Véhesse

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jeudi 16 décembre 2010

Comme toute persécution un peu dégourdie

Je devais rappeler ce matin Mlle B. pour lui donner ces renseignements. Mais d'importantes et très pénibles fouilles dans mes papiers bancaires et dans toutes les archives ne me les ont pas livrés. Sur les conseils de Mlle B., j'ai donc entrepris de me les faire communiquer par téléphone. C'est là que mes vrais malheurs ont commencé. J'étais soutenu dans ma quête par l'image du mur, la possibilité du mur, le charme incomparable du mur — sans quoi je n'eusse pas tenu plus d'une demi-heure; tandis que j'ai bien dû endurer quatre heure de supplice, l'un dans l'autre. Certainement pareilles épreuves, inconnues de nos ancêtres et sans doute de nos parents, sont un des principaux instruments de l'asservissement, de l'imbécillisation, de la normalisation, de la castration, de la mise au pas des contemporains. Tel qui a supporté cela, qui y a consenti (comme je l'ai fait), n'est plus apte au moindre mouvement de révolte. Il supportera tout.

À l'agence du Crédit Lyonnais, encore, je n'ai eu que de la malchance, la responsable de mes petites affaires n'était pas dans sont bureau quand j'appelais: il me fallait chaque fois écouter de bout en bout tout son répondeur, rien que d'assez habituel, et j'ai fini par lui parler. Elle était d'ailleurs tout à fait aimable et, je dois le dire, celle que j'ai réussi à atteindre à la Sofinco l'était aussi, et même serviable. Mais quel cauchemar pour arriver jusqu'à elle! Aucun des sévices généralement associés aux plus laborieuses campagnes téléphoniques ne m'a été épargné: lignes occupées indéfiniment (ça, encore, ce n'est rien), interminables sonneries sans réponse, disque «toutes nos ligne sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement». Non, la véritable horreur commence à «vous allez être mis en relation avec un de nos conseillers, l'attente est de... (suspense...) moins de huit minutes». Mais le pire du pire ce sont les prétendus efforts du système «pour écourter votre attente» ou «pour faciliter nos recherches: si vous appelez pour obtenir un crédit, tapez 1; si vous appelez pour changer la date de votre échéance, tapez 2; si vous appelez pour...»

De toute façon, votre cas ne semble jamais prévu et quoi qu'il en soit, votre appareil, lui aussi, a horreur de toutes ces requêtes de taper 5 ou de taper dièse. Sa mauvaise volonté est prévue, elle, et elle est même mise à l'épreuve — ça, c'était une nouveauté pour moi.

«Tapez étoile pour vérifier que votre installation est compatible avec la nôtre» (ou que «notre système peut prendre en compte votre appel»).

On se dit qu'on ne peut pas renoncer après pareil investissement en temps et en nerfs, qu'on ne peut pas être arrivé jusque-là, ou tout simplement avoir perdu deux heures, pour laisser tomber à ce stade, ce serait trop bête. D'ailleurs on progresse: tiens, voilà qu'on vous demande votre "numéro client à onze chiffres". Certes, vous ne l'avez pas, vous n'en avez pas la moindre idée, mais si vous l'aviez eu vous auriez sans doute bel et bien franchi une étape décisive. Re-fouilles, donc, cette fois avec la délicatesse d'une Gestapo vraiment très très fâchée. Té, le voilà, ce putain de "numéro client" — mais entre-temps, bien entendu, ça a sauté.

Puis sonnerie «occupé». Puis sonnerie simple, sans réponse. Puis «tous vos correspondants sont occupés pour le moment, veuillez rappeler ultérieurement». Il y a même eu (vers trois heures de l'après-midi):

«Ce service est actuellement fermé».

Est-ce qu'on se roule par terre la bave aux lèvres ou est-ce qu'on brise le vase de Daum sur le téléphone? «Pour vérifier que votre installation est bien compatible avec la nôtre, tapez étoile. Pour tout autre renseignement, tapez 5.» Tout autre renseignement est très précisément votre cas, mais cette passe dangereuse vous est déjà familière et vous savez d'amère expérience qu'il ne faut surtout pas taper 5, car 5 ne déclenche qu'un blanc total et définitif. Vous aimez encore mieux la musique qui s'entremêle à «la durée maximum d'attente est de... onze minutes». Vous coopérez même à la géhenne dont vous faites l'objet, comme le veut toute persécution un peu dégourdie, car la musique torturante qui vous est assénée, vous la mettez sur haut-parleur afin de ne pas être obligé de rester avec le récepteur à l'oreille et de pouvoir faire autre chose, pendant de temps (comme si vous en étiez capable...).

Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.422

J'aime bien "en temps et en nerfs", si discrètement assorti à "en temps et en heure".

Kråkmo, marginalia II

  • le supplice du téléphone

[...] de formidables praticiens du supplice du téléphone, c'est-à-dire du répondeur, du disque d'attente et du «si vous souhaitez connaître la date de votre prochain versement, tapez 5», etc. — une des pires calamités de la vie moderne, et l'une des mieux calculées pour répandre massivement la folie au sein de la population.

Renaud Camus, Kråkmo, p.17

Remords. Lorsque j'ai lu Au nom de Vancouver, j'ai été très impressionnée par la description du "supplice du téléphone": il y avait là la peinture de quelque chose de nouveau, de jamais peint auparavant, omniprésent dans nos vies; il y avait là l'équivalent de l'apparition du train ou des demoiselles du téléphone dans la littérature, il y avait là quelque chose des Temps modernes appliquée à notre époque.
Et puis il y avait "l'image du mur", l'obsession permettant de supporter le supplice, la folie luttant contre la folie.
J'avais l'intention de mettre ce passage en ligne et je ne l'ai pas fait. J'y vais de ce pas.

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