La sincérité, variations

Cazalis vu dans le précédent billet billet sur Kråkmo et une recherche pour retrouver la phrase illustrant cette photo m'ont menée à cette citation :

CETTE NOBLESSE D'ESPRIT ET DE CŒUR DONT ONT TÉMOIGNÉ TOUS SES AMIS, JAMMES, D'INDY, FAURÉ, JEAN CRAS ET CE JEAN LAHOR, INDIANISTE ET POÈTE, QUI SOUS SON VRAI NOM DE CAZALIS FUT ÉGALEMENT CELUI DE MALLARMÉ, A DICTÉ À DUPARC QUELQUES BELLES PENSÉES : « LA QUALITÉ ESSENTIELLE DE L'ART, LA PLUS BELLE MAIS AUSSI LA PLUS RARE, C'EST LA SINCÉRITÉ. »
Renaud Camus et Tony Duparc, Travers, p.250

qui dit l'inverse de Nabokov dans Feu pâle, repris dans Vaisseaux brûlés :

« Si un critique dit d'un écrivain qu'il est sincère, écrit Nabokov, on peut être certain que l'un ou l'autre est un imbécile et probablement les deux. »
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, §462



Cette façon de citer des opinions opposées et de les juxtaposer est une des techniques utilisées dans Est-ce que tu me souviens?

Kråkmo, marginalia IV

  • Le Petit Broc

p. 29
Cette adresse nous avait d'ailleurs été recommandée par Renaud Camus quand nous cherchions un lieu où nous réunir pour la lecture suivie de L'Amour l'automne, et les garçons de café (propriétaires?) étaient pleins d'indulgence pour nos piles de livres au milieu des planches de charcuterie. (Et pas de musique, de musak.)
En leur honneur, nous avons surnommé notre groupe de lecteurs ou de lecture "Les Cruchons" (©Marie Borel).
Hélas, le Petit Broc a changé de propriétaire fin novembre (2010). Désormais plus de planche, et même début décembre un Petit Broc inaccessible, réservé à une soirée privée... Nous nous sommes repliés au Raspail vert. À suivre.

  • Le bonheur

Bof, rien de désastreux, et nous étions très heureux. Pierre a même dit:
«Je suis très heureux.»
Renaud Camus, Kråkmo, p.29

Je le note parce qu'il me semble que c'est la première fois que Pierre est cité ainsi sur ce sujet (et cela me plaît).

  • La doctrine Sevran

Lui [Philippe Besson], qui s'exprimait du haut d'une expérience médiatique beaucoup plus large que la mienne, d'autant qu'il est maintenant animateur lui-même, ou producteur, je ne sais comment il faut dire, et qu'en plus il se présentait, sans nul doute à juste titre, comme le dépositaire de la pensée de Sevran sur la question, disait qu'il ne fallait pas réagir, qu'à la télévision l'agresseur a toujours tort, que le média ne tolère pas le ton de la colère et de l'indignation, que la doctrine qu'il tenait de Sevran en la matière, c'est qu'il fallait toujours porter une chemise blanche, dire ce qu'on avait décidé de dire sans jamais se soucier de répondre aux questions et surtout, surtout, avoir toujours l'air serein et ne pas inaugurer de polémique.
Ibid., p.31

Je vais m'acheter des chemises blanches.
(Ce témoignage sur le fonctionnement de la télévision, la façon dont certaines choses "passent" ou "ne passent pas", est très intéressant. Il ne me convainc pas. Il me semble que les animateurs agressifs mettent les spectateurs de leur côté. Mon impression est celle "d'une prime au plus fort": les spectateurs rient du côté du pouvoir (je déteste la télévision dans tous ses jeux et débats: elle met en évidence le pire en l'homme.))

  • L'art de citer

Heureusement je me suis avisé à temps que ce que lisait l'animateur n'était pas du tout de moi, qu'il s'agissait d'une citation de Catherine Robbe-Grillet, La Jeune Mariée. D'évidence, ni Picouly ni ceux qui avaient préparé pour lui l'émission ne s'en étaient avisés. Reconnaissons-le, ce fut un moment assez jouissif. Picouly dut admettre qu'il y avait en effet des guillemets. Il s'est plus ou moins enferré en essayant de sauver la situation.

«Vous voulez dire que quand vous citez un texte, il n'est pas de vous?
— Oui, c'est exactement cela. Je veux dire que quand je cite un texte, il n'est pas de moi.»
Ibid., p.32-33

Lol.
Cela met tout de même en relief la façon dont les animateurs cherchent systématiquement à piéger Renaud Camus. (Mais peut-être tous leurs invités, ne soyons pas (trop vite) paranoïaques: peut-être est-ce le souhait de maintenir l'intérêt des spectateurs qui provoque ce genre de comportement (le côté «Du pain et des jeux», le jeu étant toujours cruel).)

  • De bonnes manières

Ce ne sont pas là, comme eût dit Jean Puyaubert, «de bonnes manières».
Ibid., p.34

J'aime beaucoup cette expression, je m'en sers (mentalement) souvent (surtout concernant certain blogueur).

  • Style

On m'avait dit ou j'avais lu pis que pendre de l'exposition "Le futurisme à Paris", et il est vrai, malgré le fameux article fondateur de Marinetti dans Le Figaro de 1909, qu'elle ne coïncide guère avec son titre. Mais c'est parce qu'elle le dépasse de tous côtés, non parce qu'elle faudrait à l'assumer.
Ibid., p.35

Plaisir de cette utilisation du verbe falloir. (cf. La dédicace de L'Inauguration de la salle des Vents: «Les mots me faillent».)

  • La porte qui claque

Le moment le plus pénible, sans doute, c'est celui où, une porte s'étant ouverte, on attend le moment où elle va se fermer, et donc nécessairement claquer.
Ibid., p.36

C'est un homme qui a un voisin du-dessus fêtard, qui rentre tous les jours vers trois heures du matin et jette ses chaussures, l'une après l'autre, sur le plancher: «Bing!»... «Bang!»...
Au bout d'un mois de ce régime, l'homme n'y tenant plus va sonner chez son voisin:
— Ecoutez, je vous en prie, si vous pouviez poser vos chaussures quand vous rentrez... Vous me réveillez toutes les nuits, je n'en peux plus.
Le voisin n'est pas un mauvais bougre; il se confond en excuses et promet de faire attention.
La nuit suivante, «Bang!».
«Ah zut», se dit le voisin, et il pose avec douceur la seconde chaussure sur le plancher.
Il se met en pyjama, se brosse les dents, va pour se coucher quand on sonne à la porte. C'est le voisin du dessous, des cernes sous les yeux:
— Vous pourriez lancer la deuxième chaussure?

  • Chantelle

Nous fûmes à Chantelle, ô Cantilia, jeudi, ma mère et moi, et accomplîmes dûment le long détour qu'il faut s'imposer pour voir le village et son château-abbaye de l'autre rive de la Bouble, un endroit qui se nomme Deneuille-lès-Chantelle, et d'où la vue est en effet superbe.
Ibid., p.48

J'envisage un jour un relevé des apparitions de «Chantelle, ô Cantilia».

  • note pour moi-même (Églogues)

Un petit somme serait pourtant bien doux, dans le calme aimant de tes bras (comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor — sur quoi je vais faire une nouvelle tentative; mais je suis affreusement réveillé; seulement j'ai bien froid, d'avoir un peu mis mes affaires en ordre devrait aider un peu, pourtant, oui, mais le sont-elles? et n'ai-je pas commandé cinq exemplaires d'un Le Jour ni l'Heure plein de fautes?) (l'insomniaque, qui veut passionnément dormir, cherche non moins passionnément, malgré lui, des raisons de n'en rien faire — cinq mille six cents euros de découvert! et ce sans compter les onze mille du compte "Provisio"! et le menuisier qui a fini de poser hier la bibliothèque du bas, et qu'il va falloir payer sans délai! et l'assureur auquel j'ai promis de donner mille euros par mois! et pourquoi les contrats sur les Demeures de l'esprit (j'en ai encore signé un hier, à propos de la Scandinavie) ne prévoient-ils que 1% de droits d'auteur pour moi, jusqu'à quatre mille exemplaires vendus? 1%? ensuite on passe à 12, mais comme les ventes ne dépassent jamais quatre mille exemplaires...) (Claude Durand m'a dit la semaine dernière que La Grande Déculturation ne se vendait pas trop mal, qu'on avait fait deux nouveaux tirages, de sorte qu'on en était à présent à trois mille cinq cents exemplaires) (j'étais fait pour être Marc Lévy) (les éditions Bayol m'ont informé hier qu'il s'était vendu trois cent trente-neuf exemplaires de Théâtre ce soir) (ce salaud de Pierre s'est montré agréablement surpris par un chiffre aussi élevé — non, c'est vrai, trois cent trente-neuf exemplaires sans un seul article) (dormir?). Ibid., p.53

A l'origine, je ne voulais recopier que «comme disait Barthes citant Duparc citant lui-même Cazalis, dit Jean Lahor», c'est-à-dire ce qui m'est utile pour les Églogues (Cazalis et Lahor? De qui est La sorcière des Trois-Islets? Ah non, pas de Cazotte mais d'Eugénie Foa (encore une Eugénie), mais je découvre que si je pensais que ce conte était de Cazotte, c'est que le recueil contient une «Mademoiselle Cazotte» (qui boit un verre de sang pour sauver son père? à retrouver dans les Églogues), et que le titre complet est «La sorcière des Trois-Islets, ou Joséphine Tascher de la Pagerie» (une Eugénie racontant une Joséphine)); mais comme j'essaie de ne pas donner un fragment de phrase mais toujours une phrase entière, j'ai recopié plus d'une demi-page. (Heureusement que Renaud Camus (ou Fayard) ne formalise pas de ce copiage extensif).[1]

Qu'est-ce qu'une phrase? Je m'y perds, à la fois éberluée et émerveillée par la façon dont il est possible de rebondir de parenthèses en points d'interrogation. J'attends la prochaine majuscule. Est-ce que les phrases camusiennes étaient aussi longue "avant", avant par exemple l'exercice des paragraphes d'une seule phrase de neuf cent trente sept signes dans L'Amour l'Automne ou celui de L'inauguration de la salle des Vents, où la phrase pouvait se poursuivre sur des pages?
C'est une lecture qui m'est très naturelle, autant la phrase qui bégaie, pleine de trous et de mots manquants que la phrase surpeuplée, compactant parenthèses et incises, une idée en appelant une autre, puis reprise un peu plus haut: Heil dem Geist...

Concernant Théâtre ce soir: voici donc une évaluation précise du noyau dur des lecteurs camusiens.

J'ai vérifié ensuite à quelle heure avait été écrit ce paragraphe, étant entendu que pendant qu'on écrit, on n'est plus au lit en train d'essayer de dormir: cinq heures du matin.

Notes

[1] Non, si je pensais que l'auteur était Cazotte, c'est qu'il était donné comme tel dans Échange:«pour ne rien dire du conte de Cazotte, La sorcière des Trois-Islets, où une toute jeune fille» (Échange, page 36)

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 1 (creusement)

Vers l'amont.

* C’est seulement quelques mois, ou même quelques années plus tard que se manifestèrent chez lui les premiers symptômes publics de la grave maladie cérébrale qui sans doute l’avait incité, ou contraint, à présenter à la reine sa démission ; et qui devait l’obliger, assez vite, à renoncer également à son mandat de député, et à vivre désormais dans la retraite. La tradition fait remonter de nombreuses variantes. The vegetation, as might be supposed, is scant, or at least dwarfish. Néanmoins ce n’est pas de ce mal-là qu’il est mort, longtemps après, mais d’un cancer ** du côlon.
Ibid, p.149

Proposition d'analyse :

C'est seulement quelques mois ou même quelques années plus tard que se manifestèrent chez lui les premiers symptômes publics de la grave maladie cérébrale qui sans doute l'avait incité, ou contraint, à présenter à la reine sa démission; et qui devait l'obliger, assez vite, à renoncer également à son mandat de député, et à vivre désormais dans la retraite.

maladie cérébrale => thème de la folie
reine => motif récurrent: les reines d'Angleterre (Mary, Victoria), les têtes couronnées (rois, reines, impératrices, souvent en exil).

La tradition fait remonter de nombreuses variantes.

La légende (voir Tristan, p.152.)
Il se retire à cause d'une maladie, il meurt d'une autre: les composantes de la légende selon Saussure, ce qui va permettre une mémoire instable, oublieuse, qui mélange les faits (la légende fait varier soit les noms, soit les événements).

The vegetation, as might be supposed, is scant, or at least dwarfish.

Poe, Le scarabée d'or ou The gold Bug.
A noter dans l'exergue de la nouvelle "Tout de travers" (traduction de Baudelaire de "All in the Wrong" : tout faux? l'erreur est partout?) Retenir également le nom de Legrand. "gold" permet de passer à monnaie, puis vers Marx ou Monet (quand ce n'est pas "mon nez" (camus)...)
Le scarabée d'or, c'est aussi une nouvelle analysée par Ricardou dans Pour une théorie du Nouveau Roman. (N'oublions pas la dette avouée, revendiquée, de Camus envers Ricardou, grand lecteur de Poe.)

Néanmoins ce n'est pas de ce mal-là qu'il est mort, longtemps après, mais d'un cancer ** du côlon.

«Le seul avantage que je vois au cancer du côlon, c'est que, du point de vue de mes Eglogues, il est impeccable» (Rannoch Moor, p.164).
cancer => crabe, (début de La chambre de Jacob: «Oh! a huge crab»), déplacement de travers (voir Le scarabée d'or), contient a,r,c, les lettres fondatrices à double titre: «arké c'est tout de même le commencement et le pouvoir, et tout le grand arc des apparentements idoines» (Rannoch Moor, p.663))
côlon => Colomb, indien.

Harold, Wilson concentre autour de lui tout ce qu'aurait pu inventer Renaud Camus dans une fiction pour faire tenir ensemble différents mots leitmotiv de ses Eglogues: son prénom, son nom, 1976, cancer (crabe), folie (maladie mentale), mort: ces mots sont fournis là par "la réalité" (réalité: toujours entre guillemets, disait Nabokov).
Evidemment, cela fonctionne aussi à l'inverse: c'est parce qu'Harold Wilson a démissionné que Renaud Camus a choisi Harold et Wilson... Oui et non: William Burke (amant américain de Renaud Camus durant les années 1970) s'appelait William indépendamment des Eglogues, et Poe a écrit une nouvelle sur le double intitulée William Wilson et c'est un Harold qui a écrit sur Crane, et il existe bien deux auteurs du nom de Crane, dont l'un s'appelle Stephen, tandis que le Harold biographe s'appelle Bloom, Bloom et Stephen appellent Shakespeare, soit un autre William...
Ici intervient la fascination des Eglogues: que le réel fournisse obligeamment du matériel, des phrases, qui prennent place sans effort dans la fiction. Il y a réellement (en tout cas pour moi) existence ou création d'un entre deux, la possibilité d'une vie entre les pages.


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Suivre les étoiles

J'ai parlé de la difficulté de lire le chapitre III, non qu'il soit difficile (le seul chapitre réellement difficile est le sixième, parce qu'il est compact), mais il faut trouver une méthode, et l'on hésite perpétuellement entre lire par page ou lire par fil.

Nous avons vu un exposé intégral du premier fil; et nous avons commencé une lecture par page, ou plutôt par "feuille", en prenant en considération l'ensemble de ce qui se présentait sous nos yeux lorsque le livre était ouvert (page 149, pages 150-151, pages 152-153).

Sur une remarque de Philippe, je tente une autre approche : « suivre les étoiles ». Il s’agit de suivre un fil jusqu’à la première note * que l’on rencontre, descendre alors lire cette note *, qui elle-même contient une note **, descendre lire cette note **, et ainsi de suite.
A la fin d’une note, la lecture normale consiste à revenir à la note précédente. Cette façon de lire est la plus naturelle à l’écran (pour passer au fil suivant il faut cliquer sur l'étoile ou les étoiles: quand il n'y en a qu'une, c'est peu visible).

Je vais donc créer autant de billets que de notes de bas de page déjà analysées jusqu'en novembre, en copiant/collant les extraits des précédents billets correspondant aux extraits du texte suivi d'étoiles en étoiles (de note de bas de page en note de bas de page). (En d'autres termes, il est inutile que vous lisiez les cinq billets suivants si vous avez lu les précédents.)
Cela permettra de mettre en évidence la façon dont la lecture (le lecteur) s'enfonce dans le texte, le creusant, descendant de niveau en niveau.

- écrire un billet qui sera le compte rendu de la lecture du 3 décembre (en reprenant un peu plus haut, à la sixième note, pour assurer la transition).


Le texte :

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *.
J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, L'Amour l'Automne, p.149


Quelques pistes d'analyse :

Il s’est produit dans le monde, durant leur voyage (et tandis que, logés chez les uns ou les autres aux États-Unis, toujours entre deux trains, entre deux avions, entre deux occasions de voiture ou de camion, ils n’avaient guère l’occasion de voir la télévision, de lire les journaux ou d’écouter la radio), toute sorte d’événements petits ou grands dont ils prennent connaissance en vrac, à leur retour, et sans avoir la possibilité, bien souvent, d’en reconstituer l’ordre chronologique, ni d’en apprécier correctement l’importance relative. (L’Amour l’Automne, p.149)

Référence sans doute (en pratique, « sans doute » est toujours présupposé) au voyage aux Etats-Unis en 1976. voir Journal de Travers p.1050 ainsi que L’Amour l’Automne (noté AA dans le reste de ce billet) p.113 :«Et à Paris, qu'est-ce qui se passe?»

Reconstituer l’ordre chronologique : problème des Eglogues… Qu'est-ce qui renvoie à quoi? La même remarque —il s'est produit pendant leur voyage — peut renvoyer à avril 2004, au retour de Corée (cf. Corée l'absente (pourquoi ce voyage-là? parce qu'il s'est accompli en avion et que le chapitre II fait de nombreuses références à l'Angleterre vue d'avion)).
Cependant, et malicieusement, n'oublions pas le reproche: «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Echange p.200.

Ainsi Harold Wilson, le Premier Ministre anglais, a-t-il surpris tous les commentateurs, et plus encore les électeurs, en annonçant qu’il quittait le pouvoir *. (AA, p.149)

Harold Wilson : annonce de son départ le 16 mars 1976, départ effectif le 5 avril. Permet de dater précisément "le voyage", sauf que naturellement, le régime de la vérité dans les Églogues est celui de la fiction. Néanmoins, Journal de Travers permet de savoir qu'il y a réellement eu un voyage aux États-Unis à ce moment-là (leur voyage: William Burke + Renaud Camus). (Hypothèse de travail: le journal dit la vérité (il ne ment que par omission, parfois...) Il s'agit ici de deux événement réellement survenus aux mêmes dates, le voyage et l'annonce de la démission.)

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Un cadeau de Noël

Plieux, vendredi 16 janvier, neuf heures et demie du soir. Une dame qui se présente comme «une admiratrice anonyme» m'envoie, de Belgique, une boîte de chocolats. Je me dis que cette admiratrice ne m'a sans doute pas beaucoup lu, parce que je me souviens distinctement avoir supplié, dans ce journal même, qu'on ne m'envoie pas de chocolats — comme je ne leur résiste pas, rien que cette année j'ai bien dû prendre trois ou quatre kilos depuis le 15 décembre (on dira que je n'ai qu'à ne pas les manger; mais ce serait témoigner d'une bien chiche connaissance des passions humaines…). Qu'on m'offre n'importe quoi, écrivais-je à peu près: des livres, des disques, des châteaux en Écosse, des paires de chaussettes, mais pas de chocolats!

Furieux, mais surtout contre moi-même, j'ouvre donc la boîte de chocolats et y trouve… une paire de chaussettes — le comble est que j'ai été un peu déçu, sur le moment…

Renaud Camus, Kråkmo, p.42

La Grèce antique à la découverte de la liberté, par Jacqueline de Romilly

Billet commencé le 17 décembre : je regrette que mon retard à l'écrire ne l'ai transformé en hommage. Il est désormais avant tout un moyen de mettre des citations en ligne, avec toujours le même espoir: susciter l'envie (le besoin) de lire le livre lui-même.

En finissant de copier les citations de ce billet, je me dis qu'il n'est sans doute pas insignifiant que le mot "gentil" soit désormais interprété comme "condescendant", et le mot "libéralité" considéré comme une marque de paternalisme. La générosité et la gratuité ne provoquent plus que méfiance quand le goût effréné, un peu fou, de la liberté est perdu.


Ce livre est un livre de vulgarisation, et a ce titre possède une voix particulière, un peu didactique. C'est une sorte de cours d'histoire accéléré, dégageant les grandes tendances qu'il restera ensuite à enrichir par des lectures plus précises.
Jacqueline de Romilly a pour projet d'étudier l'émergence de la notion de liberté sous ses différents aspects dans les textes du Ve et du IVe siècle avant Jésus Christ (c'est donc très précis). Elle souhaite se concentrer sur ces deux siècles, mais elle a si bien conscience que ce qu'elle amène au jour appelle un discours du type «Ah, mais c'est comme aujourd'hui, comme…», elle craint tant les récupérations hâtives donc fautives, qu'elle tente de les anticiper. D'une part elle indique les pistes de réflexion effectivement ouvertes par ces textes, d'autre part elle insiste sur les différences dues au temps, à l'épaisseur de temps et d'expérience accumulée depuis cette lointaine époque.

Cette étude de l'histoire, de la philosophie, de l'histoire de la philosophie politique s'appuie entièrement sur une attention infinie et concentrée aux mots, les contextes historique et textuel dans lesquels ils apparaissent pour la première fois, et leur changement de sens, de valeur (au sens de valeur d'une couleur ou d'un son). C'est en fait une étude philologique du mot liberté.

Le parcours ressemble à une promenade, d'abord chronologique, historique, retraçant l'histoire des cités (Athènes, Spartes, Thèbes, sont celles qui sont surtout citées), ensuite plus intérieure, se rapprochant des philosophes.

Il y a cette merveilleuse découverte des Grecs, qui suffit à tout: la liberté ne vaut que par la loi, respecter la loi permet d'être libre (ce qui me fait penser, sans doute trop vite, que le rapport au droit des Anglo-Saxons doit être plutôt grec et celui des Latins davantage romain):
Jason explique ainsi à Médée qu'en quittant le pays barbare pour la Grèce, elle a appris à «vivre selon la loi, non au gré de la force» (Médée, 538). Et Tyndare dans Oreste donne comme un trait grec et non barbare «de ne pas vouloir être au-dessus des lois» (457).

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, p.52
Et la loi était pour la première fois écrite:
Mais, dans le texte d'Euripide, cette critique amène une opposition, non plus seulement avec la loi, mais avec la démocratie: celle-ci naît grâce à la loi. «Quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont mêmes droits. Le faible peut répondre à l'insulte du fort, et le petit, s'il a raison,vaincre le grand. Quand à la liberté, elle est dans ces paroles:" Qui veut, qui peut donner un avis sage à sa patrie?" Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire. Peut-on rêver plus belle égalité?" (433-441).
Ibid., p.63
Ce que tente de nous faire ressentir Romilly, c'est son émerveillement, c'est la nouveauté que cela pouvait représenter, et également son immédiateté. Étudier la naissance des lois écrites, c'est remonter au moment d'avant leur apparition, au moment où elles n'existaient pas, et que même leur idée n'existait pas; puis revenir vers nous, après leur apparition: rien, puis quelque chose, et toujours cette surprise de quelque chose là où il n'y avait rien:
Quand on vit avec des lois écrites depuis des dizaines de siècles, quand elles se sont multipliées sans fin dans tous les domaines, quand enfin il faut, pour avoir affaire à elles, des intermédiaires de toutes sortes, on oublie aisément l'importance de ce pas franchi une fois pour toutes et l'exaltation qu'il inspirait alors. Le lien de la liberté et de la loi reprend plus d'éclat dans ce contexte historique.
Et de même la démocratie. À l'époque où écrit Euripide, elle a tout juste un siècle. Elle s'est, pendant ce siècle, affirmée et précisée, grâce à diverses réformes de détail, allant toutes dans le même sens. Les grands-parents des contemporains d'Euripide devaient garder des souvenirs d'avant la démocratie.
Ibid., p.67-68
Mais le droit ne remplace pas la morale, il lui donne forme. Ce qui prime, c'est la dignité que l'on doit à soi-même.
En fait, le droit et la morale se rejoignent ici; et l'important est que se soit alors répandue cette conscience encore vague et incertaine, mais tenace, des égards dus aux autres, quand justement ils sont en position de faiblesse ou de danger.
Ce qui a pu masquer cette importance des aspirations grecques et athéniennes à ce droit des gens, indépendamment de toute appartenance à une cité, est sans doute une différence de formulation, dont la portée mérite d'être relevée. En effet, là où le monde moderne parle de droits, les Grecs, eux, parlaient de devoirs.
Ibid., p.98
(C'est moi qui souligne.)

Comment concilier liberté et autonomie, comment, dans une fédération des villes grecques, indispensable face aux barbares, comment protéger chaque cité de la tendance naturellement expansionniste d'Athènes, si sûre d'elle? Romilly note les hésitations, les tentatives, la cruauté de l'histoire qui peut effacer en quelques semaines des mois de réflexion. Qu'il s'agisse de noter que la génération des grands-parents d'Euripide ne connaissait pas la loi écrite ou que des accords longuement pesés allaient être réduits à néant, c'est le temps que gomme Jacqueline de Romilly, non en le rapportant à notre époque mais en nous transportant au IVe siècle, en effaçant toute tentation comparatiste (il ne s'agit pas de comparer, il s'agit de tirer des enseignements).
Il est en un sens pathétique de penser que ces discussions juridiques minutieuses se tenaient en 337, au lendemain de la descente foudroyante de Philippe en Grèce et de sa victoire de Chéronée, et que, l'année suivante, Alexandre devait lui succéder. En 335, ni Athènes, ni aucune des autres cités, ne comptait plus.
Ibid., p.119
La liberté est un exercice difficile, c'est un équilibre introuvable, elle peut être détruite aussi sûrement par des ennemis extérieurs que par ses propres abus. (Le livre suit ainsi la chronologie comme une démonstration: en cela il est simplificateur, étant évident, comme il le note à quelques reprises, que tous les courants ont existé à chaque époque.)
Le siècle des philosophes va naître de ces tensions internes aux conséquences contradictoires de la liberté:
Très tôt, en effet, les Athéniens ont perçu les inconvénients ou les problèmes de la liberté démocratique. Des textes, contemporains de ceux que nous avons cités pour illustrer les beautés de cette liberté, en disaient déjà les dangers. mais, à cette époque, leurs voix étaient moins nombreuses et moins éclatantes que les autres. Et, surtout, elles ne disaient pas que ces dangers se retournaient contre la liberté elle-même. […]
[…]
Si la victoire sur le Perses avait été une expérience dans un sens, ces trente années [de guerre] qui achèvent le Ve siècle en constituaient une autre, inverse et non moins importante. L'une avait avivé les enthousiasmes, l'autre fut le point de départ des réflexions. Ce n'est pas un hasard si le IVe siècle, dans cette Athènes vaincue et désormais ramenée à un rôle moins actif, fut et reste pou nous le siècle des philosophes. […]
Au début, quand les Athéniens s'aperçurent que leur démocratie comportait des aspects fâcheux, leur première réaction fut d'incriminer des individus: les démagogues. C'était leur faute. Ils voulaient plaire au peuple et pour cela le flattaient, donc lui mentaient.
[…]
De même Aristophane, dans Les Cavaliers, instaure une sorte de compétition d'ignorance et de malhonnêteté entre ceux qui vont diriger les affaires; et il montre les deux candidats flattant le peuple tant qu'ils peuvent. […]
Enfin Thucydide, quand il oppose Périclès à ses successeurs, ne retient qu'un trait: Périclès était assez sûr de sa supériorité pour parler toujours raison au peuple. Au contraire, les hommes qui suivirent étaient, «par eux-mêmes, plus égaux entre eux, et ils aspiraient chacun à cette première place; ils cherchèrent donc le plaisir du peuple, dont ils firent dépendre la conduite même des affaires» (II, 65, 10). Aussi pratiquèrent-ils «les intrigues personnelles, à qui serait chef du peuple».
[…]
Pourtant on remarque que de tels chefs ne laissent plus guère de place au débat, qui était bel et bien l'essence de la liberté politique? Cléon, dans Thucydide, parle des belles paroles et des paradoxes dont on abreuve le peuple; et son adversaire rétorque qu'il y a pire: il y a ceux qui usent de la calomnie et qui intimident ainsi leurs adversaires. Résultat: ils se taisent, «et la cité est ainsi privée des avis de ses conseillers, que retient la peur» (III, 42).
Ibid., p.123-126
Les pages qui suivent montre la liberté mise à mal par les excès de ceux qui pratiquent une liberté sans frein. C'est la loi et le respect de la loi qui sont les remparts de la liberté.
La gravité de ce divorce entre la liberté et la loi apparaît bien si l'on considère la conduite des citoyens les uns envers les autres. […] La réalité concrète — nous la connaissons encore —c'est la criminalité et l'insécurité.
[…] Mais soudain on retrouve chez lui [Démosthène] la même ardeur triomphante qui marquait nos premiers textes. Car, au lieu de dire que le mépris des lois est cause de ces désordres, il rappelle avec fougue que la force des lois est le seul remède, le seul garant et de la sécurité et de l'ordre démocratique. […] Et qu'est-ce qui fait la force de ces lois, qui ne sont qu'un simple texte écrit? A cela Démosthène répond: «Vous-mêmes, à condition de les maintenir fermes et de mettre, en toute occasion, leur puissance souveraine au service de l'homme qui les réclame. Ainsi les lois font votre force et vous la leur.»
Ibid., p.132-133
Dans la page suivante, Jacqueline de Romilly évoque le célèbre texte de La République aux pages 557 b et suivante. Mais ce qui m'émeut, c'est une note: Il arrive que la cité démocratique, assoiffée de liberté, «trouve à sa tête de mauvais échansons et se grise à l'excès de cette liberté pure». (Ibid., p.134)
Et la note précise: les Grecs buvaient leur vin coupé d'eau, jamais pur. Ainsi, le «pur» appliqué à cette liberté est celui qu'on utilise pour du vin trop fort. Existe-t-il deux mots en grec, un "pur, sans tâche" et un "pur, trop fort"? Nous dépendons entièrement de lecteurs comme Jacqueline de Romilly ou Pierre Hadot pour nous le dire. Et cette attention si précise, si entièrement absorbée en elle-même est ce qui m'émeut le plus.
(De façon plus détachée (mais pourquoi faut-il donc être toujours détaché?), disons que la philologie est indispensable.)

Ce livre m'a fait découvrit un martyr de la liberté moins connu que Socrate, un personnage de plus à ne pas oublier (qu'avons-nous donc à leur offrir que notre mémoire? Je songe au père de Sébastian Haffner):
Et, s'il est courant de reprocher à la démocratie athénienne la mort de Socrate, peu de textes au monde témoignent mieux de ce qu'est une mise à mort par un pouvoir arbitraire que le récit, laissé par Xénophon, de la mort de ce Théramène, qui, à deux reprises, avait fait partie de l'oligarchie et s'en était séparé. Dans Les Helléniques, Xénophon rapporte comment le chef des oligarques traduisit Théramène devant le Conseil, le dénonça comme ennemi du régime, et comment celui-ci se défendit, expliquant pourquoi, à plusieurs reprises, il avait protesté. Son adversaire sachant qu'il fallait un vote pour obtenir la mort d'un des Trois Mille, trancha alors: «Eh bien, moi — ce furent ses paroles — j'efface de la liste Théramène que voici, avec votre assentiment à tous. Et cet homme, ajouta-t-il, nous le faisons exécuté» (II, 3, 51). Ce fut fait, bien que Théramène se fût aussitôt réfugié auprès de l'autel. Il en fut arraché par des gardes armés de poignards — cela, c'était, cinq ans avant la mort de Socrate, la mort sous l'oligarchie.
Ibid., p.144
La démocratie change de sens, elle perd de sa fougue, de sa folie théorique, pour se domestiquer (et par delà les siècles, j'en éprouve du regret.) L'essentiel se perd, s'est perdu, au profit du quotidien.
C'est dans ce bouillonnement de recherches qu'apparaît la politeia d'Aristote — mot qu'on traduit parfois par «république»; et elle n'est pas sans rapport avec le vieux rêve des modérés.
[…]
Il est certain qu'alors les textes changent de ton. On ne parle plus tant de la liberté (eleutheria): on parle davantage de droits. On emploie beaucoup le mot kurios, qui désigne tout ensemble la haute main pratique de celui qui est maître des affaires (kurios tôn pragmatôn), et tel droit de détail reconnu par les textes […]. La grande soif d'affranchissement a donc été remplacée par un monnayage de droits, qui sont inscrits dans des textes et ne sont pas nécessairement liés à la liberté politique.
Ibid., p.149-150
Finalement, ce sont moins les lois que la façon dont elles sont envisagées qui est important. Isocrate appelle à la vertu. (Le schéma est toujours le même: une catastrophe survient et provoque la réflexion: comment cela a-t-il pu arriver? Comment y remédier, éviter que cela se reproduise?)
Si la crise était venue de l'ambition des démagogues, de la légèreté du peuple, du manque d'esprit critique des uns et des autres, si les valeurs avaient été secouées et faussées, si l'on avait perdu le respect des parents et de maîtres, si l'on avait pris l'habitude de transgresser les lois, ce qu'il fallait était remédier à ces dispositions.
[…]
[…]; il n'empêche qu'en insistant sur la vertu plus que sur les institutions, Isocrate défendait des vues qui rejoignaient l'orientation majeure de Platon, et qui allaient mettre leur marque sur les analyses de tous — en passant par Cicéron et Montesquieu. Faut-il s'en étonner? Peut-on nier qu'un régime a finalement le sort que lui préparent les gens chargés de l'éducation de tous? Cette idée est évidente, mais trop souvent perdue de vue.
Il faut enfin ajouter que cette réforme de la vie de tous les jours, des habitudes civiques et de la morale a tellement la priorité sur le reste que les réformateurs y sont plus attachés qu'aux institutions elles-mêmes. Isocrate a dit que le régime politique était «l''âme» de la cité. Il a aussi dit: «Ce n'est pas par les décrets, mais par les mœurs que les cités sont bien réglées»; l'obéissance aux lois, enfin, dépend moins de la façon dont elles sont rédigées que les habitudes morales léguées par l'éducation.
Ibid., p.150-151
Jacqueline de Romilly fait remarquer que cet appel à la vertu paraît bien loin de la liberté; cependant, c'est un tort, car il est arrivé une fois dans l'histoire grecque qu'une prédication morale sauvât Athènes et l'idée de liberté: ce fut l'instauration de la «concorde» pour sortir de la guerre civile. Réconciliation, interdiction d'évoquer le passé. Et Romilly de conclure: «Athènes ne réussit peut-être pas à améliorer son régime, mais elle réussit sur ce point essentiel: elle n'eut plus de guerres civiles, jamais.» (p.152-153) Peu à peu le livre se détourne des principes gouvernant la cité pour observer l'individu (est-ce le mot, est-ce anachronique?)
Et de même qu'Athènes, arrogante dans sa liberté, se sentait le devoir de protéger le faible ou l'étranger, l'homme libre se caractérise par sa générosité, sa libéralité. La liberté forge un caractère, certains caractères ne peuvent qu'être libres:
En même temps, l'élargissement de la notion aboutit à l'apparition de mots nouveaux, qui, eux, n'ont bientôt plus que cette valeur morale.
Un des contraires de «libre» est le mot grec aneleutheros. Or, à un exemple près, il ne se rencontre qu'à partir de la fin du Ve siècle, et avec une valeur toujours morale. Platon, Xénophon, Aristote, l'emploient dans le sens d'«indigne d'un homme libre», pour désigner la mesquinerie et la servilité. Puis apparaissent eleutherios et eleutheriorès, qui servent à désigner cette liberté d'allure, ou d'esprit, qui va avec le courage et la générosité. L'adjectif existait auparavant, mais il était réservé à Zeux: Zeux Libérateur. Désormais, à partir de Xénophon ou de Démocrite, c'est-à-dire à partir du début du IVe siècle, voici qu'il désigne les hommes qui ont des façons d'hommes libres, ou qui pratiquent, selon la formule traditionnelle quine correspond pourtant plus à nos habitudes de vocabulaire modernes, la «libéralité».
Ibid., p.158
C'est finalement par rapport à soi-même qu'il faut être libre, mais cette prise de conscience met longtemps à apparaître dans les textes.
De fait, ce vocabulaire de la liberté que nous cherchions en vain dans la réflexion politique de l'époque se retrouve soudain, enrichi et transposé, dans un domaine nouveau. […]
Cette évolution, ou plutôt cette translation, ne se marque pas seulement dans l'emploi des mots ou des jugements de valeur: elle se traduit aussi, et surtout, par une analyse morale nouvelle, montrant que les passions sont pour l'homme une servitude. […]
Un mot rend bien compte de ce combat à mener: c'est le mot ''kreittôn'', «qui l'emporte sur». On peut l'emporter sur l'argent: c'est ce que Thucydide dit de Périclès, parce qu'il est inaccessible à ces tentations; et plusieurs passages d'Euripide emploient la même expression. On peut aussi l'emporter sur la colère. Peu à peu l'âme apparaît avec ses divisions, ses batailles, ses succès et ses défaites. Des parties de l'âme commencent à se distinguer les unes des autres.
Vers les dernières années du Ve siècle, cette idée du combat intérieur se précise et se renforce.
Ibid., p.160-161

La raison, en somme, est gage de liberté.
Elle l'est aussi en d'autres sens. Car la tyrannie des passions n'est qu'un aspect des pressions qu'exercent sur l'homme les circonstances extérieures. Or il faut, d'une façon générale, se laisser le moins possible influencer par ces dernières, qu'elle soient.
Ibid., p.164
La liberté est aussi d'accepter l'inévitable:
Il est même remarquable de penser que, chez Eschyle, la jeune Iphigénie devait être tenue, et bâillonée, qu'elle se débattait et refusait la mort: les victimes d'Euripide, elles, donnent leur accord à l'avance; et, dans l'exécution même, elles refusent toute contrainte.
Ibid., p.164

Peu à peu apparaît l'idée d'une liberté qui serait comme un noyau vivant et irréductible mettant l'homme à part des circonstances.
On voit se multiplier les conseils prêchant la sérénité.
Ibid., p.165
Hommage à Socrate (et précisions, pour éviter les anachronismes):
Et naturellement, parmi ces hommes, au même moment, il y avait Socrate — Socrate plaidant pour une âme raisonnable, Socrate capable de résister à toutes les fatigues, Socrate restant ferme contre les tentatives de séduction du bel Alcibiade, Socrate refusant de quitter la ville à la veille de son exécution, Socrate mourant dans une sérénité souveraine, dont Platon a retracé, pour toujours, le souvenir. Il l'a montré philosophant jusqu'au dernier moment sans se laisser atteindre par le sort.
Socrate n'est pas mort parce qu'il choisissait d'accéder ainsi à une forme de liberté. Rien ne permet de mettre sa mort en relation avec les suicides de philosophes qui se répandirent peu à peu. Il n'a même pas dit qu'il mourrait «libre». Mais on comprend que la perspective de ses derniers moments ait exercé une fascination sur ses disciples, et qu'elle ait pu être parfois considérée comme le début de cette liberté nouvelle, qui ne se trouve que dans les âmes.
Le mot de conscience serait ici trop moderne. Et c'est pourtant bien de cela qu'il s'agit. De fait, après Socrate, on voit un certain nombre de ses disciples, ou de ses continuateurs, prêcher cette nouvelle liberté, dont l'idée avait mûri doucement au cours des dernières années du Ve siècle. Ils emploient, eux, le mot de liberté. Et ils l'appliquent désormais à un idéal qui ne relève plus des cadres de la cité, ni même de la société.
Ibid., p.166
Dernières pages sur le destin:
Mais surtout — il faut le dire avec force —, jamais, avec les Grecs, il n'a été réduit à l'état d'instrument aveugle et passif entre les mains du destin.
Dire avec précision où passait la frontière serait bien difficile. Les Grecs ne se posaient pas ces problèmes comme nous avons appris à le faire. En plus ils ont certainement varié selon les époques, selon les individus, peut-être selon les heures. Savons-nous bien nous-mêmes, avec certitude, ce que nous pensons en la matière? Nous avons remplacé le destin par le poids de l'histoire et de la société, des hérédités et des gènes, ou bien des traumatismes de l'enfance; mais les choses en sont-elles plus claires?
Pourtant, si le dosage entre la liberté et le destin, pour les Grecs, est variable et incertain, jamais ce dernier ne s'est imposé seul.
Dans de remarquables analyses, répétées à plusieurs reprises, un savant autrichien a exposé de façon magistrale ce que l'on appelle la «double causalité», chez Homère ou dans la tragédie. Le principe est que tout s'explique à la fois par l'action divine et par la volonté humaine.
[…]
On cherche à plaire aux dieux; on les redoute; mais, le plus souvent, ce souci même confirme la part de responsabilité qui reste toujours à l'homme.
Ibid., p.191

La gentillesse

Etre gentil me semble un idéal, montrer une certaine bienveillance, un certain sourire — ne pas être moqueur ou taquin, mon gros défaut (ce n'est même plus un défaut, c'est une déformation). J'oppose «les gentils» aux «méchants», convaincue qu'il faut résolument avantager les premiers tandis que la vie en société tend à favoriser les seconds, appelés communément «les cons» (par moi), afin d'obtenir plus vite une certaine tranquillité (ce qui n'est un calcul juste qu'à court terme).
Toujours est-il qu'il m'est arrivé ici ou là d'écrire dans des messages ou des commentaires: «X.? Il est gentil.» et d'éprouver la détresse de me voir répondre que j'étais condescendante.

J'ai donc été très réconfortée d'apprendre que Jacqueline de Romilly plaçait très haut la gentillesse et qu'elle l'avait identifiée comme l'une des qualités essentielles d'André Roussin, à qui elle succéda à l'Académie française:

Surtout, l’œuvre de Ménandre était toute pénétrée de ce que l’on appelait la philanthrôpia — traduisons : la bienveillance, l’amitié pour les êtres humains, la gentillesse.

Si j’ai plaqué cet accord grec en manière de prélude, ce n’est pas seulement pour le plaisir — qui existe, je le confesse — de marquer au passage les renouvellements constants de l’hellénisme. Je voulais avant tout me placer, pour aborder mon propos, dans cette perspective où les joies légères de la comédie peuvent plaire et revivre indéfiniment. Et je voulais aussi faire résonner dès le départ ce mot de gentillesse, qui pour moi doit donner le ton lorsqu’il s’agit d’André Roussin.

Cette gentillesse, chez lui, touchait aussitôt. Elle surgissait dans le sourire, discret et amusé, qui illuminait soudain ses yeux sombres d’une sorte de tendresse pétillante. Et ce n’était pas simple abord aimable. Il savait trouver des mots bienveillants et chaleureux : je l’ai un jour éprouvé personnellement et je ne l’oublierai jamais. Et puis, s’il y avait un service à rendre, pourquoi pas ? On cite, ici, tel geste de générosité envers un comédien débutant, là, telle marque de délicatesse envers la famille d’un confrère. Pourquoi pas, en effet? Sa bonté semblait être une forme de la bonne humeur. On avait dû, je crois, lui faire de nombreuses remarques à ce sujet ; car il s’est inquiété, une fois, de ce que le mot « gentil » pouvait avoir de protecteur et de légèrement méprisant. Pour moi, il exprime au contraire un éloge sans réserve. C’est un mot qui rayonne. Associée à l’intelligence, la gentillesse étonne et charme. Peut-être est-ce ce que ressentaient ceux que j’ai interrogés au sujet d’André Roussin et qui, après avoir marqué un temps d’arrêt comme s’ils cherchaient à définir l’indéfinissable, disaient finalement, avec ferveur : « C’était un homme... merveilleux. »

Jacqueline de Romilly, Discours de réception à l’Académie française, éloge d’André Roussin

«Sa bonté semblait être une forme de la bonne humeur.» Quelle phrase et surtout quel trait de caractère magnifiques.

Le même jour que je lisais ces lignes, je tombai sur cette page de Kråkmo (et toujours ces coïncidences, ces "coups de bonheur", me font penser que je suis dans la bonne voie («Ils croient aux signes, ..., tous les signes de la cohérence échevelée du monde.»).

La politesse, on peut considérer que c'est une question d'éducation, mais la gentillesse, qu'elle soit positive ou négative, est-ce qu'elle ne devrait pas être naturelle?

Mme Marion, chez Fayard, se soucie beaucoup de ce journal et ne veut pas y paraître. Je lui affirme portant qu'elle n'a rien à en craindre et que je n'ai que du bien à dire d'elle. Mais ces propos ne la rassurent pas. Elle craint que les compliments écrits à son égard ne la fassent paraître que bonne fille, gentille, et on ne sait que trop ce que cela veut dire.

Or le sait-on justement? Gentil et gentille n'ont certes jamais été des qualificatifs péjoratifs dans mon esprit et sous ma plume, bien au contraire. Et que ne se souvient-on qu'en presque toutes les langues de l'Europe, gentil est précisément l'adjectif choisi pour désigner, du gentilhomme au gentleman, de la gentil'donna au gentiluomo, la noblesse, l'accomplissement et la maîtrise de soi, à la fois la naissance et la délicatesse, le raffinement des mœurs et des sentiments. ...

Hélas, il n'y a plus de gentilshommes. Et la gentillesse nous quitte avec eux, remplacée par la vertu idéologique comme eux-mêmes l'ont été par les experts, les "sachants", les "cadres moyens et supérieurs".

Renaud Camus, Kråkmo, p.296

Je suis heureuse de trouver cette remarque sur la politesse. Il me semble que la politesse n'a été inventée, quant au fond, que pour pallier un manque de cœur: est-il réellement nécessaire d'apprendre à tenir la porte ou de laisser sa place à une vieille dame, n'est-ce pas naturel? (Dans la forme, ou les formes, la politesse, ou plutôt le savoir-vivre, devient un snobisme (franchement, quelle importance l'ordre des verres?), mais aussi un jeu, une coutume, dont il est agréable de connaître et reconnaître les règles pour ce qu'elles sont: la vie théâtralisée gentiment mise en scène, une complicité entre gens "d'un même monde")).

Les ragots

Les racontars répandus sur quelqu’un le caractérisent aussi pleinement que des actes notariés. Souvenez-vous des bruits qui ont circulé sur Dostoïevski. Vous viendrait-il à l’idée de les appliquer à Tolstoï ? Ou le contraire ?

Sergueï Dovlatov, Brodsky et les autres, p.9

La métaphysique

Brodsky disait aimer la métaphysique et les ragots. Et il ajoutait: «Ce qui en principe est la même chose.»

Sergueï Dovlatov, Brodsky et les autres, p.134

Au lit

Je suis toujours allé au lit comme quelqu'un qui se prépare pour un long voyage: des livres, des comprimés, des verres d'eau, des montres, une lampe, des crayons et des cahiers.

Reinaldo Arenas, Avant la nuit, p.433

Kråkmo, marginalia III

  • calculer le montant de sa pension de retraite

Après la description du supplice du téléphone, voici la description de la méthode du calcul du montant de sa retraite. Nous l'avons tous vu traîner ici ou là, sur le web ou dans des magazines du gens Le Particulier ou Votre argent, mais elle prend un relief particulier à être ainsi exposée dans un livre d'écrivain. Jamais les générations futures — ou plus simplement les lecteurs contemporains étrangers — n'auraient pu imaginer une telle complexité sans ce témoignage, complexité qui tombera dans l'oubli quand elle sera abolie, remplacée par un système compréhensible (ça me paraît inéluctable). Finalement, c'est un peu l'équivalent du Traité d'arithmétique de Pierro della Francesca: qui se rendrait compte sans cela de la gymnastique calculatoire quotidienne qu'exigeait vivre dans un monde sans système métrique ni système monétaire unifié?

Je suis parvenu à avoir un entretien avec une personne pas plus aimable que cela de la C.R.A.M. (Caisse de Retraite de l'Assurance Maladie?) J'ai cru comprendre de son hâtif discours que j'avais le choix entre deux possibilités: faire calculer le montant de mon éventuelle retraite par ladite C.R.A.M., mais cette opération demandait, pour être menée à bien, entre quatre et six mois; ou bien faire moi-même le calcul, en m'adressant aux divers organismes auprès desquels j'avais cotisé au cours de mon existence. Le groupe Audiens, par exemple, me communiquerait un relevé de mes points actualisés (j'essaie de transcrire ce que j'ai noté précipitamment dans mon petit carnet). Il me faudrait alors additionner mes points Arrco et mes points Agirc, puis multiplier la somme des points Arrco par 1,1548 et la somme des points Agirc par 0,4132. À l'Ircantec la somme des point doit être multipliée par 0,43751. Je sais, ça n'a pas l'air de vouloir dire grand-chose. J'ai probablement mal compris,mal noté, mal transcrit. Mais j'ai bien vu que, laissé à mes propres moyens, je n'arriverais à rien.

J'ai essayé de joindre ces organismes ou société dont on me donnait le nom et le numéro de téléphone, le groupe Audiens et le groupe Médéric. Mais c'est là que le supplice du téléphone fonctionnait de la façon la plus efficace. Au bout de dix minutes ou un quart d'heure d'escarmouches avec la touche étoile, la touche dièse, et «si vous souhaitez un entretien avec nos agents, tapez 5», la bataille se terminait chaque fois par «toutes nos lignes sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement».

Qui peut résister à cela, surtout en essayant de finir un roman dans les deux ou trois jours?

Et encore Audiens, Médéric, Arrco, Agirc et Ircantec (se croirait-on pas dans Roland furieux, ou bien dans Le Voyage d'Urien?) accepteraient-ils de lâcher le morceau, il resterait à régler la question de la complémentaire, cette fois auprès de certaine Sicaf dont toutes les lignes sont occupées d'emblée, pour plus de sûreté.

Renaud Camus, Kråkmo, p.18

Ce témoignage vous permettra peut-être de comprendre mon agacement quand je vois déplorer ici ou là que «Les Français ne savent pas ce qu'ils vont toucher à leur retraite», rapidement transformé en «Les Français ne s'intéressent pas à leur retraite»: oui, s'ils ne s'intéressent qu'à l'âge du départ à la retraite et au nombre de trimestres nécessaires pour toucher une retraite à taux plein (ce qui est déjà du jargon pour signifier: pour toucher la pension de retraite la plus élevée qu'ils puissent espérer en fonction de leurs années de travail), c'est peut-être parce que ce sont les seuls nombres immédiatement appréhendables par des gens normaux. Tout le reste est incompréhensible. (Ajoutons que les risques de fraude et de détournement de fonds sont bien plus grands dans un système aussi difficile à maîtriser et à contrôler.)
(Donc j'en profite pour proclamer une conviction: unification des régimes et transparence du calcul! Et sans doute financement des retraites par l'impôt et non plus les cotisations sociales (à voir).)

  • pour le (mon) plaisir

(comme le monde est bien fait ! comme le monde est bien fait ! dommage qu'on soit si pressé...)
Ibid., p.23

  • citation de Toulet à propos des bruits entendus à l'hôtel

Il arrive toujours un moment où les bruits deviennent inexplicables. Mais que peuvent bien faire ces gens-là? Qu'est-ce qu'ils fabriquent?

Toulet, que cite son biographe Martinez, a très bien évoqué ce mystère:

«Ah, qui saura jamais à quoi le Monsieur d'en dessus, entre ses heures de bureau, emploie ses heures de loisir: et tout ce qu'il peut bien clouer, dès qu'il a un peu de tranquillité devant lui (la vôtre)? Est-ce un passionné de cordonnerie en chambre, un entomologiste? Construit-il des étagères en bois découpé; est-ce des chromolithographies qu'il suspend à ses cloisons ou des pointes qu'il enfonce dans la gorge osseuse de sa vieille maîtresse? Cruelle, cruelle énigme.»

En effet. Encore ne cité-je qu'un paragraphe sur quatre ou cinq. «Mais peu à peu des concurrences s'éveillent aux quatre coins de la maison.»
Ibid., p.24

  • Petit déjeuner à l'hôtel. Babybel cubiste

Vous seriez tenté d'expliquer que ce n'est pas là votre idée d'une assiette de fromage. Mais votre interlocutrice, cette fois, est une dame polonaise emphatiquement du genre martyr (on a l'impression qu'elle a pleuré toute la nuit depuis vingt ans, et l'on s'en voudrait d'ajouter à ses chagrins), à laquelle vous auriez le plus grand mal à faire comprendre vos vues car, d'évidence, elles ne correspondent à rien dans le registre des siennes. Comment, ces trois centimètres carrés de fromage blanc, et en plus cette petite citrouille plastifiée de rouge vif, comment, ce n'est pas pour vous du fromage? Mais alors, qu'est-ce qui en serait?
Ibid., p.27

  • La vie

Une complication supplémentaire est que je suis ici en partie l'invité de Fayard, qui un jour, peut-être, publiera ce journal. À cheval donné on ne regarde pas les dents. Et je ne suis même pas sûr que, après trois ou quatre jours de chevauchée épuisante sur un canasson rétif à l'échine raide, il soit de bon ton de se plaindre un peu. Il est vrai aussi que j'ai tendance à trouver tous les hôtels désagréables, tous ceux du moins que je puis me permettre de hanter, ou qu'on puisse se permettre pour moi; au point que la vie elle-même me paraît, dans l'ensemble, un hôtel assez mal tenu.
Ibid., p.28

Le Téléphone

Dans les herbes, dans les buissons
Dans les fleurs bleues, rouges ou jaunes
C'est pour entendre ta chanson
Que je t'appelle ô Téléphone.

Gaie comme celle du pinson
Celle de la grive en automne
Si douce qu'elle donne le frisson
Est la note du Téléphone.

Très peu utile est l'hameçon
Sans intérêt le saxophone
Pas besoin de tant de façons
Pour la prise du Téléphone.

A l'époque de la mousson
Pour fuir l'orage qui l'étonne
Il court et tombe chez les poissons
A l'eau, à l'eau, le Téléphone.

Plumages bruns, plumages blonds
Plumages roux comme l'automne
Ces cous courts ou bien ces cous longs
Ce sont des cous de Téléphone.

Becs ouverts avec conviction
Piaillant jusqu'à s'en rendre aphones
Pour réclamer double ration
Tels sont les fils du Téléphone.

Fin comme le papier canson
Comme le bec de la cigogne
Ou la truffe du hérisson
Tu as beau nez ô Téléphone.

Mais on dit qu'il a l'ambition
D'être élu maire de Carcassonne !
Je crains que dans ces conditions
Las on ne rie du Téléphone.

Jacques Roubaud, Les animaux de personne, illustré par Marie Borel

Comme toute persécution un peu dégourdie

Je devais rappeler ce matin Mlle B. pour lui donner ces renseignements. Mais d'importantes et très pénibles fouilles dans mes papiers bancaires et dans toutes les archives ne me les ont pas livrés. Sur les conseils de Mlle B., j'ai donc entrepris de me les faire communiquer par téléphone. C'est là que mes vrais malheurs ont commencé. J'étais soutenu dans ma quête par l'image du mur, la possibilité du mur, le charme incomparable du mur — sans quoi je n'eusse pas tenu plus d'une demi-heure; tandis que j'ai bien dû endurer quatre heure de supplice, l'un dans l'autre. Certainement pareilles épreuves, inconnues de nos ancêtres et sans doute de nos parents, sont un des principaux instruments de l'asservissement, de l'imbécillisation, de la normalisation, de la castration, de la mise au pas des contemporains. Tel qui a supporté cela, qui y a consenti (comme je l'ai fait), n'est plus apte au moindre mouvement de révolte. Il supportera tout.

À l'agence du Crédit Lyonnais, encore, je n'ai eu que de la malchance, la responsable de mes petites affaires n'était pas dans sont bureau quand j'appelais: il me fallait chaque fois écouter de bout en bout tout son répondeur, rien que d'assez habituel, et j'ai fini par lui parler. Elle était d'ailleurs tout à fait aimable et, je dois le dire, celle que j'ai réussi à atteindre à la Sofinco l'était aussi, et même serviable. Mais quel cauchemar pour arriver jusqu'à elle! Aucun des sévices généralement associés aux plus laborieuses campagnes téléphoniques ne m'a été épargné: lignes occupées indéfiniment (ça, encore, ce n'est rien), interminables sonneries sans réponse, disque «toutes nos ligne sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement». Non, la véritable horreur commence à «vous allez être mis en relation avec un de nos conseillers, l'attente est de... (suspense...) moins de huit minutes». Mais le pire du pire ce sont les prétendus efforts du système «pour écourter votre attente» ou «pour faciliter nos recherches: si vous appelez pour obtenir un crédit, tapez 1; si vous appelez pour changer la date de votre échéance, tapez 2; si vous appelez pour...»

De toute façon, votre cas ne semble jamais prévu et quoi qu'il en soit, votre appareil, lui aussi, a horreur de toutes ces requêtes de taper 5 ou de taper dièse. Sa mauvaise volonté est prévue, elle, et elle est même mise à l'épreuve — ça, c'était une nouveauté pour moi.

«Tapez étoile pour vérifier que votre installation est compatible avec la nôtre» (ou que «notre système peut prendre en compte votre appel»).

On se dit qu'on ne peut pas renoncer après pareil investissement en temps et en nerfs, qu'on ne peut pas être arrivé jusque-là, ou tout simplement avoir perdu deux heures, pour laisser tomber à ce stade, ce serait trop bête. D'ailleurs on progresse: tiens, voilà qu'on vous demande votre "numéro client à onze chiffres". Certes, vous ne l'avez pas, vous n'en avez pas la moindre idée, mais si vous l'aviez eu vous auriez sans doute bel et bien franchi une étape décisive. Re-fouilles, donc, cette fois avec la délicatesse d'une Gestapo vraiment très très fâchée. Té, le voilà, ce putain de "numéro client" — mais entre-temps, bien entendu, ça a sauté.

Puis sonnerie «occupé». Puis sonnerie simple, sans réponse. Puis «tous vos correspondants sont occupés pour le moment, veuillez rappeler ultérieurement». Il y a même eu (vers trois heures de l'après-midi):

«Ce service est actuellement fermé».

Est-ce qu'on se roule par terre la bave aux lèvres ou est-ce qu'on brise le vase de Daum sur le téléphone? «Pour vérifier que votre installation est bien compatible avec la nôtre, tapez étoile. Pour tout autre renseignement, tapez 5.» Tout autre renseignement est très précisément votre cas, mais cette passe dangereuse vous est déjà familière et vous savez d'amère expérience qu'il ne faut surtout pas taper 5, car 5 ne déclenche qu'un blanc total et définitif. Vous aimez encore mieux la musique qui s'entremêle à «la durée maximum d'attente est de... onze minutes». Vous coopérez même à la géhenne dont vous faites l'objet, comme le veut toute persécution un peu dégourdie, car la musique torturante qui vous est assénée, vous la mettez sur haut-parleur afin de ne pas être obligé de rester avec le récepteur à l'oreille et de pouvoir faire autre chose, pendant de temps (comme si vous en étiez capable...).

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.422

J'aime bien "en temps et en nerfs", si discrètement assorti à "en temps et en heure".

Kråkmo, marginalia II

  • le supplice du téléphone

[...] de formidables praticiens du supplice du téléphone, c'est-à-dire du répondeur, du disque d'attente et du «si vous souhaitez connaître la date de votre prochain versement, tapez 5», etc. — une des pires calamités de la vie moderne, et l'une des mieux calculées pour répandre massivement la folie au sein de la population.

Renaud Camus, Kråkmo, p.17

Remords. Lorsque j'ai lu Au nom de Vancouver, j'ai été très impressionnée par la description du "supplice du téléphone": il y avait là la peinture de quelque chose de nouveau, de jamais peint auparavant, omniprésent dans nos vies; il y avait là l'équivalent de l'apparition du train ou des demoiselles du téléphone dans la littérature, il y avait là quelque chose des Temps modernes appliquée à notre époque.
Et puis il y avait "l'image du mur", l'obsession permettant de supporter le supplice, la folie luttant contre la folie.
J'avais l'intention de mettre ce passage en ligne et je ne l'ai pas fait. J'y vais de ce pas.

Kråkmo, marginalia I

Une personne m'ayant dit que le dernier journal était très gentil avec moi, j'ai pris peur et l'ai commencé avec retard. J'en suis aux alentours de la page deux cents.

Je ne vais pas faire de compte rendu organisé, je ne vais pas faire de synthèse, je vais juste piquer des phrases et les commenter, du genre «C'est comme moi je...». Et faire les associations qui me chantent. Un exercice totalement égocentrique. Anti-littéraire? je ne sais pas, s'agissant d'un journal, qui m'a toujours paru être un tronc sur lequel enrouler nos réflexions et souvenirs, autour duquel faire vagabonder l'imagination. Une heure par jour, chronomètre en main (je parle de la présence au clavier, pas des heures de lecture, comptées à part, heureusement (sinon la lecture serait si atrocement hachée qu'elle en perdrait tout son charme)).

J'avais un peu peur que cela m'amène à recopier tout le livre, mais finalement, après un début très copieur, la pulsion s'est calmée. Je suis parvenue à la visite en Bretagne, peu après l'échec à l'Académie française, et je m'étonne de ce que j'ai pu lire chez les râleurs: quelle chose extraordinaire que lire de l'intérieur les impressions d'un candidat à l'Académie, quel reportage sur le vif. Je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée pour la prochaine fois que Renaud Camus tentera le fauteuil, mais après tout, cela en fera peut-être rire certains (il n'aura pas la voix de Weyergans). Et le plus probable est que ce journal ne sera pas lu par les académiciens. Après tout, si Valéry Giscard d'Estaing ignorait l'"affaire"...

Si le fétichisme c'est aimer par morceaux, je suis définitivement fétichiste.

  • exergue

«J'ai replongé...
J'ai complétemet replongé au niveau charcuterie»
poursuivit sombrement Houellebecq.

Michel Houellebecq
La Carte et le Territoire
cité en exergue de Kråkmo par Renaud Camus

Le plus évident bien sûr est la référence aux orgies de jambon camusiennes quand le froid s'installe au château.
La deuxième référence concerne la plainte quant au manque d'humour des lecteurs, leur inébranlable premier degré (Au nom de Vancouver, p.433).
Ensuite vient la salutation à un auteur contemporain, et à ce titre, tellement camusien que j'en ai éprouvé un pincement au cœur la première fois que je l'ai entendu.
Sachant que le livre était en librairie le 8 septembre, il s'agit d'un exergue choisi tardivement. Ce n'est pas la première fois que Renaud Camus exprime son respect pour Houellebecq. «Ça existe», me semble que dit Marcheschi (mais est-ce bien ça?)

  • les devoirs familiaux

Cette sœur paraît avoir un caractère impossible et ne cesse de dire à Jeanne tout ce qu'elle peut trouver de plus désagréable. Néanmoins Jeanne refuse de rompre avec elle et supporte tout de sa part au motif que cette sœur, plus jeune qu'elle, est, dit-elle, «le seul héritage que j'ai reçu de nos parents». Ibid., p.12

En cela Jeanne se montre très proustienne et perpétue une règle française ancestrale: on ne rompt jamais complètement avec la famille.

Nos torts même font difficilement départir de ce qu’elles nous doivent ces natures dont ma grand'tante était le modèle, elle qui brouillée depuis des années avec une nièce à qui elle ne parlait jamais, ne modifia pas pour cela le testament où elle lui laissait toute sa fortune, parce que c’était sa plus proche parente et que cela «se devait».
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Pléiade (Clérac) t.I, p.92-93

  • Beidbeger

(porté aux nues par Beigbeder, tout de même...)
Kråkmo, p.13

porté aux nues par Beigbeder, tout de même ??? What? Je ne peux rêver pire recommandation (enfin si, sans doute, mais quand même). J'ai presque lu en son temps Dernier inventaire avant liquidation (un peu obligée, on me l'avait prêté avec confiance). Hum, je préfère San-Antonio. (Mais qu'est-ce que c'est que ce pseudo-argot et cet humour auto-satisfait à grosses ficelles dans une (sorte de) anthologie littéraire?)

  • du thé

Demain nous avons invité à prendre du thé et à tirer les rois les La Guéronnière, nos nouveaux voisins, petits-enfants et arrière-petits-enfants des Rigaud de jadis, ou plutôt de naguère.
Ibid., p.15

Comment ne pas penser à Larbaud et Amants, heureux amants: «De même qu' il convient de demander « du café » et non pas « un café »...
Cela me fait rire: à quelle heure ce (le) thé a-t-il été bu? Parce que prendre "du thé" n'indique rien, prendre "le thé" indique par défaut un moment entre quatre et cinq heures. Prendre le café indique une fin de repas (et l'apéritif l'inverse). Il ne s'agit plus de boisson (comme dirait Larbaud), mais d'heure approximative de rendez-vous. Le sens a sérieusement glissé.

Ferdinand Thrän

Il n'est pas douteux que l'un de mes principaux maîtres et modèles (je l'imitais avant de connaître son existence, c'est dire...) est ce Ferdinand Thrän, "l'archiviste des vilenies", architecte et restaurateur de la cathédrale d'Ulm, qui apparaît dans le ''Danube'' de Claudio Magris : Thrän a passé toute sa vie à tenir un grand registre des diverses avanies qu'il avait à subir, sans en oublier une.

Renaud Camus, Une chance pour le temps, journal 2007, p.339

Ou l'inverse

Et pays de Galles! Et Pays basque! J'aimerais apprendre avant de mourir comment s'écrivent Pays de Galles et pays Basque. À moins que je ne m'embrouille, et je peux me tromper, M. Massuyeau tient pour le bas de casse à pays — pays Basque, pays de Galles —, mais Hélène me réclame une capitale à Pays de Galles. Or une autre contrainte agissante est l'exigence de cohérence interne. Peut-être faut-il écrire Pays de Galles, mais comme on a écrit pays de Galles dans le premier volume (ou l'inverse, je ne sais plus...).

Renaud Camus, Kråkmo, p.209

Le bouton indigné

Dans les vestes j'entre encore à peu près, à condition de ne pas m'y livrer à trop d'excentricités. Mais quant aux pantalons, c'est un vrai désastre. Quelle humiliation! Il faut deux ou trois minutes pour les boutonner, et encore un bouton a-t-il carrément sauté, indigné d'être soumis à pareilles pressions.

Renaud Camus, Kråkmo, p.115

Peut-être que je devrais commencer une anthologie du bouton. Le bouton a du potentiel, bouton de porte, bouton d'acné, bouton de rose...
Je me souviens d'un autre bouton, dont l'indignation causa la perte:

If metal is immortal, then somewhere
there lies the burnished button that I lost
upon my seventh birthday in a garden.
Find me that button and my soul will know
that every soul is saved and stored and treasured.

Vladimir Nabokov, « The Forgotten Poet » in Nabokov’s Dozen, p.36

Soit à peu près:

Si le métal est immortel, alors quelque part
là-bas gît le bouton poli que j'ai perdu
le jour de mes sept ans dans un jardin.
Retrouvez-moi ce bouton et mon âme saura
que chaque âme est sauvée et archivée et chérie.

Vladimir Nabokov, « Le Poète oublié », dans le recueil de nouvelles Mademoiselle O.



Joseph Conrad et Stephen Crane

Un exercice de traduction, pour changer. Je reprends des suggestions et corrections de GC, qu'il soit remercié)

Conrad a laissé une évocation très brève, mais très émouvante, de sa dernière rencontre avec Crane, qu’il alla saluer, trois mois plus tard, dans un hôtel de Douvres, le matin même du jour où le jeune homme, dont la condition était déjà désespérée, s’embarquait pour le continent et pour la Forêt Noire — où l’attendait, en guise d’ultime planche de salut, une de ces maisons de repos qui toutes sont décrites en une seule, dans Tristan :

Weiss und geradlinig liegt es mit seinem langgestreckten Hauptgebaüde und seinem Seitenflügel inmitten des weiten Gartens, der mit Grotten, Laubengängen und kleinen Pavillons aus Baumrinde ergötzlich ausgestatelt ist und hinter seinen Schieferdächern ragen tanengrün, massig und weich zerklüftet die Berge himmelan. (Été 203, 264, 268)

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.163

J'ai trouvé sur la toile cette note que je traduis au fil du texte. La rencontre à laquelle fait allusion Renaud Camus est dans l'avant-dernier paragraphe.

Feuillet sans dates. 1919

Ma rencontre avec Stephen Crane eut lieu grâce à l'entremise de M. Pawling, associé dans la maison d'édition de M. William Heinemann.

Un jour M. Pawling me dit: «Stephen Crane est arrivé en Angleterre. Je lui ai demandé s'il y avait quelqu'un qu'il souhaitait rencontrer et il a cité deux noms. L'un des deux était le vôtre.» A l'époque, je venais juste de finir, comme le reste du monde, La Conquête du courage. Le sujet de ce récit était la guerre, du point de vue des émotions individuelles d'un soldat. Cet individu (tout au long du livre il n'est pas nommé) était déjà intéressant en soi, mais en tournant l'une après l'autre les pages de ce petit livre qui avait recueilli sur le moment une reconnaissance aussi fracassante la personnalité de l'auteur m'avait intéressé davantage encore. La peinture d'un jeune homme simple et candide devenant pour les besoins de son pays une pièce d'un énorme machine à combattre était présentée avec un sérieux dans les desseins, un sens des enjeux tragique et une imagination dans la force d'expression qui m'avait frappé comme tout à fait inhabituels et dignes d'admiration.

Apparemment Stephen Crane avait conçu une impression favorable de la lecture du Nègre du Narcisse, un de mes livres lui aussi récemment publié. J'étais sincèrement heureux d'entendre cela.

Quand je revins en ville la fois suivante, nous nous rencontrâmes à déjeuner. Je vis un jeune homme de taille moyenne à la silhouette élancée, avec des yeux bleus très calmes et pénétrants, les yeux de quelqu'un qui non seulement a des visions mais est capable de les ruminer en vue d'un but déterminé.

Il avait en effet un pouvoir de vision extraordinaire, qu'il appliquait aux choses de cette terre et à notre mortelle humanité avec une force qui semblait atteindre, à travers les apparences et les formes de la vie, l'essence même de la vérité de la vie. Son ignorance de la vie en général — il n'en avait vu que très peu — ne faisait pas obstacle à sa saisie imaginative des faits, des événements et des hommes pittoresques.

Son attitude était très calme, sa personnalité intéressante dès le premier regard, et il parlait lentement avec une intonation qui, je pense, devait sonnait faux aux oreilles de certaines personnes, surtout américaines. Mais pas aux miennes. Quoi qu’il dît, il faisait entendre une note personnelle, et il s'exprimait avec une simplicité dépouillée qui était extrêmement engageante. Il connaissait très peu la littérature, celle de son pays ou de n'importe quel autre, mais dès qu’il avait la plume en main, il s’avérait, avec le langage, un artiste merveilleux. Puis son don parut au grand jour, et on vit alors que cela dépassait de loin la simple capacité à choisir heureusement ses mots. L'impressionnisme de ses phrases atteignait vraiment les profondeurs au-delà de la surface. Dans son écriture, il maîtrisait parfaitement ses effets. Je ne crois pas qu'il douta jamais de ce qu'il était capable de faire. Mais il me sembla souvent qu'il n'était qu'à moitié conscient de la qualité exceptionnelle de ses œuvres.

Son œuvre fut écourtée par une mort venue trop tôt. Ce fut une immense perte pour ses amis, mais sans doute pas autant que pour la littérature. Je pense qu'il a donné sa pleine mesure dans les quelques livres qu'il a eu le temps d'écrire. Qu'il n'y ait pas de malentendu: la perte fut immense, mais c'était la perte du ravissement que son art pouvait procurer, pas la perte d'une quelconque révélation encore à venir. En ce qui le concerne, qui peut dire ce qu'il gagna ou perdit en quittant ce monde des vivants qu'il savait déployer devant nous selon l'ordre sa propre vision artistique? Peut-être qu'il y perdit peu. La reconnaissance qu'on lui accordait était plutôt languissante et accordée à contrecœur. L'accueil le plus respectueux que ses récit rencontrèrent dans ce pays provient de M. W. Henley dans la New Review et plus tard, vers la fin de sa vie, de feu M. William Blackwood dans son magazine. Pour le reste je dois dire que durant son séjour en Angleterre il eut la malchance d'être, ainsi que dirait les Français, mal entouré. Il était la proie de personnes qui ne comprenaient pas la qualité de son génie et étaient hostiles aux rayonnements plus profonds de sa nature. Certains sont morts depuis, mais morts ou vivants ils ne valent pas la peine qu'on les évoque maintenant. Je ne pense pas qu'il se faisait lui-même aucune illusion à leur sujet: mais son caractère présentait une tendance à la bienveillance et peut-être à la faiblesse qui l'empêchait de se libérer de leurs attentions condescendantes et inutiles, lesquelles à cette époque me causèrent plus d'une irritation secrète quand je séjournais chez lui dans une de ses demeures anglaises. Ma femme et moi préférons nous souvenir de lui chevauchant à notre rencontre pour nous accueillir au portail du Parc à Brede. Né maître de ses impressions sincères, il était également un cavalier-né. Il ne paraissait jamais si heureux et mieux à son avantage qu'à dos de cheval. Il avait pour projet d'apprendre à monter à mon fils aîné, et en attendant, quand l'enfant eut deux ans, il lui offrit son premier chien.

Je rencontrai Stephen Crane quelques jours après son arrivée à Londres. Je le rencontrai pour la dernière fois le dernier jour de sa présence en Angleterre. C'était à Douvres, dans un grand hôtel, dans une chambre avec une large fenêtre donnant sur la mer. Il avait été très malade et Mme Crane l'emmenait quelque part en Allemagne, mais un regard à ce visage dévasté m'avait suffi pour savoir que c'était le plus ténu de tous les espoirs. Les derniers mots qu'il me souffla furent: «Je suis fatigué. Transmets mon affection à ta femme et ton fils.» Quand je me retournai à la porte pour un dernier regard je vis qu'il avait tourné la tête sur l'oreiller et qu'il regardait de tout son désir par la fenêtre les voiles d'un cotre qui glissait lentement à travers le cadre, comme une ombre pâle contre le ciel gris.

Ceux qui ont lu son dernier court récit, Chevaux et le récit Le Bateau ouvert, dans le volume qui porte ce nom, savent de quelle compréhension nuancée il aimait les chevaux et la mer. Et son passage sur cette terre fut celle d'un cavalier chevauchant rapidement à l'aube d'une journée condamnée à être courte et sans soleil.



PS: La description du chien est là (voir l'extrait en fin de billet).
Ainsi la dernière rencontre eut lieu devant "Dover beach".

Illusion d'optique

Andreï Ariev

Ma femme a demandé à Ariev :
—Andreï, je n'arrive pas à comprendre, tu fumes ou tu ne fumes pas?
— Vois-tu, a répondu Andreï, je ne fume que lorsque je bois. Et comme je bois tout le temps, beaucoup de gens s'imaginent à tort que je fume.

Sergueï Dovlatov, ''Brodsky et les autres'', p.18

Mieux vaut préciser

«Vous voulez dire que quand vous citez un texte il n'est pas de vous?
— Oui, c'est exactement cela, je veux dire que quand je cite un texte il n'est pas de moi.»

Renaud Camus, Kråkmo, p.32

Innocent IV

Toutes ces dispositions de la Curie furent prises à Lyon où se rejoignaient désormais tous les fils du monde ecclésiastique, noués de main de maître par le pape Innocent IV, qui se comporta en virtuose. Il savait lui aussi transformer les énergies, tirer de la matière des forces spirituelles et convertir le spirituel en temporel, en faire un instrument de puissance politique, militaire, financière. Une seule chose était nécessaire: un esprit calculateur dépourvu de scrupules et capable d'utiliser tous les pouvoirs existants. Si l'on ne voit l'Église que comme une puissance politique qui était confrontée à des tâches politiques et militaires d'un genre tout à fait nouveau, ce pape génois apparaît alors comme l'un des plus brillants politiques qui ait jamais occupé le trône pontifical. Sans l'ombre d'une hésitation, il fit fructifier les biens de l'Église et lui fournit ainsi d'innombrables ressources nouvelles totalement inexploitées. La façon dont le pape Innocent IV écartait tout scrupule, tout sentiment ecclésiastique pour atteindre son unique but, l'anéantissement du Hohenstaufen, n'est pas dépourvue de grandeur. Il ne prenait même pas la peine de dissimuler ses manoeuvres, qui étaient autant d'insultes aux règles canoniques. Hypocrite, Innocent ne le fut jamais et il ne se souciait pas des apparences. Il viola, tourna, modifia tous les canons, introduisant ainsi dans la papauté ce machiavélisme avant la lettre, pour lequel l'intérêt immédiat, terrestre, prime le droit, qu'il soit divin ou humain. Innocent était à coup sûr un type nouveau de pape, sans plus grand-chose de commun avec les papes guerriers continuateurs des Césars.

Cette nouvelle orientation de la papauté eut, de façon significative, des conséquences fort diverses. En Germanie, la dégénérescence de l'Église provoqua le dégoût, la tristesse et l'indignation. Mais le matérialisme qui caractérisait alors la religion suscita par contraste une spiritualisation plus intense et donna naissance à la Réforme, au renouveau du christianisme. En Italie, on vit aussi dans l'État de l'Église un élément positif. La conduite des papes y éveilla ce cynisme supérieur et insondable qui est à l'origine du retour du paganisme au sein même de l'Église, c'est-à-dire de la Renaissance.

Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.562 (Gallimard, 1987)

Gouverner la foule

Périclès s'opposait à lui, tout comme Démosthène devait plus tard l'accabler de reproches: la liberté politique du peuple passe par l'admonestation, et non par le mensonge ou la flatterie; et c'est en tenant la foule bien en main que Périclès assurait le mieux, en fin de compte, cette liberté.

Pourquoi tant d'autres craignaient-ils de le faire? Ici, nous découvrons une autre entrave à la liberté; et elle vient du peuple lui-même. Pour s'opposer à lui, en effet, il faut parfois du courage. Et les orateurs qui se taisent ne craignent tant la calomnie que parce qu'ils craignent la colère du peuple. De fait, on s'aperçoit, dans Euripide et dans Thucydide, cet autre trait qui veut que la foule soit, par nature, excessive et violente, si bien que ceux qui devraient la guider ont peur d'elle. Comment ne pas rappeler que, dans Euripide, Ménélas et Agamemnon avouent tous deux ce sentiment? Dans Oreste, Ménélas voudrait bien faire quelque chose pour le jeune homme, mais il n'ose pas — pas ouvertement: «C'est que le peuple au plus ardent de sa colère est pareil à un feu trop vif pour être éteint» (696-697); et Agamemnon déclare dans Iphigénie à Aulis: «Nous sommes esclaves de la multitude.» Il imagine l'armée se dressant contre lui, furieuse de n'avoir pas obtenu le sacrifice d'Iphigénie et prête à le poursuivre jusque chez lui pour y exercer les pires vengeances. Quand, au lieu de parler du dèmos, on se met à parler de «la multitude» ou de «la foule», la terreur commence…

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, p.128

Ottaviano degli Ubaldini

Inévitablement, la rumeur se répandit dans Parme assiégée que le commandant de l'armée pontificale, le jeune et charmant cardinal Ottaviano degli Ubaldini, tout aussi riche que que choyé par la fortune, avait en secret partie liée avec l'empereur. C'était un faux bruit dans la mesure où ce membre de la puissante famille toscane, qui devait jouer dans l'histoire florentine un rôle important, n'eut jamais partie liée avec personne. C'était pour lui une question de principe. Ce prêtre extrêmement doué, "aussi peu sacerdotal qu'on puisse l'être", avait été placé, à vingt-six ans, à la tête de l'évêché de Bologne et aussitôt fait cardinal-diacre par le pape Innocent IV.

Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.582 (Gallimard, 1987)

Sainte Thérèse et les casseroles

— Bref, les parents furieux sont venus en délégation manifester auprès de notre chère Adélaïde. Ils se sont fait recevoir. Tu ne devineras jamais quelle botte secrète elle leur a envoyée: "Dieu est parmi les casseroles", recta!

— Hein! C'est dans l'Évangile?

— Non, mais c'est aussi bien, c'est sainte Thérèse qui nous a pondu ça un jour de livraison du Saint-Esprit. Pas la céleste rosière, l'autre: sainte Thérèse d'Avila. Adélaïde a ajouté que "s'ils osaient contester les enseignements d'un docteur de l'Église, qu'ils osent aussi s'avouer luthériens puisqu'ils l'étaient de fait".

— Et qu'est-ce qu'ils ont dit?

— Que c'était elle qui avait besoin d'un docteur… C'était maladroit.

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, Folio, p.78

Les externes

Devant elles, juste derrière les bonnes soeurs, il y avait une poignée d'externes, quatre-cinq pas plus, que La Madelon du fond n'atteignait pas encore. En uniforme, comme tout le monde, on les reconnaissait pourtant à leurs chaussures bien cirées, à leurs élégantes chaussettes et au semblant de dureté abrutie et supérieure qui commençait à leur poindre au coin de l'oeil. Ces demoiselles passaient d'habitude leurs samedis après-midi en cours de danse ou de tennis que leurs mamans ne leur auraient vu manquer sous aucun prétexte, en tout cas pas pour l'enterrement d'une cuisinière, fût-elle bonne soeur. Les bourgeoises de la ville considéraient les religieuses comme des domestiques qu'elles payaient (pas plus cher que leur bonne, l'école était conventionnée) pour faire diplômer leurs filles. Ces dames respectaient infiniment davantage le professeur de tennis (plus cher), car s'il leur arrivait, comme à tout le monde, de rater une volée de revers au court Millecheau, même Klaus Barbie ne serait pas parvenu à leur faire avouer leur misérable passé scolaire. Trahies — mais elles l'ignoraient — par l'orthographe lamentable de leurs mots d'excuse, elles n'en allaient pas moins se plaindre régulièrement de la "baisse de niveau" avec des mines de garagistes inquiets auprès d'une Adélaïde qu'elles trouvaient curieusement goguenarde.

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, p.63-64

Tout peut toujours arriver

Voulez-vous que j'allume la radio dans la voiture? Il se peut, tout peut toujours arriver, que les informations de trois heures nous annoncent la Résurrection de la Chair et que nous arrivions à temps pour voir sortir des caveaux de famille les dames à ombrelle de l'album de photos dont les bustes immenses continuent à m'intriguer.

Antonio Lobo Antunes, ''Le Cul de Judas

Les internes

Au milieu du car c'était plus possible de s'entendre causer, et Stella fredonnait avec les pensionnaires. Elles, on les reconnaissait à leur odeur. Petites, elles ne se lavaient pas; grandes, elles se lavaient trop, et fleuraient donc le poisson ou le Rexona, selon l'âge. L'ennui et les raviolis en conserve avaient vermoulu depuis longtemps leurs bonnes joues roses de filles de la campagne. Leurs braves parents, qui n'auraient pour rien au monde voulu les voir finir "au cul des vaches", attribuaient cette mauvaise mine aux études dans lesquelles ils plaçaient un espoir démesuré. Pour les bonnes sœurs, qui lisaient leur courrier et pouvaient à tout moment les coller des dimanches entiers au collège sans craindre d'intempestives réactions familiales, c'était une main-d'œuvre taillable et corvéable à merci. Prisonnières, les pensionnaires étaient les reines de la défense passive, du système D, des codes secrets et des secrets tout court.

Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Folio, p.63

L'ange et le réservoir de liquide à freins par Alix de Saint-André

Cela ressemble un peu à un roman policier, à un roman sur l'enfance, à une ode à la Loire, à une critique de Vatican II qui serait moins une critique que la description de l'accueil des réformes par les fidèles, le clergé et les congrégations religieuses (la réception de Vatican II). Ce n'est ni amer ni nostalgique, ce n'est ni lourd (comme peut l'être une charge systématique) ni même véritablement moqueur, mais plein d'humour, et pour reprendre le mot de Barthes, bienveillant.

Un livre pour les amoureux de la Loire et du ciel au-dessus de la Loire, et pour ceux qui n'ont pas tout à fait abandonné l'espoir de voir un jour un ange.

L'énigme :
Affaire du meurtre de Mère Adélaïde et de sœur Marie-Claire (souligné trois fois).
Suspects vivants: les Francs-Maçons, les Communistes, les Protestants, et les gens du lycée (en rouge).
Suspecte morte: sœur Marie-Claire (en noir).
Résolution abandonnée: interroger les témoins Marchand (absent) et Périgault (bec-de-lièvre), de toute façon Saulnier Henri nous a tout dit (en vert).
Résolution adoptée: interroger les Protestants, les Communistes et les gens du lycée. Moyen: leur vendre des coupons pour le Sahel (en bleu).
Problème n°1: Marie-Claire. A) Aurait-elle voulu tuer Adélaïde sachant qu'elle y risquait sa vie? B) Pourquoi faisait-elle mine d'apprendre à conduire? (en noir).
Problème n°2: Les Francs-Maçons. Qui sont-ils? Où et comment les trouve-t-on? (souligné).

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, p.92
La Loire :
Le derrière sur un banc, le dos contre le mur de leurs petites maisons de tendre tuffeau blanc, sans fin, les yeux plissés par la lumière dans un sourire permanent, ils regardent la Loire qui regarde le ciel, et ils en causent, du ciel et de la Loire, de la Loire et du ciel, benoîtement persuadés, quoi qu’il arrive, que Dieu les aime d’un amour doux et acidulé comme une fillette de vin rosé.

Le ciel qui coule dans la Loire est la seule passion qu’on leur connaisse, avec ses deux versants, la météorologie et la théologie.
Ibid, p.12
J'aime ce ciel sous deux espèces, comme le temps et l'amour. Et encore :
La Loire, fleuve des rois de France, débordait comme le Nil des pharaons dorés, avec une lenteur majestueuse. Les gens qui croient la connaître disent que c'est une traîtresse. C'est faux. La Loire est franche, mais farouche; sous ses allures excessivement polies, son orgueil est infini. Elle aime qu'on l'aime — mais seulement d'amour. Il faut lui faire la cour. Se donner le mal de la contempler, de mesurer avec des baguettes ses pas sur le sable, d'ausculter le moindre remous de ses eaux par lesquels elle signale les tourbillons fatals, où, mante religieuse, elle ne manquera pas d'engloutir ses vaniteux petits sauteurs du dimanche qu'elle charriera ju'à la mer avec les rats et les chats crevés. Ça demande une science et une patience infinie, comme de jouer à la boule de fort. Dieu merci, on avait su la prévoir, et toutes les bêtes étaient encore sur le coteau? Parce qu'elle est finaude et fantasque, en plus, la belle ogresse, et ses victimes se comptent par colonies de vacances entières.
Ibid, p.112
Des descriptions popularisées par La vie est un long fleuve tranquille, mais qui ici ne sont qu'un constat, la tentative de montrer comment les prêtres de bonne volonté tentèrent d'imaginer et d'appliquer Vatican II de leur mieux — en en faisant trop, naturellement. (Il n'y eut pas de retour):
À la fin de cette épreuve, Monsieur l'archiprêtre dit sur le ton de monsieur Loyal: Première station: Jésus condamné à mort. Les scouts recommencèrent à gratter (c'était encore en Do majeur, très allegretto)
Le premier qui dit la vé-ri-té
Il doit être exé-tchoung, tchoung-cuté (bis)

Par dessus les banderolles bringuebalantes de la Miséricorde, la tête de Séraphin émergea d'un col romain. En tenue de clergyman, il avait, comme l'archiprêtre, une grand étiquette pendue sur la poitrine: "Jésus-Martin-Luther-King". Des chaînes de papier kraft, comme ces guirlandes qu'on fait pour Noël dans les maternelles, lui entravaient les pieds. Ses mains étaient attachées par une ficelle dont chaque exrémité était tenue par un enfant de chœur déguisé en soldat avec une veste de treillis dont les manches, trop longues, avaient été retournées. L'un avait un vrai casque de vrai soldat qui lui tombait sur le nez, l'autre un casque d'Astérix en plastique, trop petit, et qui ne battait plus que d'une aile.
Ibid, p.172-173
Et des remarques plus discrètes (Stella, quatorze ans, est élevée par ses vieilles tantes):
En prenant l'enveloppe de papier bulle, cachetée, où le nom et l'adresse étaient écrits au stylo-bille, Stella soupira, heurtée par cette triple grossièreté. Et c'était prof…
Ibid, p.225
Les causes de cette déliquescence sont résumées en une phrase:
Elles étaient quatre, et Mère Adélaïde qui n'ignorait rien le savait très bien, à avoir redoublé leur sixième, dont Hélène, par force, et Stella par faiblesse. Quatre à avoir bénéficié un an de l'enseignement de l'ancien catéchisme, du latin et des mathématiques traditionnelles, ces trois piliers de la sagesse disparus d'un coup sous les effets conjugués, quoique non concertés, d'Edgar Faure, de Mai 68 et du Concile.
Ibid, p.261
Ce n'est pas un roman à thèse, et les citations ci-dessus, pittoresques, donnent une mauvaise idée de l'ensemble (mais donner une idée juste serait beaucoup plus long…): c'est l'histoire d'une petite fille un peu seule qui ne sait pas clairement qu'elle est malheureuse même si elle en connaît les causes, qui enquête dans une école catholique en interprétant tous les indices de travers.

La Loire

La légende veut que René Ier d'Anjou, Roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, peintre et poète, fût en son "doux castel d'amour" de Saumur à peindre une bartavelle quand on vint lui rapporter que Louis XI, ce madré, bataillait encore pour lui piquer son beau duché d'Anjou. Ajoutant une dernière nuance d'ocre à l'aile de sa perdrix rouge, celui qu'on appelle ici le Bon Roi René se souvint alors qu'il était comte de Provence, que c'était aussi là une bien aimable contrée, et qu'elle lui manquait beaucoup. Il acheva son tableau, serra ses pinceaux, et fut s'y installer le reste de son âge avec la dame de son cœur, la délicieuse Jeanne de Laval, sa seconde épouse. Pour les gens des bords de Loire, le Bon Roi René demeure un vrai héros, et ils chérissent sa mémoire; la terre ne vaut pas qu'on se batte pour elle.

Le derrière sur un banc, le dos contre le mur de leurs petites maisons de tendre tuffeau blanc, sans fin, les yeux plissés par la lumière dans un sourire permanent, ils regardent la Loire qui regarde le ciel, et ils en causent, du ciel et de la Loire, de la Loire et du ciel, benoîtement persuadés, quoi qu'il arrive, que Dieu les aime d'un amour doux et acidulé comme une fillette de vin rosé.

Le ciel qui coule dans la Loire est la seule passion qu'on leur connaisse, avec ses deux versants, la météorologie et la théologie. C'est la seule cause pour laquelle ils acceptent qu'on les égorge de siècle en siècle, la seule patrie qui leur fasse prendre les armes sans renâcler. Dans les temps anciens, ils se sont poursuivis par bandes pour les vraies-fausses reliques de saint Florent à travers la forêt de Bagneux, affaire encore mal élucidée; une autre fois, ils ont fracturé les vitraux de l'église de Candes pour s'entre-voler le corps à peine froid de saint Martin; plus tard encore, le fleuve a charroyé par centaines cadavres de huguenots, cadavres de catholiques, cadavres de Blancs massacrés par des Bleus... Et certains soirs, quand la Loire se maquille très rouge, plus rouge que le soleil lui-même, les gens si paisibles qui peuplent ses rives se taisent un moment pour la regarder présenter aux cieux le sang de leurs aïeux martyrs dans l'ostensoir de son sable d'or blanc.

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, p.12-13 (prologue)

Petit déjeuner

La miette faisait du surf derrière le manche en inox sur les crêtes beigeasses et crémeuses. Ça faisait sept tours qu'elle résistait sans couler. La précédente, mais elle était plus petite, moins plate, avait tenu neuf tours, on verrait bien. Stella fit tourner plus vite sa cuillère dans le bol transparent; une buée douceâtre lui montait au joues. Huit tours.

Alix de Saint-André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, Folio, p.285

Les indulgences

D'autres mesures menèrent à leur tour au commerce, tristement célèbre, des indulgences. Des foules de moines mendiants, dûment informés, étaient envoyés pour répandre dans le peuple les sentences d'excommunication et de déposition. Pour cette mission, les moines devaient utiliser toutes les occasions de rassemblement de foules, c'est-à-dire les processions, les messes, les marchés. Ils avaient en outre l'obligation de faire suivre toute prédication de l'invitation à prendre la croix contre Frédéric. Mais, afin de ne pas affaiblir  inopportunément la croisade prêchée contre Frédéric et ses fils, le pape Innocent interdit secrètement, de la façon la plus stricte, qu'on prêcha aussi la croisade en Terre sainte — et cela à l'instant précis où Saint Louis préparait la sienne.  Le seul fait d'avoir écouté un prêche exhortant à la croisade contre Frédéric II valait une indulgence de quarante à cinquante jours accordée par le pape et celui qui prenait la croix avait droit aux mêmes indulgences que les croisés qui combattaient contre les Sarrasins. Et si, ensuite, on se faisait relever de ce vœu de croisade en payant, la rémission des péchés subsistait. Aussi, beaucoup se croisaient-ils uniquement pour se faire relever immédiatement de leur vœu en versant une somme d'argent et se dégager de leurs péchés par ce rachat. Ce procédé n'était pas tout à fait nouveau. Il était possible depuis longtemps déjà de se dégager du vœu de croisade en versant une somme d'argent. Mais cet argent était utilisé précisément pour la croisade, alors que désormais il ne représentait plus qu'une nouvelle source de revenus pour l'Eglise et le clergé et un moyen pour combattre l'empereur. Dès lors que l'on fit abstraction de la fiction d'une croisade et que les indulgences furent accordées immédiatement contre de l'argent, le commerce des indulgences s'établit. Et c'est ce commerce qui donna finalement l'impulsion extérieure au schisme du XVIe siècle, c'est-à-dire à la Réforme.

Ernst Kantorowicz, L'Empereur Frédéric II, p.560

Dieu

—… GENTIL? GENTIL! Comment pouvez-vous dire une chose pareille, malheureuse! Vous avez entendu , Mère Antoinette: Dieu est gentil… Mère Adélaïde glapissait d'une colère noire. Et c'était gentil, peut-être, petite sotte, de détruire Sodome et Gomorrhe? C'était gentil, le déluge? C'était gentil de demander à Abraham de sacrifier son fils?

Et d'un grand coup de béquille sur le bureau.
—Sachez, jeunes filles, que Dieu n'est pas gentil, il est bon. Dieu n'est pas niais…

Alix de Saint-André, L'Ange et le réservoir de liquide à freins, Folio, p.260

Pauvres de nous

Avec Catherine Garraude, Mère Adélaïde avait perdu le seul être humain qu'elle aimât vraiment. Les autres, elle les aimait bien sûr comme elle-même, selon le commandement; c'est-à-dire pas beaucoup.

Alix de Saint André, L'ange et le réservoir de liquide à freins, p.255

Travers III, chapitre 3, pages 152-153

Vos trouvailles et corrections sont bienvenus en commentaires, je les intégrerai dans le texte. J'essaie de mettre un maximum de lien vers les photos illustrant le livre.



donc été atteint hier, juste avant Tristan. Il a caché dans ses pièces son propre nom, un beau nom, William. Le coup partit. Le coup partit. Un revolver à la


rouge située immédiatement au-dessous de la nôtre, directement sur l'avenue de Royat, on disait qu'elle était amoureuse du conducteur du tramway,


en français le texte d'un artiste conceptuel, dont il a besoin pour une exposition à Paris. Après quoi nous sommes ressortis pour aller à une soirée


années durant l'"homme d'affaires" de Warhol ou son social secretary, si vous voulez, son conseiller en matière de relations publiques et de rela-


Clever boy ! And so sweet, really. Qu'est-ce qu'il a bien pu devenir? C'était un ami de Mark. J'aurais très bien pu tomber amoureux de lui,


se montre plus résignée, plus diplomate peut-être, et sans doute mieux au fait, surtout, du caractère inéluctable de la présence de pareil objet; en plus elle doit ménager les sentiments contradictoires de sa fille Cam ******, qui refuse absolument d'essayer de dormir si ce morceau de carcasse lui est visible, et de son fils, qui, lui, refuse non moins véhémentement de fermer



****** Lui s'était mis dans la tête, je ne sais comment ni pourquoi, que Cam, de tous les enfants de la maison, était le favori du vieux poète, Augustus Carmichael - ce qui était un peu inattendu, et s'accordait mal avec les autres données, parce que Carmichael est considéré par plusieurs commentateurs (à vrai dire sans arguments tout à fait convaincants : on ne sait pas très bien d'où leur vient cette quasi-unanimité, sinon d'une certaine propension qu'ils ont à se copier les uns les autres) comme homosexuel ou "achrien", pour reprendre le terme proposé par Camus & Duparc); or c'est en fait un autre des invités, William Bankes, qui a une prédilection pour la petite fille (que son nom un peu ambigu m'avait fait prendre d'abord, en ce qui me concerne, pour un garçon) ; mais cet autre invité, dans un des nombreux ouvrages qui se chargent d'explorer le roman et d'en faciliter ou d'en éclairer la lecture pour les amateurs, les passionnés ou les débutants, est confondu précisément, avec le vieux poète (dont le recueil, paru pendant la guerre, rencontre un succès inattendu: «The war, people said, had revived their interest in poetry»); de sorte qu'après tout il y a peut-être bien une explication à cette erreur, qui ne ferait que s'appuyer, comme il arrive bien souvent, sur une erreur antérieure — le réseau gigantesque de l'erreur doublant et multipliant, multipliant infiniment, car ses embranchements sont multiples, celui de la vérité, si tant est que tel soit le mot qui convienne en l'occurrence, puisque c'est tout de même d'un ouvrage de fiction, officiellement, que nous parlons ici; la distinction n'étant pas nécessairement pertinente, néanmoins (du moins du point de vue qui nous intéresse pour le moment), fiction, erreur et vérité étant le théâtre (ou vaudrait-il mieux dire la carte, le territoire, l'espace) d'enchaînements, de liaisons et d'embranchements dont la solidité, la pertinence et pour tout dire le caractère "performatif " n'ont rien à s'envier réciproquement.

Quel nom étrange, toute de même - pour une fille comme pour un garçon. Était-il courant au temps de la reine Victoria? S'agit-il d'une abréviation?

Cam sera de la promenade au phare, en tout cas, lorsque celle-ci s'accomplira enfin, des années plus tard, tout ayant changé entre-temps. Un bras dépassant de la barque, elle s'amusera à laisser les vagues lui filer entre les doigts. C'est la première fois qu'elle voit l'île de loin, un peu comme on contemple une image dans un livre. Elle trouve qu'elle ressemble à une feuille : une feuille posée sur les flots. Et ce serait là, s'il en était besoin, un autre élément d'identification, car la comparaison avec une feuille est l'un des ponts aux ânes de toute description de Skye. Elle est d'ailleurs assez juste, surtout si l'on songe à une carte, ou bien au spectacle qu'on peut avoir du ciel, dans un avion en route vers les confins de l'archipel.



  • premier fil

Déjà vu.

  • deuxième fil

Idem.

  • troisième fil

en français le texte d'un artiste conceptuel, dont il a besoin pour une exposition à Paris. Après quoi nous sommes ressortis pour aller à une soirée donnée pour Victor Hugo, un des collaborateur d' Interview, qui est connu surtout pour ses inventives vitrines (page152 à 154, je déborde pour respecter le sens).

Journal de Travers, p.64
Victor Hugo: encore en activité aujourd'hui. Connu pour sa queue (autant que pour ses vitrines?))

  • quatrième fil

années durant l'"homme d’affaires" de Warhol ou son social secretary, si vous voulez, son conseiller en matière de relations publiques et de relations tout court, en somme, son introducteur dans les milieux de la très grande fortune et de l’aristocratie, son principal rabatteur de clients pour des portraits parmi les gens illustres ou richissimes. (là encore, pp 152 à 156 pour le sens.)

Je rappelle qu'il s'agit de Fred Hughes.

  • cinquième fil

Clever boy ! And so sweet, really. Qu'est-ce qu'il a bien pu devenir? C'était un ami de Mark. J'aurais très bien pu tomber amoureux de lui,

Sans doute un certain Dimitri. Voir l'explication ici.
Les deux fils sont suffisamment intriqués pour que j'ai cru longtemps que c'était Hughes qui avait envoyé la carte postale (importance de la syntaxe dans la compréhension).
C'était un ami de Mark : sans presque aucun doute William Burke. Renaud Camus nous a conseillé de chercher du côté de Green. Mark est le héros de Terre lointaine, surnom de William Burke avant que RC ne connaisse son nom. On trouve dans Terre lointaine: «C'était un ami de Nick».

  • sixième fil

se montre plus résignée, plus diplomate peut-être, [...] non moins véhémentement de fermer

Résumé d'un passage de Promenade au phare. Intérêt stylistique (changement de point de vue: nous voyons du point de vue de Mme Ramsay le dilemme à dénouer). Porte un jugement sur Mme Ramsay, l'héroïne, suppose les motivations vraisemblables de ses actes. Analogie (clin d'œil à?) avec «ils parlent du roman qu'ils viennent de lire tout à fait comme si les personnages appartenaient à la» (L'Inauguration de la salle des vents p.229 à propos des personnages de La Jalousie de Robbe-Grillet)

  • septième fil

Note au précédent fil: il s'agit toujours de Promenade au phare

****** Lui s'était mis dans la tête, je ne sais comment ni pourquoi, que Cam, de tous les enfants de la maison, était le favori du vieux poète, Augustus Carmichael - ce qui était un peu inattendu, et s'accordait mal avec les autres données,

Lui : Renaud Camus, l'auteur, le narrateur.
s'était mis dans la tête (...) ce qui était un peu inattendu, et s'accordait mal avec les autres données : décrit un phénomène que nous connaissons bien, ces faux sens ou contresens de lecture qui viennent d'on ne sait d'où et persistent dans la mémoire et résistent aux preuves (ce qui me fait penser à l'une des phrases de Proust que j'utilise le plus fréquemment: «Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances» (Du côté de chez Swann)
Augustus Carmichael: Augustus («Augustus Carp m'a conduit à Augustus de Morgan, et Augustus de Morgan (né en Inde en 1806), à Ada Augusta Byron, Lady Lovelace, ...» (Rannoch Moor p.742); Agostino de Prima della Rivoluzione, Augustin (du liebe Augustin, Mahler), Augustin ou le maître est là
Carmichael: Car, arc, etc et assonnance avec Cam (par la grâce de V Woolf, pas de RC!)

parce que Carmichael est considéré par plusieurs commentateurs (à vrai dire sans arguments tout à fait convaincants : on ne sait pas très bien d'où leur vient cette quasi-unanimité, sinon d'une certaine propension qu'ils ont à se copier les uns les autres) comme homosexuel ou "achrien", pour reprendre le terme proposé par Camus & Duparc);

Petite pique envers les commentateurs. On remarque que RC n'a pas lu que Woolf, mais aussi des études sur Woolf. Problème de la critique "hors texte" (comme la culture hors sol), quand elle ne fait plus que s'entre-lire sans revenir aux textes.
Via achrien, une référence à Travers et à deux autres hétéronymes.

or c'est en fait un autre des invités, William Bankes, qui a une prédilection pour la petite fille (que son nom un peu ambigu m'avait fait prendre d'abord, en ce qui me concerne, pour un garçon);

William Banks : un William, et Banks, banc, banque, banquier (Stern)
Plusieurs prénoms ambivalents : Charlie, dans L'Ombre d'un doute, Charlie, dans la journée à la plage racontée par un blog, ce qui reprend le terme de l'inversion.

mais cet autre invité, dans un des nombreux ouvrages qui se chargent d'explorer le roman et d'en faciliter ou d'en éclairer la lecture pour les amateurs, les passionnés ou les débutants, est confondu précisément, avec le vieux poète (dont le recueil, paru pendant la guerre, rencontre un succès inattendu: «The war, people said, had revived their interest in poetry»);

les amateurs, les passionnés ou les débutants: il est amusant de voir la diversité des publics concernés — et qui pourraient paraître s'exclure les uns les autres, et pourtant, à y réfléchir, non. C'est le lecteur qui fait le texte, l'amateur ou le débutant liront le même texte mais n'y liront pas la même chose...

de sorte qu'après tout il y a peut-être bien une explication à cette erreur, qui ne ferait que s'appuyer, comme il arrive bien souvent, sur une erreur antérieure — le réseau gigantesque de l'erreur doublant et multipliant, multipliant infiniment, car ses embranchements sont multiples, celui de la vérité, si tant est que tel soit le mot qui convienne en l'occurrence, puisque c'est tout de même d'un ouvrage de fiction, officiellement, que nous parlons ici;

«l'erreur laisse des traces», citation d' Échange p.143.
Retour du motif de l'embranchement et du carrefour, non plus à l'occasion de la conversation mais de l'erreur. Superposition de deux possibilités de se perdre, une dans la reconstitution des conversations, une dans la vérification des faits et le démontage des erreurs... La carte sert moins à se guider qu'à se perdre.

la distinction n'étant pas nécessairement pertinente, néanmoins (du moins du point de vue qui nous intéresse pour le moment), fiction, erreur et vérité étant le théâtre (ou vaudrait-il mieux dire la carte, le territoire, l'espace) d'enchaînements, de liaisons et d'embranchements dont la solidité, la pertinence et pour tout dire le caractère "performatif" n'ont rien à s'envier réciproquement.

Le mensonge ou l'erreur peut être prouvé tout aussi bien que la vérité. Je ne pense pas qu'il faille lire dans ce passage une profession de foi cynique ou sceptique, mais plutôt un émerveillement devant la multiplicité de la réalité qui permet des interprétations en tous sens ("la cohérence échevelée du monde").

Quel nom étrange, toute de même - pour une fille comme pour un garçon. Était-il courant au temps de la reine Victoria? S'agit-il d'une abréviation?

Retour à Cam après des digressions. Comme d'habitude, on remarque que le cerveau fait naturellement la liaison: disjoindre, c'est lier, selon une observation de Ricardou.
thématique des reines d'Angleterre.

Cam sera de la promenade au phare, en tout cas, lorsque celle-ci s'accomplira enfin, des années plus tard, tout ayant changé entre-temps. Un bras dépassant de la barque, elle s'amusera à laisser les vagues lui filer entre les doigts. C'est la première fois qu'elle voit l'île de loin, un peu comme on contemple une image dans un livre. Elle trouve qu'elle ressemble à une feuille : une feuille posée sur les flots. Et ce serait là, s'il en était besoin, un autre élément d'identification, car la comparaison avec une feuille est l'un des ponts aux ânes de toute description de Skye. Elle est d'ailleurs assez juste, surtout si l'on songe à une carte, ou bien au spectacle qu'on peut avoir du ciel, dans un avion en route vers les confins de l'archipel.

Retour au résumé du livre. Retour au problème de l'identification de l'île, question qui court depuis la p.129: «En fait d'après un autre, il n'y a dans le texte que trois indications déterminantes à ce sujet» (L'AA, p.129)
Retour au voyage en avion, qui clôt le chapitre II.

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