L'oncle

C'est là que son mari se loge une balle dans le crâne, en 1930, pour des raisons qui ne sont jamais vraiment expliquées, mais dont on se fera sans nul doute, plus tard, une ou plusieurs idées claires.
Denis Duparc, Échange, (1976) p.57

D'autant plus qu'elle contredit avec toute la violence désirable, les mots ordonnant la réalité tout autant que le contraire, un des caractères les plus constamment attribués et reprochés aux achriens (comme aux Noirs leur ignorance, aux pauvres leur saleté, aux Portoricains ou aux Algériens immigrés le taux de criminalité parmi eux, aux juifs leur paranoïa, quand ce n'est pas aux parqués du Vel. d'Hiv. leur immonde terreur), la tristesse. Ainsi les jardins où ils draguent la nuit, silencieux, furtifs, l'air traqué, sont sinistres, et nul ne songe qu'ils le seraient à moins, terrains de choix des virées et des rafles policières, des indicateurs et des racketteurs de tous bords, munis ou non de couteaux à crans d'arrêt, de barres de fer ou de chaînes de bicyclette, pour ne rien dire des moralistes qui rouent de coups un isolé, dans l'indifférence totale des gardiens de l'ordre, et le laissent à moitié mort dans l'un des coins les plus obscurs, là où les fourré sont le plus dense. Pour dissuader un fils de s'abandonner à ses coupables instincts, l'une des prédictions favorites des parents, c'est qu'il sera malheureux, comme s'il était de l'essence de l'homosexualité d'impliquer le malheur. Après quoi ils le rejettent plus ou moins complètement, le traitent en paria, ne veulent rien savoir de sa vie dont tous les aspects sont nécessairement rongés par celui-ci comme par un cancer, lui montrent à chaque occasion à quel point il a détruit la leur, ou bien, vieille école, le forcent à se marier, s'assurant ainsi que les désastres annoncés, et chaque jour vérifiés, atteindront deux, trois ou quatre personnes au lieu d'une. Pensez à l'exemple de votre oncle Lucien, je vous en prie : son existence ne s'est déroulée que d'urinoirs publics en hôtels de passe du dernier ordre, de mensonges en chantages, il a mené à la ruine, à cause du scandale, une solide affaire de famille, et finalement on l'a trouvé mort, à la pointe pâle d'un jour d'hiver, à la croisée des allées de son jardin, les bras en croix, la tête renversée en arrière à travers la glace brisée du bassin, mais les yeux grand ouverts encore. Sa femme alors était à moitié folle, et son fils n'a même pas voulu assister à son enterrement.
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Travers, (1978) p.86

L'explication est donnée en 1981, dans Journal d'un voyage en France. Combien de lecteurs l'ont-ils vue à l'époque?

J'écris ceci devant la maison du Grand-Pré, dans les environs de Thiers, où j'avais espéré trouver mon oncle Jacques, qui ne s'appelle pas Jacques, et qui n'est pas du tout mon oncle, sinon par plusieurs alliances.
Je ne l'ai rencontré que trois ou quatre fois et ne suis guère venu ici plus souvent. Pourtant sa maison et lui tiennent une grande place dans mes rêves, mes insomnies et mon folk-lore intime, par tous les récits et les images plus ou moins véridiques qui se rattachent à eux.
Jacques a toujours vécu ici, avec sa mère et un ami que tout le monde appelait Willie. Mon père et mon frère faisaient sur eux des plaisanteries que sans doute on leur retourne avec joie, aujourd'hui, à mon sujet. Willie est mort, la mère est morte, et Jacques habite désormais cette grande maison dont il a hérité parce qu'il était l'aîné, et bien que son frère cadet soit marié et père de dix enfants.
Jacques, jeune homme, longtemps avant de rencontrer Willie, avait pour ami un riche héritier de Thiers qu'il fit épouser à sa sœur, laquelle fut très malheureuse. Cet ami aussi s'appelait Jacques. Vieillissant, il tourna à une excentricité marquée, quoique exagérée sans doute dans ce qu'en rapportaient les uns et les autres. A les en croire, il faisait mettre en face de lui, à table, un couvert pour Louis II de Bavière, objet de sa part d'une véritable idolâtrie. Un domestique marocain, qu'il appelait son secrétaire, était chargé de la mise en scène. L'autre Jacques fut trouvé mort, un matin, à la croisée des allées de son jardin, étendu, les bras en croix, la tête renversée en arrière à l'ntérieur d'un bassin, sous un jet d'eau.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, (1981) p.120

Le mari de la tante Marie se loge une balle dans le crâne, en 1930, pour des raisons qui ne sont jamais vraiment expliquées, mais dont on se fera sans nul doute, plus tard, une ou plusieurs idées claires (pp. 57-58).
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, (1982) p.21

D'ailleurs mon oncle, lorsqu'on voulut le doter d'un conseil judiciaire, s'écria : — Ce n'est pas parce que je m'amuse à imaginer, de temps en temps, que je suis Louis II de Bavière, que je suis incapable de gouverner le royaume !
Ibid, p.291

La légende est reprise p.306 de L'Amour l'Automne :

( Le mari de la sœur de ma mère avait un frère qui fit épouser à sa sœur son amant, lequel habitait Thiers, se prenait plus ou moins pour Louis II de Bavière, eut plus tard pour "secrétaire" un jeune Marocain, était très riche et fut retrouvé mort un jour d'arrière-automne dans son jardin en terrasse, à la croisée de ses allées, la tête rejetée en arrière dans le bassin gelé, son crâne ayant brisé la glace.)
J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, (2007) p.306

On remarque l'usage étendu du terme d'oncle (le frère d'un oncle par alliance peut-il réellement être considéré comme un oncle, et que dire du mari de la sœur d'un oncle par alliance?), qui permet de parsemer le texte d'allusions à un "oncle" comme s'il s'agissait d'un seul, alors qu'il y en a deux, le premier à peine un oncle, le second pas du tout.
Les allusions prennent de multiples formes, il s'agit le plus souvent d'allusions au jeune Marocain ou à la folie du mari qui se prend pour Louis II (et se prendre dans sa folie pour un autre fou est un dédoublement qui ne manque pas de sel).

Flora Tristan

Et elle avait une meilleure raison d'être de mauvaise humeur: elle mourait.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.476

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