Bien sûr il n'est toujours pas question de ce qui tient le livre ensemble, de ses procédés de fabrication, du travail sur le signifiant (à force de ne pas vouloir que ce travail se voit trop, comme dans les romans de Ricardou, on finit par le rendre si discret, malgré son intensité, que plus personne ne s'en rend compte), mais l'article est presque tout entier consacré à un point non moins essentiel, et dont personne n'a rien dit jusqu'à présent, sinon des bêtises, à savoir le flottement d'identité de l'auteur. Autour de ce thème central Ristat réalise toutes sortes de variations brillantes, qui éclairent grandement un certain nombre de choses, y compris certaines, comme la bâtardise, et le fils «tard venu», qui n'affleure expressément nulle part dans le livre, et qu'il a su débusquer. J'étais enchanté [...].

Renaud Camus, Journal de Travers, p.1335


L'affaire Renaud Camus-Denis Duparc

Un écrivain n'a pas d'identité : ou bien il les a toutes. Ce qui revient au même: «J'ai été Isaie, Eschyle, Judas, Maccabée, Juvénal, d'autres poètes encore, plusieurs pein­tres et deux rois de Grèce dont l'ai oublié les noms», disait Victor Hugo à un hôte de passage à Guernesey. On sait, d'autre part, qu'il eut l'idée de se faire peindre en Christ par Louis Bou­langer.
Pourquoi M. Renaud Camus ne se prendrait-il pas pour M. Denis Duparc ? A nous autres, lec­teurs de passage, à qui il dédie son livre. Il peut bien, lui aussi, confier son désir d'être un autre pour rester le même. Evidemment, si je dis au policier qui m'ar­rête un soir au coin d'une rue que je n'ai pas d'identité ou que je les ai toutes, que se passera-t-il ? Il exigera que je lui montre mes papiers.
« Comment vous nommez-vous ? — Denis Duparc. — Et le Renaud Camus dont je regarde la photo in Passage «Hair parted in the middle», qui est-ce? Il est né en 1946 à Chamalières. — Chamalières ? Tiens, dit le policier, ça me rappelle quelque chose...
— Je suis le père de Renaud. Je suis né en 1950, dans le Centre.
— Profession du père ? — Consul. — Votre profession ? — Ecrivain, avec un livre qui porte le titre de Central Park. J'habite New-York.
— Pourquoi possédez-vous les papiers d'iden­tité de Renaud Camus ?
— Parce qu'il parle de moi dans son pre­mier livre, paru en 1974 : Passage. En fait, il n'est pas mon frère. Mon père peut-être? Ou ma sœur? Ou ma mère? Je ne sais pas. Nous jouions beaucoup au tennis autrefois, non loin de grands et beaux palmiers. Peut-être ai-je tué Renaud Camus?»
On a enfermé Denis Duparc, lequel a écrit son histoire dans Echange sur «une table face au mur, sous une grande carte de mon île... tout juste si je m'interromps, de loin en loin, au milieu d'une ligne, pour tourner la tête vers la fenêtre grillagée...»

La question de l'anonymat préoccupe la mo­dernité. On sait bien, maintenant, que la pratique de l'écriture efface le nom de l'auteur supposé. On a conquis le droit de n'avoir pas à rendre compte des citations, emprunts, autrefois pro­priétés de celui qui signait. Dans Passage, de Renaud Camus, il est dit que «de nombreux passages du livre sont empruntés, sans que cela soit indiqué, à Butor, Duras, Corbière, T.-.S. Elliot, Mallarmé, Melville, Mary Mac Carthy, Rimbaud, Proust, Roussel, Jacqueline Risset, Claude Si­mon, Woolf». J'en passe, et non des moindres : Denis Duparc, entre autres. De l'emprunt de Pas­sages sans nom d'auteur à l'appropriation d'un nom, il n'y avait qu'un échange à opérer. Songez à cette phrase d'Alfred de Musset, citée par Littré et plus tard par M. Sollers, en exergue de Parc: «Pour être proposés, ces illustres échanges veulent être signés d'un nom que je n'ai pas». Soit. Ainsi, je peux signer un livre du nom de Boileau, ou de Jules Verne, ou de Proust. Mais je peux également le faire d'un nom inventé, lequel est un personnage d'un premier livre.
Mais y a-t-il quelque chose qui ressemble à ce qu'on appelle un premier livre ? Comme on dit de Dieu qu'il fit le premier jour ? Y a-t-il donc un auteur ? Si oui, cherchez-le, car il s'est perdu dans le parc.

Denis porte le nom du lieu où il a égaré Renaud Camus. Voici ce que je lis quand j'ouvre le livre: «Il y eut d'abord le parc. Et ainsi la littérature, car nous ne parlions jamais, entre nous, que du jardin». Autant dire, on l'avait compris, qu'il n'y avait pas de première phrase. De Passage à Echange, on se renvoie la balle. Comme au tennis. Superbement, avec une même somptuosité d'écriture, un égal souci de la des­cription précise. «La chambre est au premier étage, la première à droite de la dernière marche. Mais elle se trouve sur le côté gauche de la maison pour un observateur placé à l'extérieur et la regardant.» Cette géométrie impeccable désarçonne le lecteur. Et il lui arrive de tomber après un paragraphe dont il avait, allègrement et sûr de lui, enfourché les phrases. Il se dit soudain, à un détour d'une ailée, dans ce parc si familier, si rêveuse bourgeoisie: N'ai-je pas déjà lu cette phrase quelque part ? Il feuillette le livre à rebours, et, en effet, il retrouve une phrase qui parait ressembler à celle qu'il a lue un peu plus loin. Presque. Il suffit d'un adjectif ou d'un substantif qui en remplace un autre, et le tour est joué. Mais le décor s'en trouve changé, une intrigue différente se noue. Le passé est le lieu de la répétition incertaine, du «comme si» : autant dire du roman et des généalogies réinventées.

Le lecteur, en ouvrant le livre, pouvait se croire dans un paysage familier. Au fond, se disait-il, l'auteur décrit les maisons de son enfance, un parc. «Et c'est toujours une image du parc... le grand bassin, toujours vert sous son immense tilleul; le cèdre de mes voltiges; le sapin où je me cachais, et ne me trouvais jamais; la rigole où mon père m'a construit un moulin à aubes; le petit bassin de rocailles entre la maison et la grille... Il y avait des arbres étranges, exotiques, plantés trois générations avant moi pour distraire la langueur d'une femme rêveuse et triste.» Décidément ce Denis Duparc sait merveilleusement décrire les lilas, l'odeur des tilleuls, les jeux de la lumière, la mélancolie d'une société décadente et qui s'ennuie, impa­tiente du passage, de la fin. Il fait défiler devant nos yeux des cartes postales ou des photogra­phies jaunies et l'on se prend soudain, les regar­dant, à refaire l'histoire. Son parc est, de ce point de vue, comme celui du vizir Mustapha dont parle Voltaire: «Il y avait des bains, des jardins, des fontaines : on y voyait partout l'excès du luxe, avant-coureur de la ruine.»

Il y a, quelque part dans ces pages, le goût amer de l'enfance resongée, une nostalgie qui pourrait tourner au tragique si Duparc ne savait interrompre le lamento ou simplement l'adagio pour passer à autre chose avec une désinvolture feinte. C'est-à-dire, en réalité, revenir, parce qu'il est comme halluciné, aux mêmes paysages, aux mêmes lieux, aux mêmes situations.
Je crois que l'étrangeté indiscutable qui se dégage d' Echange provient d'un mouvement quasi immobile de l'écriture qui se reprend sans cesse, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, une sorte de tremblement immobile du temps. Comme si la main qui tient la pho­tographie s'affolait au souvenir de ce qui fut et de ce qui sera. Car telle est sans doute la pratique corrosive de l'écriture qui fait du pré­sent et de l'avenir un passé; du passé, un présent. Je veux dire que l'écriture nous rend à la mort.

Jean Ristat, Le Monde, 21/01/1977

Cette date que j'ai notée au crayon de papier sur la feuille imprimée à partir de microfiches est très étrange car elle ne correspond pas du tout au Journal de Travers. Il faudrait effectuer des vérifications.
Le Parc de Sollers est une autre piste à explorer pour les incipits de Passage.