En décembre 2008, un article du Point m'avait amenée à mettre en ligne un billet pour partager mon plaisir à voir rappeler régulièrement un nom associé à l'une de mes citations préférées:

Entre 2001 et 2007, l'héritière du groupe [Liliane Bettencourt] L'Oréal a offert à l'un de ses amis, le photographe et romancier François-Marie Banier, plusieurs centaines de millions d'euros sous forme de chèques bancaires, d'oeuvres d'art et de contrats d'assurance-vie. Chacune de ces faveurs semble avoir été accordée dans le respect des formes légales, mais leur accumulation et l'inquiétude qu'elles suscitaient dans son entourage ont conduit sa fille, Françoise Bettencourt, à réclamer une enquête judiciaire.
Le Point, le 18/12/2008

Cette citation favorite, «Ce n'est pas incompatible», forme un dyptique idéal avec «personne ne reconnaît jamais mes citations».

« Ce n'est pas incompatible. » (Chute de la chute d'un article de Renaud Matignon dans un vieux Figaro littéraire : « Gonzague Saint-Bris veut être François-Marie Banier ou rien : ce n'est pas incompatible. »
Renaud Camus, P.A. p.161 ou Vaisseaux brûlés, §384



Le journal 2008 est plus nostalgique et évoque des souvenirs plutôt people (cette dérive est amusante); il passe discrètement le jugement de Matignon sous silence:

Il y a dans Le Monde d'aujourd'hui un article très curieux sur une plainte pour abus de faiblesse qu'ont déposés les enfants de la femme la plus riche de France — ou qui l'était, je ne sais pas si elle l'est encore —, Liliane Bettancourt, aujourd'hui âgée de quatre-vingt-six ans. Deux éléments sont extraordinaires, et passionnants dans cette affaire, je trouve: l'identité du personnage que, sans le nommer, vise la plainte; et le montant de la somme dont lui aurait fait don, sous forme d'assurances-vie et d'œuvres d'art, Mme Bettancourt.

Le bénéficiaires de ces largesses ne serait autre que François-Marie Banier, aujourd'hui surtout connu comme photographe (le "photographe de la jet-set", dit Le Monde), mais qui, à ses débuts et aux miens, faisait plutôt parler de lui, et beaucoup, comme romancier. J'étais un peu jaloux de lui, il y a quarante ans — non, j'exagère, trente ou trente-cinq. Plus exactement j'enviais l'expérience du grand succès à vingt-cinq ans ou même moins, tel qu'il le connaissait. Il me semblait que ce devait être très amusant, dans une vie. Il est vrai que son succès n'était pas de très bonne qualité, ce dont j'étais bien conscient à l'époque; de sorte que j'exagère un peu, aussi, quand je dis que je l' enviais: mais connaître la faveur publique quand on est jeune et beau (il l'était, dans un genre emphatiquement pas-mon-genre), ce me semblait un plaisir irremplaçable, au sens strict: c'est-à-dire que rien, plus tard, pour ceux qui ne l'avaient pas connu, ne pouvait s'y substituer.

Il m'avait précédé, assez tapageusement, dans la faveur d'Aragon, qui l'avait lancé à son de trompettes (de la renommée). Nous avons dû nous rencontrer deux ou trois fois dans les cercles warholiens (et sao-schlumbergeriens, que je n'ai que peu fréquentés). Il était en ce temps-là très lié au décorateur Jacques Grange, alors en très haute faveur dans son métier, et qui l'est resté je crois bien. Un peu plus tard il fut intime de Pascal Greggory, à l'époque plus connu pour ses liens avec lui que pour ses talents d'acteur. De longues années passèrent sans qu'on entendit beaucoup parler de lui. Il y a un an ou deux, je lus dans Le Monde, déjà, un article dithyrambique sur une exposition de photographies qu'il avait faite, ou sur un libre de photographies qu'il venait de publier. Il était parlé de lui comme d'un maître consacré de son art, prodigieux d'humanité et de pénétration.

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, (journal 2008 publié en juin 2010), p.441-442

Suivent des rêveries sur l'utilisation d'un milliard d'euros (p.442-443), une comparaison entre les rapports de mécène Bettancourt/Banier, Puyaubert/Camus (p.446-449), cette phrase: «le plus intéressant (et le plus cruel), ce sont les photographies, comme souvent — l'histoire des visages» (p.446), et en page 449-450 l'évocation d'une visite de Liliane Bettancourt au président de la République le 5 novembre 2008 «pour lui demander de classer l'affaire»:

... je ne vois pas très bien quel intérêt il peut y avoir pour qui que ce soit à noircir Banier, qui à ma connaissance n'a pas de statut ou de pouvoir (sauf ceux que confèrent un milliard d'euros, tout de même...), mais il peut s'agir d'un jeu par la bande. Ainsi le pacte d'actionnaires qui lie Nestlé à L'Oréal, l'affaire de famille des Bettancourt, arrive à échéance en avril prochain, et l'on prête au "géant suisse" des vues sur L'Oréal. D'autre part, l'hebdomadaire tenait peut-être à vendre de la copie, tout simplement...
[...]
Les parties qui s'opposent tirent grand effet de la photographie, comme il se doit. Le Point montrait un Banier extrêmement inquiétant, coupable avant qu'on sache quoi que ce soit de ses éventuels agissements. À la télévision, hier, les plans fixes le représentant montraient au contraire un artiste digne et serein, actuellement absent de France pour son travail mais peut-être aussi, on pouvait l'imaginer, pour n'avoir rien à voir dans les querelles ravageant une famille amie.
Ibid., p.450

Attendons maintenant le journal 2010...



  • première mise en ligne le 30 décembre 2008