Mais dans l'ensemble le rôle de bon lecteur ou de grand lecteur ou de lecteur passionné est beaucoup plus difficile à tenir que la plupart des contemporains ne semblent l'imaginer.

Renaud Camus, L'Isolation, p.411



Un an après, je trouve ce passage dans Journal d'un voyage en France :

Mais je crois que les rapports avec les lecteurs, à moins qu'ils n'aient témoigné personnellement, activement, d'un désir d'entrer en contact avec vous, sont toujours décevants et ne servent qu'à mesurer l'étendue du malentendu. Un lecteur moyen de nos Eglogues, à première lecture, perçoit environ dix pour cent de l'activité du texte, un très bon quinze ou peut-être vingt, et c'est normal. Il lui faudrait, pour aller plus avant, consacrer à ces livres une attention et un temps qu'il n'est décidé à accorder qu'à des chefs-d'œuvre reconnus, des classiques. De quel droit les lui réclamerions-nous? Plus étonnamment, des livres dépourvus de toute résistance textuelle, de toute épaisseur d'écriture, de toute écriture, en somme, au sens moderne du terme, ne sont pas perçus par leurs lecteurs dans une proportion sensiblement plus grande: tel lecteur soi-disant enthousiaste de Tricks était stupéfait d'apprendre que j'étais auvergnat, ce dont il est question cinquante fois dans le livre. Je me souviens d'une conversation avec Barthes sur quelques proches amis d'Aragon, qui avaient été très choqués d'apprendre que, malgré mes bonnes relations avec lui, je n'étais pas un frénétique admirateur de son œuvre
— Mais enfin, s'ils ont jeté un coup d'œil à mes livres, disais-je, ils devaient bien s'en douter...
— Mon pauvre vieux, les gens ne lisent pas. Si tu savais les questions que posent des lecteurs qui voudraient faire croire qu'on a transformé leur vie!

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981) p.290