Un feuilletage assez rapide de L'Amour l'Automne ne m'a permis de trouver un passage "clair" dans lequel Renaud Camus exprimerait ses doutes quant à sa filiation. En revanche, on relève de très nombreux passage sur le nom, la possibilité de changer de nom, de porter le nom de sa mère, de se faire appeler avant tout par son prénom...

Le seul passage que j'ai trouvé pour l'instant est celui-ci. Je m'en souvenais car je l'avais trouvé caractéristique : il intervient très tard dans le livre, au dernier chapitre, alors que certains lecteurs (ou la plupart) ont abandonné au cours du chapitre précédent, et il est à peu près illisible (je vous en donne une transcription).
Cela rappelle les épreuves dans les contes de fée: vous saurez tout, je vous dirai tout, mais il faudra le chercher, il faudra le trouver, il faudra triompher de multiples épreuves avant de parvenir à la vérité.
Renaud Camus écrit (à moitié) ce qui a bien peu de chance d'être lu : montrer mais ne pas montrer, les Églogues sont aussi une danse des sept voiles: il y a toujours un voile supplémentaire [1].

risoiredecettequestiondesoriquandonqueluimêmenesavaitmê-
mepasquiétaitsonluiavaitditetrépétépendanttoutesonenfanceouplutôta-
vaitditetrépétéensaprésencesanssadresseràluimaisaucontraireenlassu-
mantenparaissantassumerenassumantsansdouteentoutebonnefoiquilnétait-
paslàouentoutcasquilnentendaitpasounepouvaitpascomprendrequilnétait-
passonqueluinéta-itpassonetquonsedemandaitbiendoùilpouvaitbienalors-
vouscomprenezexcusezmoilaissezmoirireenfinjeveuxdireilestunpeudiffi-
ciledanscesconditionsdeprendreausérieuxsinoncommeunindicejustement-
toutesceshistoiresdoriginederacedepeupledenomdhéritagedealorsquelui-
précisémentluinipersonnenalamoindreidéedecequepeutbienêtresapropre-
vousconviendrezquonadumaljeveuxdirecommentpeutilinsistersur-
limportancepourlesautresdecequipourluinesauraitpardéfinitionnenavoira-
ucunecommeunaveuglequiprétendraitservirdeguidedansunmuséeouun-
hommepolitiqueencombrésdecasserolesquiseposeraiengrandlégislateu-
retpurificateurdelarep
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.533

Ce qui donne, une fois les espaces introduites et des mots ajoutés (c'est moi qui complète):

risoire de cette question des origines quand on songe que lui même ne savait même pas qui était son père on lui avait dit et répété pendant toute son enfance ou plutôt on avait dit et répété en sa présence sans s'adresser à lui mais au contraire en l assumant en paraissant assumer en assumant sans doute en toute bonne foi qu il n était pas là ou en tout cas qu il n entendait pas ou ne pouvait pas comprendre qu il n était pas son fils que lui n était pas son fils et qu on se demandait bien d où il pouvait bien venir (ou sortir) alors vous comprenez excusez moi laissez moi rire enfin je veux dire il est un peu difficile dans ces conditions de prendre au sérieux sinon comme un indice justement toutes ces histoires d origine de race de peuple de nom d héritage de (etc.) alors que lui même précisément lui ni personne n a la moindre idée de ce que peut bien être sa propre origine vous conviendrez qu on a du mal je veux dire comment peut il insister sur l importance pour les autres de ce qui pour lui ne saurait par définition ne n avoir aucune réalité? consistance? vérité? comme un aveugle qui prétendrait servir de guide dans un musée ou un homme politique encombrés de casseroles qui se poserai en grand législateur et purificateur de la rep

Evidemment, c'est bien sibyllin et peut dans l'absolu donner lieu à de multiples interprétations. Cependant, le "vieux lecteur" a déjà rencontré d'autres extraits exprimant le même doute, c'est pourquoi il suppose que les lignes ci-dessus concernent le père de Renaud Camus. Par exemple :

PÈRE. [...] Oh! La peste soit de ce patronyme trivial, tout juste bon à qualifier un nez, et qui ne sait vouloir dire qu' écrasé, aplati, peu saillant. Je n'ai jamais aimé le bruit de ses syllabes. Et je n'ai jamais vraiment assumé son allure : il m'a toujours semblé le nom d'un étranger. Or, maintenant, mon père est mort, qui d'ailleurs a semblé insinuer, en plus d'une circonstance, que je n'y avais guère d'autre droit que le droit. J'y renonce sans remords ni regret. (Le Département de la Lozère, p.116-117)
Renaud Camus, Etc. (1998), p.146

Ou encore, contemporain de la parution de L'Amour l'Automne (Plusieurs garçons parlent de leur famille et de sa réaction face à leur homosexualité) :

Moi j'avais la famille type de ce genre de choses pour manuel élémentaire de psychologie: une mère autoritaire et dominatrice, un père faible et amoureux dont je ne savais même pas si c'était mon père — je ne le sais toujours pas, d'ailleurs; et des scènes continuelles, horribles, chaque fois qu'ils étaient sortis ensemble. Il était même question d'un soldat allemand.
Renaud Camus, Journal de Travers, (journal de 1976 publié en 2007), p.178

Ou W., au cours d'une dispute:

Si tu avais travaillé un peu, dans ta vie, au lieu de recevoir toujours de l'argent de tes parents et te demander qui était ton père, tu verrais le monde tout autrement!
Ibid, p.1517


Il faudrait que je retrouve ce passage décrivant les domestiques discutant entre eux, s'indignant de ce que "la salope parte rejoindre son amant" (non-sic, mais presque) tandis que le petit (Renaud Camus) est en larmes sur le perron (il vient d'échapper à un accident). L'événement est évoqué hors contexte dans Passage ou Échange, ce qui fait qu'on ne peut le comprendre.
Je l'ai relu beaucoup plus récemment dans les termes plus explicites que je viens d'employer, mais où?


complément le 25/11/2008

J'ai retrouvé le passage que je viens d'évoquer. En fait, il ne prouve rien en ce qui concerne le sujet de ce billet. En revanche, il confirme une certaine inconscience ou indifférence de la mère, durement jugée par les domestiques.

Ce n'est certainement pas un hasard, certainement, si Duparc, dans Échange, a placé l'épisode du départ au bal de la mère, alors que l'enfant vient d'échapper de justesse à la mort, à la fin de la première partie du livre, juste avant la coupure. Il n'est pas allé jusqu'à raconter, toutefois, que l'enfant, assis sur les marches de l'escalier, devant la maison, entendait à ce moment-là les voix du jardinier et de sa femme qui sortaient de la fenêtre — un soupirail, presque — de leur pièce à demi souterraine:
«Regarde-moi ça, cette garce qui fout le camp quand le môme est là à chialer et tout...»
(En plus il y avait le soupçon qu'elle partait vers un amant.)
Journal de Travers, p.369

C'est comme l'épisode de la pelle à feu. Est-ce l'un des neuf enfants Barré ou l'un des neuf enfants Trichet qui la laisse tomber du balcon? Toujours est-il que son tranchant frôle Denis. Sa mère est déjà au portail, alors, et elle monte, sans se retourner, malgré ses cris, dans une grosse voiture blanche, américaine, décapotable.
Denis Duparc, Échange (1976), p.115


Notes

[1] «il est le monde de la danse des sept voiles, et après le septième il y en a sept encore», Renaud Camus, Hommage au carré, p.217