Symbolique

Un mot par ligne dans cette sous-boule, à l'exception de POE ERRE; deux mots par ligne là où la séparation est opérée, sauf pour TIRE, BON PERE, délibérément préféré à REPORTE BIEN. C'est le fils qui donne le signal de la rupture, et c'est au père qu'échoit la tâche, dans le passage au trois, à la trinité, de reconstruire la famille éclatée — en utilisant l'unique signe de ponctuation du texte, la virgule phallique.

Roland Brasseur, Le cinquante-quatrième jour, p.114

Le cinquante-quatrième jour, de Roland Brasseur

Je me suis bien amusée.

Il s'agit d'un roman paru aux éditions Baleine, éditeur du Poulpe: il s'agit donc a priori d'un roman policier. Cependant, s'il y a mystère, il n'y a pas meurtre, ni même crime. C'est un roman du doute, deux questions se posent:
- le maître secret de Georges Perec (sans e accent aigu) est-il Pierre Benoit (sans i circonflexe)?
- Claude François lisait-il Perec avant d'écrire ses chansons?


La première partie du livre donne des éléments biographiques sur Pierre Benoit, la façon dont il est perçu par Proust («Léon Daudet écrit de temps en temps que je suis le premier écrivain français, ce qui me fait un certain plaisir, et qu'après moi c'est Pierre Benoit, ce qui détruit le plaisir.»[1] p.68 du Cinquante-quatrième jour), elle analyse et résume les romans de Pierre Benoit et démontre que celui-ci a largement puisé dans les classiques pour trouver des sources d'inspiration et les noms de ses personnages.
Puis le héros-narrateur, Pierre de Gondol (PdG), libraire de son état, découvre des inédits de Perec et une plaquette de poèmes de jeunesse de Benoit qui font vaciller ses convictions et sa raison. Il cherche alors alors des certitudes auprès des amateurs de Georges Perec, amateurs éclairés et universitaires fous.
La progression des faits avérés vérifiables aux faits imaginaires invérifiables est insensible et parfaite, j'ai regretté que l'auteur prenne la peine de démonter sa belle mécanique. J'aurais préféré qu'il laisse le lecteur se débrouiller seul, le moment où la logique bascule n'étant pas si difficile à repérer.


Mais ce qui fait le véritable intérêt du livre n'est pas là. C'est une mine de petits faits vrais ou moins vrais sur Pierre Benoit et Georges Perec (il faudrait tout vérifier, mais connaissant Roland Brasseur, 95% des renseignements doivent être vrais), un roman à clé concernant l'univers perecquien, une ode à la littérature.

Deux mouvements antagonistes parcourent le roman: d'une part le héros est un fou de littérature, il est persuadé par exemple que W. ou le souvenir d'enfance est écrit à partir de Jules Verne et tente de le prouver. Il reprend Vingt mille lieues sous les mers:

Une phrase avait attiré particulièrement mon attention: «En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses colonnes gisant à terre.»
J'étais persuadé de l'avoir lue dans W. Je vérifiai. Presque tous les mots étaient là, mais disséminés dans le texte. La phrase de Jules Verne était absente.
Ibid., p.30

Dans la même lignée, le héros fait la liste impressionnante des sources de Pierre Benoit: toute la littérature y passe (p.64). Saussure voyait des anagrammes partout, Gondol voit des centons partout. Que les mêmes lettres et les mêmes mots soient les os et la chair de tout texte ne paraît pas l'effleurer.

Cependant lorsque ce sont les universitaires, les «herméneutes délirants» (p.199), qui font le même genre d'extrapolations, Gondol se rend compte de l'aspect outré des démonstrations qu'il expose platement. C'est en fait le charme profond du livre pour tout lecteur qui connaît lui-même le vertige de l'interprétation (ce que j'appelle le syndrome Kinbote) : on a beau savoir qu'on exagère, cependant, cependant, une intime conviction, un désir de croire, un tel désir que le texte nous révèle ce qu'il a caché à tous les autres...

La disparition sous la forme de la non-apparition, de la non-advenue, hante les personnages du livre; ce qui n'a pas eu lieu les obsèdent:
- Pourquoi Perec n'a-t-il jamais évoqué le millefeuille?

L'intervention du jeune chercheur andorran part d'un constat. Dans la tentative d'inventaire des aliments liquides et solides que j'ai ingurgités au cours de l'année mille neuf cent soixante quatorze», Perec mentionne soixante-quinze pâtisseries, si l'on compte les clafoutis qu'il classe à part. Dans cette liste, pas de millefeuille. L'orateur analyse longuement l'absence de millefeuille dans La Vie mode d'emploi, remarquant a contrario la relative abondance de gâteaux et sucreries (mousseline aux fraises, charlottes aux myrtilles, mint cake, tarte aux compotes, etc), abondance d'ailleurs prévue dans le «Cahier des charges» rédigé par Perec avant l'écriture du roman. Cette absence est le masque d'une présence obtuse, pour reprendre un terme utilisé par Roland Barthes dans sa «Note de recherche sur quelques photogrammes d'Eisenstein», Cahiers du cinéma, numéro 222, juillet 1970, pages 12-19: au chapitre XXIII, page 134, «une lourde table à quatre feuilles et à piétement central» et, au chapitre LXXIX, p.472, la ville de Milwaukee permettent, selon une technique oulipienne plagiée par anticipation dans la page «Jeux» du numéro 121 de Fripounet et Marinette, la recomposition MIL-waukee + quatre-FEUILLEs=MILLEFEUILLE.
Ibid., p.124

- Pourquoi Perec, dans son lipogramme en e des Chats de Baudelaire n'a-t-il utilisé aucun des mots du même lipogramme composé par Benoit dans sa jeunesse?

Que l'un des 37 poèmes de Dalby [Benoit] soit un lipogramme en e n'a rien d'étonnant. Ce qui en revanche est proprement stupéfiant, c'est que, à l'exception des insignifiants «nos» et «mais», aucun des mots du texte de Dalby ne se retouve dans celui de Perec.
Ibid., p.191

- Quels sont les livres que Pierre Benoit n'a pas écrits? (p.196)

Etc. (Que dire du jeune Coréen qui commence par traduire les cases noires des mots-croisés de Perec? et des anagrammes du nom de l'auteur dissimulé dans le texte? (j'en ai repéré trois, j'en donne un: blond à rassurer) et des citations glissées ça et là dans le texte, Proust, Flaubert, les paroles de My way? et des jeux sur les chiffres?)


Le chapitre 26 est un fantastique exercice de style sur le sonnets Les chats de Baudelaire (Les amoureux fervents et les savants austères). Il en propose 37 variations. Je donne quelques premiers vers et leur contrainte:
vers monosyllabique: Le gros bouc en plein rut et le clerc un peu terne
le synonymique: Les dévots passionnés et les lettrés blafards
le canino-antonymique: L'esseulé négligent, le cancre rigolard


Enfin, à un autre niveau, il apparaît que ce livre a aussi pour objectif (secondaire? Il me semblait que oui, mais finalement, ça pourrait être l'inverse... comment savoir?) de soutenir la biographie de Perec par Vlad Bodelis («La plupart des perecquiens patentés font mine de la dédaigner, tout en la gardant à portée de la main. Il lui arrive d'avoir trop d'imagination, mais il a recueilli un nombre incalculable de témoignages et je crois qu'il pourrait t'être utile» (p.79)) et de se moquer de Brenda Mergan («D'abord vérifier l'exactitude des anagrammes, et de leur transposition en prose; à le négliger pour Alphabets, une Brenda dont je tairai charitablement le nom patronymique a perdu quelques peu de sa crédibilité, si mes renseignements sont exacts.» (p.90) Les coups de griffe se multiplieront, tant et si bien qu'à ma grande surprise, j'ai trouvé une réponse sur le net).

Tout cela donne un nouveau relief à ce que j'ai entendu pendant une semaine, (la moitié des personnages du livre étaient présents à Cerisy), cela me permet de comprendre deux ou trois allusions de-ci de-là. (Et je bénis le ciel de ne pas avoir su à ce moment-là avec qui je me trouvais. Cela m'aurait beaucoup trop impressionnée, tant de spécialistes d'un coup).

Notes

[1] tome XXI de la Correspondance de Marcel Proust. lettre à Sir Vidal Sassoon

Pataphysique

J'avais repéré ici (via Planes) l'existence de Carnets trimestriels du Collège de Pataphysique consacrés au poil (l'autre collection, à côté de celle de virgules), sans réussir à trouver d'adresse pour se les procurer.

Grâce à Elisabeth, c'est chose faite:
Collège de pataphysique
51A, rue du Volga
75020

Hétéronyme

J'ai profité de Cerisy pour me faire préciser la différence entre pseudonyme et hétéronyme.

Un pseudonyme permet de cacher une identité. Exemple : Emile Ajar
Un hétéronyme permet de multiplier les identités. Exemple: Pessoa


Mais après tout, cela fait peut-être partie de ces choses que tout le monde sait sauf moi.

Suicide, d'Edouard Levé

Dix jours plus tôt, je n'aurais pas remarqué ce livre, mais je venais d'en entendre parler, je l'ai donc acheté.

C'est un livre qui commence par le suicide du personnage principal, à vingt-cinq ans. Le narrateur s'adresse à lui à la deuxième personne du singulier, pour lui rappeler ou lui raconter sa vie (et lorsqu'il dit «Tu…», le lecteur entend «Je me souviens que tu…») et pour lui expliquer ce qu'il a causé ou transformé en se tuant. Quelquefois le narrateur généralise un constat.
Les souvenirs arrivent dans le désordre et sont exposé platement. Ils concernent le caractère ou des actes du suicidé, ses habitudes ou ses réactions. Il est possible que le livre explique lui-même ce désordre:
Tu lisais des dictionnaires comme d'autres lisent des romans. Chaque entrée est un personnage, disais-tu, que l'on peut retrouver dans une autre rubrique. Les actions, multiples, se construisent au fil de la lecture aléatoire. Selon l'ordre, l'histoire change. Un dictionnaire ressemble plus au monde qu'un roman, car le monde n'est pas une suite cohérentes d'actions, mais une constellation de choses perçues. On le regarde, des objets sans rapport entre eux s'assemblent, et la proximité géographique leur donne un sens. Si les événements se suivent, on croit qe c'est une histoire. Mais dans un dictionnaire, le temps n'existe pas: ABC n'est ni plus ni moins chronologique que BCA. Décrire ta vie dans l'ordre serait absude: je me souviens de toi au hasard. Mon cerveau te ressuscite par détails aléatoires, comme on pioche des billes dans un sac.

Edouard Levé, Suicide, p.39-40
Cependant, cette explication de la structure du livre pourrait n'être qu'un leurre. En effet, il me semble que plus le texte avance, plus les séquences consacrées à chaque souvenir se font longues, on passe de descriptions de quelques lignes à des descriptions sur une ou deux pages (l'oral d'examen, la visite du cimetière, les clochards, etc). Cette première impression serait à vérifier systématiquement, car les séquences longues continuent d'être séparées par des paragraphes plus courts.

Les causes du suicide ne sont pas données. «Expliquer ton suicide, personne ne s'y est risqué», p.21. Le texte dépeint un personnage qui manque d'intérêt pour la vie, peut-être plus curieux de la mort que de la vie. Cependant, mon esprit pervers ne peut s'empêcher de rapprocher le seul prénom qui apparaît, "Christophe", à quelques pages de la fin, associé à une grande joie, d'une phrase donnée au début du texte «Un homme t'a dit un jour "Je t'aime". Ce n'était pas moi», p.16.

Evidemment, cela est ridicule: cela ne revient-il pas à chercher une cause "personnelle" aux agissement d'un personnage?
Cependant, ici, la tentation de trouver un sens est justifiée par l'histoire du livre: l'auteur, quelques semaines après en avoir remis le texte à son éditeur, s'est suicidé, sans que l'on sache si la raison en était une trop grande identification à son personnage ou s'il fallait lire ce livre comme une lettre d'adieu.

J'ai hésité à exposer ce fait car il change la lecture du livre. Lire en sachant que l'auteur s'est suicidé n'est pas la même chose que lire sans le savoir.%%% Que souhaitait Edouard Levé? Qu'on le sût avant de commencer notre lecture, ou pas? Faut-il lire l'extrait suivant comme une malice («Toi lecteur dans la confidence, tu seras incapable de te taire») ou simplement comme un constat?
Ta façon de quitter la vie en a réécrit l'histoire sous forme négative. Ceux qui te connurent relisent chacun de tes gestes à la lumière du dernier. L'ombre de ce grand arbre noir cache désormais la forêt que fut ta vie. Quand on parle de toi, on commence par raconter ta mort, avant de remonter le temps pour l'expliquer. N'est-il pas singulier que ce geste ultime inverse ta biographie? Je n'ai entendu personne, depuis ta mort, raconter ta vie en commençant par le début. Ton suicide est devenu l'acte fondateur, et tes actes antérieurs, que tu croyais libérer du poids du sens par ce geste dont tu aimais l'absurdité, s'en trouvent au contraire aliénés. Ta dernière seconde a changé ta vie aux yeux des autres. Tu es comme cet acteur qui, à la fin de la pièce, révèle par un dernier mot qu'il fut un autre personnage que celui dont il tenait le rôle.

ibid., p.35
Ajoutons que c'est ainsi que commence le livre: par le récit du suicide.

Le livre se termine par des poèmes, des tercets, composés d'un nom et d'un verbe («Le début m'enthousiasme») ou d'un verbe et d'un verbe (Fredonner me berce).

Raymond Roussel, de Michel Foucault

«Le meilleur livre de Foucault», disait Deleuze. Ainsi fut-il fait incidemment allusion à Raymond Roussel durant la semaine de colloque et je comprends bien pourquoi: précis et synthétique, il présente systématiquement les différentes manières de Roussel, tout en en dégageant deux principes essentiels : l'étude de l'identité et l'obsession de la lumière, principes dont on voit comment ils organisent le travail de Roussel tandis que leurs inverses sont à l'œuvre dans le langage: non-identité des choses et des mots, cœur noir du langage qui se dérobe.
Le livre lui-même semble imiter le parcours de Roussel: une ligne droite qui se referme en cercle. Il y a la dernière œuvre, Comment j'ai écrit certains de mes livres, qui décrit un procédé (mais quid des livres non concernés par ce procédé?), il y a les livres écrits selon ce procédé qui travaillent sur la répétition et la description minutieuse dans une avancée linéaire, il y a le dernier livre, Nouvelles impressions d'Afrique, à l'écriture enveloppante et contournée, dont la structure est concentrique.


Abandonnant toute tentative de rendre compte de la puissance d'exposé et de synthèse déployée par Foucault, je vais faire dans l'anecdotique, dans le détail qui me fait rire: pour être sérieux, préférer lire le livre.

Toujours Roussel me laisse pantoise: «mais c'est pas vrai, il n'a pas osé!»
C'est donc avec soulagement que j'ai relevé ce mot au détour d'une page (c'est moi qui souligne):
Et seize autres à peu près, d'une qualité qui n'est pas moins déplorable: le pépin du citron, le pépin du mitron; le crochet et le brochet, sonnette et sornette; la place des boutons rouges sur les masques des beaux favoris blonds, la place des boutons rouges sur les basques, etc.

Michel Foucault, Raymond Roussel, p.35 (à propos de Comment j'ai écrit…)
Ailleurs Foucault revient sur l'un des refrains de Roussel, les «il ne faut pas confondre…» des Nouvelles impressions d'Afrique, dont Hermès Salcéda nous avait donné quelques exemples (l'interprétation de «l'abreuvoir d'un serin» ayant donné lieu à de vifs débats: nous faillîmes en venir aux mains).
De là une essentielle absence de mesure: on voit de la même façon le hublot du yatch et le bracelet d'une dame qui bavarde sur le pont; les ailes du cerf-volant et les deux pointes, légèrement retroussées par le vent (assez fort en cet endroit de la plage) que forment les extrêmités de la barbe d'un promeneur (heureusement, les Nouvelles Impressions nous apprendront à ne pas confondre des objets aussi différents par la taille).
Ibid., p.137
Et dans cet "heureusement", je vois tout l'esprit de Foucault, sérieux, attentif, amusé, séduit, et cet "heureusement" me séduit à mon tour.

Chroniques de Narnia

Aslan a la forme d'un très grand lion, c'est le dieu de Narnia. Parfois longtemps absent, il est sévère et bon. Certains doutent de son existence.
Lucy a pour mission de chercher dans un gros livre de recettes de magie la formule qui rend visible les choses invisibles. Elle a résisté déjà une fois à la tentation d'essayer une autre incantation que celle qu'elle doit trouver.

Un peu plus tard, elle arriva à une incantation qui vous permettait de savoir ce que vos amis pensent de vous. Lucy avait eu très envie d'essayer l'autre, celle qui vous donnait une beauté inaccessible aux mortels. Pour se consoler de ne pas l'avoir prononcée, elle se sentit farouchement décidée à dire celle-ci. Et à toute vitesse, de peur de changer d'avis, elle prononça les mots (pour rien au monde, je ne vous dirai quels mots c'étaient). Puis elle attendit que quelque chose se produise.
Comme rien ne se passait, elle se mit à regarder les images. Et à l'instant même, elle vit la dernière chose qu'elle s'attendait à voir: un wagon de seconde classe dans un train, où deux écolières étaient assises. Elles les reconnut tout de suite. C'étaient Marjorie preston et Anne Featherstone. Seulement, c'était maintenant beaucoup plus qu'une image. C'était vivant. Elle voyait les poteaux télégraphiques défiler devant la fenêtre du wagon. Puis petit à petit (comme quand on règle une station à la radio) elle entendit ce qu'elles disaient:
— Est-ce que je vais te voir un peu ce trimestre, demanda Anne, ou est-ce que tu vas être encore accaparée par Lucy Pevensie?
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire par "accaparée", répondit Marjorie.
— Oh si, tu me comprends. Tu étais folle d'elle au dernier trimestre.
— Non, pas du tout, rétorqua-t-elle. Je ne suis pas si bête. Dans son genre, ce n'est pas une mauvaise copine. Mais le trimestre n'était pas encore fini que je commençais déjà à en avoir assez.
— Eh bien, il n'y a pas de risque pour un autre trimestre! s'écria Lucy. Petite peste hypocrite!
Mais le son de sa propre voix lui rappela tout aussitôt qu'elle parlait à une image et que la vraie Marjorie était très loin, dans un autre monde.
«Quand même, se dit Lucy, je la croyais vraiment mieux que ça. Et j'ai fait toutes sortes de choses pour elle au dernier trimestre, je l'ai soutenue quand il n'y avait pas beaucoup d'autres filles pour le faire. Et elle le sait bien. Et aller dire ça à Anne Featherstone, celle-là précisément! Je me demande si toutes mes amies sont comme ça. Il y a plein d'autres images . Non. Je ne veux plus regarder. Je ne veux pas. Je ne veux pas...»
Et, au prix d'un grand effort, elle tourna la page, mais pas avant qu'une grosse larme de colère ne s'y soit écrasée.
[...]
— Oh, Aslan, dit-elle, c'est si gentil de votre part d'être venu.
— J'étais là pendant tout le temps, répondit-il, mais tu viens juste de me rendre visible.
— Aslan! s'exclama Lucy presque sur un ton de léger reproche. Ne vous moquez pas de moi. Comme si je pouvais, moi, faire quelque chose qui vous rendrait visible!
— Ce fut le cas, dit-il. Penses-tu que je désobéirais à mes propres règles?
Après un bref silence, il reprit la parole:
— Mon enfant, dit-il je crois que tu as écouté aux portes.
— Écouté aux portes?
— Tu as écouté ce que tes deux camarades de classe disaient de toi.
— Ah, ça? Je n'aurais jamais pensé que c'était écouter aux portes, Aslan. N'était-ce pas de la magie?
— Espionner les gens grâce à la magie, c'est la même chose que les espionner par n'importe quel autre moyen. Et tu as mal jugé ton amie. Elle est faible, mais elle t'aime. Elle avait peur de la fille plus âgée et elle n'a pas dit ce qu'elle pensait.
— Je ne crois pas que je pourrai jamais oublier ce que je l'ai entendue dire.
—Non, tu ne l'oublieras pas.
— Oh mon Dieu, soupira-t-elle. Aurais-je gâché quelque chose? Vous voulez dire que nous aurions pu continuer à être amies se cela ne s'était pas passé... et à être vraiment de très grandes amies, toute notre vie, peut-être... et que maintenant nous ne le serons jamais?
— Mon enfant, dit le Lion, ne t'ai-je pas expliqué une fois déjà que personne ne s'entend jamais raconter ce qui ce serait passé?
— Si, Aslan, vous me l'avez dit, admit-elle. Je suis désolée.

C.S. Lewis, L’odyssée du Passeur d’aurore, folio junior, p.169

Le baroque et l'illusion

Il est hors de doute que l'illusion, et l'expérience de la désillusion, jouent un rôle déterminant dans la conscience du XVIIe siècle. Mais cela ne permet pas de caractériser le baroque, car le plus important n'est pas si l'on a ou non le « sens » de telle réalité, c'est la manière d'y réagir. Or, de ce point de vue, on peut distinguer plusieurs modes d'être. Par exemple, conscience prise de l'illusion, on peut avoir tendance à se leurrer toujours plus, dans l'étourdissement d'une fête, dont le lendemain sera, soit la contrition ascétique, soit ce redoublement de la mise, cet héroïsme du pur paraître qui est le « courage » de Don Juan. Et ainsi nous retrouvons face à face l'ascète et le libertin. Mais le baroque n'est ni l'un ni l'autre de ces deux mouvements de la conscience, ce serait plutôt leur fusion. Disons que la conscience « baroque » accepte l'illusion comme telle et en fait la donnée fondamentale avec quoi il s'agit, non de se résigner au néant, mais de produire de l'être. La désillusion baroque (berninienne) est ainsi le moment déjà positif par lequel le néant aperçu se reconvertit en présence (cf. le mouvement hélicoïdal des colonnes torses). Nous ne sommes que ce masque, oui, mais le masque en tant que masque, cela peut être du réel, puisque Dieu fait de l'être avec du néant. Point besoin de courage ou de vertu, mais de foi. Le bien baroque n'est pas le contraire du mal, mais celui du doute. Il faut même que la vie se révèle bien comme un songe pour que, dans l'écroulement des fausses preuves, apparaisse glorieusement la nécessité de la grâce.

Yves Bonnefoy, Rome 1630, Flammarion 1970, note 22, p.179

La famille Barberini

Principaux membres de la famille: Maffeo Barberini, d'abord, devenu pape sous le nom d'Urbain VIII. Né à Florence en 1568, il est à Rome définitivement à partir de 1617, et il est élu à la succession de saint Pierre en 1623, le 6 août, à l'âge de 55 ans. — Il nomme alors cardinal son neveu Francesco, âgé de 26 ans, et un an plus tard son frère Antonio, qui est moine capucin. Ce dernier sera le cardinal de S. Onofrio, à ne pas confondre avec le suivant. Car Urbain VIII élève aussi à la dignité de cardinal, en 1627, son autre neveu Antonio, âgé de 19 ans, cependant qu'il fait de son autre frère Carlo, homme d'affaires, le commandant en chef de ses forces terrestres et navales. Carlo meurt en 1630, et c'est l'occasion des bustes du Bernin. Lieutenant-général sous les ordres de Carlo était son fils Taddeo (20 ans au moment de l'élection) qui lui succède. Il est nommé préfet de Rome en 1631, avec renouveau de cette antique fonction. C'est Taddeo que son oncle chargea de rénover le palais acheté aux Sforza aux Quatre-Fontaines. Sur la famille Barberini, cf. Haskell, op. cit., ch. 2, Pope Urban VIII and his entourage, pp. 24-62. Et R. Pecchiai, I Barberini, Rome, 1959.

Yves Bonnefoy, Rome 1630, Flammarion 1970, note 8, p.173

Citations glanées hors cadre durant ces quelques jours

(Ce ne sont que des citations à peu près, pour le plaisir).

— «De l'ordre même dans les orgies!», comme disait Madame de Saint-Ange dans La Philosophie dans le boudoir. (Bernardo Schiavetta[1] tentant de rétablir le calme avant une communication).

— «Elle est bonne!» (C'est du Queneau) (précision d'André Chevrier reposant son verre d'eau au cours de sa communication sur Ivar Ch'Vavar et Ian Monk).

— Dans L'école des sirènes, la maîtresse dit aux jeunes filles: «Pour se tenir droite, il suffit de savoir trois choses: je suis belle, j'ai un secret, je suis aimée». (encore Bernardo, au début de sa communication le dernier jour, tandis qu'il avait demandé à une belle jeune femme blonde de se tenir dos à dos avec lui en mimant des gestes précieux de la main).


Notes

[1] auteur de cette folie que j'ai dû repérer en 2004 et qui a joué son rôle dans ma décision d'assister à ce colloque malgré les problèmes d'organisation que cela posait.

L'informe en photographie, par Jan Baetens

Après un peu d'agitation (le temps que tout le monde et la caméra s'installent), Bernardo Schiavetta présente Jan Baetens en expliquant qu'on ne le présente plus et en terminant en disant qu'il est le frère qu'il n'a pas eu.

Jan a d'abord affiché une série de photographies de Marie-Françoise Plissart à l'écran, la première étant une femme portant un cadre, accrochant un cadre, dans quatre positions. Successivement les photos en couleur montreront d'abord des motifs évocant des bandes, puis des grilles, grilles découpant une seule image ou comportant une image par carreau. La dernière, en noir et blanc, est composée de trois rangées de six photos de vagues, de rouleaux, parfois raccord (dans deux cas), sinon indépendantes.

Pendant ce temps, Bernardo n'a pas écouté et est allé discuter au fond de la salle:
— Tu ne pourrais pas repasser les photos?
Jan, avec sa souriante rectitude coutumière:
— Non, nous n'avons pas le temps.
Bernardo, tentant de se justifier:
— J'étais allé prendre des nouvelles d'Akiko...
— C'est tout à fait louable de ta part.
(sourire de Jan, accent léger qui fait buter à peine sur ce mot peu courant impeccablement choisi, "louable", une réponse absolument séduisante.)

Mais Jan Baetens ne repasse pas les photos et commence. Il parle sans lire ses notes, dans le but de gagner du temps (et c'est ainsi que nous n'aurons pas droit aux citations de James et de Rilke qui devaient commencer son exposé et que j'avais vues sur ses notes au petit déjeuner), le timing est très serré, le repas étant servi à midi et le car partant à deux heures.

Avertissement: comme d'habitude, ce sont mes notes: je ne garantie pas l'exactitude des propos, je peux les avoir déformés. Il faudra attendre les actes du colloque pour avoir le véritable exposé, à paraître dans le prochain numéro de la revue Formules, en janvier ou février prochain.

Jan Baetens pense que la question de la forme et l'informe ne se posent pas de la même façon selon les médias. En partant des photographies de Marie-Françoise Plissart, il va repréciser les notions de formes et d'informe pour terminer en s'interrogeant sur la contrainte. Il s'appuiera pour cela sur Ponge ("je suis un inconditionnel de Ponge", avoue-t-il avec un large sourire comme en s'excusant).

La forme en photographie.

La photographie est une technique en quête de précision. C'est un outil qui génère la hantise de l'informe car c'est une machine à produire de la précision.
Selon Heikens, l'informe en photographie peut provenir de quatre procédés: le flou, le noir, la grille subvertie et l'anti-optique.
La photographie produit cette précision de façon indifférenciée et ne fait pas de différence entre ce qu'on veut photographier et ce qu'on photographie: cette précision est source de scories, parasites, etc.

A première vue, il n'y a pas de place pour l'informe dans le travail de Marie-Françoise Plissart.

Baetens rappelle ce que nous avons plusieurs fois: l'informe non pas comme objet mais comme processus, ce que Jan Baetens reformule en termes sémiotiques dans l'expression "de l'iconique au plastique" (en faisant référence à Benedetto Croce). Par analogie, on pourrait également évoquer l'ordre et le désordre. On pense alors à la théorie du chaos (et JB précise qu'il ne la connaît pas et qu'il n'est pas mathématicien et qu'il n'en dira rien de plus) utilisée par la littérature et qui mène à une science du particulier, du clinamen.
C'est une façon d'échapper à l'informe. En effet, dans cette optique, toute exception est toujours récupérée par une règle de niveau supérieur : Il est toujours difficile de maintenir l'informe.

La contrainte

Comment créer de l'informe? Cela amène Jan Baetens à parler de la contrainte.
Il définit la contrainte comme une règle supplémentaire à appliquer au discours. A son avis, la contrainte est une machine à générer de l'informe, et cela à trois niveaux:
1/ toute contrainte génère des zones qui échappent à la contrainte ;
2/ certaines contraintes ne sont pas intégrées (exemple de certains lipogrammes ne créant pas de sens, de récit) ;
3/ il existe des textes sous contrainte sans contrainte, ce qui s'exprime le plus souvent par des jeux sur le rythme.

Le travail de Marie-Françoise Plissart se prête mal à une analyse des contraintes ou de forme et d'informe. Il s'agit d'un travail contraint qui se dérobe.
C'est pourquoi Baetens fera une double proposition:

  • reprendre Poe et sa philosophie de la composition: on n'a pas assez remarqué qu'il s'agissait de contraintes définies à postériori. Il s'agit d'un travail inductif et non déductif.

Jan Baetens postulerait que le travail de Plissart s'analyse dans une démarche à postériori. La contrainte est vue à postériori.

  • évoquer une célèbre polémique sur la forme qui a eu lieu entre Paul Valéry et Francis Ponge, polémique exposée dans Pour un Malherbe, de Ponge.

Ponge fait parler Malherbe: la contrainte est ce qui empêche de faire quelque chose, elle est un obstacle, elle est ce qui fait qu'on va écrire malgré tout (à la différence de la conception de Paul Valéry: la contrainte est ce qui permet de faire quelque chose).

Cela permet de redéfinir l'informe (pris ici comme processus de déformation): la déformation ne doit pas forcément être vue comme une détérioration/un appauvrissement de l'iconique par le plastique, mais comme une façon de regénérer la création.

En conclusion

Bachelard dit dans L'air et les songes que l'imagination est la faculté de former des images. C'est plutôt une façon de déformer les images. L'informe et l'in-contraint ne doivent pas être pensés en terme de processus destructeur mais de création.

                                     ***

Parmi les questions/réponses qui ont suivi, j'ai noté cette remarque de Jan Baetens: en photographie, l'informe doit se construire.

Ma coloc

L'inconvénient de ce genre de colloque, c'est qu'on contemple son blog en se demandant à quoi bon. On hésite à fermer la porte doucement pour ne réveiller personne et prendre (enfin) un livre pour enfin lire d'un peu près.

Bon.

Je partageais ma chambre avec Elisabeth, metteur en page de la revue Formules. A partir de son blog, vous trouverez ses poèmes (elle a tout de même réussi à se faire mettre à la porte (à sa grande joie) en écrivant des "sonnets de bureau" (exemple) (la contrainte est d'écrire les quatrains le matin, les tercets l'après-midi (nous avons eu droit à une lecture éblouissante, en fait, la poésie nécessite des techniques théâtrales) (c'est une contrainte temporelle, est-ce une contrainte oulipienne?))), et des liens.

Mythologies

Edith Heurgon raconte:

Anne Heurgon-Desjardins a fait ajouter un petit escalier qui descend dans les douves et permet d'accéder dans les douves plus rapidement. Un jour, Ricœur l'a pris du mauvais côté, c'est-à-dire qu'ayant l'habitude de tenir les rampes de la main droite, il s'est précipité dans le vide puisque la rampe était à la gauche de l'escalier.
Il s'est cassé la clavicule, mais comme il avait une débat avec (? je ne me souviens plus), il n'a rien dit et a soutenu le débat. Ce n'est qu'après qu'il s'est fait soigner.
Il était alors attendu à Rome comme consultant pour Vatican II: il y est allé avec sa fracture.

Colloque Rorty-Habermas: Rorty charmant, Habermas épouvantable (d'un point de vue de l'hôte).

1968 fut une dure période. Il y a une photo avec ? au milieu et tout le monde assis autour de lui: rien d'autre n'était possible car il ne fallait marquer aucune hiérarchie. Nous n'avions pas le droit de signaler l'heure des repas, ils voulaient aider à la vaisselle et déranger tout le monde, les personnes en cuisine étaient catastrophées.
C'est à cette époque qu'on a emménagé la cave. Ma mère avait l'esprit très pratique, et comme certains faisaient beaucoup de bruit et buvaient beaucoup, ma mère s'est dit qu'ils dérangeraient moins à la cave.

Un jour, ma sœur s'est levé à 2 heures du matin pour faire une omelette à Klossovski.

En 1974, il y a eu un colloque sur Lacan (qui n'est jamais venu à Cerisy). Serge Leclaire m'avait dit: "s'il y en a un qui te pose un problème, envoie-le moi." Alors il allait faire un tour dans le parc avec le réfractaire qui revenait doux comme un agneau.

Encore un colloque

En janvier, j'avais découvert que Sjef Houppermans intervenait à Cerisy, ainsi que Jan Baetens et Bernado Schiavetta. Après quelques hésitations, je m'étais inscrite au colloque "La forme et l'informe dans la création moderne contemporaine".
Je suis donc à Cerisy depuis hier soir. Il pleut. Le parc et les bâtiments sont magnifiques. Il se tient dans le même temps un colloque sur la littérature latino-américaine, anniversaire du colloque "mythique" organisé par Jacques Leenhart en 1978 (sic, je n'en savais rien avant d'arriver).

Pas de billet construit, mais quelques anecdotes ou informations que je veux conserver.

Les photos omniprésentes dans le château mériteraient d'être réunies en livre. Gide est toujours très élégant et décontracté, il se débrouille toujours pour être sur le meilleur siège, y compris quand celui-ci est une chaise longue.
Ricœur, Heidegger.
Je n'imaginais pas Ricardou aussi "rockeur", on dirait Guy Gilbert (Un prêtre chez les loubards). Etonnant que RC n'y ai jamais fait allusion.

Mon voisin de table est Jacques Leenhart. Je le connais par son livre sur une lecture politique de La Jalousie de Robbe-Grillet. Sa femme est éditeur de littérature, Sabine Wespieser. Il est professeur à l'école des hautes études et s'intéresse à des domaines variés, même si ce n'est pas bien vu dans un milieu qui aime l'extrême spécialisation.
Edith Heurgon nous apprend que Christian Bourgois a donné à Cerisy les fonds de 10/18 concernant les colloques. Certains sont véritablement épuisés, mais il reste beaucoup de Butor, Robbe-Grillet, Boris Vian. Les livres sont vendus trois euros. (Quand je pense au mal que j'ai eu à trouver les deux tomes du colloque sur Robbe-Grillet).

Après le dîner, petit verre de calva et présentation sous les toits, dans le "grenier". Une ou deux chauve-souris volettent pendant les explications.

«Nous sommes un lieu de colloques international en français». La salle rit.
Edith Heurgon raconte le passage de Pontigny (créé en 1910 par Paul Desjardins) à Cerisy, quand le premier lieu sort de la famille. Après la guerre, Anne Heurtaux-Desjardins décide de poursuivre l'œuvre de son père. La bibliothèque de Paul Desjardins est vendue («On disait: "un livre, une tuile". Je regarde la charpente pensivement. Le prix du sacrifice.) Il ne reste pas d'archives de Pontigny, les Allemands ont tout emporté. Le rapport au temps n'était pas le même qu'aujourd'hui, il n'y avais qu'une intervention par jour qui n'était pas enregistrée.

L'Oulipo est né ici. Une photo montre ses fondateurs (plus un qui n'en fera pas partie, mais Jacques Peyrou ne précise pas lequel): «Le Lionnais avait insisté pour qu'il y ait une voiture d'enfant sur la photo, pour signifier la naissance. C'est la poussette de mon fils sur la photo.»

Tout le monde se présente (pendant le repas, je me suis trouvée un statut: lecteur. Ni professeur, ni étudiant, ni traducteur, ni éditeur, tout simplement lecteur.) Je m'aperçois que deux ou trois personnes sont là pour des raisons encore plus ténues que les miennes: ils accompagnent un conjoint.

Jean-Jacques Thomas précise durant sa présentation: «La première conférence de Derrida en khâgne (à laquelle il ait assisté, je suppose) portait sur la fin du livre. On peut effectivement se demander s'il faut continuer à utiliser les formes fixes comme le sonnet, ou s'il faut se tourner vers des choses plus modernes, comme la ritournelle». Tout le monde rit.

Il est prévu d'aller faire un tour aux auto-tamponneuses dans le village. Y a-t-il un feu d'artifice à Cerisy?

Les fleurs meurent aussi

Tandis que je dévalisais la librairie, j'ai ajouté sur la pile que je m'apprêtais à emporter un Lawrence Block. Ensuite je l'ai lu, car c'est tout de même plus simple qu'un Que sais-je sur le structuralisme.
Mais c'est aussi plus déprimant et plus angoissant. Ce volume est marqué par le vieillissement des héros, vieillissement insensible mais dont ils sont conscients. J'ai été étonnée par la violence et la précision des descriptions des scènes de viols et de meurtres; dans mon souvenir, les romans de Block n'étaient pas aussi détaillés, pas aussi délibérément atroces.
Est-ce la marque du 11 septembre? J'ai pris soudain conscience de la perte de repère qu'avait été, qu'était, la disparition des tours pour les Newyorkais: une absence plus obsédante qu'une présence:

Elle alla regarder par la fenêtre. Nous habitons au treizième étage, et autrefois, nous voyions les tours du World Trade Center depuis la fenêtre orientée au sud. Evidemment maintenant il n'y a plus rien à voir, mais, les mois qui suivirent la catastrophe, il m'arrivait de la surprendre [Elaine, sa femme] en train de contempler leur absence.
Lawrence Block, Les fleurs meurent aussi, p.197


Heureusement, de temps en temps il y a des remarques plus amusantes:

[...] et nous en conclûmes que nous faisions des progrès, au sens où l'entendait Thomas Edison lorsqu'il déclara connaître désormais douze mille substances qui ne feraient pas un bon filament d'ampoule électrique. Nous recensâmes à peu près autant de façons de ne pas retrouver David Thompson [...].
[...]
Je lui répondis [à sa cliente, qui veut des renseignements sur David Thompson] que j'avais consacré quelques heures à cette affaire, mais que je n'avais pas grand-chose à lui montrer. Je ne lui dis pas que j'étais carrément sur le point d'inventer l'ampoule électrique.
Ibid., p.101 puis 102

A la façon espagnole

Question de virgules - L'éditeur de ce volume, G.-J. Place, m'a fait remarquer que l'emploi de la virgule à la page 41 (ligne 8) dans la phrase: «Vous, devenez, d'intention le régénérateur de la petite ville», était anormal et contraire aux règles généralement suivies. J'ai cependant maintenu cette virgule, qui correspond à une pause du discours, à une certaine emphase, un certain accent, mis sur le mot: «Vous». En espagnol, la virgule joue quelquefois le même rôle.

Valery Larbaud, Allen, édition Sillage p.35 (Appendice)

La littérature via Netvibes : concentré de liens

Je sais que certains ne sont pas pressés de s'intéresser aux fils RSS... Heureusement il n'est pas nécessaire de s'y intéresser pour s'en servir: voilà quelques liens vers des pages publiques de Netvibes :


Evidemment, d'une page à l'autre il y a des recoupements : si ça vous agace, il ne vous reste qu'à créer votre propre page publique... et à en indiquer l'adresse en commentaires.
(Gvgvsse, Zvezdo et d'autres n'auraient pas un équivalent musical à nous conseiller ?)


ajout : et puis ça qui est un agrégateur littéraire hors Netvibes (et qui recoupe forcément les trois autres).

La structure du prestige

Elle est assez constante, à Rome, au XVIIe siècle. En voici le schème complet, avec pape dans la famille. Un pape, donc, par exemple Paul V (Gamillo Borghese). Puis des neveux dont on a fait des cardinaux, ainsi le neveu de Paul V, le fameux Scipion Borghese. Il faut aussi une église en chantier (toujours dans le cas de la famille Borghese, c'est Saint-Pierre) et un architecte (G. Maderno). Et encore un palais, pour la vie laïque de la famille, et dont les travaux se poursuivent indépendamment des constructions proprement pontificales: c'est le Palais Borghese, sur le Quirinal, à quoi il faut ajouter les villas: la Villa Borghese sur le Pincio, avec son grand parc, et une autre à Frascati. Ne pas oublier une chapelle de famille dans une grande église (Santa Maria Maggiore). Pour les travaux, etc., un grand peintre: les Borghese ont patronné Caravage, mais vite et surtout le Guide (dont l'Aurore fut peinte au Casino proche du palais) et avec lui tout le milieu des peintres bolonais, qui battront plus tard en retraite à l'avènement d'Urbain VIII. La structure, en effet, est toujours ébranlée par la mort des papes, et la prédominance des tendances en peinture s'explique en grande partie par ces successions de faveur, souvent contradictoires (mais pas toujours). A la mort de Paul V, par exemple, Scipion Borghese, grand amateur, est abandonné, son rôle s'achève. Et le nouveau neveu, sous Grégoire XV, est le cardinal Ludovico Ludovisi, qui accapare les artistes disponibles, mais, en fait, encore les Bolonais, Dominiquin et Guerchin, sous la férule esthétique de Monsignor Agucchi (cf. Denis Mahon, Studies in Seicento Art and Theory, Londres, 1947). C'est avec la famille Barberini que s'imposent les Florentins.

Yves Bonnefoy, Rome 1630, Flammarion 1970, note 7, p.170

Saint Augustin, Cassiodore et la tradition médiévale des sept psaumes de la pénitence, par Pavel Blažeck

Première intervention de l'après-midi : bien entendu je m'endors, et mes notes sont quasi illisibles. Compte-rendu plus que léger, donc.

                                     ***

Cassiodore est le premier à traiter les sept psaumes comme une unité spéciale. Ce sont les psaumes 6, 31, 37, 50, 61, 127, 142.
Ils sont sept, car nous sommes purifiés de nos péchés de sept manières (le baptême, le martyre, les efforts accomplis pour se réconcilier avec son prochain, les larmes de pénitence, le souci du salut du prochain, l’intercession des saints et la pratique de la charité).

Les sept psaumes jouissent d'une grande popularité au Moyen-Âge, ils font partie de la liturgie depuis l'époque carolingienne.
Augustin a prié les sept psaumes dans le mois précédant sa mort.

Aux sept péchés correspondent les sept peuples chassés de la Terre promise.

Pierre ? (Dalvy, Daley, Dalny?) a une explication différente de celle de Cassiodore : aux sept psaumes correspondraient les sept échelons à gravir pour être sauvé.
1. la peur du châtiment
2. la douleur de l'office
3. l'espérance du pardon
4. l'amour de la pureté
5. désir de la patrie céleste
6.

Et voilà, je n'ai pas noté la suite, (vu les ratures sur mon cahier, j'ai dû m'endormir) je ne connaîtrai pas la fin, je ne gravirai pas les derniers échelons. J'avoue que ce qui m'a plu dans cet exposé, c'est cette obsession du chiffre sept, les explications, les correspondances... Le conférencier venait de Prague et parlait avec un accent prononcé, ce qui ajoutait de l'exotisme à l'affaire.

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