Clin d'œil : le crâne, motif essentiel de L'Amour l'Autome, et les plumes, souvenir du département du Gers, ce livre dont je ne comprends pas qu'il soit si peu aimé par son auteur (ce qui fait que de confiance, les lecteurs ne l'aiment pas non plus: «Vous savez, Renaud Camus le trouve plutôt raté»... Eh bien moi, j'aime Le département du Gers (et j'aime le mot jacarandas).)



source: galerie Géraldine Banier, 54 rue Jacob.
Eh bien entendu, puisque c'est tout un ensemble, ce crâne se trouve rue Jacob (Max Jacob, le combat avec l'ange, etc) dans une galerie au nom de Banier.


383. L'existence du fonds précolombien a permis l'attribution au musée d'Auch, en 1986, par l'Etat, de la pièce qui fait aujourd'hui sa plus grande fierté, une figuration mexicaine, en plumes d'oiseaux tropicaux, datée de 1539, de la Messe de saint Grégoire le Grand. Le thème est un classique de la grande iconographie catholique, déjà traité par Giovanni Pisano à la chaire de Pise, par des sculptures de Jean de Molder, qu'on peut voir au musée de Cluny, et de Berruguete, à Ségovie, par des peintures du maître de Flémalle, à Bruxelles, ou d'Enguerrand Quarton à Villeneuve-les-Avignon, et par beaucoup d'oeuvres et beaucoup d'autres artistes mais évidemment jamais en plumes ! Il s'agit bien sûr d'une oeuvre très excitante pour l'esprit, par la conjonction bizarre et presque vertigineuse qui s'y opère, très tôt, très peu de temps après la découverte et la conquête de l'Amérique, entre la tradition figurative le mieux installée de l'hagiographie chrétienne et un medium dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est pour elle inédit.

384. Cependant on est un peu déçu, quand on voit l'objet surtout si l'on s'est attendu à retrouver quelque chose des éblouissantes compositions de plumes, tellement chatoyantes encore, malgré leur grand âge, que conservent les panneaux coulissants du musée de l'Homme. La Messe de saint Grégoire d'Auch est une oeuvre pieuse de petit format, relativement, de style nettement archaïque pour l'époque de sa composition, et d'une sagesse, surtout, qui laisse un peu sur sa faim. On avait espéré des débordements de couleurs et des vibrations pelucheuses de matière, on trouve une image de beau vieux missel, qu'il faut regarder d'assez près pour s'apercevoir qu'en effet elle est en plumes, comme si ceux qui l'ont exécutée avait été un peu gênés de recourir à un procédé aussi autochtone, et avaient tâché de le dissimuler, au lieu de laisser libre cours à leur verve et à leur fantaisie. Le précieux fond bleu reste dans l'oeil, néanmoins. Savoir quel était cet oiseau ? Sur quels arbres s'est-il posé ? La Providence lui fit-elle soupçonner une instant, ne serait-ce que d'un frémissement dans les jacarandas, l'étrange dessein qu'Elle avait conçu pour lui, qu'il éclaire faiblement une vitrine, un jour, et tant d'années, au fond d'un musée triste de la province française ?

385. Enfin triste est beaucoup dire. Disons plutôt prévisible, et relevant d'une muséographie de père de famille; ou peut-être plutôt de vieux garçon, collectionneur de tabatières et de pots de pharmacie. [...]

Renaud Camus, Le département du Gers