Je reprends ma tentative d'épuisement bibliographique.

Bertran de Born

- Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
- Eugène le Roy, Jacquou le Croquant
- Dante, La Divine Comédie (traduction Jacqueline Risset, 1985)
- Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, de ses causes et de ses suites jusqu'à nos jours en Angleterre, en Ecosse, en Irlande et sur le continent, tome X
- Dante, De vulgari eloquentia
- Dante, Convivio
- Jacques Roubaud, Les Troubadours
- Richard Sieburth (notes et édition), Walking Tour in Southern France, Ezra Pound among the Troubadours (1922. Paru aux éditions du Rocher en 2005: Ezra Pound, Sur les pas des troubadours en pays d'oc)
- Ezra Pound, Near Perigord
- Le Seigneur-Troubadour d'Hautefort, l'œuvre de Bertran de Born, traduit par Gérard Gouiran, Université de provence, Aix-en-Provence, 1987
- Ezra Pound, Cantos pisans

Magnifique château, nous dit Renaud Camus, tout sauf une demeure de l'esprit («En tant que maison d'écrivain, c'est une assez mauvaise plaisanterie.» (p.145))

Il n'importe, ce qui me plaît ici, ce sont les pages sur Ezra Pound; tout ce chapitre donne une furieuse envie de lire Pound:

Dans cette chanson [Sestina], on le sait peut-être, Bertran de Born, écarté de l'amour de sa dame, Maheut de Montagnac, recompose une femme imaginaire à partir de tout ce qu'ont de plus beau, chacune, des femmes réelles du voisinage; mais même en procédant de la sorte il ne parvient pas à créer une femme qui soit comparable à Maheut. Pound est persuadé que sous le poème d'amour peut se lire une précise et secrète signification politique; laquelle, curieusement, et c'est ce qui nous intéresse ici, aurait son répondant topologique dans le paysage des environs de Hautefort: les dames nommées dans le poème, en effet, ont toutes de puissants maris ou amants qui sont châtelains et seigneurs sur ces confins du Périgord et du Limousin où Bertran a tant guerroyé. Et le jeune Pound (nous sommes à l'été de 1912, il n'a pas encore vingt-sept ans) de prendre un train pour Angoulême et de marcher, marcher, marcher, de Châlus en Chalais et de Mareuil en Excideuil, convaincu de débusquer et de mettre en œuvre, ce faisant, les principes scientifiques de la philologie romane: c'est presque aussi fou, bien sûr, que la conviction de Saussure (dans les mêmes années) que tout la poésie latine n'est qu'anagramme, mais c'est nettement plus sportif. (...) Jamais la poésie ne fut plus érudite. Mais jamais l'érudition, non plus, ne fut plus poétique et poétiquement productive, car l'écho de ces courses folles, texte en main, se retrouve jusqu'en les Cantos pisans, écrit dans une cage de fer du camp-prison américain de Pise, en 1945. Or l'expérience était déjà évoquée en 1915 dans le poème Provincia deserta, qui fit découvrir Pound à Montale:
Depuis Hautefort, j'ai regardé vers le sud
J'ai pensé à Montaignac, là-bas, au sud.
Les mêmes thèmes sont repris et réorchestrés la même année dans Near perigord. On apprend cette fois que Bertan, après son détour par toutes les autres femmes et tous les autres châteaux du pays, est finalement persuadé que Maheut, sans lui, n'est rien d'autre que a broken bundle of mirrors[1]. C'est là le dernier vers du poème. Plus que la dame de Montagnac, il semble décrire ce que va être désormais la poésie de Pound lui-même. 1915, c'est l'année où pour la première fois, dans une lettre à son père (Glad you like the Perigord poem), apparaît le mot cantos. (p.150 à 154)

Fénelon

- Antoine Blondin, Les Enfants du Bon Dieu
- Emmanuel Carrère, Le Détroit de Behring
- Fénelon, Dialogues des morts pour l'éducation d'un prince
- Fénelon, Les Tables de Chaulnes
- Mallarmé, Un coup de dé n'abolira jamais le hasard, Le Tombeau d'Anatole
- Fénelon, Lettre à Louis XIV
- Fénelon, Explication des maximes des saints sur la vie intérieure
- Fénelon, Les aventures de Télémaque
- Fénelon, Correspondance

Evidemment, au passage, il faudrait lire Antoine Blondin:

Le royaume s'étendait de Gibraltar aux Carpathes, le roi distribuait des électorats et des grands-duchés comme des légions d'honneur, les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant. (p.159)

(Diable d'auteur, comment ne pas aimer quelqu'un qui aime Les Kirghizes en sanglotant?)

Ici mon plaisir va aux phrases, aux fragments de phrases, dans la description stylistique ou biographique de Fénelon:
«[...] Lettre à Loui XIV : Racine écrivant sous la dictée de Vauban» (p.161); «Cet idiot de Grand Dauphin» (p.160); «les Tables peuvent aller rejoindre l'immense cimetière des plans sur la comète» (p.161), «le nom d'Ithaque, capitale de tous les retours» (p.164)

Et toujours la question du goût, et des états culturels:

L'admirable tympan roman, l'un des plus beau du Quercy, avec celui de Beaulieu-sur-Dordogne, ne paraît pas l'avoir frappé, ce dont nous ne saurions nous étonner — l'art roman n'a été inventé qu'un siècle et demi plus tard. Comme c'est troublant, tout de même, et instructif, et humiliant! Voilà une intelligence de premier ordre, incontestablement, et elle n'aperçois même pas, alors qu'elle a le nez collé sur elle, une œuvre d'art qui nous met en extase... Est-ce que nous ne pouvons voir que ce que distingue notre temps? Aimer, ou détester, que ce qu'il remarque? Penser, ou concevoir, que ce qu'il conçoit et pense? Mais que valent alors nos admirations et nos dégoûts, nos indignations et nos engouements? Les idées ne sont-elles que des modes, comme paraît l'insinuer le psittacisme de l'heure (de toute heure), et la réflexion la plus profonde (croyons-nous) est-elle soumise aux mêmes aléas que l'esthétique? L'histoire de la philosophie n'est-elle qu'une sous-section de l'histoire de l'art, ou plus simplement de l'histoire du regard? Et faut-il toujours en revenir à la question de Berenson, informé que Pie XII avait eu une apparition de la Vierge:
«Ah oui? Dans quel style?» (p.165 à 168)

Bernart de Ventadour

- Urc de Saint-Circ, Vida
- Jacques Roubaud, Les Troubadours

Ici, le brouillard est maximal. La noblesse et la poésie se fondent. Le temps a passé, et rien n'est bien certain, même le château s'effondre. Langue d'oc et trobar leu.
C'est autant de gagné pour la rêverie et les légendes.

Champollion

Le pire des chapitres, peut-être, avec celui concernant Maillol (le pire signifiant : donnant le moins le désir de se déplacer, donnant le désir de ne pas se déplacer).

Je n'ai pas trouvé de référence bibliographique, même allusive, dans ce chapitre. Il faut dire aussi que je ne le relis pas de très près, découragée par ce que je sais s'y touver: la vérité, hélas.
Ce n'est plus Champollion le sujet du chapitre, mais Figeac, et plus largement, la manie de muséifier la France en montant en épingle tout et n'importe quoi.
En l'occurence, Champollion n'étant pas n'importe qui mais un immense savant, les fonds disponibles ont été importants, et les dégâts en proportion.

Je cite un passage nostalgique; j'oublie, volontairement, le musée stupide et la ville transformée en Disneyland:

Il semblerait qu'il n'y ait que la gêne, la fatigue, l'indifférence, le grand âge, qui sait, autant et plus que la sagesse ou que le goût, pour protéger du massacre et de l'interventionnisme à tout prix, souvent inutile, presque toujours dommageable. Il y a dans la ville des jardins merveilleux qui se donnent l'air et les gants de paraître abandonnés, qui le sont parfois — ce ne sont pas les moins séduisants — et que de vieilles ruelles tortueuses contournent avec délicatesse, pour ne pas les déranger dans leur retrait. A travers eux, sur la pointe des pieds, par-dessus de vieux murs oubliés des aménageurs, on aperçoit quelques façades épargnées, qui ne savent même pas le danger qui les guette, et auxquelles il est laissé loisir, exceptionnellement, de paraître leur âge, tout leur âge, rien que leur âge: d'habiter à l'écart l'intimité du temps. (p.189-190)

Et le chapitre est si désolé qu'il se termine sur l'évocation d'une autre maison, en Isère.

Notes

[1] Un miroir, un interprète qui donne vie: et je vois se dresser Pale Fire.