Dans les dernières pages de ce journal, l'auteur craint que celui-ci ne soit pas "un grand cru" (par rapport à Rannoch Moor, journal préféré de beaucoup de lecteurs.)

Il a raison. C'est un journal pauvre (au sens où une terre est pauvre), aride, âpre. Peu de voyages, peu de lectures, l'auteur est coincé face à ses pensées lugubres (pendant les six premiers mois) puis face à sa mère et des problèmes de chauffage d'une nouvelle ampleur (novembre sans chauffage: j'en frémis).

Reviennent les rabâchages "politiques", exaspérants non dans leurs observations, souvent justes hélas, mais dans la théorisation crispée qu'ils entraînent: c'est la faute de l'immigration.
Or Renaud Camus peste depuis toujours contre l'impolitesse et l'incivilité (lire par exemple Notes sur les manières du temps) et la dégradation des paysage (cf. un voyage en avion dans Journal de Travers), et cela bien avant de trouver l'immigration comme explication générale et universelle à la dégradation du cadre de vie et des bonnes manières.
Bref, il n'est pas crédible. Sa façon de tordre le réel pour arriver aux conclusions qu'il souhaite est exaspérante. (Il me fait penser à ces chefs d'entreprises qui commandent un audit pour faire confirmer ce qu'ils veulent penser — malheur à l'auditeur qui arrive à la conclusion inverse!) C'est surprenant.

Dans mes moments d'indulgence je me dis que c'est sans doute le signe d'un grand désespoir.
Dans mes moments de sévérité, je sais que protester ne fait que convaincre Renaud Camus d'insister davantage.

Autre sujet de désespoir, l'état de la langue. Ce sujet me fait plutôt rire par sa variété et son invention, même si je suis toujours un peu éberluée par les tournures relevées.
Mais il est si facile d'éviter ces phrases calamiteuses. Le paradoxe est le suivant: lire Renaud Camus m'aura permis de rencontrer des amis amoureux de la littérature et d'échapper à mon quotidien de RER, tandis que lui, au milieu du Gers, semble vivre dans une barre de HLM de la Seine-Saint-Denis.
Passons.

Désespéré, ce journal l'est. L'explication est d'ailleurs donnée : «Il y a aussi que je travaille trop.» (p.92)
Combien de livres en cours? Relecture de Rannoch Moor, journal de 2006, troisième églogue, copie au net de Journal de Travers, Anthologie de l'amour des hommes, Commande publique, et engagement d'écrire Théâtre ce soir.
C'est de la folie. Je songe à L'homme à la cervelle d'or.

Le cœur serré on assite à de nouveaux engagements de dépenses. «Dépenser moins pour travailler moins!», a-t-on envie de crier à travers le temps et les pages (car quand arrive le journal, il est trop tard: trop tard pour crier, trop tard pour visiter les expositions, trop tard pour voir les films: trop tard, trop tard, trop tard. (Cependant c'est désormais moins vrai: pour celui qui veut mettre ses pas dans les pas du Maître pendant qu'il est encore temps, il y a la chronologie (sauf que pour me faire mentir, il n'y a pas d'entrée en 2009. Etrange. Décision, problème technique, interdiction de l'éditeur?)).

Il reste le plaisir des mots, des formules détournées, de l'art de la chute.
Ce journal s'ajoute à Sobrarbe et à Rannoch Moor dans la liste des outils pour les Eglogues.
Signalons au passage que les dents sont devenues un thème de L'Amour l'Automne.

Journal âpre, donc. J'ai passé quelques instants aujourd'hui à lire la chronologie, dans l'espoir de comprendre ce qu'il advenait de la chaudière. La suite, la suite!!

compléments webmatiques
Je n'ai pas réussi à trouver la trace des discours de Camille Aboussouan. (p.71 à 73 du journal).
La critique de Rannoch Moor par Asensio est ici. (p.295)
Le récit du voyage des Goux est ici. (p.531)
L'adresse du blog de Philippe[s] pour les rares qui ne connaîtraient pas est celle-ci (peintre-graveur, nous dit l'index : ??! [1]). (p.191)

Notes

[1] NdlR : Ce n'est pas lui