• calculer le montant de sa pension de retraite

Après la description du supplice du téléphone, voici la description de la méthode du calcul du montant de sa retraite. Nous l'avons tous vu traîner ici ou là, sur le web ou dans des magazines du gens Le Particulier ou Votre argent, mais elle prend un relief particulier à être ainsi exposée dans un livre d'écrivain. Jamais les générations futures — ou plus simplement les lecteurs contemporains étrangers — n'auraient pu imaginer une telle complexité sans ce témoignage, complexité qui tombera dans l'oubli quand elle sera abolie, remplacée par un système compréhensible (ça me paraît inéluctable). Finalement, c'est un peu l'équivalent du Traité d'arithmétique de Pierro della Francesca: qui se rendrait compte sans cela de la gymnastique calculatoire quotidienne qu'exigeait vivre dans un monde sans système métrique ni système monétaire unifié?

Je suis parvenu à avoir un entretien avec une personne pas plus aimable que cela de la C.R.A.M. (Caisse de Retraite de l'Assurance Maladie?) J'ai cru comprendre de son hâtif discours que j'avais le choix entre deux possibilités: faire calculer le montant de mon éventuelle retraite par ladite C.R.A.M., mais cette opération demandait, pour être menée à bien, entre quatre et six mois; ou bien faire moi-même le calcul, en m'adressant aux divers organismes auprès desquels j'avais cotisé au cours de mon existence. Le groupe Audiens, par exemple, me communiquerait un relevé de mes points actualisés (j'essaie de transcrire ce que j'ai noté précipitamment dans mon petit carnet). Il me faudrait alors additionner mes points Arrco et mes points Agirc, puis multiplier la somme des points Arrco par 1,1548 et la somme des points Agirc par 0,4132. À l'Ircantec la somme des point doit être multipliée par 0,43751. Je sais, ça n'a pas l'air de vouloir dire grand-chose. J'ai probablement mal compris,mal noté, mal transcrit. Mais j'ai bien vu que, laissé à mes propres moyens, je n'arriverais à rien.

J'ai essayé de joindre ces organismes ou société dont on me donnait le nom et le numéro de téléphone, le groupe Audiens et le groupe Médéric. Mais c'est là que le supplice du téléphone fonctionnait de la façon la plus efficace. Au bout de dix minutes ou un quart d'heure d'escarmouches avec la touche étoile, la touche dièse, et «si vous souhaitez un entretien avec nos agents, tapez 5», la bataille se terminait chaque fois par «toutes nos lignes sont occupées, veuillez rappeler ultérieurement».

Qui peut résister à cela, surtout en essayant de finir un roman dans les deux ou trois jours?

Et encore Audiens, Médéric, Arrco, Agirc et Ircantec (se croirait-on pas dans Roland furieux, ou bien dans Le Voyage d'Urien?) accepteraient-ils de lâcher le morceau, il resterait à régler la question de la complémentaire, cette fois auprès de certaine Sicaf dont toutes les lignes sont occupées d'emblée, pour plus de sûreté.

Renaud Camus, Kråkmo, p.18

Ce témoignage vous permettra peut-être de comprendre mon agacement quand je vois déplorer ici ou là que «Les Français ne savent pas ce qu'ils vont toucher à leur retraite», rapidement transformé en «Les Français ne s'intéressent pas à leur retraite»: oui, s'ils ne s'intéressent qu'à l'âge du départ à la retraite et au nombre de trimestres nécessaires pour toucher une retraite à taux plein (ce qui est déjà du jargon pour signifier: pour toucher la pension de retraite la plus élevée qu'ils puissent espérer en fonction de leurs années de travail), c'est peut-être parce que ce sont les seuls nombres immédiatement appréhendables par des gens normaux. Tout le reste est incompréhensible. (Ajoutons que les risques de fraude et de détournement de fonds sont bien plus grands dans un système aussi difficile à maîtriser et à contrôler.)
(Donc j'en profite pour proclamer une conviction: unification des régimes et transparence du calcul! Et sans doute financement des retraites par l'impôt et non plus les cotisations sociales (à voir).)

  • pour le (mon) plaisir

(comme le monde est bien fait ! comme le monde est bien fait ! dommage qu'on soit si pressé...)
Ibid., p.23

  • citation de Toulet à propos des bruits entendus à l'hôtel

Il arrive toujours un moment où les bruits deviennent inexplicables. Mais que peuvent bien faire ces gens-là? Qu'est-ce qu'ils fabriquent?

Toulet, que cite son biographe Martinez, a très bien évoqué ce mystère:

«Ah, qui saura jamais à quoi le Monsieur d'en dessus, entre ses heures de bureau, emploie ses heures de loisir: et tout ce qu'il peut bien clouer, dès qu'il a un peu de tranquillité devant lui (la vôtre)? Est-ce un passionné de cordonnerie en chambre, un entomologiste? Construit-il des étagères en bois découpé; est-ce des chromolithographies qu'il suspend à ses cloisons ou des pointes qu'il enfonce dans la gorge osseuse de sa vieille maîtresse? Cruelle, cruelle énigme.»

En effet. Encore ne cité-je qu'un paragraphe sur quatre ou cinq. «Mais peu à peu des concurrences s'éveillent aux quatre coins de la maison.»
Ibid., p.24

  • Petit déjeuner à l'hôtel. Babybel cubiste

Vous seriez tenté d'expliquer que ce n'est pas là votre idée d'une assiette de fromage. Mais votre interlocutrice, cette fois, est une dame polonaise emphatiquement du genre martyr (on a l'impression qu'elle a pleuré toute la nuit depuis vingt ans, et l'on s'en voudrait d'ajouter à ses chagrins), à laquelle vous auriez le plus grand mal à faire comprendre vos vues car, d'évidence, elles ne correspondent à rien dans le registre des siennes. Comment, ces trois centimètres carrés de fromage blanc, et en plus cette petite citrouille plastifiée de rouge vif, comment, ce n'est pas pour vous du fromage? Mais alors, qu'est-ce qui en serait?
Ibid., p.27

  • La vie

Une complication supplémentaire est que je suis ici en partie l'invité de Fayard, qui un jour, peut-être, publiera ce journal. À cheval donné on ne regarde pas les dents. Et je ne suis même pas sûr que, après trois ou quatre jours de chevauchée épuisante sur un canasson rétif à l'échine raide, il soit de bon ton de se plaindre un peu. Il est vrai aussi que j'ai tendance à trouver tous les hôtels désagréables, tous ceux du moins que je puis me permettre de hanter, ou qu'on puisse se permettre pour moi; au point que la vie elle-même me paraît, dans l'ensemble, un hôtel assez mal tenu.
Ibid., p.28