«Cher Renaud,

«Permettez que je vous appelle Renaud; en fait, avec mon mari, on se sent tellement proche de vous de vos préoccupations et de vos pensées, que l'on se surprend à dire "oh, ça plairait à Renaud ça" ou le contraire, et mon mari m'a même avoué en riant hier soir qu'il ne pouvait plus croiser un brun moustachu et poilu sans penser à vous, c'est vous dire!;

Renaud Camus, L'Isolation, p.409

Dans d'autres journaux, Renaud Camus estime qu'il reçoit environ trois fois plus de courriers de lecteurs que les autres écrivains.

J'ai coutume de penser que le journal rend fou.
C'est une demie-plaisanterie : c'est un diagnostic que j'ai porté il y a longtemps sur les intervenants / interventions sur le forum de la SLRC, mais cela peut s'appliquer à de nombreux lecteurs du journal.

Le journal donne une impression de proximité, une impression d'identité sur certains points (si vous êtes gay, ou seul, ou amoureux, ou aimant les symphonies de Bax, ou Rome, ou les chiens, ou ayant mal aux dents, ou aux couilles, ou ayant un conjoint de trente ans de moins que vous, ou une mère âgée qui profite de vous, etc).
Les gens perdent alors toute mesure et viennent s'épancher soit sur le forum, soit par mail, et bien entendu commettent des bourdes en étant trop familiers, en manquant de tact, en oubliant que l'homme RC n'est pas tout entier dans son journal, et que même s'il y était tout entier, le fait même qu'il raconte son intimité oblige par réciprocité à encore plus de distance, plus de formalisme.

C'est une étrange impression que de serrer la main à quelqu'un dont vous connaissez les détails de la vie sexuelle et médicale (par exemple) alors qu'il ne sait rien de vous (expérience que j'ai renouvelée depuis avec des blogueurs). Cela demande beaucoup de retenue, il me semble; cela demande de faire comme si on ne savait rien, ne pas demander des nouvelles de la santé de son interlocuteur, de sa chaudière ou de sa mère, et ce d'autant plus que ce qu'on vient de lire qui suscite curiosité ou empathie date de deux ou trois ans au moins. (Un ami me racontait qu'un lecteur avait coutume de réagir au journal comme si les faits relatés dataient de la veille ou du jour même, et par exemple d'envoyer un chèque du montant des impôts à payer tandis que ceux-ci avaient dû être réglés depuis deux ans).
Plus quelqu'un se dévoile, plus il me paraît naturel de se montrer discret.

Pour le critique se pose un problème éthique: peut-on utiliser contre un homme les mauvaises pensées ou actions qu'il expose dans son journal pour porter sur lui un jugement moral? D'une part le procédé est désagréable (puisqu'il consiste à profiter d'aveux librement consentis, d'une confiance accordée), d'autre part le journal est déséquilibré: le journal est toujours un portrait à charge, l'auteur dépeint ses mauvaises actions, ses mauvaises pensées (met-il une joie perverse à se décrire sous son mauvais jour?), ce qui l'attriste, ce qui l'énerve, ce qu'il aime, ce qui le rend joyeux, ou heureux, mais omet systématiquement — ce qui va de soi naturellement — ses bons mouvements ou ses actes de générosité (je suis persuadée par exemple que nous n'aurions rien su des parts de gâteaux achetées aux jeunes filles pour financer leur voyage en Grèce si Renaud Camus n'avait pas souhaité récriminer contre elles (L'Isolation, p.520)).
Oui, bien sûr, il ne faut pas éviter ce type de lecture et de critique. Cependant ce genre d'analyses n'a pas sa place sur des forums et doit être réservé à des articles ou à des livres.