Vendredi soir, en arrivant au Raspail vert (qui a remplacé le Petit Broc comme lieu de rendez-vous («Ah, c'est pour la réunion syndicale!» m'a lancé mi-gentiment, mi-goguenard, le garçon de café en me voyant me diriger avec assurance vers le fond de la salle)), j'ai eu la surprise de voir attablés là Renaud Camus et Paul-Marie Coûteaux, venu "en taille" (sans manteau).

(Notons pour mémoire que la carte comprend une salade Jean Edouard, ce qui nous permit d'évoquer le Loft. (Nous tombâmes d'accord sur «il n'est de Loft que le premier», et Renaud Camus de nous confier: «Je suis inquiet pour Steevy».)

— Nous sommes à deux pas de la rue Campagne première... Où habitait Jean Puyaubert?
— Ce n'était pas dans la rue même, mais dans un passage, une maison étroite, une tranche de maison. Elle était en face d'une maison très étrange, une maison d'architecte, ce qui fait qu'on pouvait parfaitement l'observer des fenêtres de Jean Puyaubert.)


La "lecture" fut donc particulière: elle l'était déjà du fait que les habituels participants avaient des contraintes horaires telles qu'ils devaient se croiser; d'autre part, sans doute trompée par un passage obscur concernant Celan, j'avais repris trop haut l'explication de texte et nous sommes repassés sur des lignes elles bien explorées (en particulier concernant la fuite à Varennes, ce qui fut l'occasion pour Laurent Morel d'apprendre à Renaud Camus que non seulement le conventionnel Camus, mais également Drouet, furent échangés contre Madame Royale).
Bien que la présence de nos deux hôtes de marque nous enlevât un peu de spontanéité, notre légèreté, voire notre imposture, fut remarquée... («Mais vous ne travaillez pas du tout, ce n'est pas du tout sérieux...!!»)

Nous n'avons donc pas beaucoup avancé d'un pur point de vue quantitatif (j'en viens à envisager sérieusement une semaine de cruchons de suite: est-ce viable? Y aurait-il des volontaires? Et surtout, aurais-je le temps de faire les lectures préalables et le défrichage préparatoire pour une semaine entière?) mais nous avons obtenu quelques éclaircissements précieux que nous n'aurions pas trouvé seuls. Je les reprendrai dans le corps du compte rendu mais je vais noter à part dans ce billet les interrogations et informations obtenues autour de ces deux phrases:

Caverne polyphémique maintenant traversée par un épieu sanglant dans des hurlements de cyclope, tel est l’antre phonologique générateur du langage, choc épineux d’un enfant surpris au gîte utérin par un père-monstre trop tôt rentré dans un ventre devenu entre temps incestueux. Lui a peu de souvenirs de cet obscur bar Orphée, obscur en plus d’un sens, au demeurant, lieu d’orgie plutôt sombre, certainement, mais qui, malgré les plaisirs faciles qui sans doute s’y trouvaient prodigués, et la foule de garçons qui s’y pressaient certains jours, certains soirs, certaines nuits, paraît avoir peu marqué les esprits, curieusement, et n’avoir jamais joui, même aux temps lointains de sa plus grande activité, d’une très grande popularité — peut-être pour la raison que, voisin de la place Saint-Georges, il me semble, ou de la place Blanche, il occupait un emplacement plutôt marginal par rapport aux lieux consacrés aux plaisir de ce genre, dans le Paris de cette époque.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, chapitre 3 - note 9 , p.159

La source de la première phrase n'a pas été identifiée de façon certaine, mais une piste possible est un numéro d'une revue s'intéressant à la psychanalyse et au théâtre (ici, apparté sur l'entourage de Casimir (Estène), composé entre autres de deux génies[1][2], la revue L'autre scène[3]. Un certain Maurice Mesnage a écrit dans un numéro spéciale consacrée à la voix (ce qui permettrait de faire le lien avec per sonare, la voix qui sonne à travers, étymologie possible de persona selon un article consacré à Celan dans la revue Europe).
«Je m'y suis intéressé car je cherchais des textes qui indiquent précisément les lieux de leur composition, et celui-ci porte le nom de Tavera, en Corse. (Air rêveur.) Il y a cette maison appelée Cassiopée, où Granger a écrit ses notes au Tractacus... Je n'ai jamais découvert où elle se trouvait...»

Quelques recherches plus tard, il s'avère qu'il s'agit du numéro 10 de la revue que Renaud Camus avait déjà évoqué lorsque nous recherchions l'origine de «la fleur sur le plancher», ce qui me fait penser qu'il faut que je me procure cet article.

La phrase commençant par «Caverne polyphémique» apparaît déjà dans Été, p.186. En se reportant aux page 186 et 187, on s'aperçoit qu'elles organisent en grande partie la structure des pages 159 à 165 de L'Amour l'Automne :

Caverne polyphémique, bruyante de cris de troupeaux apeurés, des angoisses de marins égarés, et maintenant traversée par un épieu sanglant dans des hurlements de cyclope, poursuit Maurice Mesnage dans son article déjà cité de L'Autre scène, numéro 10, tel est l'antre phonologique générateur du langage, choc épineux d'un enfant surpris au gîte utérin par un père-monstre trop tôt rentré dans un ventre devenu entre temps incestueux. Mon Dieu, es-tu encore tombé de ton lit, Nemo ?… Qu'est-ce qui t'arrive ?

— Ce n'est rien, Maman, rien du tout ! Le roi en fuite, déguisé en valet, est reconnu grâce à une pièce de monnaie à son effigie. Je m'écris tant bien que mal entre les lignes, ou bien dans les marges, de travers. Roman Jakobson a consacré un texte, on le sait, à l' Ulysse de Pessoa, où tous les substantifs finissent par changer de genre. Both in the bloom of life, both Arcadians. « Ce jeune homme est une fleur » : d'ailleurs tout ce passage est remarquable par l'utilisation systématique d'une série de déplacements métaphoriques et métonymiques, qui recoupent à la fois les déplacements des personnages dans l'espace du jardin, les divergences psychologiques qui séparent les trois éléments d'un trio disparate, et les projections temporelles dans le passé et l'avenir. I felt that you could not avoid casting your eyes upward to the great nebula in Orion, and I certainly expected that you would do so. Demain 29 doit avoir lieu le mariage de Lady Diana avec le prince de Galles : les cérémonies seront retransmises en direct à la télévision, et commentées par le grand spécialiste de ces pompes, "le gros Léon", comme l'appelle affectueusement mon père. Quant au bar Orphée, je n'y ai pas mis les pieds depuis des années. Ils auraient déjà tourné le coin, et seraient en train d'aller est sur le côté nord de la quarante-huitième rue ouest, le psychotique ayant toujours depuis quelque temps le haut du pavé et tenant toujours par l'épaule la péripatéticienne dont les bras étaient toujours croisés.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.186-187

On retrouve également Orphée, mais pas beaucoup plus de pistes sur les raisons possibles pour lesquelles il apparaît ici. (Renaud Camus s'interrogeait: pourquoi Orphée ici? Je dois avouer que je suis infiniment moins scrupuleuse, quand je ne comprends pas je passe, ou je plaque mes propres associations. Mais je suis tellement convaincue que tout se dévoile à son heure...)

Pour la petite histoire, ajoutons que Léon Zitrone est apparu dans la conversation ce soir-là, je ne sais plus pourquoi, à cause d'un cuir que j'ai oublié.



Notes

[1] il y avait le petit génie, Jean-Pierre Chauvin, qui avait épousé la nièce de Casimir... non, deux génies, Jean-Christophe Cambier, qui à quinze ou seize ans tenait tête à Robbe-Grillet à Cerisy... Le premier s'est perdu dans l'administration hôtelière (Et je pense toujours au début de Lolita); le deuxième... Temps mort est très bien.

[2] NB: voir Parti pris, p.113

[3] Sous-titrée "Cahiers du groupe de recherches théâtrales de l'Université de Caen", ai-je découvert par quelques recherches depuis.