Un exercice de traduction, pour changer. Je reprends des suggestions et corrections de GC, qu'il soit remercié)

Conrad a laissé une évocation très brève, mais très émouvante, de sa dernière rencontre avec Crane, qu’il alla saluer, trois mois plus tard, dans un hôtel de Douvres, le matin même du jour où le jeune homme, dont la condition était déjà désespérée, s’embarquait pour le continent et pour la Forêt Noire — où l’attendait, en guise d’ultime planche de salut, une de ces maisons de repos qui toutes sont décrites en une seule, dans Tristan :

Weiss und geradlinig liegt es mit seinem langgestreckten Hauptgebaüde und seinem Seitenflügel inmitten des weiten Gartens, der mit Grotten, Laubengängen und kleinen Pavillons aus Baumrinde ergötzlich ausgestatelt ist und hinter seinen Schieferdächern ragen tanengrün, massig und weich zerklüftet die Berge himmelan. (Été 203, 264, 268)

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.163

J'ai trouvé sur la toile cette note que je traduis au fil du texte. La rencontre à laquelle fait allusion Renaud Camus est dans l'avant-dernier paragraphe.

Feuillet sans dates. 1919

Ma rencontre avec Stephen Crane eut lieu grâce à l'entremise de M. Pawling, associé dans la maison d'édition de M. William Heinemann.

Un jour M. Pawling me dit: «Stephen Crane est arrivé en Angleterre. Je lui ai demandé s'il y avait quelqu'un qu'il souhaitait rencontrer et il a cité deux noms. L'un des deux était le vôtre.» A l'époque, je venais juste de finir, comme le reste du monde, La Conquête du courage. Le sujet de ce récit était la guerre, du point de vue des émotions individuelles d'un soldat. Cet individu (tout au long du livre il n'est pas nommé) était déjà intéressant en soi, mais en tournant l'une après l'autre les pages de ce petit livre qui avait recueilli sur le moment une reconnaissance aussi fracassante la personnalité de l'auteur m'avait intéressé davantage encore. La peinture d'un jeune homme simple et candide devenant pour les besoins de son pays une pièce d'un énorme machine à combattre était présentée avec un sérieux dans les desseins, un sens des enjeux tragique et une imagination dans la force d'expression qui m'avait frappé comme tout à fait inhabituels et dignes d'admiration.

Apparemment Stephen Crane avait conçu une impression favorable de la lecture du Nègre du Narcisse, un de mes livres lui aussi récemment publié. J'étais sincèrement heureux d'entendre cela.

Quand je revins en ville la fois suivante, nous nous rencontrâmes à déjeuner. Je vis un jeune homme de taille moyenne à la silhouette élancée, avec des yeux bleus très calmes et pénétrants, les yeux de quelqu'un qui non seulement a des visions mais est capable de les ruminer en vue d'un but déterminé.

Il avait en effet un pouvoir de vision extraordinaire, qu'il appliquait aux choses de cette terre et à notre mortelle humanité avec une force qui semblait atteindre, à travers les apparences et les formes de la vie, l'essence même de la vérité de la vie. Son ignorance de la vie en général — il n'en avait vu que très peu — ne faisait pas obstacle à sa saisie imaginative des faits, des événements et des hommes pittoresques.

Son attitude était très calme, sa personnalité intéressante dès le premier regard, et il parlait lentement avec une intonation qui, je pense, devait sonnait faux aux oreilles de certaines personnes, surtout américaines. Mais pas aux miennes. Quoi qu’il dît, il faisait entendre une note personnelle, et il s'exprimait avec une simplicité dépouillée qui était extrêmement engageante. Il connaissait très peu la littérature, celle de son pays ou de n'importe quel autre, mais dès qu’il avait la plume en main, il s’avérait, avec le langage, un artiste merveilleux. Puis son don parut au grand jour, et on vit alors que cela dépassait de loin la simple capacité à choisir heureusement ses mots. L'impressionnisme de ses phrases atteignait vraiment les profondeurs au-delà de la surface. Dans son écriture, il maîtrisait parfaitement ses effets. Je ne crois pas qu'il douta jamais de ce qu'il était capable de faire. Mais il me sembla souvent qu'il n'était qu'à moitié conscient de la qualité exceptionnelle de ses œuvres.

Son œuvre fut écourtée par une mort venue trop tôt. Ce fut une immense perte pour ses amis, mais sans doute pas autant que pour la littérature. Je pense qu'il a donné sa pleine mesure dans les quelques livres qu'il a eu le temps d'écrire. Qu'il n'y ait pas de malentendu: la perte fut immense, mais c'était la perte du ravissement que son art pouvait procurer, pas la perte d'une quelconque révélation encore à venir. En ce qui le concerne, qui peut dire ce qu'il gagna ou perdit en quittant ce monde des vivants qu'il savait déployer devant nous selon l'ordre sa propre vision artistique? Peut-être qu'il y perdit peu. La reconnaissance qu'on lui accordait était plutôt languissante et accordée à contrecœur. L'accueil le plus respectueux que ses récit rencontrèrent dans ce pays provient de M. W. Henley dans la New Review et plus tard, vers la fin de sa vie, de feu M. William Blackwood dans son magazine. Pour le reste je dois dire que durant son séjour en Angleterre il eut la malchance d'être, ainsi que dirait les Français, mal entouré. Il était la proie de personnes qui ne comprenaient pas la qualité de son génie et étaient hostiles aux rayonnements plus profonds de sa nature. Certains sont morts depuis, mais morts ou vivants ils ne valent pas la peine qu'on les évoque maintenant. Je ne pense pas qu'il se faisait lui-même aucune illusion à leur sujet: mais son caractère présentait une tendance à la bienveillance et peut-être à la faiblesse qui l'empêchait de se libérer de leurs attentions condescendantes et inutiles, lesquelles à cette époque me causèrent plus d'une irritation secrète quand je séjournais chez lui dans une de ses demeures anglaises. Ma femme et moi préférons nous souvenir de lui chevauchant à notre rencontre pour nous accueillir au portail du Parc à Brede. Né maître de ses impressions sincères, il était également un cavalier-né. Il ne paraissait jamais si heureux et mieux à son avantage qu'à dos de cheval. Il avait pour projet d'apprendre à monter à mon fils aîné, et en attendant, quand l'enfant eut deux ans, il lui offrit son premier chien.

Je rencontrai Stephen Crane quelques jours après son arrivée à Londres. Je le rencontrai pour la dernière fois le dernier jour de sa présence en Angleterre. C'était à Douvres, dans un grand hôtel, dans une chambre avec une large fenêtre donnant sur la mer. Il avait été très malade et Mme Crane l'emmenait quelque part en Allemagne, mais un regard à ce visage dévasté m'avait suffi pour savoir que c'était le plus ténu de tous les espoirs. Les derniers mots qu'il me souffla furent: «Je suis fatigué. Transmets mon affection à ta femme et ton fils.» Quand je me retournai à la porte pour un dernier regard je vis qu'il avait tourné la tête sur l'oreiller et qu'il regardait de tout son désir par la fenêtre les voiles d'un cotre qui glissait lentement à travers le cadre, comme une ombre pâle contre le ciel gris.

Ceux qui ont lu son dernier court récit, Chevaux et le récit Le Bateau ouvert, dans le volume qui porte ce nom, savent de quelle compréhension nuancée il aimait les chevaux et la mer. Et son passage sur cette terre fut celle d'un cavalier chevauchant rapidement à l'aube d'une journée condamnée à être courte et sans soleil.



PS: La description du chien est là (voir l'extrait en fin de billet).
Ainsi la dernière rencontre eut lieu devant "Dover beach".