Une chance pour le temps est paru en janvier dernier. Il y a donc plusieurs mois que j'aurais pu mettre en ligne ce qui va suivre.
Je ne l'avais pas fait d'une part pour éviter tout triomphalisme (puisque cet extrait porte le même jugement que moi sur Asensio); d'autre part parce que j'aurais eu l'impression de tirer sur l'ambulance puisque j'ai depuis déposé plainte contre Asensio dans une autre affaire.
Mais puisque Asensio s'est autorisé récemment des commentaires plus que violents à propos d'un passage d' Une chance pour le temps, il me semble légitime d'en donner ici l'intégralité afin que les quelques lecteurs intéressés puissent comprendre de quoi parle JA.

Je commente en notes de bas de page.
Ce sera un peu indigeste quand mes commentaires seront longs car je ne peux revenir à la ligne dans les notes de bas de page. Veuillez m'en excuser.

Le site de la Société des lecteurs est secoué depuis une semaine d'une terrible querelle, à laquelle je n'ai Dieu merci aucune part et dont je me tiens rigoureusement éloigné, sans hésitation et sans regret. A l'origine elle opposait Didier Goux, ce journaliste et ghost writer qui est venu nous voir ici en décembre dernier avec sa femme, et nous avait alors invités au Bastard, à Lectoure; et Juan Asensio, le critique bien connu de la blogosphère — je veux dire que c'est sur les blogs, principalement, et d'abord sur le sien, "Stalker, dissection du cadavre de la littérature", qu'il exerce ses talents de critique.

Stalker, ou plutôt Juan Asensio, donc, s'est vu inviter à l'automne dernier à diriger et à composer un numéro spécial d'une revue nommée La Presse littéraire, numéro qui serait consacré aux écrivains dits infréquentables. Asensio m'a proposé d'écrire un article, pour ce numéro de la revue, sur l' infréquentable de mon choix — proposition que je déclinai faute de temps. D'autre part il voulait que me soit consacré un article dans ledit numéro, à moi à titre d' infréquentable. Paul-Marie Coûteaux était volontaire pour écrire cet article-là. Mais Paul-Marie Coûteaux est surtour lecteur de mon journal, et peut-être de Du sens: j'ai craint qu'il ne fasse de moi un portrait un peu attendu, en vieux conservateur ou réactionnaire à la plume alerte. Valérie Scigala, qui connaît bien les Eglogues et dont j'imaginais qu'elle tirerait son texte et mon portrait tout à fait vers l'autre versant, du côté du formalisme et de "l'écrivain d'avant-garde", pour aller très vite; et cela me paraissait bien préférable, et plus surprenant dans ce contexte d'hommages rendus, pour l'essentiel, aux "réactionnaires" (dont je suis aussi, certes, mais, en l'occuttence, le point étant acquis, il ne me semblait pas nécessaire de revenir sur lui). En fait, Valérie Scigala a écrit un article très général et très descriptif, sorte d'introduction pour tous ceux (et ils sont certes l'immense majorité, la quasi-totalité, même) qui n'ont jamais entendu parler de moi; et elle n'a pas du tout parlé des Egloques et des techniques et procédés qui y sont à l'œuvre[1].

Le numéro de La Presse littéraire est paru le mois dernier. Didier Goux, comme à peu près tout le monde désormais, a lui-même son blog et il y a parlé du dossier sur les "Infréquentables". Il a dit s'être précipité sur le texte à moi consacré par Valérie Scigala, qu'il admire beaucoup, pas seulement pour ses talents littéraires; et l'avoir trouvé très bon. Il a malheureusement ajouté — malheureusement de mon point de vue, car, comme Didier Goux est devenu un des grands animateurs du forum de la société de (mes) lecteurs, il me mettait dans une situation diplomatique assez délicate [2] (mais enfin il était parfaitement libre d'écrire sur son blog ce qu'il voulait) — ajouté, donc, que pour arriver jusqu'à ce texte de Valérie Scigala il fallait d'abord traverser la très indigeste et très ampoulée (je ne me souviens plus des termes exacts, mais ils n'étaient guère aimables[3]) introduction de Juan Asensio au numéro. Ce que voyant Juan Asensio (tous ces blogueurs se surveillent de l'œil les un les autres, et par un système de collationnement automatique ils sont aussitôt prévenus de tout ce qui s'écit sur eux)[4], il eut l'immense tort, à mon avis, de répondre, sur le blog même de Goux. Quelle idée! J'ai vu pour ma part qu'un des amis d'Asensio, sur un autre blog encore, le félicite de cet excellent numéro de revue mais déplore (je suis en train m'apercevoir que j'ai déjà parlé d'une grande partie de tout cela...) que tout de même la collection des infréquentables réunis soit par trop inégale, allant de Corneille à... (oui, j'ai déjà relevé ces trois petits points) Renaud Camus: eh bien il ne m'est pas venu une seule seconde à l'esprit de répondre à cette insulte qui d'ailleurs, bien que portant sur moi, ne m'était pas adressée, non plus que celle de Goux portant sur Juan Asensio n'était adressée à Asensio. En plus Asensio s'est acquis toute une réputation de critique, il y a eu de grands articles sur lui dans la presse généraliste, il est dans certains cercles une espèce de célébrité: que pouvait bien lui faire une insulte en passant d'un blogueur inconnu et tout à fait débutant (en son bloguisme)?[5]

Or non seulement Asensio a répondu mais il a voulu entraîner Valérie Scigala dans la querelle. Il l'a trouvée peu favorable à ce dessein. Elle a même fait état, je crois bien (je n'ai pas suivi tout cela directement), de réserves sur la revue et sur l'idée directrice du numéro dirigé par Asensio; et elle aurait regretté que je figurasse, moi, parmi de vrais infréquentables tels que Brasillac et Dantec.[6] L'expression de ce regret a mis Asensio en fureur (il semble qu'il suffise de peu) et il a reproché à Valérie Scigala, pas tout à fait à tort, de s'aviser un peu tard de la compagnie où je me trouvais dans la revue et dont il ne lui avait, d'emblée, rien caché: sa fine bouche rétrospective était, d'après lui, une trahison. Seulement il mit tant de violence à sa dénonciation de Valérie Scigala[7] que Goux, le principal responsable de la querelle, décida, par galanterie, de fermer son propre blog au critique irascible; lequel estima alors que non seulement on l'insultait, mais qu'en plus on l'empêchait de répondre. Sur quoi il ne fit ni une ni deux et transporta la querelle sur le forum de la Société des lecteurs puisque Goux (qu'il appelle Gousse, et c'est hélas caractéristique de ses procédés et de son style (mais Goux, il est vrai, l'appelle Juanito)) y intervenait souvent (mais pas à propos de lui). Et depuis lors ce n'est qu'une longue pétarade de noms d'oiseaux et de bouses de vache (pour rester poli, ce dont Asensio, au moins, ne se soucie guère).

Ce Basque est tellement violent et tellement prolixe que du côté du site des lecteurs tout le monde, après quelques jours, a baissé les bras, ce qui n'apaise pas du tout ce furieux. Au contraire, il s'est mis à accuser la compagnie d'incapacité à lui répoondre, de débilité, de nullité intellectuelle, de tout ce qu'on veut. Il est allé chercher le soutient de deux siens acolytes des blogs, Ygor Yanka et Germain Souchet, autres contributeurs du fameux numéro de revue; ou bien ils se sont manifestés tous seuls, attirés par l'odeur de la poudre et animés par le courageux désir de soutenir leur général. Goux croit à tort que ces trois pistoleros n'en font qu'un, et rien ne l'en fait démordre, ce qui est absurde. Mais bien plus absurde encore est Asensio, qu'on croirait n'avoir rien d'autre à faire que de porter le fer et le feu du matin au soir sur ce pauvre forum qui n'en peut mais: on en est ce soir à sa trente et unième intervention!

Dimanche 18 mars, neuf heures et quart, le soir. Ceux qui ne savent pas croient, bien à tort, que j'ai un rapport quelconque avec la tradition éructante de l'extrême droite française, laquelle non seulement m'est totalement étrangère, mais que j'ai le plus grand mal à supporter. Asensio et les siens me pressent tous les jours d'intervenir dans la querelle qui ravage le forum de la Société des lecteurs; et avec chaque jour qui passe je suis moins tenté de le faire.

Cette querelle n'a d'ailleurs rien d'une guerre civile, puisqu'elle oppose des habitués du forum, tous du même côté, à des éléments extérieurs, Asensio et ses amis, qui s'avancent en pays conquis. A Franck Chabot, le webmestre, qui me demandait mon avis, je recommandai hier la méthode Koutouzov, le recul infini, la terre brûlée. A mesure que les envahisseurs disposent de plus de place ils se perdent eux-mêmes et se déconsidèrent plus sûrement[8]. C'est vrai surtout pour Asensio, qui a dit dix fois qu'il ne reviendrait plus jamais, que cette intervention-ci ou celle-là était la dernière de sa part, qu'il était trop bon de perdre son temps avec des imbéciles (il a recours à des termes plus vifs) tels que les habitués de ce forum; et qui revient toujours, à cause de l'impossibilité où il est de se résoudre à n'avoir pas le dernier mot. Même s'il avait eu raison il en aurait perdu depuis longtemps tout le bénéfice intellectuel et moral par ce terrible besoin qu'il étale de voir sa victoire officiellement consacrée et la supériorité qu'il se prête dûment établi.

C'est incompréhensible: que peut bien faire à un critique dans une certaine mesure reconnu comme il l'est l'assurance qu'il l'a bien emporté sur des amateurs, sur des inconnus, des indifférents? Si j'étais encore plus loin de tout cela que je ne le suis je pourrais presque trouver émouvante la formidable insécurité que révèle cette attitude, cette exigence enfantine que tout le monde voie bien sur lui les lauriers.[9] Mais il n'y a pas de victoire, encore moins de lauriers — juste une pathétique insistance à convaincre de leurs torts des malheureux auxquels, dans le même mouvement, on assure qu'il sont des moins que rien (et une nouvelle fois j'édulcore considérablement).

Encore n'avais-je pas connaissance hier du message qui au tout début de la querelle a incité Didier Goux à fermer son blog à Asensio: celui-ci écrivait sur Valérie Scigala des choses inimaginables de muflerie, de grossièreté et de bassesse. C'est Valérie Scigala qui a elle-même porté ces phrases abjectes à la connaissance des visiteurs du forum. Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière. De la mienne en tout cas exit Juan Asensio, sans regret de ma part (et d'autant moins qu'il n'y tenait guère de place).

Renaud Camus, Une chance pour le temps, (journal 2007), p.104-108

«Elles ne sont pas pardonnables et elles relèvent d'un style de vie, d'un style d'être, d'un type humain — dont on ne saurait trop se garder sa vie entière.» : exactement.

Deux derniers points:
- Pour ceux à qui cela pourrait servir, un vrac de liens autour de JA ;
- merci de rester courtois et mesuré dans vos commentaires: n'oubliez pas qu'il y a une instruction en cours. Exposez objectivement votre opinion, soignez la forme. N'oubliez pas que si vous regrettez ce que vous avez écrit, vous ne pourrez pas l'effacer.

Notes

[1] J'ai répondu ailleurs à ce point (que "mes" lecteurs habituels me pardonnent, je farcis mes commentaires de liens à l'intention des visiteurs de passage.)

[2] Le plus drôle, comment dire, c'est que je me suis vue dans la même situation (délicate). Il se trouve que je partageais l'avis de Didier Goux sur le style d'Asensio, mais que par loyauté (JA était le rédacteur en chef du numéro dans lequel j'écrivais), par reconnaissance pour le travail accompli, aussi (énorme travail de relecture), je ne voulais pas, je ne pouvais pas, le dire: donc c'est parce que je ne voulais pas dire ce que je pensais de son style que j'ai botté en touche en disant que je ne défendais pas quelqu'un de systématiquement agressif et goujat... C'était par souci de ménagement, le croirez-vous...

[3] Voici: «Je suis plongé depuis ce matin, dans le hors-série de La Presse littéraire. Ce que j'en ai lu jusqu'à présent me semble de bonne tenue et d'harmonieuses proportions. Il est d'autant plus navrant de voir l'édifice partiellement gâché par son narthex, je veux parler de l'article d'ouverture de Juan Asensio, rédigé dans un style calamiteux, d'un pompeux m'as-tu-vuisme, qui mène sa prose jusqu'à la frontière du lisible.»

[4] Précision: à ma connaissance, aucun des blogueurs que je lis n'a créé de "Google alert" sur son nom!

[5] Ici je ne comprends pas Renaud Camus: Goux n'a émis qu'un jugement, un jugement catégorique, ironique, mais de là à appeler cela une insulte... Vexant oui, insultant non. Si c'est vrai JA doit travailler, si c'est faux DG se ridiculise, voilà tout. A chacun de se faire son opinion en lisant JA. (Vous trouverez ici un extrait de l'introduction en cause.)

[6] En fait, il s'agit ici de l'interprétation que JA a retenue des premiers commentaires intervenus ici. Cependant, si l'idée de réunir tous les infréquentables dans une même revue me paraît une erreur de stratégie quand on ne tire pas de fierté particulière à être connoté très à droite, cela n'aurait pas été une raison pour moi de refuser d'écrire dans la revue (dans mon commentaire, j'essaie surtout d'apaiser Etienne): après tout, Renaud Camus est assez grand pour gérer son image comme il l'entend (sans compter que les conseils qu'on lui donne en ce domaine sont contre-productifs). Non, la vraie raison que j'avais de refuser en novembre 2006 quand on m'a proposé d'écrire cet article, c'est que je savais qu'Asensio était peu recommandable: il venait de laisser des messages insultants dans plusieurs blogs amis. Si j'ai parlé de ses chaussures lors de la recension de la soirée, c'est que je préférais dire ce que je pensais de ses chaussures que de lui. Pourquoi avoir accepté, alors? Pour deux raisons: la première était que j'étais flattée que Renaud Camus me proposât l'exercice, et curieuse de voir si je pourrais le mener à bien. Je n'ai jamais évoqué jusqu'à ce jour la deuxième raison, plus sensible: c'est qu'à l'époque, les relations entre Renaud Camus et moi étaient loin d'être au beau fixe. En mai 2006 j'avais quitté le forum de la SLRC (à cause de Matton), forum qui végétait depuis; d'autre part RC et moi discutions pied à pied sur le forum privé de l'in-nocence. Que Renaud Camus me proposât d'écrire cet article signifiait qu'il restait fidèle à sa règle de "séparation des affects" (cf. Buena Vista Park, Notes sur les manières du temps, etc.), que nous pouvions être en total désaccord sur certains points sans que cela nuise à la confiance qu'il me portait. Qu'aurait-il pensé si j'avais refusé? Que je boudais? Certes j'aurais pu lui expliquer, preuves à l'appui, que travailler pour Asensio n'était pas une bonne idée, mais aurait-il eu la patience de m'écouter? N'aurait-il pas répondu «Oui, oui» tout en n'en pensant pas moins? Je n'ai pas pris ce risque, j'ai accepté (appliquant en cela cette même règle de séparation des affects: on me demandait d'écrire un article, pas de juger un individu. Il faudrait maintenant établir la liste des cas où il NE FAUT PAS suivre cette règle).

[7] Admirons comment Asensio avait infléchi le débat: il s'agissait au départ de donner une opinion sur son style, à la fin de juger mon comportement.

[8] C'est bien pour cela que Franck Chabot n'aurait pas dû mettre les-dits messages hors ligne: ils constituaient une preuve de "la méthode Asensio" dont celui-ci se vante sur son blog.

[9] C'est sans doute la raison pour laquelle le cercle des blogueurs que je fréquente l'a toujours en quelque sorte materné et jamais réellement pris au sérieux. La pitié n'est jamais loin.