Incipits

— Ça m'intéresse, ce que tu dis de la chronologie, je me doutais un peu de ça, que Passage pouvait bien n'être pas le premier livre...
— Le livre de Duparc n'est pas daté, et il porte seulement la mention 19 mars 19..., sans indication d'année. Et Duparc serait assez porté à prétendre à l'antériorité de son livre. Son grand argument dans ce sens, c'est que dans le paragraphe de Passage qui est constitué uniquement de premiers paragraphe de romans...
— Ah oui, Barthes a une vraie fascination pour les premières pages de roman...
— Oui. Eh bien, dans Passage, il y a un paragraphe qui n'est fait que de ça, d'incipit, de premières phrases de romans; et parmi ces phrases-là il y a la première phrase d' Échange''.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1071

J'ai donc recherché dans Passage la première phrase d' Échange, «Il y eut d'abord le parc». J'ai arrêté le paragraphe arbitrairement, en fonction des incipits que j'identifiais.

La centième première phrase, ma première première phrase. "So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave". Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi. L'été passait, un peu moins clair chaque jour. À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.
Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi. Ah ! — La gondola, gondola ! "Yes, of course, if it's fine to morrow." Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure. Il y eut d'abord le parc. Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État). On imaginerait un monde chaotique. Elle marche, écrit Peter Morgan.
La carte postale représente une rangée de palmiers. Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau : l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe. Et la vue, les vues.

Renaud Camus, Passage, p.139 et suivant


J'ai repris les phrases et cherché les sources [1]

  • «La centième première phrase, ma première première phrase.» : pas reconnu. Mais est-ce un incipit, ou l'annonce des incipits à venir?
  • «"So of course" wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, "there was nothing for ot but to leave".» : Virginia Woolf, Jacob's room.
  • «Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi.» : Claude Simon, La route des Flandres.
  • «L'été passait, un peu moins clair chaque jour.» : Tony Duvert, Paysage de fantaisie, version de 1971. Cette phrase est l'exergue d' Été (Travers II (1978)).
  • «À peine franchie, sous les nuées, cette sombre ligne de faîte, tout le pays, en contrebas, dispense des reflets.» : Jean Ricardou, Les lieux-dits.
  • «Dans la vitrine, une dizaine de jambes de femmes identiques sont alignées, le pied en haut, la cuisse sectionnée à l'aine reposant sur le plancher, le genou légèrement fléchi.» : Claude Simon, Orion aveugle (repris et étendu dans Les corps conducteurs).
  • «Ah ! — La gondola, gondola !» : Michel Butor, Description de San Marco.
  • «"Yes, of course, if it's fine to morrow."» : Virginia Woolf, To the lighthouse.
  • «Ce jeudi de commençant avril, de bonne heure.» : Raymond Roussel, Locus solus.
  • «Il y eut d'abord le parc.» : Denis Duvert, Échange (citation anachronique d'un livre non encore écrit. (ou...?))
  • «Temps couvert. Rien. Le blanc fut donné comme présent (État).» : pas reconnu.
  • «On imaginerait un monde chaotique.» : Claude Ollier, Été indien.
  • «Elle marche, écrit Peter Morgan.» : Marguerite Duras, Le Vice-consul.
  • «La carte postale représente une rangée de palmiers.» : pas reconnu. Est-ce encore un incipit, ou un retour à la narration? ("carte postale" et "palmier" sont deux mots agissants.)
  • «Jaune et puis noir temps d'un battement de paupières et puis jaune de nouveau» : Claude Simon, La bataille de Pharsale.
  • «l'une d'elle touchait presque la maison et l'été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant le fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe.»: Claude Simon, Histoires, repris plus tard dans L'Acacia. Glissement d'une rangée de palmiers sur une carte postale à une rangée touchant la maison, à cela près que la maison n'est pas plus "réelle" que les palmiers, carte postale ou pas.
  • «Et la vue, les vues.» : appartient à la première phrase de Passage.


Les titres retenus comporte souvent une notion de lieux, soit un nom de lieu, soit une dimension géographique (exception: Orion aveugle). Il faudrait vérifier l'incipit de Parcs, de Marc Cholodenko.
On remarque d'autre part l'importance de Virginia Woolf et Claude Simon et l'absence de Robbe-Grillet, qui joue un rôle si important dans Travers (à moins qu'un des incipits non identifiés proviennent d'un de ses livres).

Notes

[1] Je modifie et complète en fonction des indications des commentateurs. Merci à tous.

A Cure for all Diseases, de Reginald Hill

Je lis Reginald Hill depuis vingt ans maintenant, et il est de plus en plus évident que l'intrigue policière l'intéresse de moins en moins. Ce qui l'intéresse, c'est la construction narrative, la structure de ses récits, les différentes techniques à employer pour varier les points de vue et instiller le doute dans l'esprit des lecteurs. Y a-t-il vraiment eu crime, est-ce vraiment le coupable qui a été arrêté, était-il l'unique coupable ou le "plus" coupable, à quelles tentations personnelles et pressions professionnelles peut faire face un policier?

Je pourrais découper des époques dans la production des "Dalziel & Pascoe Novel". Pendant les années Thatcher (surnommée "la femme ayant provoqué le plus de morts depuis Hélène de Troie" (en référence aux Malouines, je suppose)), chaque livre avait un thème: la vieillesse (Exit Lines), le racisme (Child's play), les roses (Deadheads), le sort des villes de mineurs (Underworld), etc.
Cette approche "sociale" a pris fin avec Underworld, quand Reginald Hill a mis son héros Pascoe et sa femme Ellie dans une situation impossible. Allaient-ils divorcer dans le tome suivant? Dès lors, la série a pris des nuances plus variées, beaucoup plus inattendues, flirtant avec le roman historique (reconstitution d'épisodes de la première guerre mondiale), le roman d'espionnage ou l'énigme purement littéraire.

Je regarde avec intérêt l'auteur se débattre avec les personnages qu'il a créés. Reginald Hill a choisi de faire vieillir ses personnages: ils se marient, trouvent l'âme sœur, ont des enfants. Dès lors, comment faire évoluer leur situation professionnelle? Ne serait-il pas logique que le brillant adjoint deviennent chef à son tour? Mais comment pourrait-il le faire dans l'ombre de son chef? Il faudrait qu'il soit muté (ce qui provoquerait la fin de la série) ou que le chef parte à la retraite, soit malade ou meurt. (C'est tout le problème des univers clos).
En ce moment, Reginald Hill explore ces différentes possibilités. Auparavant, il avait tenté d'introduire de la variété en faisant intervenir de nouveau personnages. Mais trop de personnages secondaires étoffés ne permet pas de faire évoluer correctement une histoire et il se trouve aujourd'hui empêtré dans trop de caractères ambitieux: lequel choisir, lequel faire évoluer, quand tous ont été attachants le temps d'un ou deux volumes?

Que penser du dernier livre paru? La lutte pour le pouvoir entre les deux héros éponymes de la série se dessine de plus en plus fermement, comment l'auteur va-t-il pouvoir continuer à écrire au milieu des chausse-trappes qu'il se dresse à lui-même?

Nul écrivain de roman policier ne met autant en évidence les contraintes formelles du roman policier... tout en conservant le bon sens et la rudesse du paysan du Yokshire.

Le poil, c'est la santé

Le mouvement, né en Australie il y a cinq ans et qui a essaimé dans plusieurs pays anglo-saxons et en Espagne, semble relever de la plaisanterie. Il s'appelle Movember. M comme Men et comme Move, bouger, agir ; et la suite comme dans November, car c'est en novembre que cela se passe.
Au début du mois prochain, donc, les participants vont se raser de près puis, jour après jour, se laisser pousser la moustache la plus voyante possible. Une revendication de leur action, bien sérieuse, qui consiste à recueillir des fonds en faveur de la santé masculine, et plus particulièrement de la lutte contre le cancer de la prostate et la dépression.
Les hommes, selon les promoteurs de Movember, n'ont pas conscience des problèmes de santé qui les menacent ; le vrai mâle est considéré comme un dur, qui ne va pas voir le médecin pour de petits bobos ni ne se soumet à des examens réguliers. C'est cette image que les 200 000 « Mo Bros » veulent changer. Et, à ce jour, ils ont recueilli 30 millions de dollars, qui vont à des recherches et à des programmes de prévention.

extrait de l'éditorial de Renée Carton dans Le Quotidien du médecin du 20 octobre 2008

Méthode

La distinction demande des dons. Si on en manque, chercher à l’obtenir en cultivant habituellement des soucis élevés, tels que sauver la France, avoir les oreilles propres, employer le subjonctif.

Alexandre Vialatte, Almanach des quatre saisons

La Vie de sainte Catherine d’Alexandrie

Poésie de ce texte au JO du jour:

Avis no 2008-14 de la Commission consultative des trésors nationaux

21 octobre 2008 JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE Texte 130 sur 137
Avis et communications
AVIS DIVERS
MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DE LA COMMUNICATION
NOR : MCCF0823583V

Saisie par la ministre de la culture et de la communication, en application de l’article 7 du décret no 93-124 du 29 janvier 1993, modifié relatif aux biens culturels soumis à certaines restrictions de circulation,
Vu le code du patrimoine, notamment ses articles L. 111-2 et L. 111-4 ;
Vu le décret no 93-124 du 29 janvier 1993 modifié relatif aux biens culturels soumis à certaines restrictions de circulation, notamment son article 7 ;
Vu la demande de certificat d’exportation déposée le 1er juillet 2008, relative à un manuscrit enluminé de la Vie de sainte Catherine d’Alexandrie, traduction française composée par Jean Mielot, copie calligraphiée et signée par David Aubert, illustration par 14 miniatures attribuées à Simon Marmion, parchemin, 54 ff, deuxième moitié du XVe siècle ;
La commission régulièrement convoquée et constituée, réunie le 11 septembre 2008 ;
Après en avoir délibéré,
Considérant que le bien pour lequel le certificat d’exportation est demandé constitue un remarquable manuscrit du XVe siècle, relié au XIXe siècle et contenant une Vie de sainte Catherine d’Alexandrie dans la traduction française composée par le chanoine Jean Mielot en 1457 pour le duc de Bourgogne, Philippe le Bon; que sa provenance est prestigieuse dans la mesure où cet exemplaire était destiné à Marguerite d’York, troisième épouse de Charles le Téméraire, ainsi que l’attestent sa devise et les initiales figurant dans les bordures des pages, qui était réputée pour ses goûts de bibliophile ; que le texte de cette version est calligraphié dans une belle écriture « bâtarde » de type bourguignon et signé par le célèbre copiste lettré David Aubert, qui a réalisé de nombreux manuscrits précieux pour les ducs de Bourgogne ; que cet ouvrage est magnifiquement illustré de deux grandes et douze petites miniatures, caractéristiques, par leur touche veloutée et leur atmosphère de réalité poétique, du travail de Simon Marmion (1425-1489) et de la perfection atteinte par l’art de ce dernier autour de 1470 ; qu’il s’agit, en effet, de l’un des plus grands artistes de la deuxième moitié du XVe siècle en Europe septentrionale, considéré en peinture comme l’égal de Jean Fouquet et qualifié par le rhétoriqueur Jean Lemaire de Belges de « prince de l’enluminure », dont aucune oeuvre majeure n’est détenue dans les collections publiques françaises ; que cette pièce d’une extrême rareté, restée inédite, est probablement le dernier manuscrit complet d’une aussi grande importance encore sur le marché et devrait permettre d’approfondir la connaissance de Simon Marmion ainsi que du milieu artistique brillant de la cour de Bourgogne à l’époque de sa création ;
Qu’en conséquence cette oeuvre présente un intérêt majeur pour le patrimoine national du point de vue de l’histoire et de l’art et doit être considérée comme un trésor national,
Emet un avis favorable au refus du certificat d’exportation demandé.
Pour la commission :
Le président,
E. HONORAT

Peu versée dans le langage juridico-administratif, je ne comprends pas l'enjeu de ce refus: un "certificat d’exportation" serait-il un autre terme pour "autorisation de vente"?
D'autre part, j'aime beaucoup l'idée d'émettre un avis favorable à un refus.

Un coucher de soleil prémonitoire

En 1976

Une ou deux fois, ainsi à Olympie, quand le soleil se couchait sur les ruines, entre les arbres, et que s'éloignaient quelques derniers couples, un bras sur une épaule, j'ai pensé qu'il aurait été agréable d'être là avec W., dans une intimité tranquille, affectueuse. Mais j'ai songé aussitôt que les choses ne se passeraient pas du tout de cette façon-là, qu'il me presserait et n'aurait en tête que son maudit gin-tonic de début de soirée [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.831

En 1995

alors que je l'attends dans la salle des Vents près d'un plateau sur une table basse en avant du canapé sous les Volcans sur un plateau où ont été disposés pour satisfaire à sa requête diverses bouteilles d'alcool de gin de whisky de champagne de vodka de whisky et une carafe de jus de fruit des verres et quelques biscuits d'apéritif d'origine d'ailleurs parfaitement industrielle il faut le reconnaître tandis que le soleil que je l'attendant a vu descendre d'abord assez lentement encore puis se précipiter choir descendre s'enfoncer se précipiter à l'horizon au couchant sur la ligne d'horizon vers le village de Sainte-Mère et au-dessus des tours de l'église et du château de ce village-là cet autre château là-bas au couchant à travers l'espace sur la hauteur au couchant sur la ligne d'horizon au-delà de la vallée dans la fenêtre dans la baie dans l'unique baie la large fenêtre avec un faste une ampleur un éclat une somptuosité d'incendie dont s'était embrasé tout le magnifique soir d'été de commençant été de solstice de cette période de l'année où la nature où le ciel où la campagne se montre à son où la nature au faîte de sa se montre à lui avec une splendeur qui dans cette attente puisqu'il n'arrivait pas que le soleil accélérait sa chute dans l'embrasement somptueux inoubliable de tout l'air de toute la vallée la campagne à travers la large baie percée à travers l'épaisse muraille où venait s'inscrire s'étaler s'inscrire se précipiter tout l'espace embrasé par le dans la dans l'immense embrasure de la vallée lui donnait à penser mélancoliquement d'abord qu'une fois encore il faut le reconnaître la coïncidence entre eux ne se faisait pas ne s'opérait pas n'allait pas s'accomplir échouait la liaison la communion le partage échouait laissant l'un et l'autre à sa à son à sa solitude devant la comme si il faut le reconnaître l'espérance d'un partage d'un échange d'un lien d'une communion était déçue une fois de plus déçue trompée écartée détournée puisqu'il faut bien le reconnaître une fois de plus ils n'allaient pas vivre côte à côte ensemble partager une fois de plus ce moment-là qui était pourtant il faut le reconnaître éblouissant comme un signe un témoignage de la complicité des de la bonne volonté du de l'amitié de de [...]

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents, p.113

Du rapprochement de ces deux extraits on déduira que les gens ne changent pas, ou si peu.

Le Clézio, encore

Je lis dans Le Point du 16 octobre que Le Clézio place Maupassant au-dessus de Flaubert. Mon Dieu, cela suffira(it) à me convertir à Le Clézio.

(Quelqu'un un jour parviendra-t-il à m'expliquer la divinisation de Flaubert au panthéon des lettres françaises? (je dois lire de toute urgence (et pour d'autres raisons) la correspondance Flaubert-Sand).

Au moment de la mort de Guillaume Dustan

En faisant quelques recherches pour retrouver une autre phrase fétiche («Je suis beaucoup trop futile pour visiter les usines de yaourts» (p.387), je trouve cela dans Sommeil de personne :

[...] Dustan, paraît-il, affirmerait, dès les premières pages de son plus récent opus, qu'il serait décidé à aller encore plus loin que moi dans la critique des Juifs et de leurs pouvoirs...

Bien entendu, explique Dustan, les motifs ne sont pas les mêmes, d'autant qu'il est juif lui-même. Renaud Camus, d'après lui, veut empêcher les Juifs de s'exprimer et de représenter la culture française; [...]
Il [Dustan] attend les questions avec une moue dégoûtée par avance, yeux froncés, nez plissé, bouche tordue, comme si tout ce qu'on lui dit ne pouvait être qu'imbécile ou répugnant. Et plutôt que de répondre il pousse de longs soupirs, la bouche toujours tordue, comme si cela était trop bête, décidément, mille fois trop bête pour qu'un homme comme lui ait la moindre chance de se faire entendre de ce journaliste importun et de tout ce public débile. Nous autres génies sommes tellement incompris... D'ailleurs c'est peut-être mieux ainsi... Et de tourner entre ses doigts la mèche de sa perruque blonde en regardant la table devant lui...

Renaud Camus, Sommeil de personne, p.189

Cependant, j'ai cru comprendre que Dustan avait été le premier à prononcer une phrase disant à peu près (ou exactement?) «Renaud Camus m'a sauvé la vie». Et j'entends si régulièrement, de personnes différentes, des variations de cette phrase, que je ne peux qu'avoir de l'indulgence pour Dustan, malgré son mauvais goût, ses outrances, sa provocation.

Le problème herméneutique chez Pascal, de Pierre Force

La lecture de ce livre est directement issue de la lecture de Du sens. En effet, le livre de Pierre Force y est longuement cité en relation avec Buena Vista Park. Il s’agit une fois encore (mais à l’époque de BVP, ce n’était que la deuxième fois dans l’œuvre camusienne[1]) d’illustrer la bathmologie, c’est-à-dire, entre autres, la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence : une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient[2].

J’ai donc entrepris de lire Le problème herméneutique chez Pascal. Je m’attendais à un livre de philosophie, il s’agit davantage d’un livre analysant la logique de Pascal et les méthodes qu’il emploie pour convaincre les libertins (sens étroit : ceux qui ne croient pas en Dieu et ne respectent pas les Ecritures) de lire la Bible.
En effet, la conviction de Pascal est que les Ecritures contiennent en elles-même de quoi convaincre les plus rebelles, non par quelque révélation immanente, mais par les mécanismes rigoureux de la lecture et de l’interprétation effectuées selon des règles logiques. « Lisez et vous croirez » serait le credo pascalien.
Pierre Force dégage donc les règles de cette méthode de lecture, méthode qui ne se préoccupe pas de l'authenticité des textes: ce n'est qu'avec Spinoza que cette démarche sera entreprise. Pascal s'inscrit encore dans l'héritage de Saint Augustin en reconnaissant a priori l'autorité des Ecritures.

Pascal suppose que tout texte est nécessairement cohérent. Il applique ce principe à la Bible comme s'il s'agissait de n'importe quel texte. Il en découle que chaque fois qu'une contradiction se présente dans la Bible, il convient de chercher une interprétation des passages considérés, qui ne doivent pas être pris au sens propre, mais figurativement. L'interprétation doit permettre d'accorder le sens des passages avec le plus grand principe: la charité. Tout passage contraire à la charité doit être interprété afin de l'accorder à la charité.
Il s'agit des contradictions internes au texte ("syntagmatiques", dirait Todorov), par opposition à Saint Augustin qui s'attachait aux contradictions entre le monde et les Ecritures ("paradigmatiques").
L'intérêt des critères syntagmatiques, c'est qu'il ne suppose pas de connaissances préalables: tout est présent dans le texte qu'on lit.

La deuxième partie traite de l'interprétation des signes, différente chez Pascal et Saint Thomas.

Revenons à Augustin : chez l'auteur de la Doctrine chrétienne le symbolisme des choses, fondé sur une vision religieuse de l'univers coexiste avec l'allégorie, héritée de la rhétorique païenne. Pour saint Thomas, le symbolisme des mots n'existe pas : l'allégorie est assimilée au sens littéral. Tous les objets de l'univers sont signes de Dieu. Tout est res et signum.
Pascal part du point de vue opposé : pour lui (ou, à tout le moins, pour l'interlocuteur de l'apologiste) il n 'y a pas de signes de Dieu dans la nature. Le monde est silencieux. Seuls les textes parlent. Le message divin ne pourra venir que d'un livre. La preuve de Dieu sera tirée des mots et non des choses.
Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.112

Le monde est un chiffre et il est à déchiffrer. C'est de cette époque que datent les systèmes ésotériques et les références à la Cabale: Trithème, Kircher, Fludd, espèrent mettre à jour des lois de traduction automatique entre les différentes langues, il n'y a pas de différence entre cryptographie et traduction.

Pascal n'a rien d'ésotérique et s'appuie entièrement sur la logique: un texte doit être intrinséquement cohérent. Il faut s'appuyer sur le sens des mots.
Qu'est-ce que le sens? Dans un premier temps, Pascal pose qu'on peut donner n'importe quel nom à une chose, l'important étant ensuite de toujours désigner la même chose (sens large: objet, idée, etc) par le même mot.
Dans un second temps, il reconnaît qu'il existe un sens courant, un sens commun des mots, et qu'il importe d'utiliser celui-ci pour être clair et compréhensible. (Ici, querelle avec les Jésuites que Pascal accuse de tromper l'auditoire en utilisant les mots dans des sens qui ne sont pas le sens commun, et de changer de sens utilisé d'un discours à l'autre. Analyse des Provinciales, querelle janséniste.)

Selon Pascal, il est très difficile de lire "juste", de penser "juste". L'interprétation est le domaine du jugement faussé, dont il faut se méfier même pour juger son propre travail:

De même qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, il est aussi difficile d'être son propre juge :
« Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après on n'y entre plus [3]
Le problème semble si difficile à Pascal qu'il le présente comme une énigme :
« Je n'ai jamais jugé d'une chose exactement de même, je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant. Il faut que je fasse comme les peintres et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez... [4]
Le jugement adéquat, la perception juste, sont un point à trouver entre un trop et un trop peu. Cela est illustré par le rythme de la lecture :
41. « Quand on lit trop vite ou trop doucement on n'entend rien.»
La vérité elle-même est considérée comme un dosage à effectuer entre un excès et un manque :
38. « Trop et trop peu de vin.
Ne lui en donnez pas : il ne peut trouver la vérité.
Donnez-lui en trop : de même.»
Ibid., p.169

Il s'agit donc de se placer au bon endroit, spatial et temporel, pour juger (en art, de la vérité, de la morale). Le Christ est médiateur (thème de Saint Augustin, repris à la Renaissance) tandis que l'homme ne sait trouver sa place.

La vérité a souvent deux faces, ou plus exactement, toute affirmation contient une part de vérité : «Les hérétiques ne seraient pas hérétiques si leur doctrine ne contenait une part de vérité.»[5] Pascal s'attache davantage à montrer ce qui unit les thèses jésuites, jansénistes, calvinistes que ce qui les sépare. Puis il établit une hiérarchie en observant quelle thèse est contenue dans quelle autre. Exemple:

Les propositions pélagiennes sont susceptibles d'une interprétation augustinienne, mais les propositions augustiniennes ne peuvent en aucun cas admettre une interprétation pélagienne. Si la doctine de Pélage est contraire à celle de saint Augustin, la doctrine de saint Augustin est contraire de celle de Pélage; mais si la doctrine de saint Augustin inclut et comprend celle de Pélage, il n'y a aucune réciproque possible. Ibid. p.191

Il est possible de prouver la dissymétrie parce qu'il y a une hiérarchie entre les termes. Il y a irréversibilité des antinomies. L'interprétation consiste à retenir le sens provenant de la thèse supérieure.

Pascal n'essaie pas de défendre la religion chrétienne par une accumulation de preuves. En effet, il applique une méthode, et quelques exemples lui suffisent à l'illustrer. Cette méthode, c'est le principe de non-contradiction interne d'un texte donné. Quand un texte comporte des contradictions, il faut rechercher l'explication qui les résoud toutes avec le plus d'économie de moyens. Concernant les contradictions de la Bible, c'est le Christ, la venue du Christ, qui explique et résoud les contradictions de l'ensemble des prophéties. Un seul principe explicatif résout toutes les contradictions, il s'agit donc de l'explication la plus économe de moyens; il est donc inutile d'en chercher d'autres.

Ensuite, Pierre Force s'attache aux fragments plus "sociaux et politiques". Il s'agit d'expliquer et de justifier le monde comme il va (les signes de pouvoirs, le respect dû aux puissants, etc). Pascal s'appuie sur les traditions stoïcienne et pyronnienne. Il est héritier des stoïciens, qui identifie recherche des causes et compréhension des signes.
D'un point de vue pyrrhonien (qui soutient que la raison humaine ne peut rien avancer avec certitude), toute opinion peut être mise en doute et dépassé par une opinion inverse supérieure. Il y a renversement continuel du «pour» et du «contre».

[...] tout rapport entre signe et signifié peut devenir à son tour signe d'un nouveau signifié. Toute interprétation peut devenir l'objet d'une interprétation qui la dépasse. La marque rhétorique de ces dépassement est l'ironie.
Ibid., p234 [6]

Cependant, le renversement des «pour» et des «contre» peut être hiérarchisé en gradations, qui fait accéder à un point de vue véritablement supérieur. Tout ce développement est cité dans Du sens.

La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.

Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.

Ibid., p239

Cependant, pour celui qui a atteint l'un des degrés, il est difficile d'envisager les autres, sauf à se projeter dans l'esprit de son contradicteur. Pascal remarque qu'une opinion vraie et qu'une opinion fausse peuvent être exprimées en des termes identiques. Pour les départager, il faut connaître le contexte dans lequel elles sont exprimées, et connaître l'ensemble des arguments des parties en présence. La vérité d'une proposition dépend de son sens et non de sa formulation. A contrario, une opinion est ininterprétable si l'on ignore son contexte.

Pierre Force termine son travail par cette remarque:

L'année même où sont publiées les Pensées, paraît à Hambourg le Traité théologico-politique, qui marque la fin du règne de l'exégèse patristique. [...] Montrant à son interlocuteur qu'il est embarqué, et qu'avant qu'il s'en rende compte, il se trouve en situation herméneutique, Pascal décrit l'interprétation comme un mode de notre existence.

Notes

[1] La première fois intervient dans Travers, à propos du bandeau du maréchal Ney et des valises Vuitton, deux illustrations d’ailleurs reprises dans Buena Vista Park.

[2] exemple donné dans Buena Vista Park p.80 : La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

[3] fragment 21 des Pensées selon les éditions complètes Lafuma de 1963

[4] Fragment 558, ibid.

[5] Ibid., p.185

[6] Très intéressant : on voit apparaître l'ironie, redoutable arme camusienne, en plein développement sur la bathmologie (comme ne l'appelle pas Pierre Force).

Les silences du journal

13 mars 1995 : mort du père de Renaud Camus.
29 juin 1995 : Renaud Camus apprend la mort de Rodolfo Junqueira, survenu le 26 juin.
25 juillet 1995 : mort de Maurice Wermès dit Oyosson, compagnon de Flatters depuis neuf ans. Il est enterré le 28 juillet.

La mort du père est relatée dans La Salle des Pierres. Suivant la date de la mort, il y a de nombreuses indications de promenades, de brouilles de famille. Il n'y a aucune notation relevant des sentiments (par exemple "je suis triste" ou "je ne ressens rien"). Nous ne savons rien des réflexions provoquées par la mort du père, ni même s'il y a eu réflexion.

Dans 'La Salle des Pierres'', on apprend l'enterrement d'Oyosson le 29 juillet, le lendemain de l'événement. L'indication de la mort de Rodolfo intervient avec beaucoup de retard, à l'entrée du 1er août. Auparavant, nous avons eu le récit des tribulations de l'exposition Kounellis et le récit de la chute de X. (William Burke).

Dans les pages suivantes, là encore, on ne relève nulle émotion. Renaud Camus s'envole pour le Brésil, comme en décembre précédent. Le journal continue par des récits de drague, de petites trahisons d'amants, etc.
La seule marque de tristesse relevée est celle-ci:

Était-ce l'idée de la bonté, ou bien la réalité de la perte, qui tirait de moi de grosses larmes, durant les consolations bibliques?
Renaud Camus, La salle des Pierres, p150


Pourquoi ce silence? Nous ne savons rien de précis concernant les sentiments de Renaud Camus pour son père, mais nous savons qu'il aimait Rodolfo:

Mais il y a une grâce pour l'amour (et il y a peu d'être au monde que j'aime autant que Rodolfo)
Renaud Camus, La Campagne de France, p.453

Le silence du journal est-il dû à un excès de chagrin ? (mais alors tombe la théorie qui veut que le journal soit un exutoire en cas d'émotions trop fortes). Est-ce la peur d'être lyrique, de se montrer sentimental?
Le journal comprend très peu d'émotions en dehors des variations sur la colère (du ronchonnement à la rage). La sphère des sentiments est inexistante, soit parce qu'il n'y en a pas (Renaud Camus ne ressent rien), soit parce que Renaud Camus craint ou dédaigne de les raconter.

Il faudra attendre L'Inauguration de la salle des Vents pour prendre la mesure du chagrin de l'auteur. D'ailleurs, ce chagrin aurait-il été raconté si l'auteur n'avait pas rencontré Pierre, s'il n'avait pas écrit Vie du chien Horla, premier livre qui ose exprimer du chagrin?

Peu à peu me vient une hypothèse : les événements ou les sentiments importants ne se trouvent pas dans le journal, mais dans les autres livres.
Rien ne se trouve jamais exactement là où on l'attend.

Rien sur Le Clézio

En 1988, j'ai passé trois mois à la librairie Mollat, deux mois de stage et un mois de boulot d'été.

Je me souviens du mètre cube d'une biographie de Mitterrand le long du comptoir au moment de sa réélection.

Je me souviens des clientes qui achetaient Sollers, Femmes ou Paradis, grande bourgeoisie bordelaise trop bronzée riant avec embarras ou un sourire entendu de s'encanailler à si bon compte. J'ai bien peur que ce soit à l'origine de ma difficulté à lire Sollers: vu ses lectrices, je n'arrive pas à le considérer comme un auteur envisageable. (Pourtant, son humour et son détachement me font parfois soupçonner qu'il doit y avoir quelque chose, là.)
(La même réflexion ou presque peut s'appliquer à Alina Reyes: c'était l'année du succès du Boucher, les lecteurs qui achetaient ce livre ne m'ont pas donné envie de le lire.)

C'était aussi l'année de La Fée Carabine. Pennac était inconnu, je ne sais combien d'exemplaires de ce livre j'ai offerts (c'est hélas le meilleur de la série).

Pour ma part, je m'étais entichée du Bourreau affable de Ramon Sender que je vendais dès qu'un "vrai" lecteur me demandait son avis (ce qui n'arrivait presque jamais, puisque l'une des caractéristiques des vrais lecteurs est de ne jamais demander de conseil dans une librairie).

J'ai découvert la puissance de Bernard Pivot: les gens ne prenaient même pas la peine de retenir les auteurs qui étaient passés dans son émisssion: «Je voudrais le Pivot d'hier», tout était dit. Les représentants des maisons d'édition précisaient: «Il va passer chez Pivot», et nous commandions vingt exemplaires supplémentaires. (Je me souviens de L'Homme de paroles de Claude Hagège. Tout le monde voulait son livre; je l'ai feuilleté, il était illisible au commun des mortels (dont moi). Les gens étaient incroyables, pourquoi achetaient-ils cela?) J'ai appris que notre époque pardonnait à un écrivain de mal écrire s'il parlait bien, mais pas l'inverse.

J'ai appris aussi qu'on pouvait savoir si un livre était bon à la façon dont les lecteurs venaient l'acheter, un certain silence et une certaine impatience dans leurs gestes et leur regard. C'est ainsi que j'ai repéré Le Maître et Marguerite, La conjuration des Imbéciles et La Régente, de Leopoldo Alas dit Clarin (que je n'ai toujours pas lu). Il y aurait aussi La jeunesse de Pouchkine à lire un jour (Tynianov).

Le Clézio, Modiano, Labro: est-ce par homophonie, je les confonds. Leurs lecteurs ne m'ont pas marquée, il s'en dégageait quelque chose de classique et d'un peu ennuyeux, la modernité dans l'absence de risque. Concernant Le Clézio, il y avait la rumeur: «Mais si, il est en Amérique du sud, il ne donne pas d'interviews, il est très beau, il passe mal à la télé car il ne parle pas...» J'ai dû le feuilleter, comme j'ai feuilleté les deux autres. Il ne m'en reste rien.

Ce n'est pas sans un certain effroi que je vois s'ajouter le nom de Le Clézio à ceux de Claude Simon, André Gide, François Mauriac.


edit le 15 octobre

Je découvre ce billet de ligne de fuite qui reprend trois personnages de mon récit.

Proust et Mantegna

L'exposition est l'occasion d'observer le tableau Saint Christophe décapité (accroché habituellement au musée Jacquemart André), de s'approcher pour vérifier qu'un personnage de la galerie a bien un œil percé par une flèche et de se souvenir de l'analyse époustouflante de Sophie Duval.

Atelier de lecture : L'Amour l'Automne

La question de Bashô dans les commentaires du billet précédent m'amène à vous proposer quelque chose : y aurait-il parmi les lecteurs de ce blog quelques personnes intéressées à une lecture/explication live de L'Amour l'Automne?

Il suffirait que nous soyons cinq ou six (ou plus, bien sûr), que nous trouvions un lieu (je m'en charge, j'ai déjà une idée (un lieu en plein centre de Paris avec bibliothèque camusienne incorporée), une date et une heure. Chacun amènerait son livre L'Amour l'Automne et on commencerait une lecture suivie. Je fournirais les quelques pistes que j'ai pu trouver et mes angles de lecture, vous fourniriez les vôtres, et nous essaierions de dédramatiser la lecture de ce genre de texte qui semble en traumatiser certains.

Y a-t-il des personnes intéressées dans la salle? Bien entendu, si un provincial devait se manifester, ses souhaits en terme de date et d'horaire seraient prioritaires (répondre directement dans les commentaires ou par mail).

Chat échaudé

Je ne lis plus le site de l'In-nocence depuis très longtemps — j'avais déjà cessé quand j'appartenais encore à ce parti (une belle erreur de jeunesse (bon, d'accord, de la maturité), cette appartenance) — tant il me fait de la peine, c'est pourquoi je n'ai pas tout de suite compris pourquoi Rémi Pellet m'avait fait suivre il y a plus d'une semaine un article paru dans Libération.

Renseignements pris, il apparaît que Claude Durand a demandé à Renaud Camus de retirer certains passages de son journal 2005 à paraître en novembre, Le royaume de Sobrarbe. (Que les aficionados se rassurent, les passages censurés ré-apparaîtront vraisemblablement dans le journal 2008, selon une technique désormais bien rôdée).

L'article envoyé par Rémi relate les actuels démêlés de Pierre Péan avec la justice à propos de son livre Noires fureurs, blancs menteurs, édité chez Fayard. Voici[1]:

"L’ombre du racisme sur le pénible procès de Pierre Péan"

Le procès de l’écrivain et enquêteur Pierre Péan et de son éditeur, Claude Durand (Fayard), poursuivis pour «incitation à la haine raciale» et «diffamation raciale» s’est terminé jeudi soir devant la XVIIe chambre correctionnelle de Paris. Ces trois jours d’audiences ont été riches en émotions, accusations, confusions. Il fallait s’y attendre tant le génocide des Tutsis au Rwanda soulève des passions en France, où la classe politique, à quelques exceptions, a toujours refusé de reconnaître les erreurs commises au Rwanda et où les (mé)comptes du passé se soldent devant les tribunaux.

Quatre pages. Etaient en cause quatre pages du volumineux ouvrage de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs (2005), dans lesquels il affirme que les Tutsis recourent systématiquement au «mensonge» et à la «dissimulation». Ce sont ces mots et cette généralisation qui ont amené SOS Racisme à porter plainte et à se constituer partie civile, réclamant un euro symbolique de dommages et intérêts à l’auteur et à l’éditeur.

La défense et la partie civile ont fait chacune défiler leurs témoins. Pour la partie civile, plusieurs rescapés du génocide, venus du Rwanda et d’ailleurs, dont la psychothérapeute et écrivain Esther Mujawo-Keiner, qui a accusé jeudi matin Péan de «jouer avec des mots qui tuent», dans une atmosphère pesante. «Je m’incline devant la douleur des victimes», a réagi Péan, qui ne s’est toutefois pas excusé comme demandé par les avocats de SOS Racisme, ce qui serait revenu à un aveu de culpabilité. La veille, le journaliste, âgé de 70 ans, avait éclaté en sanglots quand un ex-président de l’Union des étudiants juifs de France, avait comparé son livre à Mein Kampf.

La défense a surtout tenté de ramener les débats sur la thèse soutenue dans l’ouvrage de Péan. Noires fureurs, blancs menteurs a en effet trois objets. Premier objectif, démontrer que le principal responsable du génocide n’est autre que Paul Kagame, actuel président du Rwanda, ex-chef du Front patriotique rwandais, la rébellion tutsie, et accusé d’avoir abattu l’avion du président hutu Habyarimana, le 6 avril 1994, ce qui a déclenché le génocide : c’est aussi la thèse du juge Bruguière, qui a délivré des mandats d’arrêt contre neuf proches de Kagame. La deuxième idée forte du livre consiste à expliquer que les massacres de Tutsis ont été accompagnés, voire surpassés, par des massacres de Hutus : c’est la thèse du double génocide. Enfin, Péan, à qui les ayants droit de François Mitterrand ont donné accès à ses archives, s’est donné pour tâche de défendre l’action de la France au Rwanda et du président socialiste en particulier.

«Sorcellerie». Au procès, Hubert Védrine, ex-secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand, est donc venu défendre Péan, expliquant que son livre ne constituait «en rien un scandale horrible», tout en jugeant les propos incriminés «un peu simplistes». Bernard Debré, ex-ministre (RPR) de la Coopération en 1994, a dénoncé un «procès en sorcellerie de racisme». Péan, qui s’est présenté comme un des parrains de SOS Racisme, et Claude Durand ont mis en avant leurs parcours et leurs travaux pour démentir toute intention raciste. Ils ont aussi fait témoigner l’universitaire belge Filip Reyntjens sur «la culture du mensonge qui, aujourd’hui, a atteint l’entièreté des Rwandais».

Peine perdue, la procureure de la République, Anne de Fontette, a déploré l’absence de «recul» dans les passages incriminés du livre de Péan. Elle lui a reproché de viser tous les Tutsis et non le seul FPR ou Paul Kagame. A la question de Péan - «Peut-on écrire sur le Rwanda?» -, elle a répondu : «On peut écrire sur le Rwanda, mais pas n’importe quoi, pas n’importe comment.» Elle a requis une condamnation et la publication de la décision, qui a été mise en délibéré.

Christophe Ayad, Libération du 27 septembre 2008

Cet article repose une question déjà posée: peut-on penser sans concept? (ou plus simplement, peut-on penser sans généraliser? Quel est l'avenir d'une pensée ne pouvant traiter que des cas particuliers?)

Dans ces conditions, et malgré la modération des associations (un euro symbolique), je comprends que Claude Durand ne tienne pas à verser de l'huile sur le feu. Peut-être aurait-il pu l'expliquer à Renaud Camus. Peut-être a-t-il craint que cela ne se retrouvât dans le journal 2008. Peut-être le lui a-t-il expliqué.

Notes

[1] je ne mets pas de lien vers l'article car je ne parviens pas à le retrouver sur le site de Libération dont le moteur de recherche semble indisponible au moment où j'écris ces quelques lignes. Je réparerai cela dès que possible.

Transpositions

Les différents traitements de la première rencontre entre Renaud Camus et Jean-Paul Marcheschi permettent de se faire une idée du travail de transposition effectué pour protéger les identités des uns et des autres.
Le paradoxe, c'est que le voile est tout à fait transparent pour ceux qui connaissent les personnes concernées, tandis que pour ceux qui ne les connaissent pas, leur véritable identité aurait tout aussi bien fait l'affaire.

Dans la première édition de Tricks en 1979, Flatters (Jean-Paul Marcheschi) n'apparaît pas.

Dans la deuxième édition, il apparaît sous le nom de "Jean-Marc le Breton".

— Tu vas souvent en Bretagne?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Bretagne?
— Tu connais?
— Je connais le Nord, la région de Saint-Malo, et le Sud, le Morbihan, mais pas la pointe, pas le Finistère.
— Moi je suis juste de la pointe, justement.
— De Brest ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Brest il n'y a plus rien, non, ou alors les îles? Tu es d'Ouessant?
— Presque. Du Conquet. C'est là qu'on prend le bateau par Ouessant; tout au bout de la Bretagne.
— Je croyais que c'était la pointe du Raz, l'extrémité?
— Oh, la pointe Saint-Mathieu, la pointe du Raz, ça se vaut...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]

Renaud Camus, Tricks, édition Persona, 1982, p.292-293


Dans la troisième édition, en 1988, il apparaît sous son vrai prénom et sa véritable région: "Jean-Paul le Corse".

— Tu vas souvent en Corse?
— Oui, très souvent, j'y passe la moitié de l'année, quand je peux.
— Tu es d'où en Corse?
— Tu connais?
— Non, je vois à peu près comment c'est fait, géographiquement, mais je n'y suis jamais allé.
— Moi je suis juste de la pointe, tout au nord.
— De Bastia? ?
— Encore plus à la pointe que ça.
— Mais après Bastia il n'y a plus rien, non, ou alors ce bidule qui dépasse, là, le doigt pointé?
— Justement, c'est ça mon coin, le «bidule», comme tu dis. C'est là que ma famille a sa maison.
— C'est beau?
— Oui, là où nous sommes, c'est très beau, très sauvage, pas du tout abîmé...
[...]
[Il est devenu mon meilleur ami.]
[... et l'est resté.]

Renaud Camus, Tricks, édition P.O.L, 1988, p.292-293

A noter la dernière expression entre crochets: elle n'a de sens que pour celui qui la lit après avoir lu l'édition Persona, ce qui n'est le cas de pratiquement personne, puisque cette édition est épuisée.
Le lecteur pense que la dernière remarque entre crochets est une bizarrerie, une façon de mettre l'amitié en exergue (c'est ce que j'avais cru à la première lecture), ou que c'est une coquille. En réalité, c'est un clin d'œil, un fil tendu à travers le temps (mais également un hommage à l'amitié: la lecture précédente reste valable).


L'étonnant, c'est que Jean-Paul apparaît sous son vrai prénom et sa vraie origine dans Journal d'un voyage en France, en 1981: à croire qu'il fallait le "protéger" dans Tricks mais que c'était inutile dans une œuvre moins délibérément dédiée au sexe.

O Corse aux cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de Messidor! Mais Jean-Paul n'a pas du tout les cheveux plats. Je regrette beaucoup de n'avoir pas inclus dans Tricks le récit de notre première rencontre, derrière Notre-Dame: elle est survenue pourtant pendant la période couverte par ce livre, mais elle n'avait rien en soit de remarquable, il y avait déjà trop de pages, il fallut la sacrifier. Les lecteurs attristés par l'abondance des «Jamais revu» en fin de chapitre auraient peut-être été consolés d'apprendre qu'on peut découvrir, la nuit, dans les buissons du square Jean-XXIII, l'ombre qui deviendra votre meilleur ami.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), entrée du 18 mai 1980, p.247

Identification de G.

G. est un riche homme d'affaires bordelais sexagénaire, antipathique et prétentieux, snob au dernier degré Renaud Camus, Journal romain, 12 octobre 1985.

Quelques recherches et vingt ans plus tard (mais il est possible qu'en 1987, la transposition ait été tout à fait transparente... il était en tout cas plus facile de se procurer Gai Pied), ce G. a été identifié comme riche homme d'affaires marseillais: Christian Harrel-Courtès.

Les jeudis de l'Oulipo

Chic, un compte-rendu déjà écrit.

(Bon, je vais quand même ajouter deux liens pour attirer l'attention vers les sites de mes voisins de table: Gilles Exposito-Farèse (dont j'ai appris qu'il l'était l'auteur de la célèbre carte de métro anagrammatique) et Nicolas Graner (dont je me demande ce matin si je vais oser envoyer la page sur la rétinite pigmentaire à ma belle-sœur:il en parle avec tant de légèreté que j'ai peur qu'elle ne le prenne mal).
Ces quelques réflexions socio-politiques m'ont beaucoup fait rire.)

edit

Et un deuxième compte-rendu, jour faste.

Attendu en septembre 2009: Laura, de Nabokov

Le manuscrit forme un ensemble de 138 fiches de bristol, écrites au crayon — mon père utilisait un crayon n°2, assez fin, qui lui permettait de biffer son texte. Ces cartes sont numérotées, et un bon tiers est assemblées dans un ordre définitif. Le reste est un ensemble d'esquisses, de fragments, de disgressions qu'il est possible d'interpréter de plusieurs manières. Mon idée est de présenter la partie achevée de l'œuvre sous forme d'un livre, et le reste en fac-similé, que le lecteur pourra arranger à sa fantaisie. Il pourra battre les cartes à sa façon, se faire lui-même son petit Nabokov.

Dmitri Nabokov, interviewé dans le dernier numéro de Point de vue, 1er octobre 2008 (cinq pages avec moult photos)

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