François-Marie Banier

mise à jour le 15 juillet 2010.

Jean-Pierre Bobillot: le film

Suite au cours de ce mardi, Jean-Pierre Bobillot est passé en studio enregistrer quelques minutes de poésie sonore:

Sacrilège

« L'infidélité naît à la première virgule qu'on déplace», a dit avec raison M. Georges Lubin. [1]

Gustave Flaubert, Georges Sand, Correspondance - Préface p.18


Notes

[1] Introduction aux œuvres autobiographiques de G. Sand (Paris, Bibl. de la Pléiade, 1970, p.XXIV).

Des éditions difficiles à trouver

Mon habituel blog à Paris signale que cinquante éditeurs seront présents à la Halle Saint-Pierre du du 10 décembre 2008 au 5 janvier 2009.

Les éditions L’Œil d’or et les éditions Passage Piétons invitent cinquante éditeurs :



À Rebours ; Anacharsis ; Art&fiction ; La Barque ; La Belle Gabrielle ; Bleu autour, Cause des livres ; Circa 1924 ; Chasse au Snark ; Cochon pendu ; Colophon ; Compagnie Créative ; Cochon pendu ; Cosa nostra ; Des Cendres ; La Diseuse ; Diantre !; Fondeur de briques ; L’Échappée ; L’Épure ; L’Escampette ; Frédéric ; Ginko ; Grandir ; Grèges ; Harpo & ; Image Son & Compagnie ; In 8 ; Isabelle Sauvage ; Lettr’ange ; Lirabelle ; L’Idée bleue ; Mare Nosrtum ; Michel Houdiart ; Monsieur Toussaint l’Ouverture ; Nuit Myrtide ; Organic ; Pegg ; Plonk et replonk ; Poursuite ; Recoins ; Ritagada ; Rougerie ; Le Passager Clandestin ; Le Sonneur ; Solo ma non troppo ; Trouvères & compagnies ; Vedrulla ; Yvette & Paulette ; Zédélé ; Zinc ; Zoom

The Roar of the Butterflies, de Reginald Hill

C'est l'autre série de Reginald Hill: Joe Sixsmith, PI. Il s'agit d'un détective privé, chauve, noir, petit, la trentaine, devenu PI après la fermeture d'une des usines de Luton.

La trame de cette série est toujours la même: Joe est placé dans un environnement qui n'est pas le sien, il passe son temps à faire des gaffes, à dire ce qu'il ne faut pas dire, à voir ce qu'il ne faut pas voir, à ne rien comprendre et à construire une solution à l'intrigue qui bien entendu n'est pas la bonne. Mais grâce à la sérendipité (Joe est un dieu de la sérendipité), à sa gentillesse (il est si gentil que c'en est presqu'un handicap), à son chat, à son amie, à ses amis, il s'en sort toujours et nous obtenons la véritable solution à l'énigme.
Cela signifie que l'auteur a conçu deux solutions à l'énigme qu'il nous propose. Ça me plaît.

Dans le dernier paru, Joe se retrouve dans un club de golf extrêmement select.

Porphyry smiled and said, or rather whispered, 'Normally, yes, Joe. But golf sensitizes the hearing remarkably. You know the great Woodehouse, of course?'
'Woodehouse? Played for the Posh and Grimsby then went into the fight game?' hazarded Joe.
'Don't recollect that, though he was a man of great and varied talent. In particular he loved his golf and of course he wrote some of the funniest books in the language. In one of them he talks about a golfer so sensitive, he could be put off his stroke by the roaring of the butterflies in the adjacent meadow.'

Reginald Hill, The Roar of the Butterflies, p.62

Interviews de Nabokov

Grâce à Bienbienbien (qu'ils soient bénis), cinq interviews de Nabokov.

Un peu de poésie sonore

Camille Bloomfield a invité Jean-Pierre Bobillot à venir déclamer (si c'est le mot) quelques poèmes dans son cours sur les groupes et mouvements littéraires au XXe siècle. [1]

Ce fut une performance qui se méritait: il fallut d'abord affronter la redoutable épreuve de la ligne 13, et seule beaucoup d'obstination me permit d'être à l'heure. Elisabeth & co m'attendait.

Camille nous avait dit que sa salle se trouvait contre l'autoroute, elle n'avait pas menti. Garée sur le bas-côté, une BMW avait le nez plié.
Jean-Pierre Bobillot a commencé par décorer la salle de quelques longues banderolles de papier, tracts assemblés, Karaboudjan et rats, Mickeys. Lectures et explications se sont entrecroisées, la salle a été amenée à participer, sans montrer ma foi trop de surprise.

Je vais m'attacher aux données factuelles (histoire et bibliographie). Un document sur youtube devrait être bientôt disponible, je donnerai le lien dès que possible.

Jean-Pierre Bobillot a commencé par Karawane d'Hugo Ball (1917). Le poème était répété sur plusieurs feuilles scotchées en un parchemin de plusieurs mètres, qu'il lisait en paraissant avoir des repères, montant et descendant parmi les pages. J'ai trouvé en ligne un exemple de lecture (assez doux: les lectures de J-P Bobillot sont bien plus énergiques).
Devant un tel texte, chacun doit inventer sa lecture.

Jean-Pierre Bobillot nous a ensuite lu un de ses propres poèmes, Crever le matelas de mots (1978). Il a précisé que cela se traduisait soit par matress of words ou par matress with words: soit nous étouffons sous les mots, et il faut crever cette épaisseur de mots pour réussir à respirer, soit nous étouffons sous la chappe des conventions et il faut la crever avec des mots. (Est-ce pour celui-ci qu'il se fit accompagner d'une jeune fille à l'accent étranger?)

Ensuite il nous a lu La prose des rats, long poème tournant d'abord autour de la syllable "ra" avant de dériver progressivement vers de la géo-politique.
L'origine du poème est une commande. J-P Bobillot habitait alors Arras, ville qui célèbre la fête des rats tous les deux ans. En effet, cette ville a subi tout au long de l'histoire de nombreux sièges, enjeu de batailles entre les Flamands (donc les Espagnols) et les Français, tant et si bien que le sous-sol est creusé de galeries, jusqu'à six étages de profondeur, un étage pour les vivres, un autres pour les chevaux, un autre pour les hommes, etc. Ces souterrains se visitent. Ils sont la raison pour laquelle l'armée anglaise installa son QG à Arras en 14-18, ce qui fit que la ville fut rasée.
J-P Bobillot décida donc de faire un poème sur les rats, qui évoquaient à la fois les rats des caves et les rats des tranchées. L'idée était également que nous sommes tous les rats de quelqu'un, tous pourchassés, tous faits comme des rats.
Le poème est illustré de dessins extraits de Ronge-maille vainqueur, un livre de Lucien Descaves, l'exécuteur testamentaire des Goncourt [2]. Ce livre aurait dû paraître en 1917 mais il fut interdit par la censure. Il ne parut qu'en 1920 et n'a jamais été republié depuis. Selon ce livre, les principaux vainqueurs de la guerre sont les rats. (D'autre part, Descaves, qui a créé le prix Goncourt, poussa un coup de gueule quand Céline n'eut pas le prix (1932)).

Ensuite Bobillot lut un poème apparemment composé de mot sans suite, demandant à cinq personnes de participer: elles eurent chacune en charge un mot et ses déclinaisons (son/sang, bruit/bribes, cube/tube/cuve, bloc/glotte/grotte, musique), et toutes les vingt secondes la première dit son mot, suivie des autres personnes à intervalles réguliers. C'était assez étonnant de sentir les personnes faisant l'écho (mais l'écho de rien puisque ça ne dépendait pas d'un son initial) se cadencer, on assistait presque à la naissance de la musique (et puis non: la cadence se perdait: c'est long, vingt secondes entre chaque intervention. Les mots tombent comme des gouttes. Une fois, le mot "musique" tomba au moment ou Bobillot prononçait lui-même "musique". Coïncidence.)

Il y eut également un Poème à crier et à danser, de Pierre-Albert Birot, 1917. Est-ce à son propos que Bobillot nous dit que «Pendant que Dada faisait du bruit à Zürich, d'autres faisaient du bruit à Paris»?
Nous lûmes ce poème en canon fou, poème composé d'onomatopées ou à peine (tzimm, drrrr, an, pfou, etc (si je puis dire))? Une espère d'exultation montait dans la salle au fur à mesure de la lecture, avec toujours cette espèce de jubilation mêlée d'ahurissement d'avoir le droit de faire les andouilles au nom de la littérature.

Puis Jean-Pierre Bobillot repris l'un de ses propres poèmes, sa découverte de l'Amérique, un hommage au poète noir-américain Langston Hughes qui a écrit I too sing America. Il s'agit d'un poème parlant des Français en France, des Américains en Amérique, des Français en Amérique, des Américains en France, des changements de lieux et de nationalité (je pensais à Gaston Lagaffe: «il y a des papas papous à poux et il y a des papas pas papous à poux. Mais chez les pas papas papous...»).
J'ai noté le vers: «Quand les choses ne sont pas simples, ne dit-on pas: c'est tout un poème?» Et plus tard: «C'est encore simple [...], trop pour faire un poème».


Au moment des questions, une étudiante posa la question suivante: pourquoi la poésie contemporaine nous fait-elle rire?
Bobillot reformula la question de deux ou trois façons, dont celle-ci : pourquoi a-t-on toujours minoré au cours de l'histoire les poèmes burlesques?
(Ici intervinrent des bribes entendues à Cerisy). Le désir de poésie existe dans toutes les civilisation, c'est un désir consubstantiel à l'homme, il naît avec le langage. Le bébé essaie déjà de s'exprimer: brrr, bleublbl, blaaa... (Apparté de Bobillot pour condamner la tétine qui empêche les bébés de s'axprimer. Je ris (au moins intérieurement).
En entrant dans le langage, on perd tout ça (cette entrée n'est pas à condamner: c'est elle qui nous fait entrer dans le symbolique, dans l'image, dans l'humain).
Il se produit alors le retour du refoulé: le refoulé, c'est ce qui revient, mais pas dans le même état, à un autre niveau: c'est le poème. La rime, c'est le retour du refoulé (le son primitif) maintenu sous contrôle. La rime fait plaisir mais ne va pas jusqu'à la jouissance.

Tous ces principes, ces belles mécaniques maintenus sous contrôle se cassent il y a un siècle exactement, avec les ancêtres du futurisme russe. A partir de la fin du XIXe siècle, il y a de la place pour une poésie qui joue avec les mots, une poésie purement phonétique. Jules Laforgue, dans ses lettres, dit à propos du recueil Sagesse de Verlaine qu'il s'agit d'un vagissement fait dans une langue inconsciente n'ayant même plus le souci de rimer.
Il faut croire qu'à cette époque-là la langue de Verlaine était proche du babil, ce que nous n'entendons plus aujourd'hui.

Il se passe quelque chose à ce moment-là. En 1908, Vélimir Khlebnikov produisait les premiers poèmes bizarres (Le Rire, poème néologico-phonétique autour de la racine du mot rire en russe) et la langue zaoum.
Ugo Ball, poète très engagé, annonçait une sorte de pré-dadaisme allemand tandis que Malevitch, avec La victoire sur le soleil, et les frères Bourliouk inventent le futurisme.
Il faut d'ailleurs remarquer que ce sont des mouvements transnationaux. Impossible ici de parler de poésie française ou allemande ou russe, ces mouvements dépassent les frontières.

Cette poésie a quelque chose de jubilatoire — pas forcément drôle, mais jubilatoire.

J'ai découvert (c'est J-P Bobillot qui parle, répondant à la question de l'étudiante) il y a peu de temps en lisant un psychanalyste qu'au Moyen-Âge, l'adoration de Dieu par les chants devait s'aligner sur la respiration, les syllables se cadençant sur le souffle: rien ne débordait, aucun bruit suspect (on était déjà dans le 5/5 de la communication actuelle).
C'est alors que les musiciens — et le peuple — ont inventé l'alléluia, le ahahah, la percée jubilatoire. Ce sera rejeté par les luthériens ou les calvinistes, mais trouvera sa place du côté catholique. (Tout cela se trouve dans un livre de Michel Poizat, La Voix du diable.)
Les adversaires de la poésie sonore emploient exactement les mêmes arguments que les adversaire de la musique sacrée. C'est extrêmement étonnant.

Et donc pourquoi la poésie contemporaine est-elle drôle? parce qu'elle est plus objective (terre à terre, bouche à bouche, corps à corps). C'est Rimbaud qui utilisait les mots de "poésie objective". Vous connaissez les vers de Mes petites amoureuses: «Un hydrolat lacrymal lave...» C'est jubilatoire, mais pas drôle.

C'est Julien Blaine qui arrive sur scène et dit "La langue, c'est quoi?" Et il tire la langue, il la montre, il montre tout ce qu'on peut faire avec une langue, se caresser les dents, etc. "La langue n'a pas d'os". C'est le lyrisme de la langue du point de vue organique. Puis il continue, et ce n'est plus drôle, par "Et ça, c'est ma cage", en montrant sa cage thoracique, et bien sûr c'est à double sens. Le souffle est dans la cage.

Est-ce Jean-Pierre Bobillot qui a parlé de poète méridional à la faconde tragique? Il me semble que l'intervention est venue de la salle. Je ne sais plus.

Apollinaire a été le premier à parler par onomatopées, avant Le Crabe aux pinces d'or (Ici, salut à Marc pour une private joke) (explication rapidement donnée: dans cet album de Tintin, le capitaine Haddock, complètement ivre, se fait voler son bateau. Il le retrouve plus tard amarré dans un port sous le nom de Karaboudjan. Il tente alors de téléphoner: «P..p...popo...police»).
(Cela donne raison à xxx (pas noté: Julien Blaine?) qui soutient que toutes les nouveautés, toutes les innovations, commencent d'abord dans la poésie.)


Autre question: pourquoi La prose des rats? Pourquoi Prose?
Je ne sais pas. Une autre poète travaillait sur Les vers de la mort, un terrifiant poème du XIIe siècle. Je trouvais que ça sonnait bien avec La prose des rats. Et puis il y a un clin d'œil à Prose pour Des Esseintes, aussi.
La difficulté finalement, c'est de se laisser porter. Je suis très peu oulipien, je ne travaille pas sous contrainte. On grapille des idées. Par exemple, les poètes du Bas -Rhin et du Barhein viennent de l'anecdote suivante: la maison de la poésie de Lyon avait invité des poètes du Barhein en pensant qu'il suffit d'inviter des poètes pour qu'il se passe quelque chose, ce qui n'est pas vrai. Et j'ai dit ils auraient mieux fait d'inviter des poètes du Bas-Rhin. Et voilà. (autre exemple: rats de Flin => les usines Renault; rats de Flynt => c'est la ville de Michaël Moore, qui a tourné son premier film en cherchant à rencontrer le patron de Ford).

Cela s'est terminé ainsi, un peu brusquement: il fallait laisser la place au cours suivant.

Notes

[1] Vous y trouverez ces notes enrichies des précisions de Camille Bloomfield et des photos d'Elisabeth Chamontin: cela devient du blogage en éclats, à reconstituer.

[2] Le site consacré à Descaves dit Huysmans.

Le parler chien

Cette affaire de parler chien me rappelle la "lettre au chien" de Proust. Encore une bininulserie.

Hier, Sophie se désolait de ne pas avoir trouvé d'exemplaire de La Princesse Hoppy ou le conte du Labrador: elle voulait voir un exemple de parler chien supérieur. Roland Brasseur nous a alors rappelé qu'un exemple s'en trouve également dans La Vie mode d'emploi, à la fin du chapitre LXXXV:

t' cea uc tsel rs
n neo rt aluot
ia ouna s ilel-
-rc oal ei ntoi

Demain, rendez-vous à 19h à la BNF: le mystère du parler chien supérieur devrait être levé (je ne sais pourquoi, je n'y crois pas trop. Je pressens une mystification supplémentaire).


edit:

Alph a reconstitué dans les commentaires la clé que j'avais notée trop vite pour la comprendre.

Lecture suivie de L'Amour l'Automne

N'ayant atteint que la page 17 au bout de deux heures, nous remettons ça mardi 16 décembre 2008 à 20 heures, toujours chez Rémi Pellet.

Si vous êtes intéressé, contactez-moi par mail: je vous enverrai les notes concernant la première séance, l'adresse précise de Rémi et le code de l'entrée. (Rémi offre de quoi grignotter en début de séance, je lui ai proposé de passer cette fois-ci au saucisson et camembert (pour que ce soit plus simple à préparer) mais je ne suis pas sûre qu'il osera (les camusiens l'impressionnent).)

Hervé Le Tellier au Petit Palais

Cela avait été annoncé lors du dernier jeudi de l'Oulipo, mais je l'aurais totalement oublié sans un "statut" d'Elisabeth dans FB (oui, je parle chinois, c'est fait exprès). Mercredi, je suis donc allée écouter Hervé Le Tellier au Petit Palais, ce qui m'a d'ailleurs donné très envie de revenir au Petit Palais, qui m'a paru superbe (— Où est l'auditorium? — A droite, puis à gauche de Dante, en face des icônes).

L'émission sera prochainement disponible sur France Culture, dans les sentiers de la création. Je vais en restituer des bribes, de mémoire (je crois que la transcription des cours de Compagnon m'a dégoûtée des notes pour longtemps), confiante en ce que vous pourrez tout vérifier et corriger en écoutant l'enregistrement le moment venu.

L'auditorium était plutôt vide, la plupart des gens ayant, je suppose, oublié, comme j'avais failli le faire. Jacques Roubaud devait être au deuxième rang, seul membre de l'Oulipo, avant que n'arrivent plus tard Michelle Grangaud et Frédéric Forte.
La salle était plongée dans l'obscurité, j'ai cru comprendre que ce n'était pas tout à fait volontaire, qu'il y avait quelques problèmes techniques. La "scène" était elle en pleine lumière. Je n'ai pas compris ni retenue (!) le nom de l'interviouveuse.

Les phrases d'Hervé Le Tellier trébuchent un peu, comme si l'émotion était sur le point de le faire bafouiller, et pourtant son élocution est parfaitement claire. Il n'hésite jamais, on dirait que toutes ses idées sont prêtes devant lui, qu'il n'a plus qu'à les choisir et à les exposer. Mais comment fait-il?
Ce fut une heure (et plus d'une heure) très agréable, j'aurais aimé prolonger ce moment, j'aurais aimé qu'il continue à parler et à lire, c'était drôle, c'était intéressant, c'était simple (opposé à pompeux), on était bien.
Il avait devant lui quelques livres, La Chapelle sextine, Je m'attache très facilement («il a eu le prix du roman d'amour, nous étions morts de rire», me glisse ma voisine), Les opossums célèbres, Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable, Esthétique de l'Oulipo. Malheureusement aucun ne serait proposé à la vente, suite à des problèmes de logistique (je n'ai décidément pas de chance (et je trouve ça vache pour l'auteur)).

Je ne me souviens plus très bien de l'ordre des questions, je vais raconter mes souvenirs, tirer un fil, parce que l'exercice m'amuse. Quelle était la première question, «Comment écrivez-vous?» ou «comment entre-t-on à l'Oulipo?» Je ne sais plus.

L'intervieweuse commence : «Vous écrivez page 47 de votre livre Esthétique de l'Oulipo...»
Oups, le piège. Hervé Le Tellier feuillette le livre de l'air de celui qui se demande ce qu'il a bien pu écrire page 47.
Ouf, rien de grave, il paraît encore d'accord avec lui-même.
— ... vous écrivez «on n'écrit pas pour emmerder les gens».
(J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'une citation de Queneau). La question ne sera pas «pourquoi écrire» (puisque, répondra malgré tout Hervé Le Tellier, il y a autant de réponses que de personne. Cependant, ajoute-t-il, la réponse est celle de Queneau: on écrit parce qu'on est inspiré. Ceux qui vivent dans les mots savent qu'ils sont sans arrêt inspirés, qu'ils ont toujours quelque chose à écrire, même quand ils n'ont rien pour écrire.)
Est-ce à ce moment-là que Le Tellier parlera de ceux qui sont écrivains mais n'écrivent pas (car c'est encore un choix d'écrivain que de ne pas écrire, précise-t-il sous son souffle, en souriant) et de ceux qui ne sont pas écrivains mais écrivent? («malheureusement», ne pouvons-nous nous empêcher de commenter, ma voisine et moi (doucement, pour ne pas être enregistrées!).)

— Comment entre-t-on à l'Oulipo?
Première règle, il ne faut pas le demander. Ensuite, il faut savoir que c'est une cooptation à l'unanimité. «Vous comprenez, le groupe se réunit deux à quatre fois par mois, on se voit plus souvent qu'on ne voit ses parents — ou ses enfants, pour ceux qui ont des gardes partagées (ajoute-t-il très vite en ayant l'air de savoir de quoi il parle) — alors il faut être sûr qu'on a envie de se voir pendant quarante ou soixante ans, pour les plus jeunes...»
Car on ne quitte pas l'Oulipo. Tout au plus peut-on connaître des périodes "d'occultation" (ainsi Paul Braffort s'est occulté quelques années mais s'est désocculté à présent) ou peut-on être excusé pour cause de décès. Les Oulipiens sont actuellement 35 (il relève la tête: «d'ailleurs tout le monde n'est pas là, j'ai les noms»), avec peu à peu davantage d'excusés que de non-excusés, et de plus en plus d'oulipiens nés après la naissance de l'Oulipo.
Mais en fait, quand on entre à l'Oulipo, on se rend compte qu'on est depuis toujours dans la cage: je me suis rendu compte que j'appartenais à l'Oulipo depuis toujours, que toutes mes lectures, Tardieu, Desnos, Queneau, m'avaient préparé à ça.

(Tant pis, tant pis, j'abandonne toute idée de reconstitution chronologique, je livre en vrac). J'aimerais publier, nous avoue Hervé Le Tellier, un livre dont le titre serait Un livre dont j'ai oublié le titre et dont je ne connais pas l'auteur chez un éditeur qui s'appellerait "un petit éditeur" dans une collection nommée [j'ai oublié, j'invente, mais c'est le principe] "une collection pas très connue". Comme ça, on pourrait demander à son libraire Un livre dont j'ai oublié le titre et dont je ne connais pas l'auteur publié chez un petit éditeur dans une collection pas très connue.

Comment écrit-on? La contrainte est un moyen de faire face à la paresse, de la déjouer. Hervé Le Tellier est très feignant, c'est pour cela qu'il fixe ses rendez-vous le matin pour s'obliger à se lever, qu'il s'engage à écrire pour des amis, ou qu'à une époque (pour L'Evenement du jeudi ou Le Nouvel Obs?) il fournissait des textes de 2000 signes exactement, espaces comprises: ainsi il pouvait fournir son texte au dernier moment, le mardi matin. Le metteur en page le lui avait assuré: «Tu peux arriver le mardi matin, à condition que ton texte fasse deux mille signes exactement». Et ainsi, en respectant la contrainte des deux mille signes, il pouvait arriver au dernier moment, son texte s'inscrivait, exactement, dans l'espace laissé libre pour lui.

La contrainte est source d'inspiration, elle permet de dire ce qu'on aurait pas su dire sans elle. Prenons l'exemple de la contrainte d'un "Beau présent" (écrire un poème en n'utilisant que les lettres contenues dans le nom de la personne à qui l'on veut rendre hommage): on commence par constituer un stock de mots (plus amusant à faire soi-même que par ordinateur), puis on dégage des sphères sémantiques, etc. Ça devient obsessionnel. (Dans la salle, Jacques Roubaud hoche la tête avec approbation.) Mais on sait que c'est possible. On est intimement persuadé qu'il y a une solution. On est dans la situation d'un joueur d'échec à qui l'on dirait «il y a un mat au bout». On cherche le mat. Parfois on ne le trouve pas, mais on cherche. La contrainte permet d'exprimer le dicible.
On se pique des idées. Jacques Jouet a écrit à partir d'une contrainte où toutes les phrases commencent par à supposer que: «A supposer que nous nous retrouvions au Petit Palais malgré la pluie et le car de CRS dans un amphithéâtre sombre mais néanmoins...» (il s'est lancé impromptu dans une longue phrase tenant parfaitement la route et résumant exactement la situation. A écouter en podcast.)
Je voulais écrire un beau présent pour une amie qui n'a pas de U dans son nom, la pauvre (ce n'est pas de sa faute, ce sont ses parents, c'est ce qu'on appelle la désignation, on est désigné, on y est pour rien), donc on ne pouvait pas faire "amour". Mais j'avais mésange, lierre, songe. J'aurais pu faire comme la mésange songe au lierre — puisque c'est toujours l'animé qui songe à l'inanimé —, mais finalement j'ai retenu «comme le lierre songe à la mésange»: jamais je n'aurais trouvé ça si je n'avais pas eu la contrainte. Voilà: la contrainte permet de dire autrement ce qu'on ne savait pas dire. On s'aperçoit ensuite qu'on ne savait pas qu'on voulait le dire comme ça, mais que finalement, c'était comme ça qu'on voulait le dire.

Hervé Le Tellier explique la façon dont il travaille pour produire sa phrase quotidienne dans Le Monde. C'est une mécanique, les mille premières phrases sont les plus difficiles (mille ou cinq cents? je ne sais plus. La salle rit.). Ces phrases sont écrites sur le principe des Amnésiques (dans lequel toutes les phrases commencent par «A quoi tu penses? — Je pense que...) Hervé Le Tellier démonte le mécanisme d'une de ses phrasesqu'il prend pour exemple, nous explique la façon de la construire, de la faire naître, les associations en chaîne de son exemple, entre gondoles, deuil, moules, la phrase «les gondoles sont peintes en noire pour ne pas humilier les pauvres», etc.

C'est horrible, plus j'écris, plus je me souviens, je ne vais jamais y arriver. Je vais bâcler la fin me refaire un thé prendre un pull. J'ai froid.

L'humour?
L'humour est une forme de politesse. Tout est dérisoire. Nous sommes là pour si peu de temps et les traces que nous laissons... Je suis né en 1957, je devrais être mort en 2103 — vous voyez tout est déjà prévu — et si je suis encore en vie en 2103, je vous en prie, achevez-moi!

Tout le problème est de représenter un univers infini avec un ensemble de mots par définition fini. Comment représenter un univers continu grâce à une représentation discrète? La seule solution à ce problème, c'est le pavage: on recouvre la réalité de différentes tuiles. C'est la mosaïque.
C'est très difficile de réaliser un auto-portrait.
(Ce moment était magnifique, j'hésite à écrire et à le défigurer. Il faudra absolument écouter le podcast (mis en ligne dans une quinzaine de jours).)

Hervé Le Tellier lit quelques passages des Oppossums: l'homarylinMonroe (aucune idée de l'orthographe), l'escargogol et l'escargorki (dialogue de théâtre avec la tante Vania qui ne va plus si bien). C'est très drôle et je regrette d'autant plus que les livres ne soient pas en vente.
Il s'agit de mots-valises. L'idée initiale vient de Jacques Roubaud, avec les Sardinosaures, qui avait été reprise par Paul Fournel, qui a écrit Les animaux d'amour, illustré par Henri Cueco. Chacun pique des contraintes aux autres, les enrichit ou les déforme. Une contrainte ne naît jamais de rien. Par exemple, on ne sait pas d'où vient l'alexandrin, est-ce qu'il est sarde, Jacques Roubaud en parlerait mieux que moi... Et donc j'ai repris cette idée de mots-valises sur des noms d'animaux en y accolant des personnages célèbres. Mais on pourrait imaginer autre chose, deux célébrités, par exemple, le raspoutinaturner. (Et voilà, comme ça, au débotté).

Les femmes et le sexe.
C'est très fastidieux, d'écrire sur le sexe. Il y a très peu de beaux textes sur ce sujet, et j'ai trouvé que le livre de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M. était de ce point de vue une réussite.
Généralement je ne parle pas de sexe dans mes livres, et puis, comme dirait Barthes, c'est un peu toujours la même chose. Alors j'ai mis toutes les scènes de sexe dans un seul livre, et j'ai décidé d'en faire une sextine (il n'explique pas ce qu'est une sextine), ou putôt une double sextine, à partir des 26 lettres de l'alphabet (Hervé Le Tellier a dit 23, Jacques Roubaud l'a corrigé en riant. Hervé Le Tellier, prenant l'air dégagé: «"Je songeais à un autre alphabet", c'est ce qu'on dit, dans ces cas-là, je crois?»), ce qui me faisait 72 poèmes et j'ai ajouté un poème par point de croisement pour obtenir 78 (je ne sais plus pourquoi. 78 doit avoir quelque chose de particulier). Donc j'avais treize femmes et treize hommes que je faisais tourner selon une combinatoire, j'avais une fellation, un cunnilingus, etc, mais qui tournaient dans des lieux prédéterminés, ce qui fait que c'était toujours la même chose, mais toujours un peu différent... comme dans la vie quoi.
Il lit deux poèmes extraits de La Chapelle sextine, l'un contenant un maximum de mots latins (c'est très joli à l'oreille, l'autre... l'autre je ne me souviens plus (j'espère que ce n'est pas freudien).)
Il ajoute : les personnages sont peu décrits, mais ils ne se rencontrent pas au hasard, dans la deuxième sextine ils sont présentés dans l'ordre de leur âge, les hommes en ordre croissant et les femmes décroissant (ou l'inverse, je ne sais plus). En fait, il y a là mes soirées télé, Sami Frey, Patrick Timsit, (etc, je ne sais plus). J'ai un peu oublié qui est qui avec le temps... il y a même PPDA, si vous venez me demander à la fin, je vous dirais qui c'est.
(Et hop, entretemps, oubliées, les femmes. (Cela m'a amusée, car j'avais eu des échos selon lesquels Hervé Le Tellier ne savait pas résister à un jupon. J'étais curieuse de voir comment il allait s'en sortir (car si je le savais, l'intervieweuse le savait sans doute aussi). Eh bien voilà, sorti.)

La fin? Je ne sais plus. La salle a eu la parole, un jeune homme a protesté contre la phrase qu'Hervé Le Tellier a écrite après la mort de Guillaume Depardieu. Celui-ci a répliqué calmement, faisant remarquer combien il était difficile de parler de certains sujets.

Je ne sais que penser.

J'ai une étrange impression, l'impression qu'on s'est joué de nous.

Reprenons : le Journal de Travers n'était pas, au moment de son écriture (de sa tenue) destinée à être publié. Il devait constituer la matière première destinée aux quatre Travers (qui n'étaient pas encore censés être quatre, puisque l'idée en naît durant le journal, nous assistons à son éclosion (p.1019)) selon des règles bien particulières exposées dans Rannoch Moor :

J'ai dépouillé dans le journal de l'époque ce qui concernait la troisième semaine du printemps (d'ailleurs sans y trouver grand chose qui m'inspire beaucoup). Il me reste à me livrer au même exercice pour les trois mois d'automne. Le Journal de Travers, pour lequel j'ai signé récemment un contrat avec Claude Durand, n'était manifestement pas, à l'origine, destiné à la publication. Il est extrêmement "factuel", les commentaires y sont rares — en cela il est assez semblable à Tricks, qu'il précède de deux années.
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.549

Il faut donc supposer que le jeu des parenthèses, la course contre le temps, étaient entièrement des exercices littéraires que l'auteur s'imposait, à titre d'expérience ou d'exercices d'assouplissement je ne sais, pour comprendre charnellement ce qu'était l'écriture contre le temps, dans le temps, sur le temps.

Cependant des détails clochent. Comment imaginer par exemple le passage où Renaud Camus par jeu, en train de tenir son journal, écrit sur la peau d'un ami venu le déranger dans son travail? Si nous en avons la trace aujourd'hui, c'est bien que cela a été recopié ensuite dans un cahier.
Or cela n'est pas dit.
Mais cela va sans dire.
Cependant cela devrait être dit, car cela introduit un biais dans le journal qui se proclame si fort simple chronique, qui s'attache tant à décrire le temps de sa propre tenue.

Le plus étrange est la fin (on comprend que l'écriture du journal prendra fin le 19 mars 1977 à minuit: pas question cette fois de noter le 20 des événements de la veille qui resteraient à relater : cette fois, c'est le moment de l'acte d'écrire qui fait foi, et non les événements racontés):

Je viens de prendre un bain pour être prêt à sortir après le dîner[1], qui sans doute va avoir lieu assez rapidement. Je vais donc être interrompu ici, et je crains que l'interruption, là où elle va nécessairement se produire, n'entraîne, là encore, comme le bain, et puisque nous sommes au dernier jour de ce journal, un très fâcheux effet de sens. Tout effet de sens serait fâcheux, en l'occurrence, ou en tout cas trompeur, puisque l'interruption, elle n'aurait en fait aucune signification et, bien loin d'être voulue, ne serait due qu'au pur hasard.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.1598

Nous voilà prévenus : il ne faut accorder aucune attention particulière aux derniers mots de ce journal. Et ces derniers mots, quels sont-ils?

Pour en revenir au garçon de Rochefort-Montagne, l'apprenti journaliste et poète, il s'est suicidé la semaine dernière.
Ibid, p.1601

Ce garçon était le fils d'une voisine. Quelques pages plus haut, la mère de Renaud Camus racontait l'histoire de ce jeune homme dont tout montrait qu'elle le pensait homosexuel. Cette histoire fut classiquement interrompu par d'autres récits. La fin de l'histoire concernant le jeune homme est aussi la fin du journal, dernière parenthèse qui se ferme.

Alors, sens ou pas sens ?
Cela donne tellement l'impression que les phrases de la page 1598 ont été écrits après. Mais le journal n'était pas destiné à être publié : ce ne serait donc qu'à son usage personnel que Renaud Camus aurait écrit cette dernière phrase après avoir écrit quelques pages plus haut qu'il ne fallait pas lui accorder de signification particulière?
Quelle étrange idée. Il écrit cette phrase dramatique clôturant 1600 pages de journal en pensant qu'il ne faut pas lui accorder de sens.
Est-ce crédible?
Le paradoxe, c'est que s'il n'avait pas prévenu qu'il ne fallait pas lui accorder de signification particulière, je ne lui aurait pas accordé de signification particulière.

Notes

[1] note du blogueur: pour aller draguer, alors qu'il est chez ses parents, qui considère son homosexualité avec horreur.

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