Etre gentil me semble un idéal, montrer une certaine bienveillance, un certain sourire — ne pas être moqueur ou taquin, mon gros défaut (ce n'est même plus un défaut, c'est une déformation). J'oppose «les gentils» aux «méchants», convaincue qu'il faut résolument avantager les premiers tandis que la vie en société tend à favoriser les seconds, appelés communément «les cons» (par moi), afin d'obtenir plus vite une certaine tranquillité (ce qui n'est un calcul juste qu'à court terme).
Toujours est-il qu'il m'est arrivé ici ou là d'écrire dans des messages ou des commentaires: «X.? Il est gentil.» et d'éprouver la détresse de me voir répondre que j'étais condescendante.

J'ai donc été très réconfortée d'apprendre que Jacqueline de Romilly plaçait très haut la gentillesse et qu'elle l'avait identifiée comme l'une des qualités essentielles d'André Roussin, à qui elle succéda à l'Académie française:

Surtout, l’œuvre de Ménandre était toute pénétrée de ce que l’on appelait la philanthrôpia — traduisons : la bienveillance, l’amitié pour les êtres humains, la gentillesse.

Si j’ai plaqué cet accord grec en manière de prélude, ce n’est pas seulement pour le plaisir — qui existe, je le confesse — de marquer au passage les renouvellements constants de l’hellénisme. Je voulais avant tout me placer, pour aborder mon propos, dans cette perspective où les joies légères de la comédie peuvent plaire et revivre indéfiniment. Et je voulais aussi faire résonner dès le départ ce mot de gentillesse, qui pour moi doit donner le ton lorsqu’il s’agit d’André Roussin.

Cette gentillesse, chez lui, touchait aussitôt. Elle surgissait dans le sourire, discret et amusé, qui illuminait soudain ses yeux sombres d’une sorte de tendresse pétillante. Et ce n’était pas simple abord aimable. Il savait trouver des mots bienveillants et chaleureux : je l’ai un jour éprouvé personnellement et je ne l’oublierai jamais. Et puis, s’il y avait un service à rendre, pourquoi pas ? On cite, ici, tel geste de générosité envers un comédien débutant, là, telle marque de délicatesse envers la famille d’un confrère. Pourquoi pas, en effet? Sa bonté semblait être une forme de la bonne humeur. On avait dû, je crois, lui faire de nombreuses remarques à ce sujet ; car il s’est inquiété, une fois, de ce que le mot « gentil » pouvait avoir de protecteur et de légèrement méprisant. Pour moi, il exprime au contraire un éloge sans réserve. C’est un mot qui rayonne. Associée à l’intelligence, la gentillesse étonne et charme. Peut-être est-ce ce que ressentaient ceux que j’ai interrogés au sujet d’André Roussin et qui, après avoir marqué un temps d’arrêt comme s’ils cherchaient à définir l’indéfinissable, disaient finalement, avec ferveur : « C’était un homme... merveilleux. »

Jacqueline de Romilly, Discours de réception à l’Académie française, éloge d’André Roussin

«Sa bonté semblait être une forme de la bonne humeur.» Quelle phrase et surtout quel trait de caractère magnifiques.

Le même jour que je lisais ces lignes, je tombai sur cette page de Kråkmo (et toujours ces coïncidences, ces "coups de bonheur", me font penser que je suis dans la bonne voie («Ils croient aux signes, ..., tous les signes de la cohérence échevelée du monde.»).

La politesse, on peut considérer que c'est une question d'éducation, mais la gentillesse, qu'elle soit positive ou négative, est-ce qu'elle ne devrait pas être naturelle?

Mme Marion, chez Fayard, se soucie beaucoup de ce journal et ne veut pas y paraître. Je lui affirme portant qu'elle n'a rien à en craindre et que je n'ai que du bien à dire d'elle. Mais ces propos ne la rassurent pas. Elle craint que les compliments écrits à son égard ne la fassent paraître que bonne fille, gentille, et on ne sait que trop ce que cela veut dire.

Or le sait-on justement? Gentil et gentille n'ont certes jamais été des qualificatifs péjoratifs dans mon esprit et sous ma plume, bien au contraire. Et que ne se souvient-on qu'en presque toutes les langues de l'Europe, gentil est précisément l'adjectif choisi pour désigner, du gentilhomme au gentleman, de la gentil'donna au gentiluomo, la noblesse, l'accomplissement et la maîtrise de soi, à la fois la naissance et la délicatesse, le raffinement des mœurs et des sentiments. ...

Hélas, il n'y a plus de gentilshommes. Et la gentillesse nous quitte avec eux, remplacée par la vertu idéologique comme eux-mêmes l'ont été par les experts, les "sachants", les "cadres moyens et supérieurs".

Renaud Camus, Kråkmo, p.296

Je suis heureuse de trouver cette remarque sur la politesse. Il me semble que la politesse n'a été inventée, quant au fond, que pour pallier un manque de cœur: est-il réellement nécessaire d'apprendre à tenir la porte ou de laisser sa place à une vieille dame, n'est-ce pas naturel? (Dans la forme, ou les formes, la politesse, ou plutôt le savoir-vivre, devient un snobisme (franchement, quelle importance l'ordre des verres?), mais aussi un jeu, une coutume, dont il est agréable de connaître et reconnaître les règles pour ce qu'elles sont: la vie théâtralisée gentiment mise en scène, une complicité entre gens "d'un même monde")).