C'est étrange, ce nom de Transparents que je croise, de Caradec à Hugo, de Char à Camus. Les Transparents de Char devaient-ils quelque chose à Hugo?

— [...] Ça change en tout cas des Grands Transparents.
— Ça, c'est une lubie d'André Breton, qui croit tout ce que lui disent les cartomanciennes.
— Ce que tu goures, fillette. C'est encore une trouvaille de Victor Hugo, c'est bien le plus fort. À Jersey, on lui apportait de l'eau de mer pour se laver les mains. Un jour, il a renversé le seau et l'eau s'est barrée. Et il a aperçu au fond du seau une petite pieuvre. Elle était si transparente que dans l'eau il n'avait pas pu l'apercevoir. Il en a conclu aussi sec que d'autres êtres devaient exister autour de nous, tout en échappant à nos sens, des êtres translucides à l'air comme cette petite pieuvre était translucide dans l'eau [...].
François Caradec, Le doigt coupé de la rue du Bison, p.128


Ce monde-là enchante René. Les mois d'été, durant la pause scolaire, il glisse corps et âme dans cette Provence lumineuse avec ses saisonniers et ses marginaux, ses bateleurs et ses fadas, hautes figures d'un monde rural mal remis de la «der des der».
[...]
«Ce sont des vauriens!» Mais ce sont ses frères, ses frères d'adoption et peut-être même de sang. Ils sont pour lui les descendants légitimes et désignés du petit Charlemagne [le père de René Char], pauvre et orgueilleux, qui avait fui les fermiers chez qui on l'avait placé.
Dans cet univers viril, une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. René remarque «sa chevelure barbare», une tignasse d'ébène souvent lustrée par les eaux de la Sorgue, et «sa gorge haute». Il leur arrive de se croiser dans un bras isolé de la rivière alors qu'il pêche à main nue. Au soir de sa vie, il évoquera ce souvenir:
«Elle me proposait d'arrêter là ma baignade et de venir me faire sécher par son tablier. Je feignais de ne pas entendre. Elle enveloppait d'herbe le mulet-cabot dont elle était la bénéficiaire et s'éloignait mi-féline, mi-boudeuse dans la direction opposée à celle où ma chemise et mes souliers dénonçaient mon enfance qui finissait.»
Ce premier terreau poétique — il élèvera bientôt chacune de ces figures du peuple au rang de Transparents, personnages clés de sa mythologie — ne lui fait pas oublier sa vindicte contre Albert [frère de René Char].
Laurent Greilsamer, L'Éclair au front, p.24


Dans cet univers viril (nous apprend le biographe de Char), une femme aux yeux vert jade traverse légèrement le paysage : Diane Cancel. Elle lave et reprise les hardes de ses ses compagnons. Elles est la confidente et l'amante de ces errants. Einstein himself is in a box and the work itself is in a proscenium frame which is very two-dimensional. Ma mère me parler sans cesse d'un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, disait-elle, qui s'appelait Albert, Dieu sait pourquoi et qui reviendrait un jour, pour prendre dans son cœur la place d'où m'auraient chassé mes fautes.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.101

Les Transparents ou vagabonds luni-solaires ont de nos jours à peu près complètement disparus des bourgs et des forêts où on avait coutume de les apercevoir.
Ibid, p.105


note pour les Eglogues

Pourquoi ce passage-là de la biographie de René Char est-il retenu?
Diane => nom actif dans les quatre premières Églogues.
Cancel => d'une part écho avec les "fenêtres surgissantes" (pop-up) de l'ordinateur de Camus pendant qu'il écrit («Etes-vous sûr de vouloir quitter?»), d'autre part permet de passer à Celan.
Ce passage évoque Albert, le frère de René Char => permet de passer d'une part vers Albert Camus, d'autre part vers la légende du double, du frère préféré (thème du double, du doppelgänger mais aussi de la mère mal-aimante) et de l'abandon par la mère, ce qui permet de rebondir vers Duane Michals, dont la mère a utilisé le prénom d'un autre pour le nommer.