La princesse et le dragon

Il revint aux yeux et c'est alors qu'il la reconnut: la princesse enlevée et retenue captive par le dragon. Il avait égaré le livre, mais il revit soudain la page dans tous ses détails. La jeune fille était enchaînée dans une grotte, et l'horrible dragon crachait sur elle des nuages de fumée. Elle regardait bravement le dragon en face. Quand on lui avait donné le livre, il ne savait pas lire: il devait avoir quatre ou cinq ans. Sa mère et sa sœur aînée lui avaient lu si souvent l'histoire qu'il la connaissait par cœur; n'empêche qu'il continuait à leur apporter le livre pour se faire lire le conte. Le dragon était tué par le chevalier aux longs cheveux noirs. Sa haine pour le chevalier avait presque égalé celle qu'il éprouvait pour le dragon, et il avait fini par les détruire tous les deux en frottant patiemment les images de son doigt mouillé jusqu'à les faire disparaître. Mais il n'avait pas effacé Madelin.

Jan Van de Wetering, Le Massacre du Maine, p.85 (Rivages noir)

Papier peint

Une belle pièce, mais le papier peint était un peu trop chargé. Suzanne avait dû l'acheter en Hollande: un fermier et sa femme, en costume folklorique et en sabots, dansant la gigue dans un paysage de moulins à vent. Seigneur! Il se détourna, mais son regard rencontra toujours le même décor. On dansait la gigue sur les quatre murs. Le commissaire ouvrit tout grands des yeux horrifiés. Le fermier et sa femme souriaient niaisement un millier, des milliers de fois. Il lui faudrait faire tout son possible pour se tenir éloigné des murs.

Jan Van de Wetering, Le Massacre du Maine, p.57 (Rivages noir)

L'enfant Jésus de Prague

« Prague n’est pas seulement la cité de Jan Hus, elle est celle de saint Jean Nepomucène et de saint Wenceslas, celle que couvre de son ombre la cathédrale du Hradschin. Et elle est surtout celle de l’Enfant Jésus, qui la couvre de sa protection. »

Poème de Paul Claudel rédigé en octobre 1911 et paru dans Le Figaro en mai 1938.
Il neige.
Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.
Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petite chambre !
La cheminée emplie de charbons rougeoyants
Colore le plafond d’un reflet somnolent,
Et l’on n’entend que l’eau qui bout à petit bruit.
Là-haut sur l’étagère, au-dessus des deux lits,
Sous son globe de verre, couronne en tête,
L’une des mains tenant le monde, l’autre prête
À couvrir ces petits qui se confient à elle,
Tout aimable dans sa grande robe solennelle
Et magnifique sous cet énorme chapeau jaune,
L’Enfant Jésus de Prague règne et trône.
Il est tout seul devant le foyer qui l’éclaire
Comme l’hostie cachée au fond du sanctuaire,
L’Enfant-Dieu jusqu’au jour garde ses petits frères.
Inentendue comme le souffle qui s’exhale,
L’existence éternelle emplit la chambre, égale
À toutes ces pauvres choses innocentes et naïves !
Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.
On peut dormir, Jésus, notre frère, est ici.
Il est à nous, et toutes ces bonnes choses aussi :
La poupée merveilleuse, et le cheval de bois,
Et le mouton sont là, dans ce coin tous les trois.
Et nous dormons, mais toutes ces bonnes choses sont à nous !
Les rideaux sont tirés… Là-bas, on ne sait où,
Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.
L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur
Qu’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est là,
S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,
Essaye de se réveiller et ne peut pas.

Paul Claudel, Images saintes en Bohême

L'ombre et le double

Le narrateur a un frère siamois. Il raconte ses réflexions d'enfant à la vue d'un petit garçon sans double.
He [a child of seven or eight] cast a short blue shadow of the ground, and so did I, but in addition to that sketchy, and flat, and unstable companion which he and I owed to the sun and wich vanished in dull weather, I possessed yet another shadow, a palpable reflection of my corporal self, that I always had by me, at my left side, whereas my visitor had somehow manage to lose his, or had unhooked it and left it at home.

Vladimir Nabokov, "Scenes from the life of a Double Monster", in Nabokov's Dozen

Pas de Littérature sans Morale du langage

Ce qu'on veut ici, c'est esquisser cette liaison; c'est affirmer l'existence d'une réalité formelle indépendante de la langue et du style; c'est essayer de montrer que cette troisième dimension de la Forme attache elle aussi, non sans un tragique supplémentaire, l'écrivain à sa société; c'est enfin faire sentir qu'il n'y a pas de Littérature sans une Morale du langage.

Roland Barthes, fin de la préface au Degré zéro de l'écriture

La rose

I saw a rose in a glass on the table — the sugar pink of its obvious beauty, the parasitic air bubbles clinging to its stem. Her two spare dresses were gone, her comb was gone, her chequered coat was gone, and so was the mauve hair-band with a mauve bow that had been her hat. Ther was no note pinned to the pillow, nothing at all in the room to enlighten me, for of course the rose was merely what French rhymsters call ''une cheville''.

Vladimir Nabokov, "That in Aleppo once…", in Nabokov's Dozen

Les livres, propriété sacrée

For him that stealeth, or borroweth and returneth not, this book from its owner, let it change into a serpent in his hand and rend him. Let him be struck with palsy, and all his members blasted. Let him languish in pain, crying aloud for mercy, and let there be no surcease to this agony till he sing in dissolution. Let bookworms gnaw his entrails… and when at last he goeth to his final punishment, let the flames of Hell consume him forever.

Anonymous curse on book thieves from the monastery of San Pedro



Quant à celui qui vole, ou qui emprunte pour ne pas le rendre, un livre à son propriétaire, que ce livre se transforme en un serpent dans sa main et le déchire. Que le voleur soit frappé de paralysie et que tous ses membres soient foudroyés. Qu'il dépérisse dans la douleur, criant miséricorde, et qu'il n'y ait pas de répit à cette agonie jusqu'à ce qu'il chante en se dissolvant. Que les rats de bibliothèque lui rongent les entrailles… et quand enfin il atteindra le moment de son châtiment final, que les flammes de l'Enfer le consument à jamais.

Malédiction anonyme lancée sur les voleurs des livres du monastère de Saint Pierre

Foi et philosophie

Vous avez même réussi à réchauffer et à adoucir mon cœur froid et dur — spécialement par le chapitre 41 où vous me rendez accessible votre message en révélant les sources de choses comme quelques smirot d'erev shabbat [hymnes de la veille du shabbat] que j'avais coutume de chanter enfant dans l'ignorance totale de leur «arrière-plan». J'ai compris peut-être pour la première fois l'attrait infini exercé par ce monde profond et riche, votre domaine, qui unit de manière énigmatique et indissoluble l'universel et le particulier l'humain et le juif — qui dépasse tout moralisme et esprit de condamnation, sans se perdre dans l'esthétisme ou quelque chose de semblable. Vous êtes un homme béni pour avoir réalisé une harmonie entre l'esprit et le cœur à un un si haut niveau et vous êtes une bénédiction pour tout Juif vivant aujourd'hui. En conséquence, vous avez le droit et le devoir de parler haut. Malheureusement, je suis congénitalement incapable de vous suivre — ou si vous voulez, moi aussi j'ai juré à un drapeau, le serment au drapeau étant (dans le splendide latin arabique créé par certains de nos ancêtres, qui semblerait à Cicéron in ultimatate turpitudinis [le comble de la honte]): moriatur anima mea mortem philosophorum [que mon âme meure de la mort des philosophes!] Je comprends pourquoi la pensée des philosophes vous apparaît pauvre, étroite et stérile. Car si ce que vous dites explicitement à leur sujet n'est pas tout à fait adéquat (voir p.133 [tr. fr. 117-118] — comment Rambam aurait-il pu avoir examiné en détail l'opinion «pessimiste» de Razi si le mal n'était pas «réel»; comment la providence en tant que rétribution serait-elle possible si le mal n'était pas «réel»), il est en effet vrai que la philosophie est, en tant que telle, au-delà de la souffrance, plus parente de la comédie que de la tragédie, du côté du moshav letzim2 [où se retrouvent habituellement les moqueurs]. Mais c'est peut-être là un point mineur. La seule difficulté que j'ai encore concerne la vérité. Cette difficulté est dissimulée, je le soupçonne, par les mots «mythe» et «symbole»: il se peut que certaines choses ne puissent être convenablement exprimées que de manière mythique ou symbolique, mais cela présuppose tout d'abord une vérité non mythique et non symbolique. Vous-même, je suppose, ne diriez pas que l'affirmation «Dieu est » est un mythe, ou que Dieu est un symbole.

Leo Strauss à Gershom Scholem, Cabale et philosophie le 22 novembre 1960 (correspondance), p.101 à 103


Note
1: de La Kabbale et la symbolique.
2: voir Psaume I, verset I.

Production corruptrice

Je persiste dans ma *** [corruption de la jeunesse (les dieux de la cité et le reste)], d'ailleurs davantage à l'oral qu'à l'écrit. Je publie justement un petit ouvrage La Persécution et l'art d'écrire, contenant des essais que vous connaissez déjà et que je crois devoir rassembler l'âge venant dans la perspective d'un éventuel vengeur qui pourrait naître de mes ossa [ossements] spirituels. Je vous enverrai donc ce petit livre (et d'autres choses qui pourraient paraître, notamment un petit livre sur le droit naturel et un essai sur Machiavel). Naturellement, je m'estimerai très heureux de recevoir vos propres productions «corruptrices» puisque les extrêmes se touchent et même de temps à autres s'attirent.

Cabale et philosophie, Leo Strauss à Gershom Scholem, le 5 février 1952

Anticipation joyeuse

Leo Strauss annonce à Scholem qu'il pourra sans doute venir enseigner un an à Jérusalem:
Dans l'humeur du fameux vieux cheval de cavalerie au son de la trompette, je vous envoie mes salutations les plus chaleureuses de notre part à tous les deux.

Cabale et philosophie, Leo Strauss à Gershom Scholem, le 13 mars 1953

Profession de foi

J'espère que vous savez que je ne suis pas un philosophe : je suis professeur de Polical Philosophy.

Cabale et philosophie, Leo Strauss à Gershom Scholem le 13 mars 1953

Les deux qualités essentielles du philosophe

Strauss donne son avis sur le successeur à donner à Guttman à l'université de Jérusalem.
Aucun des trois candidats que vous évoquez ne remplit les deux conditions essentielles: a) le fait que nous ne pouvons rien savoir ne les affecte pas au plus profond d'eux-mêmes; b) ils ne sont pas du tout exposés à la tentation de la superstition [à bon entendeur salut]!

Cabale et philosophie, Leo Strauss à Gershom Scholem, le 10 mai 1950

Quelques îles écossaises

L'île de Rum

Ian Lace et son épouse étaient sur les traces de Bax, bien entendu. Mais le couple suivant, lui, dans une large mesure, est sur les traces de Lace et de sa femme. Cette évidence ressort nettement de la succession des entrées, sur le site des admirateurs de Sir Arnold (au demeurant très bien fait). Ainsi les plus récents pèlerins narrent-ils leur visite à l’ex-Station Hôtel (qui ne s'appelle plus de la sorte depuis longtemps), et décrivent-ils avec grand soin les changements intervenus, non seulement depuis les temps lointains des séjours du maître et de sa maîtresse, mais aussi depuis ceux, beaucoup plus récents, du dernier examen des lieux par les experts précédents.

Scrupuleux, pour donner une idée de la vue, ils offrent deux photographies, prises exactement selon le même angle, à quelques minutes d'écart : Rum visible, Rum invisible.

Là, pas là.

L'étrange est que dans les deux cas la baie, la plage, la mer elle-même, tout est parfaitement clair, très net, nullement brumeux. Il y a seulement que, d'une image à l'autre, cette île pourtant assez grande, et relativement proche, a disparu.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.90

"Ian Lace" : l'un des biographes d'Arnold Bax («L'UN DES BAXIENS LES PLUS INDUSTRIEUX ET PERSPICACE», L'Amour l'Automne, p.64)

"le couple suivant" : Christopher and Sheila Webber, qui font le pélerinage aux environs de l'année 2000, ainsi qu'ils le racontent ici, "sur le site des admirateurs de Sir Arnold". On peut supposer que "la succession des entrées" s'est transformée en un seul long article.

Les deux photos de Rhum sont celles-ci, reprises de l'article cité supra :

Ainsi trois couples, ou même quatre, se succèdent : Bax et sa maîtresse, Ian lace et sa femme, Christopher et Sheila Webber, puis Pierre et Renaud Camus. Les récits s'entremêlent, sans qu'on sache jamais exactement à qui attribuer quoi. Les doubles se dédoublent et se répliquent — jamais exactement.

L'île de Skye

(Il convient également de savoir que deux clans se partagent l'île, depuis toujours - mais cela de façon très inégale : au sud, le long de cette presqu'île, Sleat (prononcez Slate), qui a déjà été évoquée, ce sont les MacDonald, dont le chef fut jadis "Seigneur des îles" ; au centre et au nord, sur un territoire beaucoup plus vaste, ce sont les MacLeod.

Cependant ce partage n'est pas très rigoureux. Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves. Et la fameuse Flora MacDonald, par exemple — restée dans l'histoire pour l'aide qu'elle apporta au Prince Charlie pendant sa fuite —, a passé dans la région septentrionale, toute MacDonald qu'elle était, et mariée à un MacDonald, la plus grande partie de sa vie sur l'île. Pour tout arranger l'avant-dernier chef des MacLeod était une femme, et elle aussi s'appelait Flora, sans doute en hommage à l'héroïne. Marc l'a rencontrée, ou plutôt il l'a aperçue, lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence. Il en garde un souvenir très vif. Mais le résultat de cette mémoire trop chargée, c'est qu'il s'embrouille souvent sur le nom, et qu'une fois sur deux il dit MacLeod pour Mac-Donald. Plus grave encore, en nombre d'occasions, par une espèce d'automatisme d'habitude, il dit Flora Tristan, pour parler de la loyale protectrice du malheureux prétendant. Ce lapsus amuse beaucoup Mme Marquères, grande admiratrice de la paria pérégrinante.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.94

"Il y a des échanges, des enclaves, des enclaves dans les enclaves." :Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une allusion délibérée de Renaud Camus à BVP, mais plutôt du plaisir de retrouver dans la réalité un de ses motifs favoris. Réalité et rêve ou fiction se chevauchent, il y a nappage:

Enfant, je passais des heures à tracer des cartes de pays imaginaires, d'une folle complication. Tel Etat par exemple était divisé entre catholiques et protestants. Mais les régions protestantes n'étaient pas d'un seul tenant, et surtout, elles recelaient toujours en leur sein des provinces catholiques, lesquelles comptaient plusieurs enclaves protestantes, qui à leur tour, etc. (un raffinement particulièrement jouissif était que le fief le plus enclavé fût le fief familial du souverain (d'où il arrivait qu'il tentât de gouverner)).

Buena Vista Park, (1980), p 61

"lors de son premier voyage là-bas, au cours de son adolescence":

Je suis incapable, for the life of me, de me souvenir si je l'ai déjà visité [le château de Dunvegan], en 1962 ou 63, sous la conduite du chef d'alors du clan Mac Leod, dame Flora MacLeod of MacLeod. Je crois me rappeler assez bien cette femme. Mais de Skye je n'ai en mémoire aucune image datant de ce temps-là. Or c'est une île qui par sa splendeur ne peut manquer de frapper les regards et les imaginations. J'en viens donc à me demander si je n'ai pas rêvé ma rencontre avec dame Flora — à la suite de la lecture de quelque article de magazine la concernant, par exemple.

Renaud Camus, Rannoch Moor (2006), p.456

"Mme Marquères" = Jeanne Lloan :

Pendant tout ce voyage, au grand amusement de Jeanne Lloan, presque chaque fois que je voulais dire Flora MacDonald j'ai dit Flora Tristan.

Renaud Camus, Corée l'absente (2007), p.369

Quelques pages plus loin dans L'Amour l'Automne, Rum est de nouveau évoquée:

Eux contemplent Rum sous plusieurs angles, de loin. Hélas ils n'arrivent à trouver personne qui consente à les y conduire, serait-ce à bord d'un voilier, d'un canot, d'une simple barque.

L'Amour l'Automne, p.104

La référence à ce voyage manqué se trouve p.483 dans Rannoch Moor : «Dans Mallaig nous apprîmes sans déplaisir excessif que c'était toute une petite affaire que de se rendre à Rum, et même une chose impossible ce jour-là; [...]»

Puis le texte semble comparer les deux voyages, celui de l'été 2003 et de mai 2004, constatant le même phénomène optique que celui photographié par les Webber:

Lors de leur premier passage, debout devant la tombe de Flora, à l'autre extrémité de l'île, tout au nord, ils n'avaient aperçu, en relevant les yeux après la lecture de l'inscription dans la pierre, qu'une vaste étendue de rivage, en contrebas - et tout alentour l'océan sans limite. Et le spectacle leur avait paru si vaste, déjà, si majestueux, si dépouillé, si heureusement en accord avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce [si grandiosement en accord, par sa simplicité majestueuse, avec le personnage étendu là, cette femme, ce mythe, ce], qu'ils n'avaient pas imaginé un seul instant, face à une telle perfection de la coïncidence entre leur expérience sensible et leurs lectures (des guides, des biographies, du Journal du docteur Johnson) que quelque chose pût leur être caché [... that not for a second had they imagined, such was the perfection of the coïncidence between mmmm and mmmm... that something might be hidden from them].

À leur second passage, pourtant [À leur second passage, pourtant (mais il ne s'agit pas des mêmes personnages, de la même combinaison de personnages, des mêmes occurrences de noms, des mêmes incidents that one lives one by one, instead of being made of little separate incidents that one lives one by one... Yes, of course, if it's fine to-morrow... Une femme très âgée et très courbée, très frêle, très faible, mais obstinée, se penche obstinément sur une longue phrase gravée qu 'elle tente obstinément de déchiffrer, malgré sa vue médiocre et sa médiocre maîtrise de l'anglais. Le ciel est énorme autour d'eux. [...] Le ciel est énorme autour d'eux. À leur second passage, pourtant,]

À leur second passage, pourtant (et bien que les nuages fussent plus bas et plus sombres, ce jour-là, au moins au-dessus de leurs têtes), c'est tout un chapelet d'autres îles qui s'étaient révélées à leur vue, avec leurs propres montagnes et leurs allongements de sable blanc, leurs propres isthmes, l'enchevêtrement de leurs masses irrégulières aux contours dramatiques; et elles délimitaient pour le regard un cercle immense, une mer à lui tout seul, pleine de reflets d'acier et d'émiettements de lumière, scintillant autour du promontoire où tous deux, tout trois, où mes trois compagnons et moi nous tenions immobiles, incrédules, stupéfiés de distinguer un monde là où l'instant d'avant

là où l'instant d'avant

l'instant d'avant

L'Amour L'automne, p.105-106, fin du premier chapitre

Deux explications peuvent être avancées:
- soit Renaud Camus, à partir du récit des Webber, imagine qu'en 2004 il a découvert des îles qu'il n'avait pas vues l'été précédent avec Pierre (et les «trois compagnons» sont sa mère, Mme Lloan et Jacqueline Voillat en juin 2004);
- soit cela c'est bel et bien passé ainsi, même si l'on en trouve pas trace dans le journal 2004 Corée l'absente. J'ai tendance à préférer cette explication, imaginant qu'après coup Renaud Camus a trouvé la preuve du phénomène sur le site des admirateurs de Bax (là encore, pure supposition, reconstitution "de chic").

De même, j'imagine que la femme âgée qui se penche pour déchiffrer les inscriptions est Madame Camus, mais je n'en ai aucune preuve, ce n'est qu'une supposition (Elle est bien la plus âgée du groupe). Je n'ai pas trouvé trace de cette scène dans Corée l'absente, mais curieusement, ce passage est profondément gravé en moi, et c'est à lui que j'ai pensé en apprenant la mort de Madame Camus.

Quelques sites et blogs

Un billet paresseux pour indiquer d'autres blogs, d'autres lieux...


autour d'un auteur :

  • Sebald, Hilberg, la mémoire, Claude Simon : Norwitch (d'étranges résonnances avec les cours de Compagnon de l'année dernière. Ce billet par exemple en est sans doute une bonne illustration, ou démonstration, ou résumé.)
  • Jean-Jacques Rousseau (plus exactement : le blog qui accompagne le projet théâtral de représenter Les Confessions]

autour des livres

- des photos de livres
- des photos de bibliothèques
- un blog de bibliophile au sens large (l'imprimerie, la reliure, les ventes aux enchères, les statistiques du marché du livre ancien, etc)

- entre les deux, s'attachant aux auteurs oubliés dans des éditions disparues (ou l'inverse, bien sûr): l'éditeur singulier, dont le livre sur les dandys doit pouvoir s'offrir à Noël.

- sinon, une liste de 15 pavés parus dans les années 2000.

et un peu de poésie.

Poésie moderne

Je ne peux pas dire que j'aie jamais eu une grande admiration pour M. Raymond West. Je sais pourtant qu'il a la réputation d'un romancier de talent et qu'il s'est fait un nom comme poète. Ses vers ne commencent jamais par des majuscules, et c'est, je crois, le comble du modernisme.

Agatha Christie, L'affaire Prothero, premières lignes du chapitre XXI

Menace

J’aurais désaprouvé Griselda pour ce sentiment, si Marie n’était entrée juste à ce moment avec un gâteau de riz à moitié cuit. Je protestai assez timidement, mais ma femme fit observer que c’était toujours ainsi que les Japonais mangeaient le riz et qu’il fallait voir là l’explication de leur merveilleuse intelligence.

— Je crois même, ajouta-t-elle, que si l’on vous servait un pudding comme celui-ci tous les jours jusqu’à dimanche, vous feriez un sermon magnifique.
— Dieu m’en garde, dis-je en frissonnant…

Agatha Christie, L'affaire Prothero, premier chapitre

Perversité

Les autres me trouvaient extraordinaire, et m’avoir pour femme aurait été pour eux une chose très agréable. Pour vous, au contraire, je représente tout ce que vous n’aimez pas, tout ce que vous désapprouvez, et, malgré cela, vous ne pouviez pas vous passer de moi. Ma vanité n’a pas pu résister. C’est tellement meilleur d’être pour quelqu’un un péché secret et délicieux qu’un sujet de gloriole.

Agatha Christie, L’affaire Prothero, vers la fin du premier chapitre

Une référence trouvée en passant

On peut encore aimer, mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.

p.216 d'Été.
p.554 de Corée l'absente

Cette phrase de Corinne de Mme de Staël se trouve en exergue d'un poème de Jules Laforgue, Complainte des débats mélancoliques et littéraires.
Ce poème est repris dans l'anthologie de poésie d'André Gide, volume très usé de la bibliothèque de Plieux.

ajout le 1er mai 2012
Deuxième lecture de Roman Roi

«On peut encore aimer, mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.» (Mme de Staël)

p.427 de Roman Roi

Le bouton perdu

'If metal is immortal, then somewhere
there lies the burnished button that I lost
upon my seventh birthday in a garden.
Find me that button and my soul will know
that every soul is saved ant stored and treasured.'

Vladimir Nabokov, "The Forgotten Poet" in Nabokov's Dozen, p.36

L'humiliation

La fête terminée, nous nous mîmes en rang, et, sans armes, sans drapeaux, nous marchâmes ainsi vers les nouveaux champs de bataille, pour aller gagner avec les Alliés cette même guerre que nous avions déjà perdue avec les Allemands. Nous marchions en chantant, la tête haute, fiers d'avoir enseigné aux peuples de l'Europe qu'il n'y a plus désormais d'autre moyen de gagner la guerre, que de jeter héroïquement ses armes et ses drapeaux dans la boue, aux pieds du premier venu.

Curzio Malaparte, La Peau, p.76

Sauver son âme / sauver sa peau

Avant la libération, les peuples d'Europe souffraient avec une merveilleuse dignité. Ils luttaient le front haut. Ils luttaient pour ne pas mourir. Et les hommes, quand ils luttent pour ne pas mourir, s'accrochent avec la force du désespoir à tout ce qui constitue la partie vivante, éternelle, de la vie humaine, l'essence, l'élément le plus noble et le plus pur de la vie: la dignité, la fierté, la liberté de leur conscience. Ils luttent pour sauver leur âme.

Mais, après la libération, les hommes avaient dû lutter pour vivre. C'est une chose humiliante, horrible, c'est une nécessité honteuse que de lutter pour vivre, pour sauver sa peau. Ce n'est plus la lutte contre l'esclavage, la lutte pour la liberté, pour la dignité humaine, pour l'honneur. C'est la lutte contre la faim.

Curzio Malaparte, La Peau, p.58

Illusion d'optique

The old man was never seen again. The quiet foreigners who had rented a certain quiet house for one quiet month had been innocent Dutchmen or Danes. It was but an optical trick. There is no green door, but only a grey one, which no human strenght can burst open. I have vainly searched through admirable encyclopedias: there is no philosopher called Pierre Labime.

Vladimir Nabokov, "The Assistant Producer" in Nabokov's Dozen

Malabar prédit

[…] Malabar prédit (exemple de 1959: «Vous vous noyez dans les complications, soyez plus simple».)

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de je me souviens, p.66

La vache qui rit

La société Grosjean, de Lons-le-Saunier, exploite depuis 1926 un fromage fondu, La Vache sérieuse. La concurrence devient agressive:
«Le rire est le propre de l'homme, le sérieux celui de la vache».

Roland Brasseur, Je me souviens encore mieux de je me souviens, p.157

Yo-yo

Gide était fort habile au yo-yo: c'était le jeu à la mode et même il faisait fureur. Les gens se promenaient dans la rue, un yo-yo à la main. Sartre s'y exerçait du matin au soir avec un sombre acharnement.

Simone de Beauvoir, La force de l'âge (concerne l'année 1931)

Changer d'ampoule

Only by heroic effort can I make myself unscrew a bulb that has died an inexplicable death and screw in another, wich will light up in my face with the ideous instancy of a dragon's egg hatching in one's bare hand.

Vladimir Nabokov, Lance, in Nabokov's Dozen, chapitre 1

Discrétion

Quietly, concealing himself in his own shadow, Vasili Ivanovitch followed the shore, and came to a kind of inn.

Vladimir Nabokov, "Cloud, Castle, Lake", in Nabokov's Dozen, p.95

Lance, Lancelot, les romans de chevalerie

Cette nouvelle a été retenue à cause de son titre, Lance, qui jouait avec un certain nombre d'autres mots générateurs [1] et parce qu'elle était de Nabokov, l'un des écrivains récurrents des Eglogues.

Comme souvent, une lecture de la nouvelle fait apparaître plusieurs autres points de convergence: le titre et l'auteur justifiaient à eux seuls l'inscription de ce texte dans L'Amour l'Automne, le contenu fait apparaître bien d'autres raisons de le retenir.

Les noms de Lancelot et les cycles romanesques du Moyen Âge

La nouvelle Lance s'ouvre sur l'affirmation suivante: «The name of the planet, presuming it has already received one, is immaterial»[2], affirmant le caractère abstrait et arbitraire du nom, posant également l'acte fondateur de l'homme depuis la Genèse: nommer.
Cette phrase rejoint l'une des préoccupations des Eglogues: «What's in a name?», reprenant la question de Shakespeare rafraîchie par Joyce.

Le caractère arbitraire et cependant pas si arbitraire du nom est développé dans le second paragraphe de la nouvelle. Nommer, c'est choisir un nom, c'est signifier quelque chose. Les noms donnés par l'homme ne sont pas le fruit du hasard (mais ils peuvent être le fruit de la fantaisie).

My planet's maria (which are not seas) and its lacus (which are not lakes) have also, let us suppose, received names; some less jejune, perhaps, than those of garden roses; others, more pointless than the surnames of the observers (for, to take actuel cases, that an astronomer shoud have been called Lampland is as marvellous as that of enthomologist should have been called Krautwurm); but most of them of so antique a style as to vie in sonorous and corrupt enchantment with place names pertaining to romances of chivalry.
Vladimir Nabokov, Lance, 2e §

"Chevalerie" nous ramène à un passage de L'Amour l'Automne :

Quant aux considérations placées là sur "Les cycles romanesques du Moyen Âge", il s'agit sans doute de simples notes, prises lors d'un cours, ou bien en marge d'une quelconque lecture de travail, contemporaine des événements :
- Tous les romans sont liés les uns aux autres, les mêmes héros se retrouvent ici et là, la plupart sont chevaliers de la Table ronde, etc.
- Les noms ne cessent de changer (Arthur, Artus, Arthus / Tristan, Tantris, Tristram, Tritanz / Perceval, Perlevaus, Parsifal, Parzival / Lohengrin, Loherangrin, le Lorrain Gerin, etc.
- Il est impossible d'établir une chronologie cohérente des épisodes, qui d'ailleurs sont incompatibles les uns avec les autres. Les rapports entre les personnages ne sont pas constants (ainsi Lohengrin est le fils de Perceval, mais quand Perceval arrive au château il trouve Lohengrin parmi les chevaliers ses aînés). Les rapports d'âge s'inversent, etc.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.89-90

Et plus loin :

En marge de la description, d'ailleurs assez sommaire, du vernissage chez Mme Dane, une série de notes paraît se rapporter aux "Cycles romanesques du Moyen Âge". Tous les romans sont liés les uns aux autres, les héros se retrouvent ici et là, mais les noms ne cessent de changer : Perceval, Perlevaus, Parsifal, Parzival; Lohengrin, Loherangrin, Le Lorrain Gerin.
Ibid, p.96

Ces deux évocations de notes se réfèrent à un paragraphe apparaissant en colonne étroite à gauche des pages de Journal de Travers. Il s'agit donc dans L'Amour l'Automne d'une réflexion de l'auteur (Renaud Camus) à propos de la copie dactylographiée du journal 1977 qu'il est en train d'effectuer en même temps qu'il écrit L'Amour l'Automne. On remarque qu'en passant du journal de 1977 aux Eglogues écrites en 2005 et 2006, Renaud Camus a ajouté Tristan à la liste. (Je rappelle que les mots entre crochets dans Journal de Travers ne font pas vraiment partie du texte, mais sont des points de repère pour lire les Eglogues). D'autre part, notons que ce qui est souligné est repris dans L'Amour l'Automne, le paragraphe non souligné n'est pas repris (mais cette règle reste très aléatoire. Il s'agit plutôt d'une remarque ponctuelle.):

Les cycles romanesques au Moyen Âge :
* Tous les romans sont liés les uns aux autres (les mêmes héros se retrouvent ici et là, la plupart sont chevaliers de la Table ronde, etc.).
* Les noms ne cessent de changer (Arthur, Artus, Arthus / Tristan, Tantris, Tristram, Tritanz / Perceval, Perlevaus, Parsifal, Parzival / Lohengrin, Loherangrin, le Lorrain Gerin, etc.)
* Il est impossible d'établir une chronologie cohérente des épisodes, qui d'ailleurs sont incompatibles les uns avec les autres. Les rapports entre les personnages ne sont pas constants (ainsi Lohengrin est le fils de Perceval, mais quand Perceval arrive au château il trouve Lohengrin parmi les chevaliers ses aînés). Les rapports d'âge s'inversent.
* Les mêmes situations se reproduisent exactement, mais leurs protagonistes ne sont plus les mêmes: Lancelot [Lance (->Nabokov), Celan, Ceylan, Sri Lanka, etc. / Lot, Lot, Loth] séduit Guenièvre, la femme d'Arthur, Tristan Yseult, l'épouse de Marc. Certains des traits de Perceval se retrouvent jusqu'en Prince Vaillant.
* (CF. Echange: les personnages changent, et le sens éventuel de leurs actes, etc. «Ce qui subsiste, à travers les aléas de la légende...» V. aussi ce que dit Starobinski des travaux de Saussure [Sursaut, sot sûr (de lui), s'assure] sur les cycles médiévaux, Les Mots sous les mots.)
Renaud Camus, Journal de Travers, p.961-962

Les notes de Saussure sont celles-ci:

Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont
1° La substitution de noms.
2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but).
A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ][3] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à -
Jean Starobinski, Les Mots sous les mots, p.18



Revenons à Lance.
L'inscription de la nouvelle dans une référence médiévale est également afirmée dans une lettre de Nabokov à Wilson:

« En sa courte étendue, dit une note à la Correspondance (p. 271), la narration de Lance combine trois niveaux distincts et suriniposés de réalité : exploration interplanétaire, alpinisme, histoire d'amour médiévale[4]
Renaud Camus, L'Amour l'Automne p.23

Le nom du jeune homme est important, c'est une référence délibérée aux premières quêtes du Graal, tandis que Lance part à l'assaut des étoiles:

If Boke'sources are acurate, the name 'Lancelot del Lac' occurs for the first time in Verse 3676 of the twelfth-century 'Roman de la charette'. Lance, Lancelin, Lancelotik — diminutives murmured at the brimming, salty, moist stars.
début de la partie 3 de Lance

Autres références à Lance dans L'Amour l'Automne

La première référence à Lance reprend une phrase qui apparaît dans Travers II:

We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).
Nabokov, Lance fin de la partie 1 - Renaud Camus, Eté, p.263

and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).
Renaud Camus, L'Amour l'Automne p.22

We are here among friends. [...] Un lointain chien de ferme, entre deux aboiements, attend pour écouter ce qu'il ne peut entendre.
L'Amour l'Automne p.28



La deuxième précède sans rupture le passage concernant les notes sur les cycles romanesques, cf. supra:

Lance has left ; the fragility of his young limbs grows in direct ratio of the distance he covers.
L'Amour l'Automne, p.89 - début de la partie 3 de Lance



La troisième tente de nous lancer sur une fausse piste.

Lance is tall and lean, with thick tendons and greenish veins on his suntanned forearms and a scar on his brow.
première phrase du chapitre 2 de Lance

Lance is tall and lean, with thick tendons and greenish veins on his suntanned forearms and a scar on his brow (retenez ce dernier détail, qui a son importance).
L'Amour l'Automne, p.97 - (et la cicatrice, scar, n'a aucune importance, autre que faire partie de la famille de arc, car, Descartes, etc, tandis que 'brow' se rapproche de 'bow', arc («Une lettre en plus en moins change tout; le nom s'en va de biais», l'Amour l'Automne, p.151)).

Notes

[1] [Celan, Ceylan, Lance (de Nabokov ->correspondance avec (Edmund) Wilson, the « Wilson») / «She wanted to lancer me» (Paul Bowles de (Gertrude) Stein) / élan, tancé, Rancé, pensée] in Journal de Travers, p.443

[2] Le nom de la planète, en supposant qu'elle en ait déjà reçu un, est immatériel.

[3] espace laissé blanc dans le texte

[4] The Nabokov-Wilson Letters, correspondence between Vladimir Nabokov and Edmund Wilson, 1940-1971, Edited, Annotated and with an Introductory Essay by Simon Karlinsky, Harper & Row,Publishers, New York, 1979.

Sauver son âme / sauver sa peau

La morale de la survie a pris la place de l'héroïsme au sommet de l'échelle des qualités qu'on admire.

Allan Bloom, ''L'âme désarmée'', p.92 (1987)

Lire

Seuls ceux qui sont disposés à courir des risques et prêts à croire à l'improbable sont aptes désormais à tenter l'aventure du livre.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.69 (1987)

Adams et Mencken

Il faut être un maboul ou un bouffon (je pense respectivement à Henry Adams et à Henry Louis Mencken) pour attirer l'attention du public en disant qu'on ne croit pas à la démocratie.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.57 (1987)

Le Père Noël

Alors que j'étais jeune professeur à Cornwell, j'ai eu un jour une discussion sur l'éducation avec un professeur de psychologie. Sa fonction, me disait-il, consistait à venir à bout des préjugés de ses élèves, il les abattait comme des quilles! J'ai commencé alors à me demander par quoi il remplaçait ces préjugés; mais il ne paraissait pas avoir la moindre idée de ce que pouvait être le contraire d'un préjugé. Il me faisait penser au petit garçon qui, quand j'avais quatre ans, m'avait gravement informé que le Père Noël n'existait pas: il souhaitait m'inonder de la brillante lumière de la vérité. Est-ce que le professeur avec qui je discutais à Cornell savait ce que ces préjugés représentaient pour ses élèves et quel effet produirait sur eux le fait d'en être privés? S'imaginait-il qu'il existe des vérités qui puissent les guider dans leur existence comme le faisaient les préjugés? Avait-il envisagé de leur inspirer l'amour de la vérité nécessaire pour rechercher des croyances sans préjugés, ou avait-il l'intention de les rendre passifs, indifférents et soumis à des autorités telles que leur professeur ou ce qu'il y a de meilleur dans la pensée contemporaine? Le gamin qui m'avait informé de l'inexistence du Père Noël se contentait, lui, de faire de l'esbroufe pour montrer sa supériorité à mon égard; et après tout, je ne pense pas qu'il était si malin que ça. Il fallait bien que quelqu'un eut inventé le Père Noël pour qu'il puisse, lui, en nier l'existence! Pensons plutôt à tout ce que nous apprenons sur le monde en nous fondant sur la croyance des hommes au Père Noël; songeons à tout ce que nous apprenons sur l'âme de ceux qui y croient. Si l'on ampute l'âme de l'imagination qui projette sur les murs de la caverne les dieux et les héros, on n'en favorise pas la connaissance; on se contente de lobotimiser l'âme et d'estropier ses pouvoirs.

>J'ai donc répondu au professeur de psychologie qui était mon interlocuteur que, quant à moi, j'essayais au contraire d' ''enseigner'' à mes élèves des préjugés, car à l'heure actuelle, compte tenu du succès général de sa méthode, ils avaient appris à douter de toutes les croyances avant de croire eux-mêmes à quoi que ce fût. Sans moi, l'excellement professeur se serait retrouver au chômage! Avant d'entreprendre de douter systématiquement et radicalement de tout , Descartes disposait de tout un monde merveilleux de vieilles croyances, d'expériences préscientifiques et d'interprétations du monde, convictions auxquelles il était fermement et même fanatiquement attaché. Il faut avoir fait l'expérience de la vraie croyance pour pouvoir jouir de l'expérience de la libération. J'ai donc proposé à mon collègue une division du travail selon laquelle j'aiderais à faire pousser les fleurs dans les prairies, après quoi il pourrait les faucher.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.43 (1987)
Alph a trouvé note de lecture à propos du Père Noël supplicié de Claude Lévi-Strauss.

Opinions et vérité

Le fait qu'il y ait eu à différentes époques et en différents lieux des opinions diverses sur le bien et le mal ne prouve nullement qu'aucun de ces opinions n'est vraie ni supérieure aux autres. Dire une chose pareille, c'est aussi absurde que de prétendre que la diversité des points de vue exprimés lors d'une d'une discussion universitaire à bâtons rompus démontre qu'il n'existe pas de vérité.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.40 (Julliard 1987)

A la recherche du bien

Allan Bloom explore les vices de raisonnement qui sous-tendent les changements de l'éducation des jeunes Américains à partir des années 60 : une volonté de tolérance à tout prix et l'abandon de la recherche du bien commun.
[…] Ainsi le refus de distinguer devient-il un impératif moral, parce qu'il s'oppose à la discrimination. Cette idée délirante signifie qu'il n'est pas permis à l'homme de rechercher ce qui est naturellement bon pour lui et de l'admirer quand il l'aura trouvé, car une telle recherche aboutit à la découverte de ce qui est mauvais et débouche sur le mépris.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.29

Dangereuse vérité

Allan Bloom explore les vices de raisonnement qui sous-tendent les changements de l'éducation des jeunes Américains à partir des années 60 : une volonté de tolérance à tout prix et l'abandon de la recherche du bien commun.
Autrefois le monde entier était aliéné; les hommes croyaient toujours avoir raison et cela a conduit aux guerres, aux persécutions, à l'esclavage, à la xénophobie, au chauvinisme et au racisme. L'objectif n'est pas de corriger ces erreurs et d'avoir vraiment raison, mais de ne pas s'imaginer qu'on a raison. Celui qui croit à la vérité représente un danger.

Allan Bloom, L'âme désarmée, p.24
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