J'enchaîne Les espaces imaginaires [1] à la suite de Kråkmo. Curieusement les deux livres semblent se répondre:

Dans mon idée, qui date de mon enfance et vient sans doute de ma famille — mais je crois que cette façon de juger était naguère encore très dominante —, la valeur morale d'un homme ou d'une femme était très indépendante de ses opinions politiques. Le cas commence à se compliquer avec les nazis, évidemment, dont il est difficile de concevoir qu'ils puissent être des figures morales bien estimables. Mais, pour les collaborateurs vichystes, le jugement éthique ne baissait pas d'emblée les bras. Certes, ils s'étaient trompés politiquement, mais ils pouvaient parfaitement avoir été, ce nonobstant, des individus moralement irréprochables, honnêtes, désintéressés, qui avaient fait ce qu'ils avaient cru devoir faire, ne serait-ce que pour essayer de limiter autant que possible les dégâts pour leurs compatriotes et pour leur patrie. Pareil distinguo est évidemment difficile à tenir, et je n'y songe pas, pour des miliciens, pour des pro-Allemands convaincus ou pour des engagés volontaires de la Waffen SS. Mais pour un directeur de la Bibliothèque nationale?

Pour tourner les choses autrement : Faÿ a-t-il été abject, aux yeux du Monde, parce qu'il a été pétainiste et vichyste, ou bien parce qu'il a été un pétainiste ou un vichyste abject?

Renaud Camus, Kråkmo p.570 (27 décembre 2010)

À ces interrogations correspondent les premières pages des Espaces imaginaires, qui commencent par une évocation de Gaston Bergery:

Paris, 24, quai de Béthune, dimanche 5 juillet 1953.
Dîner chez les Bergery. [...]
On le sent amer, ne se consolant pas d'avoir mal joué, mais se solidarisant avec son échec, l'assumant, transformant son humiliation en orgueil et disant un peu plus souvent qu'il ne faudrait:
— Moi qui suis vichyste...
Présent inattendu. Mais le temps s'est peut-être arrêté pour lui à l'époque où il pouvait encore agir sur le destin des autres et sur le sien propre. Du reste toujours charmant, ou plutôt séduisant, de la même façon énigmatique qui avait autrefois tant de prestige sur moi.
[...]
Tandis qu'il parle, plaidant sans en avoir l'air (ce qui fait qu'il en a justement l'air) pour lui-même, je le revois, entre deux gendarmes, devant ses juges, le jour où j'allai témoigner pour lui... [...]
Il dit aussi :
— [...] Les Français ne veulent plus rien que leur petit bonheur quotidien: l'apéro, la course cycliste, tromper leur femme, tout ce qui fait pour eux le bonheur, quoi!
A ces paroles, en succèdent d'autres ou réapparaît le bout de l'oreille du petit loup égaré qu'il fut sous l'occupation. La politique de Vichy n'est plus cette fois-ci glorifiée par lui de façon artificielle, pour l'honneur, mais défendue fanatiquement en vertu d'une adhésion intérieure. Et lorsque je dis: politique de Vichy, j'entends: politique des vichystes de sa race, et sans doute même: la sienne seule. J'écoute peu, alors. Ses partis pris m'agacent dans la mesure où ils heurtent les miens.

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.9-11

Dans les pages suivantes, Gaston Bergery est évoqué à différentes dates tel qu'il apparaît dans le journal tenu par Claude Mauriac: les 4 et 5 avril, 7 juin 1938 sont racontés des conseils de rédaction du journal La Flèche, le 29 août 1938 le journal de Claude Mauriac reprend quelques lignes d'un article de Bergery:

Dans le même numéro où ma signature voisine avec celle de Charles Rappoport, ces lignes de Bergery qui m'éclairent sur moi-même: «La France se doit de construire sa forme nouvelle (...) en évitant les erreurs, donc les souffrances du système russe: la destruction des élites. Pour cela il lui faut un prolétariat décatéchisé, mais aussi une bourgeoisie révolutionnaire capable de renoncer à ses privilèges, c'est-à-dire pour participer à la construction de l'Etat sans classe...»
Ibid., p.22

Entretemps apparaissent d'autres figurent à différentes dates, dont Aragon ou Marie-Laure de Noailles, et même quelques extraits de Vita Sackville-West et de Nigel Nicholson, à propos de Violet Trefusis.

Gaston Bergery apparaît encore, 11 octobre 1940, 3 décembre 1940; il écrit le discours de Pétain, il lui propose de créer un parti, il s'oppose violemment à Laval... Le 12 octobre 1941 il défend sa position lors d'une discussion à laquelle participe Claude Mauriac. (La conclusion de Claude Mauriac sur les qualités nécessaires à l'homme politique est inattendue et remarquable, surtout à cette date si peu avancée dans la guerre):

Avenue Gourgaud, dimanche 12 octobre 1941.
[...]
— La France vit en paix alors que toutes les jeunesses d'Europe se font tuer. La France vit heureuse alors que toutes les villes d'Europe sont bombardées. Et pourtant les Français se plaignent... Or je vous le dis: lorsque commencera la bataille d'Afrique nos colonies seront attaquées par les Anglo-Saxons. Nous devrons alors les défendre. Ce sera la guerre. Je regardais hier soir ce beau Paris préservé et je pensais aux bombardements possibles, probables. Hitler songerait, paraît-il, à nous proposer la paix après la guerre de Russie. Notre intérêt serait d'accepter... Mais il y a ceci de terrible, c'est que les Français ont oublié leur défaite, c'est qu'ils se méfient de l'Allemagne et qu'ils la haïssent, si bien que le traité de paix le plus avantageux, le plus généreux, le plus inattendu, le moins mérité, leur paraîtra encore odieux et injuste...
Je pense par-devers moi que là est la cause éternelle de l'échec de toutes les tentatives de paix: les pays vaincus ne songent qu'à la revanche. Bergery soudain parle fort, sur un ton animé, un peu rageur:
— Quel que soit le traité qui nous sera imposé, il ne sera pas plus terrible que celui que nous avons dicté en 1918. Charger un pays d'une dette qu'il est économiquement incapable de jamais éteindre, c'est refuser à ce pays le droit de vivre. N'oublions jamais que nous avons refusé à l'Allemagne le droit de vivre...
On sentait que Bergery avait longuement examiné les données du problème. Qu'il avait pesé le pour et le contre de chacune des politiques. Que la cause du général de Gaulle, très particulièrement, l'avait sollicité. Aucun argument d'ordre sentimental n'avait compté pour lui. Il avait seulement dénombré les raisons qui motivaient l'une et l'autre politique.Très clairement, il nous exposait les arguments qui justifiaient une politique de sécession. En définitive, la balance de la saine logique lui avait semblé pencher de l'autre côté. Aussi de l'autre côté, s'était-il engagé sans passion, mais avec assurance. L'excessive intelligence de cet homme l'empêcha seule d'être un grand politique. Trop critique, trop raisonnable pour agir à l'heure qu'il faut avec la passion, le romantisme, l'imagination et l'illogique audace qui sont nécessaires à la réussite.
Ibid. p.39

On apprend deux pages plus loin, par l'entrée du journal datée du 30 mai 1974, que Gaston Bergery est mort, et que ce début était un hommage:

Paris, jeudi 30 mai 1974.
Après une disparition, un effacement, un oubli, de plusieurs années, Gaston Bergery est mort, il y a quelques mois, sans que j'en sois ému — ce n'était plus lui, ce n'était plus moi —, sans même, et j'en éprouve du remords, que j'écrive à Bettina. Quelques lignes dans les journaux, alors qu'il eut, pour tant d'entre nous, une telle importance. Je lui devais l'hommage de cette ouverture du Temps immobile 2, où la politique tiendra une certaine place, et dont commence, maintenant, le premier mouvement.
Ibid., pp.41-42

Autre hommage, de François Mauriac cette fois, à Philippe Henriot en 1969, introduites par les observations stupéfaites et indignées de son fils en 1944:

Vémars, dimanche 23 avril 1944.
... Le nouveau porte-parole de Vichy, Philippe Henriot, à la voix et au talent de comédien «révolutionne la France», aurait dit le Maréchal. En fait, son éloquence a retourné, en quelques mois, une partie de l'opinion et les hommes de la Résistance peuvent voir en lui, à juste titre, le plus efficace de leurs adversaires. Que l'on puisse se laisser prendre aux trucs de ce faiseur révolte. Mon père, qui ne peut, malgré tout, s'empêcher lui aussi, d'écouter aux heures d'émission cet éditorial exaspérant, mais pourtant captivant, en réfute à mesure les arguments, comme s'il lui importait de se convaincre lui-même. Et c'est le triomphe de Vichy, dont nul ne prenait jamais les informations, que non seulement un homme comme François Mauriac en soit venu à les suivre, mais encore qu'il lui arrirve de couper, à cet effet, la radio anglaise lorsque les heures d'émission coïncident.
Naturellement X est devenue une adepte fervente de Philippe Henriot. Tout la prédisposait à cette adhésion. Le fait est plus étonnant lorsqu'il s'agit d'un résistant (...). Mon père assure que le ver était simplement dans le fruit et qu'aucun véritable partisan de de Gaulle ne peut être pipé par les tours de ce charlatan.

François Mauriac:

Bloc-notes, lundi 25 août 1969.
... Je lis aussi les allocutions à la radio de Philippe Henriot en trois fascicules qui durent être publiés peu après sa mort. Lui, il avait gardé la foi, et il la communiquait, de cette voix chaude que j'entends encore. Il avait beau jeu contre Bénazet, le porte-parole d'Alger. Je me rappelle cet émissaire de Londres qui nous interrogeait dans un bureau des Sciences politiques, toutes portes ouvertes, et où chacun constatait le mal que faisait Philippe Henriot.
Son exécution en pleine nuit dans sa chambre, et, je crois, en présence de sa femme, fut atroce. Ce député de Bordeaux n'était certes pas un traître ni un malin qui cherchait son avantage. Il savait bien qu'il se sacrifiait. Mais alors, qui était-il? Un homme de droite pour qui le Front populaire représentait le mal absolu et qui ne doutait pas que l'écrasement de Staline de l'Allemagne s'accomplirait au profit du seul Staline et que de Gaulle travaillait follement pour lui (...).
Peu avant la guerre, j'avais déjeuné avec Philippe Henriot chez mon frère, à Saint-Symphorien. Rien n'annonçait en lui un destin tragique. Il semblait moins s'intéresser à la politique qu'aux papillons... Je me demande si dans la génération présente il en est quelques-uns encore pour se souvenir de ce martyr d'une mauvaise cause, déjà perdue quand il se battait pour elle, de cet honnête homme fourvoyé.


Mardi 7 octobre 1967.
... Ceux qui ont souffert et sont remontés de l'abîme n'ont pas la mémoire courte. Les quelques lignes, à mon insu trop indulgentes, que j'ai consacrées ici à Philippe Henriot m'ont valu une lettre indignée d'un rescapé des camps et qui a vu périr toute sa famille. Qu'aurais-je pu répondre? Aussi me suis-je tu. Un nouveau procès Pétain? Quelle folie que de le souhaiter!

Claude Mauriac, Les espaces imaginaires, pp.71-72

Ce qui m'étonne finalement le plus aujourd'hui dans ceux si prompts à se récrier, à vous traiter de réactionnaire ou de pétainiste, c'est qu'ils paraissent si sûrs de ce qu'ils auraient été et sont eux-mêmes.
Comment savoir ce que nous aurions été, ce que nous sommes, ce que nous serions, face à des choix politiques engageant véritablement nos vies, et non plus simplement nos convictions et notre confort?

Notes

[1] Il s'agit du tome II du Temps immobile, vaste montage (dix tomes) que Claude Mauriac commença en 1970 à partir du journal qu'il avait tenu toute sa vie.