit, il faut savoir ce que l'on veut démontrer.
Or nous ne l'avons pas su. Proust ou ses textes ou simplement La Recherche était-il oui ou non moral? Oui mais non, non mais oui, oui selon certains aspects, non selon d'autres, oui lorsque l'auteur parlait, non lorsque le narrateur jugeait les autres, oui en général à l'exception de, non en général cependant notons que... : les nuances étaient possibles et étudiables, cela a été fait, mais de façon si désordonnée — et sans même que Compagnon s'en cachât — que nous avons eu moins l'impression d'une promenade exploratoire que d'une errance circulaire dans une forêt dont nous ne sortirions pas.

L'embarras, peut-être, provenait de ce qu'implicitement nous savions que Proust ne pouvait être condamné: à l'énoncé du sujet, nous savions aussitôt que jamais Proust ne serait déclaré amoral ou immoral, car le déclarer l'un ou l'autre aurait été adopter le point de vue des moralistes de la IIIe République, et nous étions bien trop évolués pour cela. Cependant, Proust ne serait pas non plus déclaré moral, cela serait trop vieillot, d'où un entre-deux sans gloire, un refus de juger et de trancher.
Or peut-on réellement peser la morale d'un texte, de personnages ou d'un auteur sans juger? Peut-être est-ce là la difficulté du sujet de cette année. Parler de la mémoire autorise la promenade, la mémoire, ce sont les souvenirs, la nostalgie, un vagabondage affectif dans le temps.
La morale ou les morales sont des normes de conduites et des valeurs dont il faut d'une part juger si elles sont bonnes ou mauvaises (ce qui revient à avouer qu'on les partage ou qu'on les désapprouve) et d'autre part évaluer si elles sont respectées ou pas. La morale n'est pas du côté de l'émotion mais de la justice, elle implique de juger, et ce faisant, de se dévoiler. Antoine Compagnon était-il prêt à un tel dévoilement?


Il est possible que concernant l'auteur, l'homme, Proust, Antoine Compagnon ait donné la réponse trop tôt, dès le troisième cours: comme Baudelaire, Proust n'avait qu'une morale, celle du travail. Le travail est ce qui permet d'échapper à l'angoisse, au temps qui passe "pour rien" (temps perdu, lutte contre le temps perdu), à la mémoire qui se délite. Le travail est ce qui permet de donner une forme à la mémoire, et donc à soi-même, à son identité (très intéressantes remarques de Landy reprenant Locke); de donner une forme au temps et donc à la vie.
L'importance fondamentale du travail a été souligné par Proust dès sa préface à Sésame et les lys de Ruskin, elle est l'angoisse du Contre Sainte-Beuve, comment écrire, quelle forme donner à ses idées, elle est le remords de La Recherche, je ne travaille pas, je ne commence pas, ma grand-mère n'ose plus me poser de questions, je la fais pleurer, mes journées s'évanouissent sans retour.
Ce que décide finalement le narrateur, ou l'auteur, puisqu'on est dans l'un de ces passages délicats où l'on sent apparaître un méta-narrateur — où La Recherche devient un journal —, à la fin du Temps retrouvé, c'est de se mettre à travailler. La Recherche est en ce sens très profondément morale au sens le plus conservateur du terme: condamnation des plaisirs, apologie du travail. Sa particularité est de décrire très longuement les divertissements/diversions possibles, attrait des salons et des mondanités, illusion de l'amour et de la luxure, afin de montrer par l'exemple combien tout cela est vain (et sans doute la démonstration aurait-elle eu moins de force si n'étaient intervenus la guerre et les morts et les sacrifices (même si Dreyfus déjà était le lieu de confrontation entre la dureté de "la vraie vie" et les superficialités mondaines)). Mieux vaut se tenir en sa chambre et travailler, sans se laisser distraire par des obligations mondaines ou charitables: Pascal ou Saint-Augustin n'avaient fourni que la conclusion en des formules ramassées, Proust fournit la démonstration frappante en des milliers de pages.

Cette conclusion éminemment morale (et sans doute éminemment juste, puisque d'une part le travail est bien ce qui apaise, d'autre part, dans le cas de Proust, écrivain, il est bien ce qui permet de retenir le temps et construire l'identité[1]) pose le narrateur en position de juge. En nous racontant son histoire, il veut nous montrer toutes les impasses qu'il a entrevues (celles que les autres ont empruntées autour de lui) et celles qu'il a lui-même empruntées. C'est parce que le narrateur sait que toutes les activités (ou paresses) qu'il raconte sont vaines qu'il se pose en qualité de juge.

Or le lecteur ne sait pas cela lorsqu'il avance dans La Recherche. Ce qu'il lit, ce ne sont pas les méditations, "remarques pour soi-même", d'un narrateur qui juge rétrospectivement sa vie en tirant des enseignements des personnages et des situations qu'il a rencontrés et qu'il a vus évoluer sur des dizaines d'années, mais les remarques d'un jeune homme (puis moins jeune) dont on comprend mal la position, et qui, pour tout dire, est plutôt antipathique à juger ainsi son entourage alors que lui-même ne paraît pas si recommandable.
C'est sans doute cela d'ailleurs qui a tant gêné les contemporains de Proust au fur à mesure de leur découverte des livres successifs qui constituent La Recherche: qui était-ce blanc-bec, le narrateur, qui se permettait de juger tout et n'importe qui et n'importe quoi? Où voulait-il en venir?


Morale(s) de Proust. Proust est-il moral? "La Recherche" est-elle morale, c'est-à-dire, pour retenir un sens très commun, récompense-t-elle le bon, punit-elle le méchant? Amène-t-elle à la conversion quelques méchants qui ainsi sont sauvés?

Le problème, c'est que ces catégories ne s'appliquent pas, ou qu'elles s'appliquent de façon ravageuse: il y a beaucoup trop de méchants dans La Recherche. Personne n'est bon, tout le monde est méchant, soit en actes (c'est alors souvent par intérêt), soit en paroles (par bêtise ou malignité). Ceux qui ne sont peut-être pas méchants (bien qu'ils le paraissent, par leur violence, leur imprévisibilité), sont fous ou dépravés. La punition des méchants est de vieillir.

Les bons (mais lesquels? Qui est bon à part la grand'mère? Les Larivière et Marie-Céleste?) ne sont pas récompensés ; mais il y en a si peu...

Le narrateur est touché par la grâce. C'est lui qui est sauvé. Il abandonne dès lors les plaisirs pour l'étude.
Finalement, La Recherche est bien plus moral que je ne l'imaginais.

Notes

[1] il faudrait dès lors distinguer entre travail créateur et travail producteur, ce n'est pas le sujet ici.

Le silence de "Corée l'absente"

L'annonce du refus de Claude Durand de publier Outrepas intervient page 457 de Corée l'absente. Suit une déploration sur les méfaits du journal, sur sa franchise empoisonnée que personne ne supporte.

Renaud Camus évoque page 463 le message qu'il a laissé ici: «j'ai fait part des nouvelles à la société des lecteurs, via son site.» (p.463)

Il n'y a pas trace dans Corée l'absente de ce paragraphe laissé sur le site:

Je suis bien conscient que cette position (ici très résumée, bien sûr) ne coïncide pas avec celle qu'a exprimée à cette époque, avec mon accord, la Société des lecteurs (mon accord ne marquant que la totale autonomie de la Société des lecteurs par rapport à moi); et bien conscient aussi que cette attitude ne coïncide certainement pas avec celle de la majorité d'entre vous, qu'elle risque même de choquer gravement.

Ce paragraphe est à mes yeux fondamental, puisque Renaud Camus reconnaît avoir vu les adhérents de la SLRC ne pas comprendre ce qu'il pensait vraiment et n'avoir rien fait pour les détromper.

J'attendais Corée l'absente pour lire l'examen de conscience de RC à ce sujet: comment allait-il se justifier de ne pas avoir détrompé Rémi Pellet et "les saintes femmes", de les avoir trompés (non par ses paroles, mais par son silence)? Désormais, nous savons que lorsque Renaud Camus s'exprime, il faut chercher les pièges logiques du discours sans s'arrêter au sens commun[1].
Mon attente était vaine. Il n'y a pas un mot à ce sujet, pas un seul tremblement, pas de regret, pas de justification. Tandis que Renaud Camus explique sur plusieurs pages comment l'excès de franchise lui met à dos ses proches et ses lecteurs, jamais il n'évoque son manque de franchise envers les adhérents de la SLRC au moment de "l'appel".

Désormais nous savons que les paroles de Renaud Camus, même adressées à nous, les adhérents de la société, "fidèles" et bien disposés, doivent être examinées pour y chercher un double sens qui, s'il n'est pas destiné frontalement à tromper, nous sera opposé si nous protestons. Les personnes qui le défendent comptent bien peu, il n'y a rien qui ressemble à une loyauté réciproque. Nous ne sommes là que pour servir, dans les deux sens du terme. Je pense à P.O.L soumis à ce régime depuis si longtemps.
Le camusisme est étrange, il met très haut la politesse, la forme, au-dessus de la vérité. Mais tromper ses "amis" (le mot est inexact, mais puis-je réellement utiliser celui de "fidèles"?), les gens qui vous font confiance et vous défendent, n'est-ce pas la pire forme de grossièreté?

Notes

[1] exemple de "règle logique": si je dis que je ne viens pas s'il pleut, cela ne veut pas dire que je viens s'il ne pleut pas.

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