Achille parmi les femmes

A quoi ressemblait le bouclier d'Achille, quelles étaient ses armes et sa parure quand il partit au combat, je ne saurais le décrire avec précision, je ne puis me souvenir, et encore confusément, que de brassards et de jambières.
Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz p.242, Gallimard (2009).

Dans la première partie de cette traduction par Olivier Le Lay, je retrouve le rythme de la phrase de Brown traduite par Baudelaire en exergue du Double Assassinat dans la rue Morgue de Poe:

Quelle chanson chantaient les sirènes ? Quel nom Achille avait-il pris quand il se cachait parmi les femmes ? — Questions embarrassantes, il est vrai, mais qui ne sont pas situées au-delà de toute conjecture.
Thomas Browne, Hydriotaphia, Urn Burial, or a Discourse of the Sepulchral Urns lately found in Norfolk (Chapitre V)

A cette dernière question, un auteur de roman policier anglais contemporain apporte une réponse pleine de bon sens. Dans cette scène, Enée reproche à Ulysse d'avoir causé la mort d'Achille en allant le débusquer parmi les femmes où sa mère l'avait caché pour lui éviter de partir à Troie:

'You were still responsible for discovering Achilles, without whom none of this could have happened,' accused Aeneas.
'Come on!' protested the Greek. 'You make it sound like summa special. Well, it weren't. Any idiot could have found him out. Il mean, think about it. There he was, disguised as a lass among all these other lasses. Good thinking, eh? Except that he's seven foot tall and he's got a dong like Big Ajax's spear! You know what the lasses on Skyros used to call him when he hid among them? Stiffy! And it weren't for the way he danced.'
Reginald Hill, Arms and the Women, p.306

Job et le combat avec l'ange

— Job, tu ne peux pas ouvrir tes yeux, ils sont collés, ils sont collés. Tu te lamentes parce que tu es couché dans le potager, et la niche du chien est la dernière chose qui te reste, et ta maladie.
— La voix, dis, la voix, la voix de qui tu es et où tu te caches.
— Je ne sais pas sur quoi tu te lamentes.
— Oh, oh.
— Tu gémis et tu ne sais pas non plus, Job.
— Non, j'ai —.
— J'ai ?
— J'ai perdu ma force. Voilà.
— Tu voudrais bien l'avoir.
— Plus de force pour espérer, plus de souhait. Je n'ai plus de dents. Je suis mou, j'ai honte.
— C'est toi qui l'as dit.
— Et c'est vrai.
— Oui, tu le sais. C'est le plus terrible.
— C'est déjà inscrit sur mon front alors. La loque que je suis.
— C'est cela, Job, qui te fait le plus souffrir. Tu voudrais ne pas être faible, tu voudrais pouvoir résister, ou alors être tout à fait criblé, ton cerveau envolé, tes pensées envolées, déjà bétail tout entier. Choisis quelque chose.
— Tu m'as déjà tant demandé, voix, maintenant je crois que c'est bien ton droit. Guéris-moi! Si tu le peux. Que tu sois Satant ou Dieu ou un ange ou un homme, guéris-moi.
— Tu accepteras cette délivrance de n'importe qui?
— Guéris-moi.
— Job, réfléchis bien, tu ne peux pas me voir. Si tu ouvres les yeux, tu t'effaroucheras peut-être de moi. Peut-être que mon prix est élevé et terrible.
— Nous verrons bien. Tu parles comme quelqu'un qui sait ce qu'il dit.
— Mais si je suis Satan ou le Malin?
— Guéris-moi.
— Je suis Satan.
— Guéris-moi. »
Alors la voix céda du terrain, se fit de plus en plus faible. Le chien aboya. Job épia anxieusement: Il est parti, il faut qu'on me guérisse, ou il faut que j'entre dans la mort. Il criaillait. Une nuit atroce arriva. Et la voix vint une fois encore:
— «Et si je suis Satan, comment te débarrasseras-tu de moi?»
Job cria: «Tu ne veux pas me guérir. Personne ne veut m'aider, ni Dieu, ni Satan, pas un ange, pas un homme.
— Et toi-même ?
— Quoi, moi-même ?
— Tu ne veux pas !
— Quoi.
— Qui peut t'aider, quand tu ne veux pas toi-même !
— Non, non», balbutia Job.
La voix face à lui: «Dieu et le Satan, anges et hommes, tous veulent t'aider, mais tu ne veux pas — Dieu par amour, le Satan pour te tenir plus tard, les anges et les hommes parce qu'ils sont les assesseurs de Dieu et du Satan, mais tu ne veux pas.
— Non, non», balbutia, hurla Job et se débattit.
Il cria toute la nuit. La voix lançait sans discontinuer: «Dieu et le Satan, les anges et les hommes, tous veulent t'aider, tu ne veux pas.» Job, sans discontinuer: «Non, non.» Il cherchait à étouffer la voix, elle s'amplifiait, s'amplifiait à mesure, elle le devançait toujours d'un degré. Toute la nuit. Vers le matin Job tomba face contre terre/
Muet Job gisait.
De ce jour ses premiers ulcères guérirent.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz p.146-147, Gallimard 2009, nouvelle traduction d'Olivier Le Lay



Echo de ce livre dans écholalistes, le site des listes.

Le dédicataire de ''Loin''

- septembre 2006 : mort de Casimir Estène
- février 2008 : mort d'Alain Robbe-Grillet

Et j'ai la sensation que Loin, dédié au premier, est plutôt un hommage au second, un hommage non constant, fugitif, en pointillé, mais un hommage tout de même, un souvenir en arrière-texte.

Relisant pour une recherche les pages concernant le voyage avec les Robbe-Grillet au Brésil en 1994, je me disais que Renaud Camus aurait pu écrire un bel hommage funèbre pour cet homme qu'il avait bien connu.

El-Khatun

J'ai lu La Prédominance du crétin il y a une dizaine d'années déjà. Ce livre rassemble des articles des journalistes italiens Fruttero et Lucentini parus entre 1972 et 1987 dans La Stampa. La plupart des articles retenus ironise sur le communisme, les intellectuels, la mouvance post-soixante-huitarde, etc.

Un article fait exception. Il me poursuit la nuit, dans les heures de silence et de solitude, quand de loin en loin scintille le twitt d'un ami insomniaque.
Il s'agit d'un article paru au moments de la réédition des Letters of Gertrude Bell en 1987 (apparemment jamais traduites en français).

El-Khatum du désert

[En 1888], une jeune fille aux yeux clairs et aux cheveux auburn, maigre, très élégante, reçoit un first (1er prix) de la History School pour sa thèse d'histoire moderne. C'est la première fois qu'un first d'Oxford est attribué à une femme, fait remarquer le doyen de la faculté en félicitant la jeune fille et en lui souhaitant un brillant avenir.

[...] Pour le moment, elle n'est que Gertrude Bell, fille de sir Hugo et de lady Florence. Quant à l'arabe — que contrairement à Lawrence elle parlera couramment, avec une prononciation bédouine impeccable — elle n'en connaît pas encore un seul mot. Si on lui disait que chez les nomades du désert, de Syrie en Mésopotamie, du Nafoud au haut-plateau du Nedjed, elle deviendrait célèbre sous les noms de Khatun es-Sahra ou de El-Khatun, elle ne saurait pas que le premier mot signifie «la dame du désert» et le second simplement «la dame».

Cependant, à Oxford déjà, elle se distingue par d'autres firsts que celui d'histoire: elle est la première à fumer avec désinvolture en public; la première aussi à porter des souliers bleus ou marron et non pas noirs, chose impensable à l'université pour une jeune fille victorienne.

[...]

[...] le désert, le sahra, lui deviendra nécessaire comme la mer à un héros de Conrad, même si, au désert par antonomase, le Sahara, elle préférera toujours ceux de l'est de Suez, qu'elle trouve plus exaltants et mystérieux. Et pour y rester elle trouvera toujours de nouveaux prétextes: étudier l'arabe dans ses dialectes les plus reculés, chez les tribus nomades mal connues ou tout à fait inconnues jusque-là, écrire des articles et des mémoires pour la Royal Geographic Society, explorer des sites géographiques (son livre sur Oukhaïdir et celui sur les Bin-bir-kilissé en Asie mineure, écrit en collaboration avec sir William Ramsay, font autorité aujourd'hui encore; à Bagdad, toute une aile du Musée national porte son nom).

Du reste, il ne s'agit pas de simples prétextes; ses décorations civiles le prouvent (comme le CBE: Companion of the British Empire), de même que les médailles militaires qu'elle recevra plus tard. Sa vraie vocation est sentimentale, poétique. Un des thèmes sur lequel elle revient le plus souvent est la lente progression de sa caravane, la nuit, vers des lieux distants de trente ou même de quarante journées de marche, mais qui, au fond, ne l'intéressent pas en eux-mêmes. «Parfois je me demande, avoue-t-elle, s'il est aucune destination où il m'importe d'arriver.» Car ce qui la fascine c'est le voyage en soi, les rares rencontres avec d'autres caravanes, la recherche nocturne des points d'eau, la conversation avec les ombres proches mais à peine distinctes de ses chameliers et du guide.
«Où es-tu, Ô Khatun?» «Je suis là, Ô Ahmed!» «Ô Khatun, ici, c'est la vallée de l'Âne sauvage! Allah est miséricordieux.» «Allah est grand, Ô Ahmed, mais quand la trouverons-nous, cette bienheureuse fontaine du Daim?» «Peut-être à l'aube, Ô Khatun.»

Fruttero et Lucentini, La prédominance du crétin, p.246 et suivantes, éd. Arléa 1988


Gertrude Bell fera partie du corps expéditionnaire britannique en Mésopotamie tandis que T.E. Lawrence mènera sa propre campagne dans le Hedjaz. Elle est dite avoir créé l'Irak moderne, ce qui évidemment ne résonnait pas aussi tristement lorsque j'ai découvert son existence — avant la guerre de 2003.

Loin

— [...] Vous avez toujours l'air d'vous foutre de la gueule des gens.
— On a toujours l'air d'se foutre de la gueule des gens?
— Ben oui, quand même, pas mal.
— Ah bon ?
— Oh, arrête !
— Lui, peut-être, mais moi, non.
— Si, si, pareil. Ouais, bon, toi c'est p'têt plus discret, pa'ce que t'oses pas, t'as moins les moyens, ou alors t'es plus malin, t'es plus... putain, comment qu'on dit, déjà?
— Mais je ne sais pas, moi...
— Mais si, plus... Plus tordu quoi, plus... qui fait des détours. Mais en fait c'est pareil: on ne sait jamais si vous êtes sérieux ou quoi...

Renaud Camus, Loin, p.128

C'est un peu le principe de ce livre: jusqu'où Renaud Camus se moque-t-il de nous, ou à partir de quand? Suppose-t-il une complicité des "vieux" lecteurs, des lecteurs avertis, pour ne se moquer que de ceux qui le liront sans arrière-pensée? Et pourtant, tout peut être lu au sens littéral, au ras du sens, et pourtant, tout peut (ou doit?) être mis en perspective...
Par moments, impossible de ne pas penser "il exagère tout de même", "et dire que certains vont gober ça tout rond" [1]; mais ailleurs, quelle douceur, toute de lyrisme champêtre dans une langue qu'on ne parle plus.

Esquisse à grands traits

Alternance des chapitres de descriptions et de dialogues. Grande aisance dans les dialogues courts, plus de lourdeur dans les dialogues longs, qui se font démonstrations.
Alternance de visions courtes, dans la pièce, et de visions larges, embrassant l'horizon. De même, alternances de situations/actions et de dialogues/réflexions politiques, psychologiques. Passages de dialogue indirect libre, un peu ampoulé, délibérément artificiel, pas désagréable mais surprenant, désuet.
Fragments, lambeaux, morceaux, d'affiches, de phrases (les graffitis), de discours (la radio, la publicité), de musiques, d'objets, de détritus, perte et accumulation d'un même mouvement. Décomposition et rumeur du monde. Laideur, beauté, inversion (cas du réservoir devenant romantique par la magie des mots (p.77)).
Les noms, les villes, les routes, les carrefours, les noms comme carrefours. Des choix à faire, l’irréversibilité des choix, les lieux et les actes comme si c’était la dernière fois, l'espace d'une vie temps trop court, le temps dans un seul sens abolissant la mémoire.
Parfois invraisemblances (Ono ne peut demander à utiliser "la salle d'eau" (p.52), le vocabulaire et le style du prêtre sont improbables, sans doute extrapolés à partir des affiches et bannières exposées dans nos jours dans les églises. Or les uns ne se déduisent pas des autres).
Solitude, agacement, mais aussi jubilation, amusement, "sourire dans la moustache". Une sorte de bienveillance, de curiosité. Il n'y a pas, ou peu, attaque, mais désengagement, retrait. Cf. Le Royaume de Sobrarbe, p.79 : « Je ne comprends rien au monde (sauf qu'il n'a jamais l'air d'avoir prévu mon cas).»
Plus le voyageur monte vers le nord, plus les descriptions de paysage se font peintures à la manière de Constable.

Lecture à la manière de Kinbote

Quelques mots à la manière de Kinbote, parlant davantage de moi que du texte, peut-être, et de toutes mes associations et sensations de lecture.
D’une certaine façon, je ne peux plus lire, en tout cas lire Renaud Camus, sans aussitôt entendre des échos, sans que se présentent à moi d'autres textes. Je tente ici l’identification précise de ces impressions de déjà lu ou entendu ou ressenti.
Rien de synthétique, donc, mais des impressions au fil des pages.

Impressions décousues pour un livre sans autre unité que le désir de retrait, patchwork assemblé, certains diront «maladroitement», je pense pour ma part «malicieusement».

Le début ressemble à un scénario et m’évoque les lignes de Journal de Travers sur Un flic, film de Melville (p.1006), qui sont reprises dans L’Amour l’Automne. Je songe aussi au début de L’Inauguration de la salle des vents, à la façon d’arriver vers le château de Plieux, puis à toutes les descriptions trop précises, géométriques, du Nouveau Roman (Robbe-Grillet dans La jalousie, en particulier).
Je pense à du Claude Simon avec virgules; j’attends (en vain) de voir surgir la machine agricole rouillée de La bataille de Pharsale.
La maison encombrée de livres: l'homme qui s'installa à l'hôtel un beau jour, abandonnant sa chambre aux livres (dans le journal 2004 ou 2005).

Grande douceur des dialogues avec la jeune fille, due à la politesse des réponses, à leur bienveillance. Sorte de démonstration par l'exemple de la douceur instaurée par la forme, qui n'empêche pas l'humour camusien (ou plutôt l'inverse : qui permet, qui soutient, l'humour camusien):

— Oh ben quand même... Vous avez pas d'portable, vous?
— Non.
— On vous l'a piqué?
— Non, je n'ai jamais eu de portable.
Jamais eu de portable? Mais comment vous faites, alors?
— Comment je fais quoi?
— Ben j'sais pas: si on veut vous appeler, ou ben pour appeler vos copains, vot' copine, je sais pas...
— Personne ne veut m'appeler. Enfin je ne crois pas...
— Ben oui, comment vous pouvez savoir si on voudrait pas, si on pouvait?
— Vous avez raison. Je suis peut-être beaucoup plus populaire que je ne le pense. [...]
Ibid. p.33

Et la façon de tourner autour de Chalmont (p.44) me fait songer au labyrinthe circulaire des Gommes.

Au passage, noter les changements de temps, de points de vue. Le lecteur est soudainement tenu à distance, le texte glisse par instants dans l'intemporel. (Exemple: «... ne demeureront à la fin du repas...», «On apprend...» (p.64)) Discours indirect libre. Anecdotes qui serrent le cœur traitées banalement, racontées d'une voix égales par la jeune fille: plus de hiérarchie des valeurs, pas d'indignation devant l'inacceptable, aucune notion de l'inacceptable.

La visite au cousin est l'occasion de brasser quelques thèmes chers à Renaud Camus, de faire une exposition de ses désirs et du monde comme il lui échappe. Le problème de l'origine (le père de Jacques, le mariage mal assorti, la différence de fortune entre les conjoints: les parents de Renaud Camus?), le problème de l'argent, la nécessité pour gagner beaucoup d'argent, non pas de beaucoup travailler, mais d'être obsédé par l'argent, d'y accorder tous ses soins, etc.

Avec l'arrivée de Matto, glissement vers le roman de gare, connivence de l'argent et du vice, du politique et du pipole. Ou Robbe-Grillet, Projet de révolution à New York, etc. Qui détient le pouvoir, où sont les lieux de pouvoir? Théories politique et économique, le parti de l'in-nocence n'est pas loin.

p.150: scène tout droit tirée des discussions sur le forum du parti de l'in-nocence.

Puis abandon des livres p.152. (p.155: correspond à la mort du père de Renaud Camus. Cf La salle des Pierres, p.106). Dessaisissement, éloignement, allègement.

Les églises fermées «Il aimait profondément les églises» (p.170), le dialogue avec le curé p.175 (et c'est Fénelon qui a été abandonné...) [2].

Le retour d'Ono. L'affaire de Jacques : l'affaire du banquier Stern, également utilisée dans L'Amour l'Automne (expliquée plus loin: autour des pages 252).

La scène du tunnel : mille pompons, plutôt que ce soit Didier Goux qui imite Renaud Camus, c'est Renaud Camus qui imite Didier Goux! Ou plus exactement, c'est La dictature de la petite bourgeoisie transposée dans un Brigade mondaine!
Renaud Camus vient d'essayer une nouvelle méthode de persuasion du lecteur en utilisant un style tout ce qu'il y a de kitsch! Mdr!
Plus classiquement on songe à Robbe-Grillet, toujours, et à cette scène du Journal de Travers p.1161, dans laquelle le diariste répond au téléphone un sexe dans la bouche («— Won, ju dihhh : deuwwwou ?»)
Je songe aussi à la nomination de Loin pour le Grand Prix du roman de l'Académie française. Si Renaud Camus l'obtenait, avec un livre contenant ce genre de passage, ce serait vraiment la confirmation de tout ce qu'il pense de l'époque, une espèce de démonstration par l'absurde... j'en ris à l'avance.
Je songe à S/Z, «que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?», et à sa dernière phrase, «et la marquise resta pensive»...

Dernière partie, la plus lyrique, ou plus exactement dans laquelle Renaud Camus laisse pour une fois libre cours à sa pente, le lyrisme du paysage, peignant de Constable à Füssli, selon la saison et la brume:

L'avancée se fait à présent vers l'ouest. Tout est touffu, moutonneux, rebondi, somnolent, et comme ouaté par l'hiver. De hauteurs molles et veloutées on domine de longues traînées de brume, qui parfois s'épaississent en de vastes mers blanches dont les grosses vagues laiteuses viennent battre en silence contre des haies, des barrières, les sabots et le chanfrein d'un épais cheval blanc dont le souffle bruyant, soudain, la surprend au-dessus de sa tête, une fois qu'elle s'est accroupie au coin d'un champ, près de la route minuscule, et que lui fait quelques pas sur l'herbe blanche, en se frottant les mains pour se réchauffer.
L'animal n'est pas effrayé par le geste d'effroi ou de surprise de la femme, et l'homme qui se rapproche ne le trouble pas non plus. Il n'est ni apeuré ni menaçant. Il est seulement là, très là, très présent, large de front et de poitrail, naseaux fumants dans le froid, et cheval on ne peut davantage, bien que son corps même soit englouti par le brouillard dès son musculeux garrot, et qu'on ne distingue même pas sa croupe blanche, avalée par la blancheur.
Ibid., p.237

Le cheval tel de la brume solidifée. La présence, l'évidence d'être là, les italiques signalant l' equus equus, l'essence du cheval, l'idée de cheval, selon un procédé que nous connaissons bien: caminus caminus).
On voit ici quelques tableaux et précisions qui n'ont pas pris place dans les journaux: les routes sur lesquelles on ne peut se croiser, la brume, les milliers de moutons, la poupée barbie [3]... Ce sera peut-être dans des journaux à venir.
Le frère et la sœur poètes pré-romantiques : sans doute William et Dorothy Wordsworth (p.278).
La nature, la solitude, comme des drogues fortes, dont il faut des doses de plus en plus fortes.
Claude Simon, La bataille de Pharsale: «jaunes, et puis vertes, le temps d'un retournement de la bourrasque, et puis jaunes de nouveau...» (p.291).
Cette façon de partir sur les traces de la sœur diariste: m'évoque Pound sur les traces de Bertan de Born.
«Et il comprend à merveille l'attachement passionné du poète et de sa sœur pour ce morceau de province escarpé et lacustre, qu'on croirait un vestige oublié du monde d'avant la chute.» (p.287), un monde d'avant Paradise Lost (p.52).
Cette fin m'évoque deux images : celle des Aventures de Gordon Pym, disparaissant dans la blancheur sans explication, et la vie idéale de W. Thoreau dans la nature intouchée du Nouveau monde.

Testament aussi que ce livre, comment ne pas y penser? Même s'il était écrit avant la mort de Mme Camus, comment ne pas penser: «Que va-t-il se passer?», quelle part de fiction, de souvenirs, de rêve, de projet, contient Loin?

Notes

[1] Mais évidemment, impossible d'être sûr de ces moments: simple intuition, simple sensation que "quelque chose ne colle pas".

[2] Je confirme, Rosenzweig, c'est bien. (p.190).

[3] ce qui nous donne une date: 3 août 2007, un lieu, et le nom de Robbe-Grillet

Le lecteur improbable

Au demeurant, les chances étaient minces pour que les livres abandonnés trouvassent un lecteur auquel ils pussent apporter quelque chose — si minces, même, qu'en entretenant l'espérance que s'opérât une telle transmission, on entrait dans la perspective du miracle.

Renaud Camus, Loin, p.156



A rapprocher de cela.

Deux camusiens

Le blog d'Emmanuel Fontana (en italien, mais aussi en français)

Le projet de Denis pour les trente ans de Journal d'un voyage en France.

Demeures : Bertran de Born, Fénelon, Bernart de Ventadour, Champollion

Je reprends ma tentative d'épuisement bibliographique.

Bertran de Born

- Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
- Eugène le Roy, Jacquou le Croquant
- Dante, La Divine Comédie (traduction Jacqueline Risset, 1985)
- Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, de ses causes et de ses suites jusqu'à nos jours en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et sur le continent, tome X
- Dante, De vulgari eloquentia
- Dante, Convivio
- Jacques Roubaud, Les Troubadours
- Richard Sieburth (notes et édition), Walking Tour in Southern France, Ezra Pound among the Troubadours (1922. Paru aux éditions du Rocher en 2005: Ezra Pound, Sur les pas des troubadours en pays d'oc)
- Ezra Pound, Near Perigord
- Le Seigneur-Troubadour d'Hautefort, l'œuvre de Bertran de Born, traduit par Gérard Gouiran, Université de provence, Aix-en-Provence, 1987
- Ezra Pound, Cantos pisans

Magnifique château, nous dit Renaud Camus, tout sauf une demeure de l'esprit («En tant que maison d'écrivain, c'est une assez mauvaise plaisanterie.» (p.145))

Il n'importe, ce qui me plaît ici, ce sont les pages sur Ezra Pound; tout ce chapitre donne une furieuse envie de lire Pound:

Dans cette chanson [Sestina], on le sait peut-être, Bertran de Born, écarté de l'amour de sa dame, Maheut de Montagnac, recompose une femme imaginaire à partir de tout ce qu'ont de plus beau, chacune, des femmes réelles du voisinage; mais même en procédant de la sorte il ne parvient pas à créer une femme qui soit comparable à Maheut. Pound est persuadé que sous le poème d'amour peut se lire une précise et secrète signification politique; laquelle, curieusement, et c'est ce qui nous intéresse ici, aurait son répondant topologique dans le paysage des environs de Hautefort: les dames nommées dans le poème, en effet, ont toutes de puissants maris ou amants qui sont châtelains et seigneurs sur ces confins du Périgord et du Limousin où Bertran a tant guerroyé. Et le jeune Pound (nous sommes à l'été de 1912, il n'a pas encore vingt-sept ans) de prendre un train pour Angoulême et de marcher, marcher, marcher, de Châlus en Chalais et de Mareuil en Excideuil, convaincu de débusquer et de mettre en œuvre, ce faisant, les principes scientifiques de la philologie romane: c'est presque aussi fou, bien sûr, que la conviction de Saussure (dans les mêmes années) que tout la poésie latine n'est qu'anagramme, mais c'est nettement plus sportif. (...) Jamais la poésie ne fut plus érudite. Mais jamais l'érudition, non plus, ne fut plus poétique et poétiquement productive, car l'écho de ces courses folles, texte en main, se retrouve jusqu'en les Cantos pisans, écrit dans une cage de fer du camp-prison américain de Pise, en 1945. Or l'expérience était déjà évoquée en 1915 dans le poème Provincia deserta, qui fit découvrir Pound à Montale:
Depuis Hautefort, j'ai regardé vers le sud
J'ai pensé à Montaignac, là-bas, au sud.
Les mêmes thèmes sont repris et réorchestrés la même année dans Near perigord. On apprend cette fois que Bertan, après son détour par toutes les autres femmes et tous les autres châteaux du pays, est finalement persuadé que Maheut, sans lui, n'est rien d'autre que a broken bundle of mirrors[1]. C'est là le dernier vers du poème. Plus que la dame de Montagnac, il semble décrire ce que va être désormais la poésie de Pound lui-même. 1915, c'est l'année où pour la première fois, dans une lettre à son père (Glad you like the Perigord poem), apparaît le mot cantos. (p.150 à 154)

Fénelon

- Antoine Blondin, Les Enfants du Bon Dieu
- Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring
- Fénelon, Dialogues des morts pour l'éducation d'un prince
- Fénelon, Les Tables de Chaulnes
- Mallarmé, Un coup de dé n'abolira jamais le hasard, Le Tombeau d'Anatole
- Fénelon, Lettre à Louis XIV
- Fénelon, Explication des maximes des saints sur la vie intérieure
- Fénelon, Les aventures de Télémaque
- Fénelon, Correspondance

Evidemment, au passage, il faudrait lire Antoine Blondin:

Le royaume s'étendait de Gibraltar aux Carpathes, le roi distribuait des électorats et des grands-duchés comme des légions d'honneur, les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant. (p.159)

(Diable d'auteur, comment ne pas aimer quelqu'un qui aime Les Kirghizes en sanglotant?)

Ici mon plaisir va aux phrases, aux fragments de phrases, dans la description stylistique ou biographique de Fénelon:
«[...] Lettre à Loui XIV : Racine écrivant sous la dictée de Vauban» (p.161); «Cet idiot de Grand Dauphin» (p.160); «les Tables peuvent aller rejoindre l'immense cimetière des plans sur la comète» (p.161), «le nom d'Ithaque, capitale de tous les retours» (p.164)

Et toujours la question du goût, et des états culturels:

L'admirable tympan roman, l'un des plus beau du Quercy, avec celui de Beaulieu-sur-Dordogne, ne paraît pas l'avoir frappé, ce dont nous ne saurions nous étonner — l'art roman n'a été inventé qu'un siècle et demi plus tard. Comme c'est troublant, tout de même, et instructif, et humiliant! Voilà une intelligence de premier ordre, incontestablement, et elle n'aperçois même pas, alors qu'elle a le nez collé sur elle, une œuvre d'art qui nous met en extase... Est-ce que nous ne pouvons voir que ce que distingue notre temps? Aimer, ou détester, que ce qu'il remarque? Penser, ou concevoir, que ce qu'il conçoit et pense? Mais que valent alors nos admirations et nos dégoûts, nos indignations et nos engouements? Les idées ne sont-elles que des modes, comme paraît l'insinuer le psittacisme de l'heure (de toute heure), et la réflexion la plus profonde (croyons-nous) est-elle soumise aux mêmes aléas que l'esthétique? L'histoire de la philosophie n'est-elle qu'une sous-section de l'histoire de l'art, ou plus simplement de l'histoire du regard? Et faut-il toujours en revenir à la question de Berenson, informé que Pie XII avait eu une apparition de la Vierge:
«Ah oui? Dans quel style?» (p.165 à 168)

Bernart de Ventadour

- Urc de Saint-Circ, Vida
- Jacques Roubaud, Les Troubadours

Ici, le brouillard est maximal. La noblesse et la poésie se fondent. Le temps a passé, et rien n'est bien certain, même le château s'effondre. Langue d'oc et trobar leu.
C'est autant de gagné pour la rêverie et les légendes.

Champollion

Le pire des chapitres, peut-être, avec celui concernant Maillol (le pire signifiant : donnant le moins le désir de se déplacer, donnant le désir de ne pas se déplacer).

Je n'ai pas trouvé de référence bibliographique, même allusive, dans ce chapitre. Il faut dire aussi que je ne le relis pas de très près, découragée par ce que je sais s'y touver: la vérité, hélas.
Ce n'est plus Champollion le sujet du chapitre, mais Figeac, et plus largement, la manie de muséifier la France en montant en épingle tout et n'importe quoi.
En l'occurence, Champollion n'étant pas n'importe qui mais un immense savant, les fonds disponibles ont été importants, et les dégâts en proportion.

Je cite un passage nostalgique; j'oublie, volontairement, le musée stupide et la ville transformée en Disneyland:

Il semblerait qu'il n'y ait que la gêne, la fatigue, l'indifférence, le grand âge, qui sait, autant et plus que la sagesse ou que le goût, pour protéger du massacre et de l'interventionnisme à tout prix, souvent inutile, presque toujours dommageable. Il y a dans la ville des jardins merveilleux qui se donnent l'air et les gants de paraître abandonnés, qui le sont parfois — ce ne sont pas les moins séduisants — et que de vieilles ruelles tortueuses contournent avec délicatesse, pour ne pas les déranger dans leur retrait. A travers eux, sur la pointe des pieds, par-dessus de vieux murs oubliés des aménageurs, on aperçoit quelques façades épargnées, qui ne savent même pas le danger qui les guette, et auxquelles il est laissé loisir, exceptionnellement, de paraître leur âge, tout leur âge, rien que leur âge: d'habiter à l'écart l'intimité du temps. (p.189-190)

Et le chapitre est si désolé qu'il se termine sur l'évocation d'une autre maison, en Isère.

Notes

[1] Un miroir, un interprète qui donne vie: et je vois se dresser Pale Fire.

Les Garnaudes

Échange est le livre le plus biographique de Camus, peut-être, avec sa chronologie (auxquels il faudrait ajouter quelques pages du Journal d'un voyage en France, celles où il raconte son passage dans le Massif central, qu'il parcourt en partie avec sa mère[1]).

J'avais cru que les Garnaudes étaient détruites, je ne sais plus pourquoi, peut-être à cause de certaines pages de L'Élégie de Chamalières...
Non, finalement (je fais mes recherches en même temps que j'écris...), finalement mon erreur provient de ce message, et non, la maison ne devait pas être détruite, j'avais oublié la conclusion du fil de discussion...

Quoi qu'il en soit, j'ai découvert en préparant la lecture des Églogues d'hier une série de photographies concernant cette maison et son quartier, mises en ligne au printemps dernier.



Rappel: Échange est disponible, il suffit de le commander, mais il faut penser que le nom de l'auteur est "Denis Duparc".

Notes

[1] Complémnet le 8 mai 2012: et Roman Furieux, puis les précisions familiales parues dans les journaux après la mort de sa mère en 2009.

J'ai la grippe et j'écris ce que je veux

Jeudi dernier, P. m'apporte un sac de livres.
Aujourd'hui, JY me fournit une citation pour mon anthologie de la virgule, avec une source certaine (Le Figaro du 15 janvier 1960), mais sans bien savoir où trouver cet article.
Il se trouve dans l'un des livres offerts par P.

LES BÂTONS ROMPUS DE LA FIÈVRE [1]

La grippe ne m'empêchera pas de faire mon article, mais je me donne le droit d'écrire à bâtons rompus ce qui me passe par la tête: je verrai bien ce que cela donnera. [...]

[...] D'où me vient cette humeur? Ce jour de janvier presque tiède a une odeur de printemps. Mars n'est plus si loin et j'en ai comme une brusque fringale. [...] le Dominique de Fromentin... Non que je sois tenté de relire une fois encore cette tendre et cruelle histoire... C'est ce qui la précède qui m'attire: jamais les saisons n'ont été rendues sensibles à travers les mots comme aux premières pages du roman de ce peintre, qui eût été si incapable de les exprimer avec des couleurs. Fromentin est un impressionniste, mais la plume, non le pinceau à la main. Ce n'est pas sur ses toiles que nous retrouvons le rayon d'une certaine heure au déclin d'un jour d'automne ou de printemps, c'est dans Dominique, surtout au début du chapitre trois.

Ma mémoire m'avait trahi: en fait, ce n'est pas le seul renouveau, ce sont toutes les saisons successives sur le jardin des «Trembles» que le peintre nous montre, avec une prédilection pour l'automne. Avril n'y paraît que l'espace de quelques lignes. Mais c'était ces lignes-là que j'avais gardées depuis cinquante ans vivantes en moi, de telle sorte que pour atteindre le printemps, celui de mon adolescence comme celui vers lequel nous allons et que nous touchnons presque, je n'ai qu'à ouvrir le livre à cet endroit familier: «Dans les profondeurs des feuillages, sur les limites du jardin, dans les cerisiers blancs dans les troènes en fleurs, dans les lilas chargés de bouquets et d'arôme, toute la nuit, pendant ces longues nuits, où je dormais peu, où la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et sans bruit, comme des pleurs de joie –, pour mes délices et pour mon tourment, toute la nuit les rossignols chantaient.»

Je le note ici en passant, certains se sont étonnés souvent chez mes éditeurs, de cette manie que j’ai de couper mes phrases par un tiret suivi d’une virgule. En vérité je le dois à Fromentin, au Fromentin de ce passage-là: le tiret qui vient ici après «joie» marque un temps qui est entré à jamais dans ma propre musique… «Voilà qui nous est égal, m'écrira un grincheux. Vous pouvez bien placer vos tirets comme le cœur vous en dit sans en faire un communiqué au monde.» C'est à moi-même que je le fais. j'ai la grippe, et je suis libre de retrouver mon plaisir à découvrir ce tiret de Fromentin, qui est passé dans mes livres.
[...]

François Mauriac, D'un bloc-notes à l'autre, éd. Bartillat, p.561 et sq.

Notes

[1] le Figaro littéraire, samedi 30 janvier 1960, n°719

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