Parce que j'avais emporté avec moi à Venise, presqu'au hasard, un volume des oeuvres complètes, je suis pris d'une véritable frénésie nietzschéenne. Il n'est aucun philosophe et trés peu d'écrivains que je lise avec plus d'intérêt, de plaisir, d'excitation, de vivacité de l'attention. La forme de mon esprit est bien faite pour sa phrase, pour son style d'être et d'écrire, pour le déroulement de sa pensée. Néanmoins je suis loin d'adhérer à l'ensemble de sa philosophie, ou à ce que j'en connais, ou à ce que j'en comprends. En particulier je bute toujours sur la question morale, sur la nécessité prétendue d'aller au delà du bien et du mal. C'est un pas que je ne peux pas franchir. Et ce ne sont pas les arguments de Nietzsche qui me convaincront. Ainsi il compare l'homme fort à l'oiseau de proie, auquel il serait absurde de reprocher de ravir les petits agneaux. «Exiger de la force qu'elle ne se manifeste pas comme force, qu'elle ne soit pas une volonté de subjuguer, une volonté de terrasser, une volonté de dominer, une soif d'ennemis, de résistances et de triomphes, c'est aussi absurde qu'exiger de la faiblesse de se manifester comme force.» (Généalogie de la morale). Mais ce qui est surtout absurde là-dedans, à la fois un peu bête et un peu bas, il me semble, c'est la définition de la force. La force n'est pas une volonté de subjuguer, une volonté de dominer (cette quasi répétition de termes à peu près synoymes est d'ailleurs significative d'un emportement de caractère fantasmatique). La force, surtout au sens philosophique, est avant tout une force que l'homme fort exerce sur lui-même, et que justement il n'a pas besoin de manifester à l'extérieur, encore moins d'exercer à l'extérieur. On est fort pour n'avoir pas besoin de prouver sa force — et non pas pour subjuguer, mais pour amener les autres, ou au moins quelques-uns des autres, à la force. Mais je suppose que cette objection relèverait elle-même, et même par excellence, aux yeux de Nietzsche, de la moraline. De sorte qu'on tourne en rond. Ce qui ne m'empêche pas de rester sur mes positions.

Renaud Camus, Retour à Canossa, p.213