A la peine

(j'écris en marchant. I'm a pen. — Yeah, in the ass...)

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.323

Pour Tlön, une référence inattendue en ces parages

Le duc était en résidence [château de Castries], et recevait je ne sais quelle association aristocratique ou savante, ou les deux, ce qui nous a valu un épisode assez plaisant. Comme nous quittions, derrière le guide, la grande galerie, nous avons croisé un homme jeune qui était admirablement l'aristocrate fin de race de convention, une version française de Bertie Wooster. Quand il a vu Nemer il a été tellement troublé qu'il est allé s'écraser contre la porte de verre qui clôt les appartements privés mais permet d'en admirer l'enfilade. Evidemment, nous avons ri. Il est revenu vers nous et n'osant sans doute parler à Nemer, mais sans le quitter des yeux, il m'a demandé, zozotant à souhait:
— Est-ce que vous avez vu la dussesse ?
— Non, je regrette, nous étions au fond de la galerie.
— Ah, quel ennui! Et en plus notre valet de çambre a disparu!
Comme Bertie, il ne pouvait pas se passer de son Jeeves, sans doute particulièrement habile à retrouver les grandes dames égarées, sinon à entretenir la conversation avec les beaux Libanais.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981) p.317-318


complément le 8 mai 2012
Apparemment, c'était une lecture aimée de W. Burke, cf une allusion dans Roman Roi ou Roman Furieux.

Origine de El

Je feuillette un livre sur Alma-Tadema, et bavarde avec Bruno Roy, le directeur de Fata Morgana. Il m'avait plus ou moins commandé, il y a deux ou trois ans, un petit libre dont David Hockney aurait fait les illustrations. Je l'avais emmené chez Hockney, cour de Rohan, avec P.O.L. Pendant la conversation, Hockney avait commencé à faire mon portrait. Mécontent de la première esquisse, il l'avait griffonnée. Il allait en entreprendre une autre. Craignant que les deux éditeurs ne s'impatientent, je l'en ai dissuadé. C'est ainsi que je n'ai, en guise de portrait par Hockney, qu'un vague profil barré. Il a quitté Paris, et n'a jamais fait sa partie du travail proposé. J'ai fait la mienne, mais ne l'ai pas envoyée à Bruno Roy, jugeant que c'était trop peu de chose pour être publié seul. Il m'a demandé tout à l'heure à se faire par lui-même une idée là-dessus. [Je lui ai donc fait parvenir depuis lors ce petit texte, El, cadeau d'anniversaire à une amie: il a été de mon avis.]

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981), p.300

Ce texte a finalement été publié en 1996 par P.O.L., illustré par François Matton. Curieusement, ce dessin de Hockney a servi d'image de fond au site de la SLRC avant que des illustrations de Matton ne le remplace. Hasard ou clin d'œil du webmestre?

Exposition des œuvres de Jean-Paul Marcheschi jusqu'au 10 juillet

Marcheschi expose ses œuvres (quelques œuvres) dans son nouvel atelier, deux pièces aux beaux volumes permettant l'accrochage de plusieurs toiles d'un peu plus d'un mètre de côté (sans compter l'immense fleuve Maroni).
J'ai choisi mes deux toiles préférées, il ne me reste qu'à me trouver une Liliane Bettancourt.

Il suffit de prendre rendez-vous (Osez ! Téléphonez l'après-midi (jamais le matin) à l'un de ces numéros: 01 40 39 03 09 ou 01 40 39 07 72 ou 06 09 56 22 58 ).
Ou tentez votre chance en passant.

ouverture de 14 à 19 heures.
Adresse de l'atelier: 5-7, rue des 2 Boules 75001Paris

Code porte: A1846 Code cour RDC droite: B1407

Pas faux…

On peut toujours compter sur moi pour aller jusqu'au bout de mes bêtises.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.250

Fort de Brégançon

Je lui ai dit n'être pas parvenu à voir le fort présidentiel. Il confirme que c'est impossible:

— Surtout avec le gardien, c't' un ancien gendarme, l'est féroce. Normalement, on peut y aller que par la mer. Même le président, y doit passer par le grand-duc de Luxembourg. Quand y sera brouillé avec le duc, y pourra plus y aller, à son fort, parce qu'il faut qu'il le traverse, le duc.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.216

Petite liste de mots

(dédié à Sejan, un peu malicieusement — mais pas beaucoup).

in Au nom de Vancouver, de Renaud Camus :

tardivo-hippie (p.156); massacrisation (196); maléficier (276); chicosité (369); mauvaiseté (346); luciférienne (353); dépeindre (408); phthoraphore (416); sexyté (461).

[...] les aléas en sont jactés [...] (p.439)

— ce n'est pas pour mes compétences botaniques qu'on m'aime. (p.391)

qui me rappelle

Apparemment ce n'est même pas pour notre brioche qu'il [un rouge-gorge] nous aime.
Renaud Camus, Sommeil de personne, p.547

(et aussitôt de me demander, maintenant que deux phrases semblent construites sur un même modèle, s'il existe une phrase-source, une référence externe).

Les autoportraits

Je ne manie pas très bien Flickr, ce qui fait que régulièrement j'y découvre des informations que je devrais avoir lues depuis longtemps: ainsi l'explication des autoportraits, que je copie ici en attendant le journal dans laquelle elle sera sans doute reprise (et développée?)

David Farreny : Y a-t-il une explication à cette flambée autoportraiturante ?

Renaud Camus : Oh oui, elle est très triviale. Une revue m'a demandé des photographies, elle a jugé trop anciennes et trop peu réalistes celles dont disposaient les éditeurs, j'ai dit que j'allais en faire moi-même et voilà, je me suis pris au jeu...

Flickr, le 23 octobre 2009


Ici, j'avais copié l'explication de la datation à la seconde près des photographies.

Pour que la vérité soit proclamée

Le préfet de discipline m'associait peut-être inconsciemment au vieux mendiant à la barbe blanche à cause de l'épisode du duffle-coat. Il était sûr de m'avoir vu suivre ce malheureux en criant et en dansant: trois heures de retenue le jeudi. Je refuse le châtiment: grande retenue, tout un dimanche. Qui aurait cru à mon innocence contre la certitude d'un préfet? Je suis sûr qu'il était de bonne foi. J'allais être renvoyé. J'ai subi mes neuf heures de retenue. Mais peut-être ai-je désiré, alors, d'être écrivain pour pouvoir encore le proclamer, un jour, par un autre moyen, à la face du monde, et de l'abbé G. qui l'un ni l'autre ne me liront: jamais je n'ai crié Père Noël, place Bansac, après ce vieux mendiant à barbe blanche.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.134

Tristesse

Pour planes, dont la précédente version de blog m'avait fait découvrir ce livre lyrique, pour tous ceux qui ne savent plus vraiment ce soir s'ils doivent rire ou pleurer (Eugène Saccomano sur RTL entre 19 et 20 heures (citation à peu près): «C'est Shakespeare et Goldoni, c'est tragique et rigolo») et pour ceux qui s'occupent bénévolement de clubs de football et d'enfants et qui disposent désormais d'un exemple rêvé pour illustrer la relation discipline-esprit d'équipe-victoire.
À la fin du Mondial 94, tous les garçons qui naquirent au Brésil s'appelèrent Romario, et la pelouse du stade de Los Angeles fut vendue par petits morceaux, comme une pizza, à vingt dollars la portion. Folie digne d'une meilleure cause? Négoce vulgaire et inculte? Usine à trucs manipulée par ses propriétaires? Je suis de ceux qui pensent que le football peut être cela, mais qu'il est également bien plus que ça, comme fête pour les yeux qui le regardent et comme allégresse du corps qui le pratique. Un journaliste demanda à la théologienne allemande Dorothee Sölle:
— Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu'est le bonheur?
— Je ne le lui expliquerais pas, répondit-elle. Je lui lancerais un ballon pour qu'il joue avec.

Le football professionnel fait tout son possible pour castrer cette énergie de bonheur, mais elle survit en dépit de tout. Et c'est peut-être pour cela que le football sera toujours étonnant. Comme dit mon ami Angel Ruocco, c'est ce qu'il a de meilleur: son opiniâtre capacité de créer la surprise. Les technocrates ont beau le programmer jusque dans ses moindres détails, les puissants ont beau le manipuler, le football veut toujours être l'art de l'imprévu. L'impossible saute là où on l'attend le moins, le nain donne une bonne leçon au géant et un Noir maigrelet et bancal rend fou l'athlète sculpté en Grèce.

Un vide stupéfiant: l'histoire officielle ignore le football. Les textes de l'histoire contemporaine ne le mentionnent pas, même en passant, dans des pays où il a été et est toujours un signe primordial d'identité collective. Je joue, donc je suis: la façon de jouer est une façon d'être, qui révèle le profil particulier de chaque communauté et affirme son droit à la différence. Dis-moi comment tu joues et je te dirai qui tu es: il y a bien longtemps qu'on joue au football de différentes façons, qui sont les différentes expressions de la personnalité de chaque pays, et la sauvegarde de cette diversité me semble aujourd'hui plus nécessaire que jamais. Nous vivons au temps de l'uniformisation obligatoire, dans le football et en toute chose. Jamais le monde n'a été aussi inégal dans les possibilités qu'il offre et aussi niveleur dans les coutumes qu'il impose: en ce monde fin de siècle, celui qui ne meurt pas de faim meurt d'ennui.

Eduardo Galeano, Football, ombre et lumière, p.242-243 (1995, traduction française 1998)


«Les différentes expressions de la personnalité de chaque pays» : la France serait donc en pleine confusion mentale.



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Note cinq anq plus tard : il s'agit du jour où les footballeurs français en Afrique du Sud refusèrent de descendre du bus pour s'entraîner pour le Mondial.
J'avais noté en marge du blog ces précisions inutiles à l'époque de la publication de ce billet: Anelka insulte Domenech, la fédération renvoie Anelka, les joueurs se mettent en grève d'entraînement, l'entraîneur "physique" a failli mettre son poing dans la tête du capitaine des bleus, le second de la Fédération a démissionné, Domenech a lu une proclamation des Bleus.

D'une grand-mère l'autre

Je connaissais la Sévigné bretonne, la Sévigné provençale, la Sévigné parisienne et même la Sévigné bourbonnaise, mais la Sévigné bourguignonne, dont il est beaucoup question par ici, m'avait échappée jusqu'à présent. J'allais m'étonner de ce que ma grand-mère ne m'en ait jamais parlé, mais je me suis souvenu à temps que c'était la grand-mère du narrateur, pas la mienne, qui était une spécialiste de la marquise, ainsi que de George Sand; la mienne n'était une spécialiste que d'Eugénie et Maurice de Guérin, de Francis Jammes et de la comtesse de Noailles.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.56

Sollers et Barthes - l'affaire Renaud Camus

Lorsque j'ai pris connaissance de "l'affaire Renaud Camus", bien après les faits (en juin 2002 pour un scandale dont la période de crise s'est étendue de mai à juillet 2000), trois noms ont retenu mon attention: Plenel, Bernard-Henri Lévy et Sollers.
Plenel était journaliste, il vivait de l'agitation médiatique et appartenait au Monde dont Camus égratignait régulièrement la syntaxe; BHL était juif, il pouvait avoir été sincèrement blessé par les phrases que je vais qualifier de malheureuses ou maladroites de Renaud Camus. Leur émoi me paraissait disproportionné mais compréhensible.

Restait Sollers. Le cas Sollers m'intriguait, je ne connaissais pas très bien l'auteur (je ne le connais toujours pas d'ailleurs), mais j'avais appris qu'à un moment donné il avait proposé de publier le journal, ou un livre de Renaud Camus; une recherche dans Google m'avait menée à un article de fabula avec une phrase de Camus en exergue à propos de Sollers et de Barthes [1]; un peu plus tard j'ai découvert via Sudoc que l'un des plus vieux travaux disponibles de Camus était un mémoire consacré à ''Tel Quel'' écrit en 1971.

Quelles étaient donc les relations entre les deux hommes, que s'était-il passé, pourquoi Sollers était-il monté si violemment au créneau[2], lui dont la pente semblait davantage l'ironie voire la clownerie que la polémique ou la méchanceté? Après la lecture de Corbeaux, j'avais imaginé dans un billet de 2004 une jalousie de Sollers envers Camus à propos de Barthes, hypothèse confortée par une phrase de Sollers lors de l'émission Répliques du 10 février 2001: «Et d'ailleurs je me suis senti en quelque sorte responsable de la mémoire de Barthes par mon intervention.» (8e minute). (J'analyse la syntaxe bancale comme une preuve possible de l'émotion de Sollers.)
Grâce à cette hypothèse (une jalousie dont l'enjeu était Barthes, avec la double question «Lequel de nous deux était-il le plus aimé de Barthes, lequel de nous deux le comprenait-il le mieux?», qui tendait à déterminer l'héritier "légitime", naturel, de Barthes), l'attitude de Sollers acquérait une cohérence. Elle entrait dans le champ de la logique humaine, souvent plus émotionnelle que rationnelle.


Dans mon billet écrit en 2004, je relevais ces phrases de Corbeaux:

Il me faut me demander sans cesse si l'évolution de mon jugement global sur Sollers n'est pas exagérément influencée par son attitude extrêmement agressive à mon égard. Que ce soit la guerre entre nous — une guerre où les forces sont infiniment disproportionnées, il va sans dire — ne devrait pas m'entraîner à accentuer d'un iota mon opposition à son œuvre et à sa personne. Cette opposition, d'un autre côté, est bien antérieure à la situation actuelle.

Renaud Camus, Corbeaux, le 28 juin 2000

Je viens de trouver dans Chroniques achriennes un exemple de cette "opposition". Il s'agit d'une attaque militante violente, ce qui s'explique sans doute par le lieu, Gai Pied, et la date, 1982 ou 83.
Ce qui me paraît extraordinaire, c'est la forme que prend cette opposition. De quoi Camus accuse-t-il Sollers? Rien de moins que de fournir un portrait-robot de l'homosexuel afin qu'on l'identifie facilement, comme en d'autres temps on avait fourni une description du juif:

Pauvre hétérosexualité: clandestine, carrément. Alors ne vous étonnez pas de la suite. Voici maintenant un extrait de Femmes, roman à paraître imminemment du même puissant penseur, et que Art Press nous donne loyalement comme «la véritable divine comédie de notre temps». Il s’agit d’un certain Werth: «Il ne vivait pas du tout son homexualité comme le font la plupart désormais, de façon triomphante, agressive, militante, dure, prononcée… L’obscénité en vitrine». A hétérosexualité clandestine, homosexualité triomphante, c'est fatal. Nous sommes ici dans un roman et là dans une interview, mais les deux thèmes complémentaires relèvent du même fantasme, du même délire. Il ne peut pas ne pas vous rappeler quelque chose; on ne peut pas éviter le rapprochement, éculé certes, imparfait sans doute, mais justifié, mais affolant, mais éclairant entre tous: le nazisme, l'antisémitisme [3]. Pour le nazi et ceux qui le suivent, les Juifs ne sont nullement une minorité opprimée, menacée, rescapée de mille pogroms. Pas du tout, ils sont tout-puissants, ils sont partout, agressifs, triomphants. Si ça continue, on n'aura même plus le droit d'être aryen, il faudra se cacher, passer à la clandestinité. L'hétérosexualité selon Sollers en est déjà là. Mais ça ne va pas se passer comme ça.
L'essentiel, pour réagir, c'est de bien reconnaître l'homosexuel. Continuez de vous souvenir, de remonter dans vos mémoires ou dans vos livres d'histoire: l'important, c'est de bien reconnaître le juif (on organise des expositions: voici ses caractéristiques). J'en reviens, moi, à Femmes: «Tous les homosexuels m'ont donné, à un moment où à un autre, la même impression étrange, celle d'être comme mangés de l'intérieur, comme si une improbable force corticale, vertébrale, les amenait peu à peu à l'état de fantômes prématurés... D'apparitions contorsionnées, obliques...D'assèchement pétrificateur... Statues de sel en cours... C'était sensible chez Werth dans les derniers temps... Quelque chose de plus en plus friable, diaphane, gris-blanc... D'exsangue... Une sorte de fureur rentrée, sourde; de fausse gaieté... Envie, jalousie... Feu lourd, hépatique...» etc. Ce style ne vous rappelle-t-il quelque chose? Mais si, voyons, tous ces points de suspension...Vous y êtes, vous avez gagné, Céline, Bagatelles pour un massacre, par exemple. Pas de phrases, qui impliquent une certaine responsabilité et sont la porte ouverte à l'argumentation, à l'interrogation, à la nuance. Non, pure giclée de mots, la pulsion, le sens comme il vient.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.66-67

Je suis très impressionnée : utilisation de l'argument juif, accusation d'irresponsabilité, de pulsion... C'est Sollers contre Camus en 2000.
La suite... et bien la suite parle de Barthes, pleure Barthes, mort deux ans auparavant, et articule le style à l'homosexualité:

Certes, dans Femmes, il y a un narrateur, qui n'est pas exactement Sollers. Comme c'est commode! Et Werth, dont la mort nous est offerte en «bonnes feuilles» par Art Press, ce n'est pas exactement Barthes, (ni Berthe, ni Berth, ni Werther qu'il évoquait si volontiers au temps des Fragments d'un discours amoureux). Ce ne l'est même pas du tout, à la vérité, c'en est, sans trace d'amitié ou d'émotion, une répugnante et sinistre caricature, mais tout le monde identifiera le modèle: «Je revois Werth, à la fin de sa vie, juste avant son accident... Sa mère était morte deux ans auparavant, son grand amour... Le seul... Il se laissait glisser, de plus en plus, dans des complications de garçons, c'était sa pente, elle s'était brusquement accélérée... Il ne pensait plus qu'à ça... (...) Werth n'en pouvait plus... Tout l'ennuyait, le fatiguait de plus en plus, le dégoûtait... (...) La seule chose qui avait toujours fait peur à Werth, c'est que sa mère apprît ses goûts par la presse... Qu'il y ait eût comme ça un scandale mettant en cause sa situation, d'ailleurs péniblement acquise de grand professeur...» Etc. J'ai beaucoup fréquenté Roland Barthes, dans les dernières années de sa vie. Je n'ai respecté personne autant que lui. Que sa mère ait été son grand amour, tous ceux qui l'ont connu le savent, et beaucoup de ses lecteurs. Qu'il ait vécu parmi les rivalités de disciples, les caprices et les querelles de garçons, que d'aucuns aient jugé spirituel de le surnommer «Mamie», comme l'assure Sollers, ce n'est pas impossible, je n'en sais rien, il ne mélangeait pas ses amis. Mais sa tristesse n'était pas due, j'en jurerais, au peu d'homosexualité qu'il a pu s'accorder sur le tard, après les prudences de toute une vie: l'amour filial suffit à expliquer l'une et les autres. Je crois au contraire qu'à s'être laissé glisser un peu plus ouvertement «à sa pente», comme dit Sollers, il a dû les rares consolations de ses derniers mois. Souvenez-vous du R.B.: «Le pouvoir de jouissance d'une perversion 'en l'occurrence celle des deux H: homosexualité et haschisch) est toujours sous-estimé. La loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux.»[4] Mais je crois surtout que l'homosexualité telle qu'il la concevait (utopiquement?) comme «vacance des agressions» l'a libéré de ce que sa première manière pouvait avoir d'agressif, dans le ton et, parfois, un peu sollersiennement péremptoire, en plus fin. Elle est pour beaucoup, j'en suis persuadé, dans la suprême subtilité qui, au yeux de tellement d'entre nous, fait des derniers livres de Barthes les plus précieux, et qui a donné tant de joie, jusqu'à l'ultime fin, aux auditeurs du séminaire: car lui qui «n'en pouvait plus» pouvait énormément pour les autres. A la très relative, et trop longuement différée, libération de l'homme par rapport aux pressions sociales, est largement due, je le pense, dans la relation de l'écrivain avec le sens, les sens, l'écriture, le monde, cette qualité que le vieux Bergotte, s'agissant du style, mettait plus haut que tout, la «douceur». Mais on peut difficilement espérer de Sollers qu'il apprécie cela.

Ibid., p.68 à 71

Sollers a-t-il eu connaissance de ces phrases en 1983? Et si oui, s'en souvenait-il en 2000? Ou peut-on imaginer un souvenir inconscient? S'agirait-il donc d'une revanche (d'une vengeance) d'un double point de vue: s'affirmer finalement le meilleur gardien de la mémoire de Barthes, retourner à l'envoyeur son allusion antisémite[5]?

Peut-être que je rêve ou que j'invente. Mais tout de même, le parallèle est troublant.

Notes

[1] ... «il [Barthes] ne supportait pas la moindre critique ou plaisanterie sur Philippe Sollers.» Renaud Camus in La règle du Jeu, 1ère année, nº 1, mai 1990.

[2] Le Monde, le 17 juin 2000

[3] En 1982, pas d'internet, le point Godwin n'existait pas encore.

[4] Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, p.68. Encore faut-il s'entendre sur le mot «perversion», pris ici dans son sens «savant», analytique, et nullement dans son sens traditionnel, moral. ('sic').

[5] à cela près que Sollers n'a eu qu'à utiliser les armes fournies par Renaud Camus tandis que celui-ci avait dû forger une comparaison (l'homosexuel comme juif).

Fidélité

Et de plus d'un ami qui me jugeais léger et infidèle quand nous nous voyions trois ou quatre fois par semaine, j'ai cherché patiemment la trace et le souvenir quand depuis longtemps il m'avait oublié.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, note en bas de page 38

L'art de la profiterole

[...] rappelle-moi un jour, ô lecteur, de te placer ma tirade sur les profiteroles au chocolat, dont la sauce n'est plus jamais brûlante, when it's obviously the whole point.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.33

Les voisins invisibles

Jérôme et Paméla V. me racontaient, cet été, avoir partagé, au cours d'un dîner au Cercle Européen de Cocody, une petite table avec une femme charmante et un inconnu. Avec la jeune femme, ils avaient longuement parlé de La Recherche et de ses personnages. Au dessert, l'inconnu avait dit:

— C'est bizarre, je suis à Abidjan depuis trois ans et pourtant je n'ai rencontré aucun de vos amis.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.32

Citation utile

Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive absolument pas.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.197

Prochaine réincarnation

La seule consolation est que les Lettres, de toute façon, ne sont probablement pas, de nos jours, la meilleure voie vers la gloire. Aurais-je été Pascal Quignard ou Yves Bonnefoy, je ne suis pas sûr que ma présence eût suscité beaucoup plus d'émoi. Alain Finkielkraut, peut-être? Michel Houellebecq? Philippe Sollers, sûrement. La prochaine fois, oui, j'essaierai d'être Philippe Sollers.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.269

Madame le garde des Sceaux court.

Cocasse, inexplicable, incompréhensible :

Il me faut le répéter aux mânes du garçon de vingt ans que je fus : Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan, Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant en boucle Sylvie Vartan.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.233



Pur plaisir du rythme :

Madame le garde des Sceaux fait son jogging en écoutant Sylvie Vartan.

A rapprocher de :

les Kirghizes lisaient Fénelon en sanglotant.

Antoine Blondin cité par Renaud Camus in Demeures de l'esprit - Sud-Ouest - France I (p.159)

Obscurité

Si trois ou quatre [photographies] sont utilisables, absolument sans plus, je pourrai m'estimer satisfait — la plupart sont tout à fait ratées: je ne suis décidément pas un maître de la lumière basse, et, cette maison de Loti, on y voit comme dans le cul d'un... (non, rien (je n'aurais, d'ailleurs, sauf pour l'éclairage, que du bien à dire du cul des..., dont j'ai quelques souvenirs délicieux (mais bon))).

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.237

A la manière de Marie Poppins

Je le voyais placer dans les poches de sa soutane les objets les plus divers: un flacon de médicament, des paquets de cigarettes, un quart de café, deux paires de chaussettes, une chemise, un jour, même, un litre de vin rouge!

Devant mon étonnement, il plaisanta:
— C'est incroyable ce qu'une poche de curé peut contenir, n'est-ce pas? Tiens, j'ai failli oublier…

Et il ajouta une paire de pantoufles qui, effectivement, y rentra encore!

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête, p.194 (édition 1945)

Gothico-iroquois

Entre la fille, en grande tenue gothico-iroquoise, ou l'équivalent du moment: énormes godillots haut montant, minuscule minijupe de cuir d'où dépasse une jupette aux broderies grand-mère, chaînes, cadenas, force piercings, ongles très longs et teints en violet foncé, maquillage blafard, très longs cils d'un seul côté, crête de coq vert pomme.

Renaud Camus, Théâtre ce soir, p.35

Poils, bâtardise, forme : trois textes sur des thèmes camusiens.

  • Anthologie du poil

Brisset et la pousse du poil:

Vie l'ai ain, vilain ; vie l'ai aine, vilaine. Le vilain montrait son lin et la vilaine, sa laine. Le mâle consentit à être vilain, mais la femelle se refusa à être vilaine et s'épila le plus longtemps. C'est pourquoi le nu féminin ne montre point son bas de laine.


Il s'agit d'un interview dans lequel la sociologue parle de ses trois livres Pensons ailleurs, Changer de nom et Le silence de la mémoire. Dans L'Amour l'Automne, Changer de nom est une référence donnée en note page 22 et Le silence de la mémoire page 67.

«Entre un individu, sa vie, ses rôles, ses pérégrinations et son nom, dit Nicole Lapierre, il y a du jeu.»
Renaud Camus, L'Amour l'Automne p.30

J'ai raconté ailleurs mon propre changement de nom.
Ibid. p.67


Je ne suis pas sûre que la façon dont est traité le sujet soit très camusien, mais je ne peux résister à cette coïncidence.

Au noyau de la science et des mathématiques, tout comme au coeur de l’art et de la musique, réside par force le trait de la forme, et aussi parfois l’attrait de la forme. Et pourtant, les artistes et les musiciens, même s’ils admettaient l’attrait de ce trait, ne sauraient point l’expliquer. Quant aux scientifiques et aux mathématiciens, quoi qu’ils puissent en dire, c’est en fin de compte la présence ou l’absence du trait de l’attrait de la forme qui finira par les attirer ou ne pas les attirer vers une théorie (ou un théorème), et qui fera en sorte qu’un théorème donné (ou une théorie donnée) survivra ou mourra dans la « lutte de la belle forme » sans merci.
Mais en quoi alors consiste cette caractéristique si précieuse mais en même temps si peu palpable ?
Loin de tenter de fournir une définition de la belle forme, je me contenterai de fournir une démonstration de la beauté formelle en divers domaines, tout en signalant et en soulignant certains motifs récurrents, parmi lesquels se trouvent la symétrie ainsi que l’asymétrie; la variation ainsi que l’inversion; les limites ainsi que l’illimité; la régularité ainsi que l’irrégularité; l’équilibre ainsi que le déséquilibre; la surprise ainsi que les reprises; l’écho ainsi que son manque total; et aussi, ce qui va sans dire, l’influence du contenu sur la forme ainsi que de la forme sur le contenu. Ces multiples motifs seront illustrés dans le cadre soit de la musique et de la graphique, soit de la théorie des nombres et de la théorie des groupes, soit de la poésie et de la photographie.

Liste des cours

Séminaire de Daniel Ferrer à l'ENS en 2010.
Des moments de bonheur pur.

9 février : présentation des carnets de Joyce et des personnages de Finnegans wake.
16 février : structure et interprétation des chapitres. Travail sur le chapitre 8 lu par Joyce.
23 février : absente.
2 mars : déchiffrage de la première page.
9 mars : l'affaire Danis Rose + début du chapitre 8.
16 mars : quelques traductions du chapitre 8.
23 mars :
30 mars :
6 avril :
13 avril :
9 mai : le chapitre 7, Shem, et la question 11 du chapitre 6. Les critiques d' Ulysses
16 mai : le chapitre II-2. Les devoirs des enfants, la leçon des enfants.

La futilité de la littérature dès qu'elle touche à l'essentiel

Mais je sens (comme disait mon vieux maître Henry de Montherlant (je suis vraiment d'excellente humeur), mais je sens (donc) qu'il vaut mieux commencer d'une autre façon mon récit. (Ce que j'admire le plus chez Montherlant (non, non, je ne l'ai jamais rencontré, mais quand je suis un peu pompette j'ai tendance à me prendre pour Gabriel Matzneff), c'est le premier paragraphe de La Petite Infante de Castille: «Barcelone est une ville de six cent mille deux cents âmes, et elle n'a qu'un urinoir. On devine si à certaines heures il a charge d'âmes. Mais je sens qu'il vaut mieux commencer d'une autre façon mon récit.») (Néanmoins je suis sûr que Genet, dans Journal du Voleur, fait état de plusieurs urinoirs à Barcelone. A quoi l'on peut juger la futilité de la littérature dès qu'elle touche à l'essentiel. D'ailleurs Walter Benjamin... Mais arrêtez de détourner la conversation).

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.101

Ô Marguerite, tu as tort mais je te remercie d'exister

En feuilletant au hasard Chroniques achriennes qui reprend les chroniques parues dans Gai Pied entre août 1982 et août 1983 je remarque cette citation de Barthes qui termine un article, citation connue puisque déjà utilisée dans Buena Vista Park (page 65):

POST-SCRIPTUM. «D'une autre façon, j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que «l’on écrit pour être aimé»; on me rapporte que M.[arguerite] D.[uras] a trouvé cette phrase idiote: elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré: conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là).»
Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, pp. 107-108)[1]
Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.104

Je suis un peu surprise: pourquoi ainsi révéler l'identité de M.D. (même si on s'en doutait), à quoi bon cet outing, neuf ans après R.B. par R.B, un à deux ans après la mort de Barthes? Bizarre.



Quelques heures plus tard, ayant repris une lecture ordonnée, j'arrive à la chronique concernée («Grandes laudes, à Marguerite Duras», p.100 à 104 in Chroniques achriennes).
Je replace le post-scriptum dans son contexte :

[…] j'arrive (dans le salon noir du Sling) et je distingue ce garçon merveilleux (je ne sais pas s'il serait merveilleux pour vous, vous avez parfois des goûts qui me surprennent un peu, mais moi il y a dix ans que je le trouve merveilleux), appuyé sur le tonneau central, qui apparemment me regarde, et même, rêvjoudorje, me sourit. Impossible: il y a dix ans qu'il ne me sourit pas.
[...]
Or voulez-vous savoir pourquoi il m'avait souri, et il m'avait parlé? Parce qu'il avait lu La Maladie de la mort, parce qu'il était tombé, par hasard, sur la chronique indignée que j'avais consacrée à ce livre, parce qu'il partageait mon sentiment, sur ce sujet, et qu'il avait voulu me le dire.
Oh Marguerite des Marguerite, barrage contre le Pacifique, viaduc de Seine-et-Oise, femme du Gange, soleil jaune, petit cheval, camion qui passe et navire de la nuit, j'irai poser une palme au pied de ton monument blanc, là-bas, entre les palmes, à Lahore.

POST-SCRIPTUM. «D'une autre façon, j’étais content d’avoir publié (endossant la niaiserie apparente de la remarque) que «l’on écrit pour être aimé»; on me rapporte que M.[arguerite] D.[uras] a trouvé cette phrase idiote: elle n’est en effet supportable que si on la consomme au troisième degré: conscient de ce qu’elle a d’abord été touchante, et ensuite imbécile, vous avez enfin la liberté de la trouver peut-être juste (M. D. n’a pas su aller jusque-là).»
(Roland Barthes par Roland Barthes, «Ecrivains de toujours», Seuil, 1975, pp. 107-108)


Ce n'est que plus tard, en marchant, que je compris soudain toute la signification de ce post-scriptum:

- la réussite de cette drague était un contre-exemple démontrant que M.D. avait tort de trouver idiote la phrase «on écrit pour être aimé» (et Barthes avait raison de la trouver juste), puisque non seulement la phrase disait vraie, mais qu'en plus cette tactique était couronnée de succès;

- que ce fût justement une critique négative à l'encontre d'un livre de Duras qui permît une conquête qu'on n'espérait plus rendait d'autant plus jouissif ce bonheur imprévu, et justifiait, afin d'expliquer ce clin d'œil du sort, que les initiales M.D. fussent complétées.



Parenthèse: le jeune homme au tonneau est appelé D. dans l'article (pour Diogène). Je soupçonne qu'il s'agit de Denis Smadja à qui est dédicacé le livre: «A Denis Smadja / je dois bien ces chroniques, / puisqu'à ces chroniques je le dois.»

Notes

[1] p.97 dans l'édition de 1995.

Parmi les phrases préférées

Georges Marchais et moi n'avons pas la même idée de la poésie : j'en avais toujours eu le vague soupçon.

Renaud Camus, Chroniques achriennes, p.56

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