Le nom de La Vaissière, rencontré dans L'Isolation, m'avait évoqué la possibilité d'une idylle, l'idée d'un beau parti, sans que je sois capable de retrouver la référence que je cherchais.

La Vaissière, c'était le nom d'une mienne condisciple à Sciences-Po, qui séjourna avec ma mère et moi en Italie, dans une maison que nous louions à Caprarola, près de Viterbe, il y a seulement trente-six ans.
La Vayssière, peut-être plutôt... Mais une lettre d'un nom propre peut trembler sans dommage à travers les branches et les années, Dieu merci.

Renaud Camus, L'Isolation (journal 2006 paru en 2010), p.153-154

Je n'avais trouvé qu'une trace dans la chronologie :

  • Lundi 5 - mardi 20 avril 1971. Voyage et séjour en Italie, dans une maison louée près de Caprarola, province de Viterbe, avec sa mère, sa grand-mère et Isabelle de La Vaissière, une amie de Sciences-Po.
  • Lundi 5 avril 1971. Départ de Paris avec sa grand-mère Suzanne Gourdiat et Isabelle de La Vayssière (ils passent sans doute par Clermont-Ferrand pour prendre sa mère, qui a louée la maison).
  • Mercredi 7 avril 1971. Arrivée à Caprarola, installation dans la maison louée, sous le village, à un ou deux kilomètres.
  • Samedi 10 avril 1971. Voit La Mort à Venise, à Viterbe, avec Isabelle de La Vaissière.

A mon étonnement, je retrouvai ce nom dans le volume de journal suivant: deux occurences à un an d'intervalle après trente-six ans de silence. Cette fois-ci c'était plus développé:

Après Loubens, samedi dernier, nous avons dépassé un château de La Vaissière que d'ailleurs on voyait mal mais dont le nom m'a fait penser à une camarade de Sciences-Po, Isabelle de La Vaissière, qui était venue avec nous en Italie, à Pâques 1970, je crois, dans une maison qu'avait louée ma mère à Caprarola, au nord de Rome. Mais je me suis dit que le nom La Vayssière, ou La Vaissière, était sans doute assez répandu, pour des châteaux ou des lieux-dits, en tout cas. Semblablement, un peu plus loin, devant le château de Guillerages, à Saint-Sulpice-de-Guilleragues, j'ai pensé à

Samedi 22 décembre, neuf heures et quart, le soir. ... j'ai pensé, disais-je, à Guilleragues, l'auteur aujourd'hui reconnu comme tel des Lettres de la religieuse portugaise, un de mes livres favoris dans notre langue. Mais, je ne sais pourquoi, je m'étais mis dans la tête que ce Guilleragues du XVIIe siècle était libraire. Il me semblait peu vraisemblable, dans ces conditions, qu'il ait eu quelque chose à voir avec ce grand château, à présent bien délabré et surtout très mal environné et administré, mais qu'on sent bien qui fut d'une grande et puissante famille. Or, rentré ici, je vois ou me vois rappeler que Guilleragues, donné certes comme journaliste, ce qui, au XVIIe siècle, n'est peut-être pas très éloigné de libraire, était aussi et surtout diplomate: il fut longuement ambassadeur auprès de la Porte, et c'est à Istambul qu'il mourut, en 1685. D'autre part, je m'aperçois que son nom patronymique était Lavergne: Gabriel Joseph de Lavergne, comte de Guilleragues. Or le nom complet de mon amie Isabelle était La Vaissière de Lavergne. Donc il semble assez vraisemblable qu'il y ait eu un lien entre ces châteaux très voisins de La Vaissière et de Guilleragues, et que ce lien ait été la famille Lavergne. Isabelle ne m'a jamais parlé de Guilleragues — il est vrai que l'occasion ne s'est pas présentée. D'après un vieux Bottin mondain j'apprends qu'en 1995 elle était comtesse Pierre de Montjou.

Renaud Camus, Une chance pour le temps (journal 2007 paru en 2010), p.467-468

A la faveur de mes recherches dans Échange pour L'Amour l'Automne, je retrouve le passage que m'avait évoqué L'Isolation. Là encore (ou là déjà), la question du lien entre les noms et les êtres est centrale:

A cette époque-là, ou bien un peu plus tard, un beau vieillard aux cheveux blancs était chargé, dans le tramway, du contrôle des titres de transport. Il vivait sous une fausse identité, mais la véritable nous fut révélée par un concours de circonstances dont le détail m'échappe: il s'agissait du marquis de Saint-Mart (par exemple). Son vrai nom m'est très familier. J'ai présenté à ma grand-mère, peu de temps avant qu'elle n'entre dans sa maison de repos, une amie à moi, très vraie jeune fille, qui lui parut un parti rêvé, pour moi. Nous sommes même allés ensemble en Italie, et c'est avec elle que j'ai vu, un soir, La mort à Venise, dans une petite ville de la campagne romaine. Or elle portait le même nom que le beau vieux contrôleur. Nous ne lui avons pas demandé s'ils étaient parents, si elle avait entendu parler de cet ancêtre excentrique, ou gêné, que nous appelions le marquis, tout court.

Denis Duparc, Échange (1976), p.28

Attention cependant: le régime de la vérité dans les Églogues n'est pas celui du journal. Dans les Églogues, déformation et transposition sont la règle. Rien ne peut être pris comme sûr sans une confirmation externe. Ici par exemple, seul «Nous sommes même allés ensemble en Italie, et c'est avec elle que j'ai vu, un soir, La mort à Venise, dans une petite ville de la campagne romaine.» est confirmé par la chronologie. Le reste peut être vrai, faux ou déformé.
Exemple:

Il n'y a plus de trace du pavillon d'entrée, réplique plus ou moins fidèle de ce chalet d'aisance, dans le jardin thermal, que gardait une vieille dame très digne qui se faisait appeler Anaïs et qui était en fait, Matthieu le découvrit un jour par hasard, la marquise de Saint-Mars, parente lointaine, peut-être, de cette amie à vous, avec qui vous êtes allé voir la Mort à Venise, un soir, dans une petite ville de l'Ombrie ou des Marches, pendant notre séjour de Pâques en Italie.

Denis Duparc, Échange (1976), p.56

Et ce pavillon évoque les cabinets des Champs-Elysées de La Recherche, mais aussi Aragon racontant dans Journal de Travers que Pétain était voyeur...