Second manifeste camp de Patrick Mauriès

Le camp de Mauriès n'est pas celui de Sontag.
Il s'agit bien d'excès dans les deux cas, mais celui de Sontag porte vers l'extravagance, l'excès de folie, c'est le dandysme de Wilde; celui de Mauriès serait un excès de retenue, une certaine austérité, c'est le dandysme de Barthes. Il y aurait un camp de l'ajout et un camp de l'effacement.

A quoi attribuer cette différence, à l'époque (1964/1979), au sexe (une femme/un homme), à la nationalité (américaine/française)? Ou tout simplement à une différence de tempérament?

Patrick Mauriès donne une étymologie possible de camp: si kitsch serait allemand et viendrait de pacotille, bon marché, inauthentique, camp relèverait directement de la sphère homosexuelle:
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une définition, comme disent les mathématiques, «exacte» du camp semble destinée à rester pour toujours en souffrance. Il y a une géographie du camp: le terme est aussi indéfiniment extensible ou rétractile dans l'espace qu'il l'est dans le temps; cet incessant flottement est encore accentué par l'usage que font du mot les différents auteurs, qui ne cessent de le fléchir vers de nouveaux lieux.

«camp» est, ainsi en Australie, un synonyme strict pour «homosexuel», mais prend en Amérique une couleur beaucoup plus riche, désignant par exemple une esthétique fantaisiste, une ludique irresponsable. Si l'on poursuit une enquête sur les lexiques, presque sans tenir compte des réalités (essentiellement américaines) du «camp», et en se fondant comme toujours d'un rêve de livres, on trouvera que l'anglais n'utilise le mot, selon les uns, qu'à partir du XVIIIe siècle, selon les autres après 1900. Seul Partridge, dans son Dictionary of slang, le pointe à cette date (1909), mais il en dit l'origine inconnue. De l'argot des rues de Londres, le mot passerait à l'argot commun et se dirait pour «homosexuel», à partir du sens original de pleasantly ostentatious, pour être ensuite adoptés par ceux qu'il désigne dans les années cinquante. Camp a, dans le New English Dictionary de Murray, le sens de se battre, de participer à des combats d'athlètes, ou à des concours de beuverie, celui de se disputer, enfin de camper. Il est associé à un to kemp archaïque ((combattre), et à un cample: se chamailler, to enter on a wordy conflict, avec pour référence une citation de l'Anatomy of melancholy: «if they be incensed, angry, chid a little, their wives must not cample again but take it in good part». Bref, tout un relent de disputatio, de querelle de mots, de rivalité obscure, essentiel certes à une définition du camp, mais sans rien qui concerne l'esthétisme. Le Dictionnaire d'américanismes de Deak donne camp pour l'abréviation pure et simple de campus; a camp queen est une jeune fille dont la personnalité rayonne sur la classe. L'encyclopedia americana donne bien le sens voulu — le faisant remonter au pleasantly ostentatious cité —, mais c'est pour avoir lu Susan Sontag… Camp n'existe pas, jusqu'à présent, en français; mais il serait peut-être prudent de reprendre en l'adaptant, une vieille définition de grammaire; et de soutenir que le mot camp n'est pas autre chose qu'un «mot vicaire» — indiquant ainsi que le lieu rêvé du camp, c'est l'inadéquat.

Patrick Mauriès, Second manifeste camp, p.65-66 (Seuil, 1979)
Etonnant dans ce livre le nombre de noms cités oubliés aujourd'hui: relation du camp à la mode, le camp comme une trop grande actualité, aussitôt démodée. Être et avoir été camp, est-ce possible?
Le temps, l'Histoire, l'oubli: comment vivre l'effacement sans être oublié? Importance de la biographie, trace contre la mort.

biographies lues :
on ne sait jamais ce qui importe le plus d'un point de vue camp, de l'œuvre elle-même ou de la biographie de son auteur: de l'œuvre ou de la vie de Pater, de l'œuvre ou de la vie de Strachey — exemple parfaitement approprié, puisque sa biographie compte à peu près autant, sinon plus, de pages que son œuvre écrite. Ni l'une ni l'autre (pas plus qu'une quelconque synthèse explicative) n'ont à porter l'accent, parce qu'elles sont pour le camp également fabuleuses, possibles objets d'un langage second.
fascination «culturelle» pour les vies de bibliothèques, pour la confusion de l'original et de la référence, du véridique et du romanesque, pour le jeu des interprétation gratuites, qui se retrouve dans la rhétorique de la question (quoi — de l'écrit ou de la vérité?) et anime le goût que le camp entretient pour la biographie. Sans doute faut-il y voir l'expression d'une (fausse) pulsion mimétique, cette pulsion qui entraîne avec passion toute biographie tant soit peu extravagante, et très précise, genre éminemment anglais qui, pour des raisons sans doute facile à déterminer, n'est jamais très bien accepté en France.
Ibid., p.36-37
biographies écrites :
Un personnage camp est toujours en train d'écrire sa biographie: récit très détaillé, comportant une foule de gestes et d'actes superbes, ponctué de coups de théâtre, de retours dramatiques, de départs définitifs, etc. Grevé aussi d'une immaîtrisable lassitude, et d'un désintérêt profond. Tout à fait exemplaire de cet état de choses, la phrase de Genet (qui est, notons-le, au passé simple): «Se regardant faire, il pensa: "il virevolta"…»
Ibid., p.88
Lire les vies superbes des autres, écrire la sienne sur un mode épique, mais en réalité pratiquer l'effacement, la dérobade:
il faut jouer, dit Gracian, du silence comme d'un pouvoir: laisser non seulement croire qu'il cache quelque chose, mais aussi et surtout qu'il masque une intransigeante maîtrise de soi; le camp peut se définir comme une esthétique du bluff («car de même qu'au jeu la meilleure règle est celle d'écarter, la meilleure règle dans la vie est celle de savoir se soustraire», lit-on dans el Discreto) qui s'appliquant à soi-même aussi bien qu'à l'autre, ne cherchant pas à le dominer, mais à l'entraîner dans un jeu (il est vrai non sans dangers): l'autre se trouble, se fait énigmatique, incertain, objet silencieux d'une «disposition» perverse… Le camp ne joue jamais que sur de l'implicite, sur une somme de présuppositions dans lesquelles finalement il se perd.
Ibid., p.97
Se dérober pour échapper au temps, écrire pour le retenir et entériner qu'il est déjà trop tard. Le camp selon Mauriès, c'est l'immense nostalgie de la perte, la nostalgie par anticipation de tout ce que l'on va perdre:
faire de la citation une écriture, ce serait donc écrire sans oublier (le savoir, comme l'on sait, est au contraire destiné par essence à l'oubli; et tout lecteur tant soit peu averti ne manquerait pas de voir dans ce désir frénétique de ne rien laisser perdre, la conviction — ou du moins le soupçon — que l'essentiel s'est déjà perdu): le ''camp'' s'imagine prendre de court la mort, en se bondant d'une information toujours plus contemporaine.
Ibid., paragraphe de la fin.
Le camp se définirait donc face à la mort. L'attitude d'un Wilde relèverait d'un léger mépris, du rire devant l'inévitable, celle d'un Barthes de l'effacement, du refus d'insister — non sans tenter dans les deux cas de sauver par l'écriture ce qu'il serait possible de sauver.

Cri du cœur

Je ne peux plus supporter l'humanité. Je ne peux plus supporter l'humanité ! C'est embêtant, parce qu'il y en a vraiment beaucoup.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.318



Et comme j'ai mauvais esprit, j'ai envie d'ajouter que la mort n'y changera rien.

Un article sur L'Amour l'Automne

Dans Une chance pour le temps, Renaud Camus regrette que mon article pour la presse littéraire n'ait pas porté sur Les Eglogues: je me suis effectivement attachée à traiter autant que possible le sujet, "Renaud Camus infréquentable".

Cependant, si vous souhaitez lire quelque chose sur la dernière églogue parue, j'ai commis un article sur L'Amour l'Automne, publié en ligne par la revue électronique de l'Association Portugaise d’Études Françaises.
(Ce choix peut paraître étrange; c'est tout simplement que le thème me convenait: La mer dans tous ses états.)

Par quel livre commencer à lire Renaud Camus ?

Cette question revient souvent, et Eudes lui fit autrefois une réponse devenue mythique : « Je crois qu’il est préférable d’avoir déjà lu un livre de Renaud Camus avant même de commencer à lire son œuvre. » [1]

Finalement, non pas après mûres réflexions mais plutôt par conviction renforcée à chaque nouveau feuilletage, je conseillerai Notes sur les manières du temps:
- en premier lieu, il est toujours disponible chez l'éditeur ;
- c'est l'un des premiers livres, mais il ne fait pas partie des Eglogues (qui peuvent surprendre), ni des livres gays (qui peuvent déplaire pour des raisons moralo-esthétiques), ni des journaux [2] (commencer par un tome de journal, c'est prendre le risque de ne jamais lire autre chose) ;
- il s'agit malgré tout d'une sorte de pré-journal, illustré d'anecdotes et racontant le voyage de France jusqu'en Grèce en voiture au début des années 80 (thématique des paysages, des ciels, des hôtels...) ;
- c'est une bonne introduction aux thèmes camusiens de la forme, de l'horreur de la familiarité, de la courtoisie comme douceur de vivre ;
- il permet de savoir si l'on est allergique à la sensibilité exacerbée de l'auteur ;
- les titres des chapitres rapprochés à leur contenu constituent une bonne initiation à l'humour camusien ;

et puis surtout, mais on ne le comprend que bien plus tard, c'est un témoignage sur la vie avec Rodolfo, c'est une préparation à la lecture de L'Inauguration de la salle des Vents (cela évidemment n'est vrai que depuis 2003 : ce livre permet aussi de prendre conscience de la nécessaire lecture itérative qu'évoquait la boutade d'Eudes).



Notes

[1] cf. la quatrième de couverture de L'Amour l'Automne : « Si on veut se mettre à lire Renaud Camus, par où commencer ? — Pour commencer à lire Renaud Camus, il est indispensable d’avoir déjà lu un livre de Renaud Camus. »

[2] le projet du ''journal" commença l'année suivante, en 1986

Une chance pour le temps

Ce qui est étonnant finalement, c'est que chaque tome de journal ait sa propre tonalité. Comment expliquer cela? Du 31 décembre N au 1er janvier N+1, pas de rupture, et pourtant chaque journal possède une saveur propre, comme une récolte ou une vendange.
Je reste d'ailleurs persuadée que le journal serait bien différent s'il allait du printemps à la fin de l'hiver ou de l'automne à la fin de l'été : c'est sans doute cette dernière formule qui donnerait les journaux les plus guillerets, suivant le rythme des vendanges, justement. L'année civile, s'achevant au plus noir de l'année, avec les trois mois d'hiver à venir, est vraiment la pire des coupures.

Quelle est donc la cause de cette différence d'un journal à l'autre? N'est-ce dû qu'au lecteur, de son état d'esprit qui a évolué durant les quelques mois qui séparent chaque nouveau tome du journal, le conduisant à lire et ressentir différemment le volume suivant?
Ou chaque journal possède-t-il son esprit propre, la délimitation physique du livre, un an contenu visiblement dans un nombre de pages, permettant réellement (ou plus réellement que pour nous autres, non-écrivants) de tourner la page, de commencer une nouvelle page?

Après le journal âpre, difficile, inquiétant, qu'était L'Isolation, Une chance pour le temps paraît étal, plus calme, plus résigné peut-être. Un certain nombre de décisions sont prises, des état de faits s'installent et perdurent: Madame Camus est hôte permanent au château, ce qui est un souci de moins pour la famille, une charge de plus pour l'écrivain (mais un souci de moins également, malgré la culpabilité de faire reposer le soin "d'occuper sa mère" sur Pierre et sur une voisine), les pompes à chaleur ne fonctionnent pas et une interminable procédure judiciaire se met en branle, très poussivement, la nouvelle voiture ne donne pas satisfaction, les avances sur les livres sont absorbées si vite qu'il faut travailler toujours davantage, sans répit...
Bref, la vie ne se fait ni plus douce ni plus apaisée, et pourtant, le journal est moins désespéré / désespérant que le précédent, on y sent comme une acceptation des choses qui sont ce qu'elles sont... — A Dieu vat.

La grande innovation littéraire de ce journal, ce sont les Demeures de l'esprit: après la note à la note dans la parenthèse dans le crochet, Renaud Camus vient d'inventer la note au journal — notule de la taille d'un volume. Et si les Demeures peuvent être lues sans le journal, il me semble que la réciproque est moins vraie, qu'il faut lire les Demeures de l'année en même temps que le journal, dans le temps où les visites sont décrites, jour après jour: ainsi le journal 2007 est bien plus épais qu'il n'y paraît à première vue.
Mais quel travail! A la fin de la lecture de L'Isolation, je m'étais étonnée du nombre de livres parus depuis fin 2006, me demandant où et comment Renaud Camus avait trouvé matériellement le temps de les écrire: la réponse était très simple: entre quatre et huit heures du matin, dans les chambres d'hôtel... (et de se plaindre, ensuite "d'avoir perdu la main", quand après un ou deux mois de ce régime, son esprit décide de paresser et rentré en France refuse de continuer sur ce rythme (mais de façon général, Renaud Camus ne semble pas vraiment conscient de ce que c'est qu'un corps: se bourrer de charcuterie, donc de lipides, quand on travaille par quatorze ou quinze degrés, c'est tout simplement un réflexe de survie esquimau, et non un accès de boulimie...)) Cette technique d'écriture explique également une différence que j'avais relevée entre les tomes anglais et les tomes français: bien peu de références bibliographiques dans les tomes anglais.
Travail, froid, souci, et l'obsession, par régime ou par économie, de ne pas manger... Est-ce bien raisonnable?

Parenthèse me concernant: je remercie Renaud Camus d'avoir indiqué mon départ du parti, et d'avoir cité in extenso le contenu du communiqué qui m'a fait prendre conscience que décidément, il valait mieux que je m'efface, que mes convictions étaient vraiment trop malmenées et que mon appartenance à ce parti était une erreur de jugement de ma part.
Je le remercie d'autant plus que j'ai failli m'étouffer quelques pages plus loin en découvrant ce qu'il écrit à propos de la possible élection de Barak Obama:

Le "monde occidental", jusqu'à présent, c'était le monde qu'avaient bâti les blancs, les blancs d'origine européenne. C'était aussi le leur. Ce restera le monde qu'ils ont bâti, mais il est vraisemblable que cela ne restera pas le leur. Et déjà il n'est plus tel qu'ils l'ont bâti, bien loin de là. Ils ne semblent pas s'en affliger et paraissent tout à fait disposer, même, à partager ce morceau de monde avec toutes les autres races — et cela d'autant plus volontiers, bien entendu, qu'il n'y a pas de race. Ce qui est troublant, c'est qu'ils sont absolument seuls dans leurs convictions, et que les autres non-races, s'agissant de leur propres territoires, ne donnent pas le moindre signe d'adhérer à cette façon inédite de voir les choses. [...] Il reste que le plus grand pays occidental, si Obama est élu, donnera un signe éclatant que l'Occident n'est pas le territoire des blancs, mais celui des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté. L'Occident sera une idée, et sans doute l'est-il déjà. [...]
Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.457

Ces lignes m'ont plongée dans la stupéfaction. Ainsi, ce qui me paraissait une évidence — que l'Occident était (devenu) une idée, Renaud Camus le découvrait, et ce qui me paraît la base du contrat social, la base de nos sociétés modernes, il paraissait le découvrir — et s'en attrister: «[le territoire] des hommes et des femmes de toute origine unis, en mettant les choses au mieux, par leurs conceptions de ce que doit être un Etat et leur idée de la concitoyenneté».
Oui, c'est ainsi, et c'est merveilleux!! Mais comment Renaud Camus, chantre "d'une certaine idée de la France", a pu ne pas voir cela durant toutes ces années, alors que cette idée de l'Occident, d'un Occident-idée, vient directement des Lumières, de Voltaire à Rousseau en passant par Diderot (avec sans doute un petit détour par Kant...)? Comment ne voit-il pas que, dans un accès de chauvinisme, il serait possible d'attribuer cette idée de l'Occident à la France, et que c'est en grande partie pour cela que nous sommes aimés (la France, la langue française) à travers le monde? Et que c'est pour cela que les réfugiés politiques espèrent en nous, et que décevoir cet espoir ne peut que faire honte à toute personne "fière d'être française"?

Curieusement, de découvrir ceci m'a "réconciliée", si je puis dire, avec la partie politique de Renaud Camus. J'ai compris qu'il n'y avait rien à faire, rien à dire.
En effet, il ne s'agit plus de se demander si Renaud Camus est plus ou moins de droite, si oui ou non il fait le lit de l'extrême-droite, mais tout simplement d'accepter l'idée très étrange qu'il (que sa pensée) appartient à l'Ancien Régime. Ce que Renaud Camus n'appréhende pas, n'accepte pas, refuse, c'est le monde moderne et la primauté de l'individu, des droits de l'individu et même du citoyen [1]. La sauvegarde de la société, et de préférence dans ses formes les plus anciennes, prime.
Certes, l'individu pourra, par exception, échapper à sa condition, à lire Renaud Camus on a même le sentiment qu'il y est encouragé: cf. la jeune actrice jouant Goldoni (p.218-219) dans ce volume, l'universitaire africaine du Royaume de Sobrarbe (p.601-602), et je suppose que même Barack Obama, en tant qu'homme, ne pourra qu'être félicité, dans cette logique, d'avoir échappé au destin commun à force de travail et de sculpture de soi.
Mais cela doit rester individuel. L'idée qu'un peuple entier, une société entière, non blanche, puisse adhérer aux idéaux occidentaux (l'idée d'un contrat social, le respect d'une constitution) ne paraît pas à Renaud Camus une éclatante victoire occidentale, mais une défaite.
Qu'ajouter? C'est si étrange, si inconcevable à mes yeux, que je n'aurais jamais imaginé que ce fut possible, que quelqu'un puisse penser ainsi de nos jours.

Bref, je ne l'ai pas fait exprès, mais je suis contente d'être sortie du parti avant ces quelques lignes du journal, qui me sont totalement étrangères, même si elles m'ont donné soudain l'impression de comprendre tout ce que je ne comprenais pas des positions camusiennes.


Dernier point: de même que les journaux n'ont pas tous la même tonalité, de même les mois varient. J'ai remarqué que je préfère le mois de décembre, peut-être parce que c'est le temps des bilans, peut-être parce que c'est souvent le moment où madame Camus est au château (faux pour ce journal puisqu'elle y séjourne longuement), ce qui provoque la remontée des sentiments ressassés depuis l'enfance, la colère, la frustration, l'impuissance, tout ce qui rend l'auteur plus proche et plus compréhensible, dans ses goûts, ses dégoûts, ses manières d'aimer et de détester... C'est souvent pour Renaud Camus l'occasion de s'ouvrir, lui qui réussit, malgré des milliers de pages écrites, à éviter de dévoiler certains de ses sentiments, ceux-là même qui permettent de mieux comprendre certaines de ses réactions. Ainsi ces pages découragées en fin de volume:

Ce qui rend mes relations avec ma mère si éprouvantes pour mes nerfs, toujours, et pour mon humeur, et même pour mon état mental, c'est qu'elle figure pour moi l'abîme du dérisoire — de tout ce que je pense et de tout ce que je suis.

Tous mes défauts, et surtout mes défauts intellectuels, sont chez elle épouvantablement grossis, poussés à l'extrême, de sorte qu'ils sont beaucoup plus nettement observables. [...]. [...]; quand j'écris sur la maison de Montaigne, c'est en grande partie parce que je n'ai rien à dire d'original ou d'intéressant sur les Essais; si je vais à Montaigne, le château, c'est en grande partie au lieu de — c'est le cas de le dire — lire sérieusement Montaigne. Ce goût des maisons d'écrivains ou d'artistes, c'est une paresse, un aveu d'impuissance. Et je rencontre constamment mille occurrences, en moi, dans les débats un peu soutenus, par exemple, de ces moments où j'ai recours au biographique, au topographique, au superficiel, au plaisant, à l' écume, pour échapper à l'échange au fond, parce que j'ai peur de m'y noyer, ou de devoir avouer que je ne sais pas nager.

[suit une page et demie qui se termine ainsi:] C'est ce que j'appelle l'abîme du dérisoire: tout n'est qu'une mauvaise plaisanterie, une prétention vide qui se dénonce elle-même, une invitation à se taire une bonne fois, car tout ce qu'on pourrait dire, venant d'une telle mère, naîtrait ridicule.

ibid, p.481-482

Ces lignes, par leur intensité de découragement, n'appellent que le silence navré du lecteur.

Cependant je ne peux m'empêcher de noter un parallèle entre la pensée d'un Occident forcément blanc et celle de la médiocrité obligatoire d'un fils issu "d'une telle mère": selon Renaud Camus on n'échappe ni à l'origine ni à son destin, il n'y a pas de salut.

Et je songe à ce que les Arabes disaient de Lawrence d'Arabie: qu'il avait prouvé que tout n'était pas écrit dans le Ciel, qu'on pouvait y écrire soi-même.

Notes

[1] catégorie plus restreinte et plus contraignante, de plus en plus souvent abandonnée dans les "Déclaration de droits" contemporaines.

Soupçon tendancieusement orienté

Projet pour une Révolution à New York
en fait : P.R.N.Y. (dans la marge). Mais Ralph
Sarkonak, l'enquêteur venu de Vancouver
(toi qui frémis au nom de        ), soupçonne que
S.T.O. pourrait bien vouloir dire Service du
Travail Obligatoire, et donc avoir quelque
chose à voir avec l'Occupation, la Collabora-
tion, le             (tout ça, quoi :
question sera donc de savoir
si : progression souterraine, salles
adjacentes à la galerie principale,
série de panneaux circulaires,
voûte irrégulière taillée dans le
roc, SEPT CERCLES CONCENTRIQUES
- cibles pour exercices de tir à
l'arc [...]

J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, l'Amour l'Automne, p.108

J'ai mis un moment à comprendre, puis j'ai eu envie de rire. Ce qui manque ici, pour parfaitement savourer la situation, c'est de savoir où, dans l'œuvre de Renaud Camus, Ralph Sarkonak a rencontré cette allusion au S.T.O. : pas trace dans Vaisseaux brûlés, en est-il question dans les journaux?
Pour moi, "S.T.O." apparaît dans Été.

Reprenons:
Ralph Sarkonak est un universitaire canadien qui a obtenu en 2004 une bourse pour étudier La Campagne de France.
Il a rencontré Renaud Camus à l'automne 2004 (cf. Corée l'absente), puis en avril 2005. Renaud Camus a accepté de répondre, par écrit et dans le détail (pour éviter de fastidieuses relectures et corrections), aux questions du professeur :

M. Sarkonak, sans malveillance particulière, sans doute, mais plutôt par désir de ne rien laisser dans l'ombre, a passé tout l'hiver, apparemment, à chercher dans mes livres tout ce qui pouvait être idéologiquement ambigu ou compromettant; et, cette matière-là l'intéressant seule, il l'isole, ce qui probablement fausse toutes les perspectives. Les questions comportent toutes des citations, ou bien elles font référence à des passages précis; mais ces citations et ces passages précis portant tous sur les mêmes sujets, quelqu'un qui ne lirait que cet entretien, ce très long entretien (rien que cette fois-ci nous avons produit cinquante mille signes) aurait l'impression que je ne me suis jamais soucié que des juifs, de l'immigration, de l'origine, des rapports ethniques, etc. Il m'a fallu satisfaire des curiosités telles que celles-ci:
«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup?

Renaud Camus, Le Royaume de Sobrarbe (publié en 2008), p.197

La phrase citée contenant «mon lupin» peut être celle d' Été p.211. Mais je n'ai pas retrouvé dans les pages suivantes la phrase concernant Hitler : donc soit il s'agit d'un autre "lupin", ailleurs dans un autre livre, soit il s'agit d'une exagération mi-humoristique, mi-exaspérée de Renaud Camus.
La phrase contenant l'acronyme "S.T.O." apparaît dans le même chapitre d' Été, quelques pages plus haut:

Puis, becquets ajoutés aux becquets aux becquets, ceci : «Au cours de sa précautionneuse progression souterraine, Franck V. Francis découvre plusieurs salles adjacentes à la galerie principale, comportant une série de panneaux circulaires dressés verticalement, hauts de deux mètres environ (touchant presque à la voûte irrégulière taillée dans le roc) et portant chacun sept cercles concentriques tracés à la peinture rouge, qui lui paraissent être des cibles pour exercice de tir» (S.T.O. 233)

Jean-Renaud Camus et Denis Duvert, Été, p.199

Il est probable que ce soit au "S.T.O." apparaissant ici que fasse référence Sarkonak, puisque c'est cette phrase que reprend Camus dans L'Amour l'Automne. Cette fois-ci il la fait précéder d'un indice, en citant explicitement la référence de Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet.

Car "S.T.O.", c'est Souvenirs du triangle d'or, troisième livre de la trilogie grilletienne indispensable à la lecture des Travers: Projet pour une Révolution à New York, La Maison de rendez-vous, Souvenirs du triangle d'or (Ralph, Morgan, W, M, Macao, Boris, etc.).



En 2008, Renaud Camus est allé au Canada et a rencontré Ralph Sarkonak. Il faudra attendre le journal suivant pour avoir des précisions.

PS le 19 mai 2010 : Le journal 2008 aura pour titre Au nom de Vancouver.

Nabokov's Dozen

Il s'agit de la version "étendue" de Nine Sories et contient treize nouvelles ("treize à la douzaine").

J'ai lu ce recueil de nouvelles à cause de Lance et de L'Amour l'Automne. Renaud Camus a choisi de retenir Lance, sans doute à cause de la thématique de la légende (cf. Saussure et Starobinski), mais beaucoup d'autres thèmes camusiens apparaissent au fil des pages: le double, les homonymes, le paradis perdu de l'enfance...

Je mets en ligne le sommaire réorganisé chronologiquement et enrichi du lieu et de la date indiquée à la fin de chaque nouvelle [1].

6. The Aurelian (Berlin, 1931) publié en russe en 1931 / en anglais 1941
7. Cloud, Castle, Lake (Marienbad, 1937) publié en russe en 1937 / en anglais en 1941
1. Spring in Fialta (Paris, 1938) publié en russe en 1938 / en anglais 1957
12. Mademoiselle O (Paris, 1939) publié en français en 1939 / en anglais en 1952
9. ‘That in Aleppo once…’ (Boston, 1943)
5. The Assistant Producer (Boston, 1943)
2. A Forgotten Poet (Boston, 1944)
10. Time and Ebb (Boston, 1945) publié en 1944 (incohérence dans l’édition)
8. Conversation Piece, 1945 (Boston, 1945)
3. First Love (Boston, 1948)
4. Signs and Symbols (Boston, 1948)
11. Scenes from the Life of a Double Monster (Ithaca, 1950) publié en 1958
13. Lance (Ithaca, 1952)

Je jette ici quelques pistes, en vrac.

Lieu et langue sont les marques du chemin d'exil de Nabokov. De 1939 à 1944, les nouvelles sont marquées par le souvenir de la Russie ("Mademoiselle O", "A Forgotten Poet", "The Assistant Producer") et la fuite à travers la guerre pour atteindre les Etats-Unis ("That in Aleppo once"). "The Assistant Producer", nouvelle donnée comme fondée sur des faits vrais (mais qu'est-ce que ça veut dire ici?), serait une allègre esquisse de roman d'espionnage si elle ne faisait l'économie d'une explication finale satisfaisante.
Le problème de l'identité et l'impossibilité de connaître la vérité dans un monde où chacun est le seul garant de son récit sont souvent évoqués : qui est qui ("Conversation piece", "A Forgotten Poet"), qui ment ("That in Aleppo once"), pourquoi le narrateur n'est-il jamais reconnu de la jeune femme qu'il rencontre toujours par hasard ("Spring in Fialta")? (Reconnaître, se souvenir, oublier, trois faces de la nostalgie).

Reviennent au long des pages l'obsession du voyage, du déplacement, en particulier en train, la rapidité des images et leur immobilisation par les mots: ainsi la description des fils électriques disparaissant poteau après poteau, image bien connue de l'ennui de l'enfance en voyage: rien d'autre à faire que suivre des yeux cette image hypnotique des fils qui fuient et renaissent, enchaînés aux poteaux électriques sans espoir de s'échapper.

The door of compartment was open and I could see the corridor window, where the wires — six thin black wires — were doing their best to slant up, to ascend skywards, despite the ligning blows dealt them by one telegraph pole after another; but just as all six, in a triumphant swoop of pathetic elation, were about to reach the top of the window, a particularly vicious blow would bring them down, as low as they had ever been, and they would have to start all over again.
Navokov, "First Love"

Le regard est ce qui immobilise et donne vie aux images : une image qui fuit, insaisie, est une image oubliée, morte-née. Et cependant, saisir l'image, le souvenir, c'est pour le poète ou l'écrivain accepter de la perdre en la partageant. Ecrire, c'est se déposséder (et ainsi s'exorciser de ses souvenirs, leur échapper?):

I have often noticed that after I had bestowed on the characters of my novels some treasured item of my past, it would pine away in the artificial world where I had so abruptly placed it.

Et cela touche même des objets aussi humbles que des crayons de couleur:

Alas, these pencil, too, have been distributed among the characters in my books to keep fictitious children busy; they are not quite my own now.
Nabokov, "Mademoiselle O."

Dans le monde de Nabokov, les objets touchés par le regard ou par l'attention du narrateur acquièrent une dimension fantastique, souvent grâce à la lumière ou aux couleurs:

Only by heroic effort can I make myself unscrew a bulb that has died an inexplicable death and screw in another, wich will light up in my face with the ideous instancy of a dragon’s egg hatching in one’s bare hand.
Nabokov, "Lance"

But the most constant source of enchantment during those readings came from the harlequin pattern of coloured panes inset in a white-washed framework on either side of the veranda. The garden when viewed through these magic glasses grew strangely still and aloof. If one looked through blue glass, the sand turned to cinders while inky trees swam in a tropical sky. The yellow created an amber world infused with an extra strong brew of sunshine. The red made the foliage drip ruby dark upon a coral-tinted footpath. The green soaked greenery in a greener green. And when, after such richness, one turned to a small square of normal savouless glass, with its lone mosquito or lame daddy-longlegs, it was like taking a draught of water when one is not thirsty, and one saw a matter-ofofact white bench under familiar trees. But of all the windows this is the pane though wich in later years parched nostalgia longed to peer.
Nabokov, "Mademoiselle O."

L'attention portée aux noms, à la dimension sensuelle des noms, rappelle Proust :

I am fond of Fialta; I am fond of it because I feel in the hollow of those violaceous syllables the sweet dark dampness of the most rumpled of small flowers, and because the alto-like name of a lovely Crimean town is echoed by its viola [...]
Nabokov, "Spring in Fialta"

Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs.
Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade Clarac t1, p.388

Mais ce qui m'émeut le plus, c'est la façon dont court au fil des récits l'interrogation sur la mort, cet espoir, ce désir, qu'il y ait quelque chose après, et la façon de tourner en dérision cet espoir, par une boutade, un pari, un défi :

If metal is immortal, then somewhere
there lies the burnished button that I lost
upon my seventh birthday in a garden.
Find me that button and my soul will know
that every soul is saved ant stored and treasured.
Vladimir Nabokov, “The Forgotten Poet” in Nabokov’s Dozen, p.36

Ces quelques vers me rappellent Pale Fire dont les premières lignes nous apprennent la date de la mort du poète Shade («John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959)» tandis que Shade écrit dans l'avant-dernier couplet de son poème:

l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine,[...]

Si le bouton est retrouvé, si John Shade se lève le 22 juillet 1959, alors il y a une vie après la mort, une vie pleine de tendresse.
Mais le bouton est perdu, et Shade sera assassiné le 21 juillet.

Notes

[1] Chronologie des œuvres disponibles ici.

Complément à l'index du Journal de Travers

John Abbott, l'ami de William B., of Journal de Travers fame, répétait, sans en donner du tout l'exemple, qu'il fallait prendre the vicissitudes of travel with grace. Je l'avais surnommé Grace.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, p.269

John, l'horrible John, est donc identifié. Il est l'auteur de multiples scènes, particulièrement durant le voyage en Grèce (été 1976). La drogue n'y est sans doute pas étrangère. L'entrée du 13 août (p.814 du Journal de Travers) s'intitule ironiquement « A PERFECT DAY ON THE BEACH », phrase qui aurait sa place dans les descriptions citées précédemment de Rannoch Moor ou de L'Amour l'Automne... (elle y apparaît peut-être, d'ailleurs, je n'ai pas cherché).

John :

John a eu une scène épouvantable avec le capitaine et toute sa clique au sujet de Tannou qu'ils voulaient faire mettre dans le chenil, conformément au règlement. Il a refusé de discuter, d'entendre parler du chenil, de le voir seulement; il s'est contenté de jouer les rombières américaines folles, genre Elsa Maxwell, de les agonir d'insultes, de s'arc-bouter absolument dans son refus, sans la moindre ouverture pour une négociation — et bien sûr il a gagné.

À table il se disputait à tue-tête avec Raoul, qui était un minable, qui ne s'intéressait qu'au cul, et qu'est-ce qu'il avait bien pu choper encore, comme vieille syph? J'ai eu le tort (I should have known better...) de faire remarquer que toute la table voisine restait l'oreille tendue, la fourchette levée; et lui, enchanté, a aussitôt parlé deux fois plus fort.

«Tu parles de ce que j'en ai à foutre de cette platée sinistre de sales petits-bourgeois français coincés! Mais ar-rrrrête de te soucier toujours de ce que pensent les autres! Mais quelle importance ça a, bon Dieu? Fais comme moi: la personne la plus importante de ma vie, c'est moi. Ce qui compte, c'est que je sois heureux et que je m'amuse. Tu ne vis pas la vie des autres, for Christ's sake! Si ce petit con de séminariste écoute tout ce qu'on dit, c'est que sa nana le fait chier, comme toutes les nanas. Il te regarde, il a sans doute envie de te faire une pipe. Moi j'ai envie de bouffer le cul du garçon. Sa petite ceinture orange me rend dingue.» (Elle retombait en franges le long de sa cuisse) Il en a fait grand compliment au garçon. Celui-ci a pris cela plutôt bien, et paraissait même assez flatté. Je m'étonne toujours que les gens ne lui donnent pas un grand coup de plateau sur la tête. Mais je ne devrais pas m'étonner, puisque je ne le fais pas non plus...)

Renaud Camus, Journal de Travers, p.855-856

De ces phrases (ajoutées à toutes les autres qui concernent John) je tire deux remarques qui n'ont rien de littéraire mais s'accordent au journal si celui-ci a pour ambition de nous faire partager une expérience de la vie:
1/ Je n'ai sans doute jamais été amoureuse car personne n'aurait réussi à me faire supporter la compagnie de John plus de quelques minutes;
2/ il est un peu ironique aujourd'hui de faire le compte de tout ce que Renaud Camus ne supporte pas quand on se dit qu'il a supporté cela (il était réellement très amoureux!!)

Identification d'un blog

De même encore, et si invraisemblable que cela puisse paraître, il y a deux Camusdarrach (et non Camustarrach, comme il est écrit quelquefois par erreur) à quelques miles marins l'un de l'autre. Une femme anonyme s'en plaint d'ailleurs, sur le Net, dans la relation qu'elle donne d'une journée délicieuse, ou peut-être seulement d'un moment réussi, au cours d'une sortie en mer :

« CHARLES, CHARLIE AND I HAD A THOROUGHLY ENJOYABLE (IF SHORT) SAIL UP THE SOUND OF SLEAT, AND THEN OVER TO RUM; BUT THE COLLECTIVE HIGH POINT WAS A STOP OFF THE POINT OF SLEAT, IN A REMOTE AND BEAUTIFUL LITTLE BAY CALLED CAMUSDARRACH (CONFUSINGLY NAMED THE SAME AS A MUCH LARGER BAY I KNOW ON THE MAINLAND) : THERE ARE PICTURES IN THE ALBUM, AND BELIEVE ME IT WAS EVERY BIT AS IDYLLIC AS IT LOOKS - WHITE SAND, BLUE SKIES AND A GENTLY BOBBING WHITE YACHT MOORED OFF THE BAY... »

And then over to Rum, and then over to Rum...

J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.65

Thème du double, thème de la réalité se mêlant à la fiction, de la réalité plus incroyable que la fiction («si invraisemblable», «believe me»...).

Cet extrait de blog est commenté un peu plus loin, Camus s'interrogeant sur la proximité des deux prénoms cités: deux garçons aux noms identiques (thème du double) ou un garçon et une fille (thème de l'inversion):

Cette femme dont on ne saura pas le nom est donc sur la plage avec ses deux enfants - avec deux enfants plutôt, car il est peu probable qu'ayant des prénoms si proches l'un de l'autre ils soient tous les deux les siens : à moins que Charlie ne soit une fille, comme dans L'Ombre d'un doute.
Ibid., p.101

La scène évoque également le début de La chambre de Jacob, Bettie Flanders et ses deux enfants sur la plage.
(Il est difficile de circuler dans le blog pour se faire une idée exacte des liens entre les personnages, mais cela n'a finalement guère d'importance.)

A la fin du paragraphe est reprise la phrase: «BELIEVE ME IT WAS EVERY BIT AS IDYLLIC AS IT LOOKS» (p.102), évoquant à la fois ce paradis terrestre, le plaisir de Camus d'y avoir été et de s'être baigné en face de l'île de Rum, mais aussi la petite déception de ne pas avoir atteint Rum ("and then over to Rum", cf supra a finalement la consistance du rêve):

Et midi le juste s'épandait sur les flots que nous nous baignions nus dans une crique rocheuse, au sud d'Elgol, à l'une des pointes méridionales de l'île, en vue de l'île de Rum d'un côté et de la chaîne des Cuillins de l'autre — un autre moment inoubliable, serait-ce seulement à cause de la splendeur du lieu, de la largeur du site, de la solitude et du beau temps.
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.455

Dans Mallaig nous apprîmes sans déplaisir excessif que c'était toute une petite affaire que de se rendre à Rum, et même une chose impossible ce jour-là; ...
Ibid., p.483

Le théâtre appartient au camp

Dès Travers, le théâtre est associé au kitsch ou au camp.
Amusée de trouver dans cet extrait le mot de patronage qui survient à l'improviste à la fin de la longue présentation des personnages de Théâtre ce soir.
Confortée dans ma lecture de la pièce comme un pastiche de kitsch (est-il vraiment possible de mettre le kitsch en scène, est-ce justement cela le camp?) entraîné inéluctablement vers le tragique (l'incapacité du joli et de l'affectation à étancher la soif d'une parole vraie, le théâtre étant le lieu par excellence de la parole "jouée").

[...] Correspondant, dans ce schéma, au second cercle à partir de l'extérieur, le deuxième degré, par exemple, est peut-être déjà, en France, majoritaire. Il fonctionnerait, en somme, comme idéologie dominante*******. Sous la forme de l'une ou l'autre de ses variantes, camp, kitsch, rétro, parodie, citation, distanciation, effet V, etc., il est partout, dans la publicité, à la télévision, au cinéma. Le théâtre lui appartient presque tout entier ; qui songe encore, sinon quelque patronage, à monter une pièce classique au premier degré ?

******* Encore faudrait-il s'entendre sur ce degré-là. Songeons à ce qu'il en serait de jouer Racine comme de son temps (les costumes, les gestes, l'élocution, les voix) ou, mieux, comme il en est question dans certain film américain, de tourner en décors naturels, et au pays nippon, une version cinématographique de Madame Butterfly.

Renaud Camus et Tony Duparc, Travers (1978), p.67

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