• paysage slovaque (et passage préféré)
Je cherchais certain château de Brosse, ou bien ses ruines, que j'ai eu d'ailleurs le plus grand mal à trouver, du côté de Chaillac, malgré de ces captieux panneaux qui à peine vous ont-ils entraînés dans telle ou telle direction n'ont rien de plus pressé que de vous abandonner à votre sort. Débrouillez-vous avec cette poussière — ou plutôt cette barytine. Inutile de l'écrire, je ne sais pas très bien ce que c'est que la barytine, dont Chaillac paraît être la capitale française. Sur une vaste superficie les chemins se perdent, ils sont barrés, on ne peut pas aller plus avant. Mais en même temps tout paraît à moitié abandonné, désert, usé, décrépit. On se croirait dans un très vieux film d'espionnage ou d'anticipation, une anticipation qui aurait mal tourné, une utopie évacuée. La terre est rouge, la carte résolument inexacte. Ainsi la route qui est censée porter à Brosse, de Chaillac, n'y conduit pas du tout mais se dissout dans l'air, malgré de suspects travaux qui s'y mènent, conduits par un seul cantonnier monté sur une grosse machine, au-delà d'une usine morte, ou bien étaient-ce des bureaux? On se croit tranquille et descend pour pisser, contre le mur d'une ferme en ruine, près de la carcasse d'une voiture sans roues mais une autre sort de nulle part juste à ce moment-là, et comme vous barrez le chemin il vous faut remballer vos affaires précipitamment, non sans asperger, dans votre surprise contrariée, votre infortuné pantalon. Je vois assez comme cela le cinéma slovaque des années soixante-dix... Renaud Camus, Kråkmo, p.54
Pur plaisir de la citation. On reconnaît le chemin qui ne va nulle part (Heidegger), la carte, certains Robbe-Grillet (tout s'efface, revient, est suspect) et la machine agricole de La bataille de Pharsale. Et puis Loin, bien sûr. Et nos propres souvenirs de terres de France...

A la suite de ce passage vient ensuite la phrase sur le David Hamilton des châteaux: «Mais j'en ai assez d'être le David Hamilton des châteaux.» Kråkmo, p.55 Puis nous découvrons une allusion au grand-père de Barthes, le capitaine Binger, dont j'apprends qu'il est enterré au cimetière Montparnasse (p.55).

J'ai été obligée de chercher comment était mort Odon von Horvarth (tué par un arbre au cours d'une tempête) (cf. p.56). Ce qui m'a amusée (pour des raisons purement églogales), c'est que l'article qui lui a été consacré pour le 70e anniversaire de sa mort a été écrit par un Gerhard Wagner (Otto, Richard, Igor, Sandor, Robert, Jean).
  • amour, désamour, désir d'amour
(Le Figaro littéraire demande de lui expliquer, en trois mille signes, pourquoi je ne veux pas être aimé — mais c'est un complet malentendu: j'adorerais être aimé, moi (et n'exclus pas de l'être tout de même un peu, d'ailleurs)). p.57
L'être un peu... Renaud Camus songe-t-il aux lecteurs ou à Pierre?

Toujours est-il que cette phrase appelle trois citations:
- la phrase de Barthes, «On écrit pour être aimé», reprise dans Buena Vista Park et moquée par Marguerite Duras;
- le jugement de Paul Otchakovski-Laurens: «Il [Renaud Camus] fait profession de détester son siècle, il ne peut pas s'attendre à ce que le siècle l'aime.» Hommage au carré, p.378;
- redoublé par celui d'Emmanuel Carrère: «ne consentant à être lu que par qui lui ressemble, testant et décourageant sans relâche les candidats ("Ah, vous croyez être un lecteur fidèle ? Et si je vous balançais L’ombre gagne entre les dents ?"» Vaisseaux brûlés.
  • citation pure, encore
Nous avons cité beaucoup de vers de Toulet, mais peut-être mal, je ne sais. Il est certain qu'on les dit beaucoup moins bien à la radio que dans sa salle de bain (p.59)