Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 13

************* Lettre de Max Jacob à Maurice Sachs, Fonds Jacob. (AA, p.187)

  • lettre, Max, Sachs, Jacob, Maurice (anagramme, persécution des juifs)

Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. Le motif est pour moi insignifiant. (AA, p.187)

Il s'agit d'une phrase de Monet: «Le motif est pour moi chose secondaire : ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi.» Elle est citée pour la première fois dans Été p.329, avec sa source: «Cité par Wildenstein, Monet, vie et œuvre. Bibliothèque des Arts.»

Dans L'Amour l'Automne, cette phrase de Monet est citée en deux fois, «Le motif est pour moi insignifiant», dit Monet.» page 14 et «Ce qui m'intéresse, c'est de rendre ce qu'il y a entre le motif et moi.» page 28.

  • Monet, motif, répétition

Le jour où je développais cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!» (AA, p.187)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers. Il s'agit du début du chapitre intitulé "Vanikoro", qui est l'île où ont trouvé refuge les rescapés de l'expédition de la Pérouse.
La phrase dans son contexte:

Cependant, toujours entraînés par ce Nautilus, où nous vivions comme isolés, le 11 décembre, nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou, ancien «groupe dangereux» de Bougainville, qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. entre 13°30’ et 23°50’ de latitude sud, et 125°30’ et 151°30’ de longitude ouest, depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées, et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a imposé son protectorat. Ces îles sont coralligènes. Un soulèvement lent, mais continu, provoqué par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquième continent s’étendra depuis la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises.
Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo, il me répondit froidement:
«Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre, mais de nouveaux hommes!»
Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, chapitre XIX.

Pour mémoire, et sans réel rapport avec les Églogues, notons que l'équipage de l'expédition La Pérouse n'a pas eu de chance: vu la forme de l'île et sa nature géologique (volcanique), il n'y aurait pas dû y avoir de barrière de corail, ce qui explique d'ailleurs que les bateaux se soient fracassés avec autant de violence: ils ne se méfiaient pas.

  • Nemo, La Pérouse, île, chiffres

Sur la plage, les talons profondément enfoncés dans le sable, Mrs Flanders écrit une lettre, qui doit partir pour l’autre bout du pays. (AA, p.188)

Virginia Woolf, variation sur l'incipit de La chambre de Jacob (traduction inexacte, résumé)

  • Virginia Woolf, Flandres, lettre, départ/errance, incipit, sable

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. (AA, p.188)

Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84. La phrase suivante dans le livre fait référence à l'hôtel Flanders et le localise très précisément : importance des chiffres, des nombres. Chez Jules Verne il s'agissait de longitude et de latitude, chez Wolfson de rue et d'étage. Mais c'est la même précision, la même maniaquerie.
On remarque qu'il s'agit du même procédé que celui utilisé pour la citation de Jules Verne: ce qui n'est pas cité explicitement, les phrases entourant la citation, ont autant d'importance que la phrase citée textuellement. La citation «signale», elle agit comme un drapeau, une alerte.
La phrase dans son contexte:

Elle ferait la moue. Elle ferait la moue:
— J’ai déjà passé par là. Mais après avoir réfléchi un instant : Non, je ne crois pas que j’aie encore été là.
Ils passeraient donc directement au milieu de l’autre côté de la rue, la quarante-huitième ouest, tout en devant, à un endroit entre deux voitures parquées sur le côté sud, être précautionneux pour éviter de mettre le pied dans de l’excrément de cheval, car outre les flics sur pied et en voiture qui patrouillent le quartier, il y a parfois des agents montés. Le couple enterait dans le «Flanders» et irait au bureau d'enregistrement qui est entre les quarante-huitième et quarante-septième rues, cet hôtel semblant être formé de deux édifices reliés par derrière et don un de neuf étages et un de quatorze.
Louis Wolfson, Le schizo et les langues, p.84-85

schizophrénie comme Perceval le fou (voir note 12).

  • Wolfson (Woolf, etc), folie, fou du langage, Flandres, chiffres

Il tenait une lettre à la main. (AA, p.188)

La route des Flandres, de Claude Simon

  • incipit, Flandres, lettre

Je croyais apprendre à vivre. (AA, p.188)

phrase tronquée de Léonard de Vinci en exergue à La route des Flandres de Claude Simon : «Je croyais apprendre à vivre, j'apprenais à mourir.»

  • Léonard, Flandres, exergue, vie, mort

Ostinato rigore. Cette devise n’apparaît pas en tête du manuscrit. (AA, p.188)

Antonio Bioy Casarès, L'Invention de Morel p.15 et 113-114 dans l'édition folio.
Cette devise est celle de Léonard de Vinci.
Cette phrase apparaît deux fois dans le livre. D'autre part la nouvelle toute entière joue sur le motif de la répétition (c'est le cœur de "l'invention" de Morel (je n'ose en dire trop pour ceux qui ne l'ont pas lu).) Le contenu entier de la nouvelle peut se penser comme une illustration de la phrase de Léonard de Vinci.

  • Morel, île, Léonard, mort, répétition

En fait j’ai oublié d’acheter comme je m’étais promis de le faire, à la librairie anglaise, sous les arcades (à deux pas de l’hôtel Meurice), l’album de photographies consacré au séjour de Léonard Woolf à Ceylan. (AA, p.189)

remarque d'ordre autobiographique, qui devrait plutôt apparaître dans le journal de Renaud Camus.
La librairie est sans doute W.H. Smith.

  • Meurice/Maurice, Léonard, Woolf, Ceylan (Celan), Indes, île, arcade (a, r, c)

Sprache ist lichtend-verbergende Ankunft des seins selbst. (AA, p.189)

Lettre sur l'humanisme, de Martin Heidegger.
(Brief über den "Humanismus" (1946), in: Wegmarken, Frankfurt/M: Klostermann 2004) La langue est l'avènement dévoilant-dissimulant de l'être même. (traduction personnelle) => Que dire lorsqu'il s'agit de schizophrène (dédoublement de l'être: où est la vérité?) ou de fou du langage (fonctionnement de la langue en roue libre, selon des mécanismes propres d'autogénération — ou presque)
Songer aussi à «Lire est un combat avec l'ange»: la parole sert autant à dire la vérité qu'à la travestir, et bien malin qui sait distinguer la frontière — qui n'existe peut-être pas.

  • en allemand, langue, secret/clé, folie, vérité

En l’absence de son supérieur, il est chargé de recevoir dans l’île l’impératrice Eugénie, hôte officielle du gouvernement. Et dans l’ensemble il s’acquitte assez bien de cette mission — ce qui devrait, espère-t-il, favoriser son avancement: (AA, p.189)

Léonard Wolf reçoit l'impératrice Eugénie et lui présente la dent: cf supra, L'Amour l'Automne page 154.
Page 154, la phrase concernant l'impératrice est précédée elle aussi d'une phrase en allemand, de Rilke (Heil dem Geist, je te salue, Esprit)

  • Léonard, Eugénie, île, impératrice/reine, Indes, Ceylan, dent

: penser est une affaire de dents. (AA, p.189)

Passage tout naturel vers cette citation de Paul Celan, puisque Léonard Woolf pense que... etc; et que d'autre part l'impératrice demande à voir une dent (de fossile? je ne sais plus, mais ce sera peut-être expliqué plus loin).
Citation explicitée page 94 n note de bas de page :

Le même jour PC écrit, dans une lettre non envoyée à René Char, au sujet de la mort d'Albert Camus: «René Char! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s'acharne contre ceux qui osent être humains — c'est le temps de l'anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. ... Point de consolation, point de mots. La pensée — c'est une affaire de dents. Un mot simple que j'écris : cœur. Un chemin simple, celui-là.» (Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance,"La librairie du XXIe siècle", Seuil, 2001, tome I, p. 112, tome II (notes), p. 130.)
L'Amour l'Automne, p.94

Notons incidemment que Renaud Camus a beaucoup souffert des dents en mai et juin 2006, ce qui nous vaut une belle photographie de son crâne. Je ne peux m'empêcher de penser que cela a joué un rôle dans l'importance des crânes et des dents dans L'Amour l'Automne, même si d'un autre côté cela paraît bien tard (juin 2006 alors que le livre est en chantier depuis 2003). Ou serait-ce le livre qui a provoqué des maux de dents? (Car je ne me souviens pas qu'on ait trouvé une véritable explication à ces maux.)

  • Celan (Ceylan), dent, penser, Char, Albert Camus, mort, jumeau/double

Plût au ciel que je ne les eusse jamais regardées (_Would to God that I had never beheld them_), ou que (_or that_), les ayant regardées (_having done that_), je fusse mort ! (_I had died !_) (AA, p.189)

Edgar Allan Poe, Bérénice. Ce qu'il aurait fallut ne pas regarder, ce sont des dents.

Le front était haut, très pâle et singulièrement placide ; et les cheveux, autrefois d’un noir de jais, le recouvraient en partie, et ombrageaient les tempes creuses d’innombrables boucles, actuellement d’un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et recroquevillées. Elles s’ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort !
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Une porte en se fermant me troubla, et levant les yeux, je vis que ma cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon cerveau, le spectre blanc et terrible de ses dents ne l’avait pas quittée et n’en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur surface, — pas une nuance dans leur émail, — pas une pointe sur leurs arêtes que ce passager sourire n’ait suffi à imprimer dans ma mémoire ! Je les vis même alors plus distinctement que je ne les avais vues tout à l'heure. —Les dents! —les dents! —Elles étaient là, — et puis là, — et partout, — visibles, palpables devant moi ; longues, étroites et excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour, affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du monde extérieur, je n’avais de pensées que pour les dents.
Edgar Allan Poe, Bérénice

  • Poe, dent, mort, folie, fantôme

Le problème pour lui, avec ses grandes jambes, c’est que l’auguste visiteuse est très lente (elle a près de quatre-vingt-dix ans). (AA, p.189-190)

Détail a propos de la visiste de l'impératrice Eugénie. Comme d'habitude, les phrases sont écartées par d'autres sujets, d'autres thèmes (ce qui écarte rassemble).

  • Léonard, Eugénie, Ceylan, dent, chiffre

Vivants nous sommes morts nous aussi. (AA, p.190)

Celan note de bas de page 94, voir supra

  • Celan, vie, mort, dent, Char, Albert Camus

Hoy, en esta isla, ha ocurrido un milagro. (AA, p.190)

L'invention de Morel : Aujourd'hui dans cette île il est arrivé un miracle.

  • incipit, Morel, île, mort, répétition

Pressée de questions Mme de Cambremer finit par dire:
« On prétend que c’est lui qui faisait vivre un monsieur Moreau, Morille, Morue, je ne sais plus.» (AA, p.190)

Proust. La rumeur concernant Monsieur de Charlus. La façon dont le nom se déforme, ainsi que l'a remarqué Saussure (dans Les mots ous les mots de Starobinski): dans la légende, les noms sont souvent déformés: «Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont 1° La substitution de noms /...»

  • Morel (et ses variations), vérité/mensonge, Proust, légende

Dans la cavité du dessous est caché l’œil. (AA, p.190)

Léonard de Vinci cité par Didi-Huberman dans Être crâne
De façon plus lointaine, organe de la vue, mais aussi Cyclope.

  • Léonard, crâne, vue/œil

Alors la stupéfaction me paralysa : sous les longues mèches plates de ses cheveux j’aperçus son oreille. (AA, p.190)

Lîle du docteur Moreau de Wells. L'oreille est poilue, c'est celle d'un loup (wolf).

  • île, Moreau, oreille (après la dent et l'œil), loup, wolf

« Aucun rapport bien entendu avec Morel, le violoniste, ajouta-t-elle en rougissant. » (AA, p.190)

Suite de la phrase de Madame de Cambremer quelques lignes plus haut. Là encore, écartèlement qui renforce l'association.

  • Morel, Proust, vérité/mensonge.

Progrès en amour assez lents — stop.

Livre de Jean Paulhan.
forme télégraphique ("stop")
assez lents = à Ceylan
amour : ce qui est finalement reproché à Charlus/Morel (d'où le rougissement de Mme de Cambremer).

  • Ceylan, télégramme, amour

Or il n’est pas indifférent, je crois, de se souvenir ici que Char avait un frère, plus âgé que lui, nommé Albert, avec lequel il s’entendit toujours très mal, au point qu’une fois, lors d’une dispute plus violente que les autres, « acculé comme un loup traqué », raconte-t-il, il sauta par la fenêtre au risque de se rompre les os. (AA, p.190-191)

Raconté par Laurent Greisalmer dans L'éclair au front.
Ici ce n'es plus l'amour, mais la haine. Le frère détesté, qui s'appelle Albert (renverra au motif du frère préféré par la mère).

  • Char, Albert, frère (double/jumeau), loup, amour/haine

Le portier me remit une dépêche. Il voyait bien l’importance de l’histoire. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. Mon ami vous me croyez morte. (AA, p.191)

Proust. confusion entre Albertine et Gilberte. Un télégramme à Venise

  • Proust, Albertine (Albert), télégramme, mort, Venise, amour/haine

Que signifie ce retour à Camus ? (AA, p.191)

Citation d' Été p.278.
Sans doute la citation d'un article de presse suite à Travers (le nom de Camus réapparaît parmi les noms des auteurs) ou suite à la parution de livres hors Églogues (Tricks, Buena Vista Park, Journal d'un voyage en France)
Problème du nom ("What's in a name?"), du double.
Dans Été, cette citation est entourée de références à Jacob, Nemo (le petit garçon héros de bande dessinée), Rinaldo (l'opéra de Haendel, avec une liste de ses variantes à travers le temps (des dates et des numéros)).
('Rinaldo'/Renaud, Haendel: Georg Friedrich (n'apparaît pas dans L'Amour l'Automne. rimes ou échos de second degré, quand on a retrouvé la source de la citation littéralement citée. Procédé déjà rencontré.))

  • Camus, double, répétition, nom, variation

Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s’appelait «W» et qu’elle était, d’une certaine façon, sinon l’histoire, du moins une histoire de mon enfance. (AA, p.191)

Georges Perec, W ou les souvenirs d'enfance

  • W (lettre), île, Venise, souvenirs, enfance, biographie ou journal, sept, chiffre (mort, persécution des juifs)

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c’est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme "roman", qu’il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l’épreuve, et l’application. (AA, p.191)

Début de la préface de Jacqueline Risset à Tristan de Nanni Balestrini, roman dans lequel toutes les phrases reviennent deux fois et le prénom Tristan n'est jamais utilisé (remplacé par C., si l'on suppose que C. est Tristan).

  • répétition, double, Tristan, (C, la lettre)

« Ici les plus rares systèmes se sont effondrés, telles les architectures de François de Nome ; mais est resté le Canto Guerriero de l’homme toujours recommençant son étrange et nécessaire commerce avec l’invisible.» (AA, p.191-192)

Frédérick Tristan, Venise.
Nome: nom et Nemo
commerce avec l'invisible =>fantôme; systèmes effondrés =>chute, ruines

  • Tristan, Venise, Nome, anagramme, fantôme, perte

Jean-Paul Baron est né à Sedan en 1931 — c’est du moins ce qui semble ressortir de l’entrée le concernant dans Le Dictionnaire — Littérature française contemporaine (article au demeurant rédigé par lui-même, suivant les normes de l’ouvrage). Il y révèle aussi que son auteur phare, c’est Thomas Mann. (AA, p.192)

Auteur dont le pseudonyme est Frédérick Tristan.
Thomas Mann, auteur de Tristan et de Mort à Venise
Sedan => Eugénie [1]

  • Tristan, Venise, double, Eugénie, chiffres

Ce rêve est trop fort pour moi. (AA, p.192)

Apparaît ici comme il apparaissait après la phrase «Que signifie ce retour à Camus?» dans Été p.278.

  • Nemo, (Nome, anagramme)

C’est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel que, mes compagnons et moi, nous n’en ayons jamais d’autre ! » (AA, p.192)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, le capitaine Nemo

  • thème marin, Nemo, tombeau, mort

Le plus étonnant dans tout cela est que très tard encore, en 43, un homme comme Pierre Minet, qui n’est pas suspect de sympathie pour la collaboration, peine à trouver ses mots pour dire tout le bien qu’il pense de Maurice Sachs : incomparable…, supérieurement fin…, Et que de charme ! Et quel frisson ! quel froid précieux ! Il faut être « composé » (En mal d’Aurore). (AA, p.192-193)

En mal d'Aurore est un journal.
Maurice Sachs, maréchal Maurice de Saxe

  • Sachs (Saxe/Sand/Dupin), Maurice, persécution des juifs, journal

Dupin exhume les mots-mères: « Les mots captifs que j’exhume sont la soif d’un monde décomposé. Les mots-mères, le haut-mal… » (AA, p.193)

Dupin, nom de George Sand => maréchal de Saxe
Dupin =>Poe

  • Dupin (Sand/Saxe/Sachs), origine, fou du langage

Sand fut condamné à avoir la tête tranchée, et ce jugement fut confirmé par le grand-duc de Bade : il fut exécuté au bord de la grand’route, en un lieu que ses partisans appellent encore Sands Himmelfartswiese (la prairie de l’ascension au ciel de Sand). (AA, p.193)

Karl Ludwig Sand assasina le poète August von Kotzebue.

  • Sand (Saxe/Sachs/Dupin), mort violente, Bade/Bad, en allemand, Karl, Auguste

Bien sûr j’avais déjà le souffle coupé, mais j’aurais pu réagir. (AA, p.193)

Il me semble, même si j'en deviens de moins en moins sûre au fur à mesure que le temps passe et que je trouve d'autres références à des phrases semblables (et notamment : «Alors la stupéfaction me paralysa» de L'île du docteur Moreau), il me semble qu'il s'agit d'une phrase que j'ai écrite à RC à propos de ma découverte des photos de Duane Michals.

  • lettre

L’ami de mon frère avait tout de même essayé de la violer, cette Lola. C’est en tout cas ce qu’elle a raconté. Et mon frère se sentait responsable : dans la Land-Rover, tout était arrangé pour trois. (AA, p.193-194)

Journal de Travers, récit d'un amant de passage, récit déjà abondamment utilisé dans les chapitre I et II de L'Amour l'Automne
Afrique, traversée du désert, sable/sand/land, Rover/Dover, frère

  • journal, Lola/Lolita, frère, sand/land/, Rover/Dover

Ce n’est qu’à l’entrée du motif du Regard (4) que les amants, transfigurés, retrouvent une voix pour s’exprimer. (AA, p.194)

Notation des leitmotivs par Jean d'Arièges dans les œuvres de Wagner. Ces notations par chiffres rappellent les coordonnées de l'île de Vanikoro, de l'hôtel Flandres de Louis Wolfson, des différentes versions de Rinaldo de Haendel p.278 d' Été.

  • Tristan, Wagner, regard (vue), motif, chiffre

Marx, pourtant, ne chercha pas à entrer en relation avec Flora : est-ce, comme on l'a soutenu, parce qu’elle lui paraissait trop avancée ? (AA, p.194)

Flora Tristan. karl Marx

  • Flora (fleur, bloom, etc), Tristan, Marx (Bax, Bach), Karl (arc, a, r, c)

Il n’y a plus d’ailleurs, à ma connaissance, que le Théâtre de la Monnaie pour chanter Wagner en français. (AA, p.194)

Souvenirs d'enfance de Renaud Camus. Se retrouve dans Journal d'un voyage en France.
la langue en tant que telle

  • souvenirs, enfance, biographie ou journal

Hier ist > Einfried <, das Sanatorium ! (AA, p.194) Thomas Mann, Tristan, allemand, langue allemande

  • Tristan, en allemand, maladie, mort, Stephen Crane

Mais revenons-en, si vous voulez bien, à l’article déjà cité paru dans L’Arche (à ne pas confondre avec L’Arc!) ************** : «Il est certain, tout d’abord, que le texte W fonctionne comme la symbolisation hyperbolique du texte P.: W est le discours d’interprétation de la trame P, tandis que P est le matériau événementiel symptomatique et non encore significatif, dont l’approfondissement et l’expression métaphorisante se déploieront en W. (AA, p.194)

Il me semble pourtant qu'il s'agit bien de L'Arc : l'article de Robert Misrahi sur Georges Perec, évoqué page 178.
Georges/George (inversion, travesti, bisexuel), arc, Robert/Bob (Wilson, Indiana, etc)

  • Perec, Bob, George/s, changement de sexe, arc (a, r, c), lettre (P, W)

On remarque dans ce fil une grande importance des prénoms et des chiffres, en premier ou second niveau (directement cités par le texte ou "sous" le texte, à partir des références identifiées).

Notes

[1] Laurent Morel, l'un des cruchons, recommande chaleureusement la lecture de L'été en enfer sur la défaite de Sedan.

Einstein on the beach

Einstein on the beach sera joué à Montpellier en mars 2012.

En attendant, ubuweb nous permet de regarder le film de Chrisann Verges and Mark Obenhaus.

Rappel: Einstein on the beach apparaît dans Journal de Travers et L'Amour l'Automne. Voir ici quelques extraits d'une interview de Robert Wilson dans Tel Quel en 1977.

Le Léviathan, souffre-douleur des Juifs

La tradition juive de la Kabbale nous aurait livré une lecture en tous points éloignée des conceptions chrétiennes. En effet, le Créateur du ciel et de la terre, plutôt que d'affronter le Léviathan, se divertirait en sa compagnie: «Leur Dieu joue avec lui*.» Et les Juifs en feraient tout autant, ils s'amuseraient aux côtés de l'abomination qu'ils réussirent à apprivoiser. Bien plus, à l'approche de la fin des temps, devant l'imminence des plus grands malheurs qu'il s'agirait de retenir, le peuple élu se ruerait sur le monstre aquatique l'arme blanche à la main, sans prendre garde au fait que celui-ci pourrait constituer le meilleur allié face à la survenue des dangers. Les Juifs chercheraient plutôt à découper le Léviathan en fines lamelles, à le dépecer en vue d'en savourer la chair et de célébrer ainsi dignement le Banquet millénaire.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.122


* Carl Schmitt cité par N. Sombart, Les Mâles Vertus des Allemands. Autour du syndrome de Carl Schmitt, p.244-245. C'est nous qui soulignons.

La Croix : un hameçon pour pêcher le Léviathan

Afin de soumettre et défaire l'adversaire diabolique, Dieu aurait fixé le Christ en croix sur un hameçon qu'il agiterait depuis l'extrêmité d'un fil. Le grand poisson, séduit par la saveur divine d'un tel mets, aurait tenté de croquer le Fils de l'Homme, tandis que le piège se refermait sur lui. Dieu aurait donc triompher du Léviathan, de la créature démoniaque, par le truchement de la mort du Messie sur la croix. À travers l'allégorie patristique du diable vaincu, le Très-Haut était figuré «en pêcheur, le Christ comme appât sur l'hameçon, et le Léviathan comme poisson géant pris à l'hameçon.1»

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.121-122




Note
1 : C. Schmitt, Le Léviathan dans la théorie de l'État de Thomas Hobbes, p.76 - Seuil, 2002.

Le Léviathan dans la doctrine de l'Etat de Thomas Hobbes

Si l'on accepte le verdict proclamé outre-Rhin, un tel ouvrage contiendrait la quintessence d'une pensée politique complexe, difficile à saisir. Le Léviathan de Carl Schmitt représenterait à la fois un tournant dans les réflexions de l'auteur — Schmitt revoit en effet sa position à l'encontre du libéralisme — et une confirmation des thèses antérieures, tant l'Etat fort demeure malgré tout la conformation à opposer aux conceptions libérales qui favoriseraient la fuite du politique en dehors de l'Etat. Le juriste n'a aucunement hésité à présenter cette double «position» comme une critique à peine déguisée du régime national-socialiste, arguée au nez et à la barbe des intellectuels nazis les plus hauts placés.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.117-118

Carl Schmitt et Walter Benjamin, une embarrassante reconnaissance réciproque

À l'origine du dialogue entre les deux philosophes se situe la fameuse lettre de Benjamin envoyée au penseur conservateur, que Taubes qualifia un jour de «mine faisant tout bonnement exploser nos représentations de l'histoire intellectuelle dans la période de Weimar1». Ce courrier daté de décembre 1930 n'est pas repris dans la Correspondance de l'esthéticien que Gershom Scholem et Theodor Adorno publièrent en deux volumes courant 1966; une telle lettre aurait brisé, ou à tout le moins altéré, l'image de l'auteur allemand que ses anciens amis cherchaient à diffuser 2. Pour preuve, Walter Benjamin y reconnaît expressément sa dette envers la présentations schmittienne «de la théorie de la souveraineté au XVIIe siècle […] [et les] modes de recherche3» développés dans La Dictature. Semblables éloges ne laissèrent pas Schmitt insensible, qui, pour la peine, mentionna cette lettre dans Hamlet ou Hécube4, ouvrage dans lequel il souligne, d'autre part, la grande valeur du travail de son collègue5. On constate, au final, que les deux hommes partageaient, sinon une admiration l'un pour l'autre, du moins un respect durable et réciproque. Le juriste prétendra d'ailleurs que tous deux «entretenaient des contacts quotidiens [we were in daily contact]6» L'intérêt de Benjamin pour Schmitt — cet incident particulièrement irritant de l'époque de Weimar — dépassera les simples aveux laconiques contenus dans les quelques lignes de ce courrier (et relayés dans Hamlet et Hécube), puis qu'il ira jusqu'à nourrir un véritable débat intellectuel sur les notions de souveraineté et d'état d'exception.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionime, p.108-109
Les pages qui suivent me rappellent ma première dissertation de philo en hypokhâgne, dont le sujet était à peu près : "Pour philosopher, faut-il lire les philosophes?"
Leo Stauss et Carl Schmitt lisent chacun Hobbes, Strauss lit Schmitt lisant Hobbes, Schmitt lit Strauss le lisant à propos de Hobbes, Benjamin lit Schmitt, Schmitt lit Strauss lisant Spinoza lisant Hobbes…



Notes
1 : J. Taubes, En divergent accord. À propos de Carl Schmitt, p.51
2 : voir Samuel Weber, «Taking exception to decision: Walter benjamin and Carl Schmitt», Diacritics — A review of contemporary criticism, vol.22, °3-4, automne-hiver 1992, p.5-6
3 : Walter Benjamin cité par J. Taubes, En divergent accord. À propos de Carl Schmitt, p.52
4 : «Walter Benjamin se réfère dans son livre […] à ma définition de la souveraineté; il m'a exprimé sa reconnaissance dans une lettre personnelle en 1930» (C. Schmitt, Hamlet ou Hécube, p.103)
5 : Carl Schmitt cite Ursprung des deutschen Trauerspiels (1928) comme l'un des «trois livres qui […] [lui apportèrent] des informations précieuses et des éléments d'interprétations essentiels» en ce qui concerne la question de l'origine de l'action tragique (Hamlet ou Hécube, p.9)
6 : Carl Schmitt cité par H.Bredekamp, «From Walter Benjamin to Carl Schmitt, via Thomas Hobbes», p.261 (traduction personnelle. La citation est extraite d'une lettre datée du 11 mai 1973 adressée à l'attention de Hansjörg Viesel.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 12

Remarque : toutes les sources ont été identifiées dans ce fil (enfin, pour la partie allant jusqu'au premier appel de notes). Certes il s'agit d'un extrait court, mais je crois que nos progrès (l'accumulation progressive des références qui permet de circuler rapidement dans le texte) méritent d'être soulignés.



************ Cette devise n’apparaît pas en tête du manuscrit. Faut-il attribuer cette omission à un oubli ? Nous ne savons pas ; comme pour tous les autres passages douteux, nous avons préféré rester fidèle à l’original, au risque d’encourir les critiques. (Note de l’Éditeur.) (AA, p.184)

La note page 115 de L'Invention de Morel est utilisée pour faire la transition d'un fil à l'autre dans L'Amour l'Automne. Autrement dit, la citation reprend la note du texte cité en conservant sa nature de note.
Une telle technique avait déjà été utilisée : le passage du fil 8 au fil 9 (p.158 de AA) se faisait en reprenant une note existant dans l'article de Marko Pajevic sur Celan.
Vertige de la "vérité": cette note nous présente les doutes d'un éditeur fictif dans un texte de fiction s'interrogeant sur la "réalité" d'une intention d'un personnage qui voulait prouver qu'il disait la vérité, qu'il ne mentait pas.
Le texte postule qu'il existe un "original", quelque chose qui fait foi; or il s'agit d'un original de fiction => Cela renvoie au fil précédent, dans lequel Renaud Camus s'interroge sur la fidélité (la vérité) d'une reconstitution des gestes quand tout a changé: que peut bien être une fidélité à l'original de fiction, dépendant lui-même de la volonté de l'auteur?

  • Morel, vérité/mensonge, Celan, note (de fin de volume)

C’est donc le professeur Morel qui écrit pour Le Monde la chronique nécrologique de Serge Lancel, philologue, archéologue et historien, membre de l’Institut, mort le 9 octobre à soixante-dix sept ans. (AA, p.184)

L'importance et la signification des chiffres ont été expliquées dans Été p.11, en particulier de 9 et de 7 => la mort. (Les chiffres structureront le dernier chapitre de L'Amour l'Automne).
Les chiffres ont une signification, ils chiffrent le monde =>code.
Le Monde: autre sens du mot "monde".
Concentration de références églogales dans une "vraie" phrase d'un "vrai" journal de la "réalité": comme si la "réalité" jouait le jeu, ce qui rapelle Mary McCarthy: «Ils croient aux signes, etc.» (préface de Feu pâle)
Serge Lancel était un spécialiste de l'Afrique antique. Il a écrit sur Saint Augustin. Il est mort le 9 octobre 2005, ce qui permet de dater l'écriture de ce fragment.

  • Morel, Lancel/Celan/Cancel, anagramme, mort, monde, sept, neuf, code

Le mari de Virginia Woolf, on le sait, tient son journal, lui aussi ; mais les entrées relatives à la santé mentale de sa femme y sont codées en tamoul et en cinghalais. (AA, p.184)

Léonardo Woolf.
Tient son journal lui aussi: comme sa femme, et comme Morel dans L'invention de Morel.
Les entrées sont codées.

  • Léonardo/Léonard, Virginia Woolf, journal, Indes, code secret

Diane se méfie du casanier, de sa clef qui tourne deux fois: l’amour quitté le vent m’endort. (AA, p.184)

extrait du dialogue des Transparents dans Les matinaux, de René Char. Il s'agit du paragraphe V, intitulé "Diane Cancel".

V. Diane Cancel
LE CASANIER
— Les tuiles de bonnes cuissons,
Des murs moulés comme des arches,
Les fenêtres en proportion, Le lit en merisier de Sparte,
Un mieoir de glibusterie
Pour la Rose de mon souci.

DIANE
— Mais la clé, qui tourne deux fois
Dans ta porte de patriarche,
Souffle l’ardeur, éteint la voix.
Sur le talus, l'amour quitté, le vent m'endort.

René Char, "Les Transparents" in Les Matinaux

Opposition de la sécurité de la maison dans laquelle on s'enferme à double tour à l'errance.
la rose : rose de Personne, «a rose is a rose is a rose», «What is in a name?» => la rose convoque l'amour et l'interrogation sur le rapport signifiant/signifié.
la clé: clé du secret, clé du code ? (un peu tiré par les cheveux concernant simplement ce fragment, mais prend sens si l'on considère la sphère sémantique de l'ensemble du fil).

  • Diane, Cancel, anagramme, rose, Char

Cependant, pour ma part je ne puis tout à fait m’empêcher de rapprocher Perceval, au moment où il se rend à Row pour y rejoindre une secte dont il s’est laissé dire qu’on y parlait des langues inintelligibles (même pour ceux qui les parlent), de Lenz, carrément, quand il partit à travers les montagnes : Die Gipfel und hohen Bergflächen im Schnee, die Täler hinunter graues Gestein, grüne Flächen, Felsen und Tannen. If Boke’s sources are accurate, the name “Lanceloz del Lac” occurs for the first time in Verse 3676 of the twelfth-century Roman de la Charrette. (AA, p.184-185)

John Thomas Perceval, dit perceval le fou, fils de Spencer Perceval, est le fou schizophrène qui écrira Autobiographie d'un fou.
Les langues inintelligibles : code. Ces langues sont destinées à parler avec Dieu (df. «Que nous envoie Dieu?» de L'Invention de Morel).
Jacob Lenz fut un écrivain du mouvement Turm und Drang.

- «quand il partit à travers les montagnes : Die Gipfel und hohen Bergflächen im Schnee, die Täler hinunter graues Gestein, grüne Flächen, Felsen und Tannen.» : citation de Lenz, la nouvelle de Georges Büchner. Incipit.

-«If Boke’s sources are accurate, the name “Lanceloz del Lac” occurs for the first time in Verse 3676 of the twelfth-century Roman de la Charrette.»: citation de Lance, de Nabokov. Début de la partie 3 de la nouvelle (incipit)
Voir quelques remarques sur les légendes, en particulier les variations autour des noms Perceval, Tristan, Lancelot.

  • Perceval, folie, Jacob Lenz et Lenz, incipit, Lance, légende, code (pour parler à Dieu)

Bien sûr un demi-siècle au moins sépare les deux épisodes, et il n’est pas question un seul instant d’atténuer tout ce qui les distingue, ou même les oppose : l’un des voyageurs, le plus tardif, a pour père un Premier Ministre anglais (mort depuis longtemps, d’un coup de couteau en plein Parlement), l’autre un obscur gentilhomme balte (qui lui survivra) ; celui-là n’a pas écrit une ligne quand il se met en chemin, l’autre est une espèce de génie, mais il a derrière lui toute son œuvre, malgré son jeune âge — lui ne se remettra jamais de l’épreuve tandis que le fils de l’assassiné, au contraire, ayant apparemment recouvré ses esprits, aura tout loisir de revenir longuement sur ce qui lui est arrivé, là-bas, sur le Gare Loch, parmi les sectateurs de la glossolalie. (AA, p.185)

Récit rapide, résumé, de deux vie, de tout ce qui sépare et rapproche les deux hommes. Pourquoi les rapprocher? A cause de leur nom et de leur quête, de leur départ => renvoie à l'errance, le contraire du "casanier.
Pour mémoire, notons un point commun entre Nabokov et John Perceval: ils ont tous les deux eu un père ministre assassiné durant l'exercice de ses fonctions.

  • biographie, mort violente, folie, fou du langage

La cavité de l’orbite de l’œil et la cavité de la pommette, et celle du nez et de la bouche, sont d’égale profondeur et aboutissent au-dessous du siège des sens, selon une ligne perpendiculaire. (AA, p.186)

Les Carnets de Léonard de Vinci cité par Didi-Huberman

» [Cavités de la face et de leurs rapports] La cavité de l’orbite de l’œil et la cavité de la pommette, et celle du nez et de la bouche, sont d’égale profondeur et aboutissent au-dessous du siège des sens, selon une ligne perpendiculaire. La profondeur de chacune de ses cavités correspond au tiers du visage humain, lequel s'étend du menton aux cheveux.» Cf. également C.D. O'Malley et J.B. de Sunders, Leonardo on the Human Body, New York, Dover, 1952 (rééd.1983), p.44-53.
Note de bas de page dans Être crâne p.18, de Georges Didi-Huberman.

La référence au livre de Didi-Huberman est explicitement fournie par Renaud Camus dans une note de bas de page, p.51 de L'Amour l'Automne. Dans cette note p.51, on trouve des références à Celan, la dent, Léonardo Woolf, Ceylan...
Remarquons, pour la folie des coïncidences, le nom de Dover dans la référence complémentaire fournie.

  • Léonard de Vinci, Léonard, crâne, Dover, note de bas de page

La pensée — c’est une affaire de dents.(AA, p.186)

Citation de Paul Celan, référence donnée p.94 de L'Amour l'Automne:

Le même jour PC écrit, dans une lettre non envoyée à René Char, au sujet de la mort d'Albert Camus: «René Char! Je voudrais vous dire, en ce moment, qui est celui de votre peine, quelle est ma peine. Le temps s'acharne contre ceux qui osent être humains — c'est le temps de l'anti-humain. Vivants, nous sommes morts, nous aussi. [...] Point de consolation, point de mots. La pensée — c'est une affaire de dents. Un mot simple que j'écris : cœur. Un chemin simple, celui-là.» (Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance,"La librairie du XXIe siècle", Seuil, 2001, tome I, p. 112, tome II (notes), p. 130.)
L'Amour l'Automne, p.94

Comme nous venons de le voir, cette citation de Celan avait déjà été utilisée p.51 de L'Amour l'Automne, là aussi en note de bas de page.

  • dent, Celan, Char, pensée, note de bas de page

Diane Cancel, c’est tantôt Diane-la-Transparente, tantôt l’enchanteresse. (AA, p.186)

  • Char, Diane Cancel, Cancel, anagramme, Celan)

La plus récente campagne de recherches lancée sur les traces de La Pérouse et des ses compagnons, à bord du bâtiment de la Marine nationale le Jacques-Cartier, a découvert un sextant, la garde d’une épée et surtout un crâne en assez bon état, lequel, d’après sa ressemblance avec un portrait de l’époque, pourrait bien être, plutôt que celui d’un marin, celui d’un des savants attachés à l’expédition.(AA, p.186)

voir ici. Je ne sais plus quel journal évoque l'émission de télévision suivie un peu par hasard par Renaud Camus sur ce sujet.
Le navire du contre-amiral d'Entrecasteaux parti à la recherche de La Pérouse en 1791 s'appelait La Recherche (cf Proust, Swann, etc).
thématique du mystère, de la recherche, de la disparition, de l'énigme.
Pour avoir assisté à une conférence lors de l'exposition de 2008, je sais que les savants actuels sont convaincus que les savants de l'expédition ont forcément mis à l'abri leurs papiers relatant leurs découvertes. Les savants contemporains tentent tous les codes possibles (à la Tintin ou à la Edgar Poe: le nombre de pas à partir du rocher...) pour deviner les coordonnées de l'enfouissement d'un coffre ou autre.

  • crâne, La Pérouse, exploration maritime (recherche des passages)

Ce qui demeure, à travers les aléas de la légende, ce sont seulement quelques épisodes et certains accessoires, apparemment secondaires : une fleur sur le plancher, un arc abandonné, un geste de la main, une intonation singulière — toujours la même, toujours au même endroit.(AA, p.186)

Starobinski, Les mots sous les mots, livre qui présente l'étude des anagrammes latins par Saussure. Saussure a pensé un moment avoir trouvé une règle de composition secrète de la littérature latine (un "code").

" Les deux genres de modifications historiques de la légende qui peuvent passer probablement pour les plus difficiles à faire admettre sont
1° La substitution de noms.
2° Une action restant la même, le déplacement de son motif (ou but).

"- A chaque instant, par défaut de mémoire des précédents ou autrement, le poète qui ramasse la légende ne recueille pour telle ou telle scène que les accessoires au sens le plus propre théâtral [sic ]; quand les acteurs ont quitté la scène il reste tel ou tel objet, une fleur sur le plancher, un [ ] [espace laissé blanc dans le texte] qui reste dans la mémoire, et qui dit plus ou moins ce qui s'est passé, mais qui, n'étant que partiel, laisse marge à - "

Saussure cité par Jean Starobinski dans Les Mots sous les mots, p.18

Cette phrase traverse l'œuvre camusienne, parfois entière, parfois à l'état de fragment. Comme dans La maison de rendez-vous, le lecteur entend cette phrase, dont il connaît chaque intonation... Le lecteur l'entend sans même avoir besoin de la lire, il la reconstitue spontanément.

  • anagramme, légende, "fleur sur le plancher", répétition, code

Lire un texte est toujours un combat avec l’ange.(AA, p.187)

Phrase issue de l'article "Tongue-in-cheek", sur l'ironie: le lecteur est toujours perdant, il ne peut et ne doit rien croire, il marche sur du doute, du tremblant.
La phrase entière est «Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus.» Et la phrase suivante est celle-ci:

Lire, c'est accepter le risque d'être tourné en bourrique, de se faire prendre à hocher gravement du chef en accord avec ce que prétend la page, entraîné par le pouvoir de la rhétorique, tandis que l'écrivain, vivant ou mort, ricane et pouffe aux dépens du lecteur, car à un moment du passé, la langue autoriale était fermement engagée dans un creux de sa bouche tandis qu'il écrivait: «Le prince d'Aquitaine à la tour abolie» ou «Mon triste cœur bave à la poupe».
Guido Almansi, «L'affaire mystérieuse de l'abominable "tongue-in-cheek"», Poétique n°36, novembre 1978 p.419

Le lecteur est appelé à la méfiance. (A condition qu'il comprenne l'appel, car pour le comprendre, il faut avoir trouvé la source de la phrase... Ces citations sans référence constituent elles aussi une sorte de codage du texte, un code secret: pour comprendre, il faut trouver la clé.)

  • ange (=>Jacob), ironie, méfiance, code, clé (clé du code et clé de lecture)

"Oh, a huge crab".(AA, p.187)

Le fragment de citation des premières pages de La chambre de Jacob qui n'apparaissait pas dans le fil précédent (voir ma remarque): ce qui n'apparaît pas à autant de sens que ce qui apparaît. (De la même façon, dans la citation précédente était omis «dont nous sortons forcément vaincus»)

  • crabe, la chambre de Jacob, Virginia Woolf, cancer, clé

« Je me suis arraché à ces tendresses, j’ai arraché mon cœur mondain pour que le cancer de Dieu puisse s’étendre dans la chair. *************» Il n’est donc pas possible de prendre l’image de l’hôtel Colon au pied de la lettre comme référent. (AA, p.187)

Encore une autre signification du "monde".
Lettre de Max Jacob à Maurice Sachs ainsi que l'explicite le fil suivant.

  • cancer, Dieu (que nous envoie Dieu?), Max Jacob, monde, Sachs (Saxe, bax, sexe, anagramme)

On remarquera dans l'ensemble de ce fil une thématique du doute et de la vérité. Il existe un code, il y a un secret à découvrir, mais sans doute ne faut-il pas se faire trop d'illusions: «Lire un texte est toujours un combat avec l'ange, dont nous sortons forcément vaincus.»
Il s'agit de se battre sans illusion. Mais après tout, si Jacob n'a pas gagné son combat contre l'ange, il ne l'a pas non plus perdu:

Il resta seul, et quelqu'un lutta avec lui jusqu'à l'aurore. 26 Quand l'adversaire y vit qu'il ne pouvait pas vaincre Jacob dans cette lutte, il le frappa à l'articulation de la hanche, et celle-ci se déboîta. 27 Il dit alors : « Laisse-moi partir, car voici l'aurore. » — « Je ne te laisserai pas partir si tu ne me bénis pas », répliqua Jacob. 28 L'autre demanda : « Comment t'appelles-tu ? » — « Jacob », répondit-il. 29 L'autre reprit : « On ne t'appellera plus Jacob mais Israël, car tu as lutté contre Dieu et contre les hommes, et tu as été le plus fort. » (gn 32,25-33)

Le fonctionnaire : la dignité transmise par la fonction

La fonction conditionne l'individu, le promeut à l'état de «pape»; ou plutôt, c'est l'individu qui, à travers l'exercice de sa fonction, cesse d'être un homme, se démet de sa mortalité, pour atteindre le statut de «fonctionnaire» — le Pontifex maximus capable de représenter le Christ lui-même, personnellement. La mort de l'individu équivaut à la naissance du gouvernant, qui, puisqu'il ne vit publiquement que par son statut, que par sa fonction, et non par son humanité, échappe à la souillure originelle.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.81
remarque : Comment ne pas penser au père de Sébastian Haffner, fonctionnaire allemand modèle de l'entre-deux guerres?

L'Eglise, modèle de l'Etat

Tout comme la société humaine est représentée à travers le pouvoir de l'Église, le peuple rassemblé, mais informe politiquement, est représenté par une instance trancendante et supérieure qui, d'un même geste, lui donne sa forme politique: l'État assure le passage de la voluntas — de l'unité —, au «vouloir» authentique — à la prise de décision.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.78

Exposition Jean-Paul Marcheschi du 29 avril au 30 septembre 2011

Une lecture de Camille morte par Hervé Lassïnce aura lieu le 29 et 30 avril. Elle sera suivie de la projection du film Vers la flamme réalisé par Stéphane Bréart et Julien Filoche.








Présentation de l'exposition

À l'occasion de la deuxième présentation des œuvres de Jean-Paul Marcheschi dans son nouveau lieu du 1er arrondissement à Paris, sont présentés des œuvres murales de grande taille, des objets et des sculptures.

Dans cette exposition personnelle intitulée «L'Astre noir», l'artiste poursuit, dans des formes nouvelles, une exploration de la nuit, de la matière noire, de la mémoire et des corps, commencée voilà plus de trente ans. Envisagé depuis les commencements comme une « chrono-biologie totale » de l'existence, l'œuvre, à travers un langage qui lui est propre - la flamme, le verre, le bronze, le papier -ne cesse de conquérir de nouveaux espaces, de nouveaux thèmes, de nouveaux lieux. Depuis les Onze mille nuits (1987-2001) jusqu'à la Voie lactée (2007, vaste voûte de lumière de 35 x 14 m, installée dans la station Carmes du métro de Toulouse) et plus récemment l'exposition «Les Fastes», dans le musée de la préhistoire de Nemours (2009-2010), où fut investie aussi la forêt alentour, c'est un «contre-monde» cohérent et tendu, où le livre et la poésie tiennent une place centrale, peu commune, qui a fini par se constituer. L'air, la terre, l'écriture, le feu et plus récemment l'eau, à travers la présence accrue des Lacs, forment l'alphabet principal du peintre et sculpteur Jean-Paul Marcheschi. Noir et solaire, intime et anonyme, ce sont là les caractéristiques principales de ces États du feu.

Œuvres présentées
- Âmes mortes: l'œuvre à dominante claire, composée de fils de suie, évoque les électroencéphalogrammes du sommeil. Sur ces tracés tremblants, ces ondes, viennent se déposer des objets incertains et sans noms. Ils flottent tels des corps élémentaires déposés sur la grève : scalps, ecce homo, débris de mèches enduits de cire, fagots ou méduses, tous sont des rejets du feu. Ce sont des âmes mortes.

- Trois fragments de la Voie lactée : rétroéclairées, ces pages noircies, enserrées dans des boîtes de lumières, sont extraites de l'installation permanente dans le métro de Toulouse.

- L'Homme clair, Visions, L'Astre noir, Mers de nuages, Stèles (murales) et NY-Volcans : sculptures-objets montrées pour la première fois à Paris. Ces corps noirs, immatériaux, très volatiles, sont composés de suie non fixée, déposée sur 1 à 12 plaques de verre ou de plexi enchâssées dans des boîtes transparentes.

- Crâne-enfant : ce tableau quasi carré (1,2 x 1 m) appartient à la manière « pétrée » de l'artiste. Haut en matière, il a la consistance et la dureté de la sculpture.

Bronzes et cires : L'Ithyphallique, Horus, Ecce homo, Freux, Sanglier.

Suite Dante : composition murale d'antiphonaires et de peinture illustrant la Divine Comédie. Suie, cire, mine noire sur papier.


Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VI

Je reprends, il faut que je me dépêche un peu si je veux avoir fini avant le journal suivant.
Je rappelle le principe: mes réflexions et associations d'idées, sans rime ni raison, un prétexte pour dire "moi je", j'en ai bien peur.

Page 117, le cultissime :

«Il y a des intellectuels juifs très estimables, comme Finkielkraut, Renaud Camus, mais ils sont traités comme des pestiférés et désignés à la vindicte publique comme des gens plus que douteux.»

(Je suis un peu déçue, je pensais que ça venait de la presse; mais non, c'est tiré d'un blog. Il s'agit d'une bonne illustration de la déformation de l'information, en tout cas: L'erreur laisse des traces.)

En bas de cette page commence le texte "Les Tontons églogueurs" (p.117 de Kråkmo et suivantes). J'étais vraiment ravie de voir ce texte repris dans le journal, parce que je l'aime beaucoup [ce texte] et que cela lui assure une pérennité.
Je ne sais pas si j'ai jamais dit ce qui me réjouissais secrètement dans le début de la scène. La phrase du dialogue véritable est celle-ci:
— J'ai connu une Polonaise qu'en prenait au petit déjeuner...
Celle de Didier Goux celle-là:
— J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors…
Ce qui me fait rire, c'est que je suis à moitié polonaise... (la forêt des associations et des coïncidences.)

Page 125 : «D'Ormesson est allé jusqu'à me dire que, de tous les candidats en lice, j'étais le meilleur écrivain. Je n'ai pas eu l'impression que cela impliquât qu'il avait l'intention de voter pour moi.»
(Je rappelle qu'il s'agit d'élire un académicien. Tout commentaire ne peut qu'enlever de l'effet à la lecture littérale de ses deux phrases: est-il possible de les lire sans être interloqué?)

Page 125 : Après avoir fait la liste des avantages qu'il attendait de son élection, Renaud Camus, fidèle à lui-même (bathmologie, "je n'y tiens pas", "ils sont trop verts") fait la liste des avantages de ne pas être élu et en particulier:
«Songer qu'on peut passer toutes ces semaines tranquillement chez soir, auprès de son brun, sans avoir à faire huit cents kilomètres dans les deux sens, ni à s'interrompre dans ses bien-aimés petits travaux!»
Auprès de mon brun? Auprès de ma blonde, il fait bon dormir.

Page 162 : visite à Valéry Giscard d'Estaing à Varvasse, dans le cadre des visites pour l'élection à l'Académie française. Renaud Camus lui transmet un message de sa mère:

Eh bien il a paru très touché de ce message, sincèrement. Et il m'a dit que les marques de sympathie ou d'affection venant de la région l'émouvaient beaucoup parce qu'il avait été très traumatisé — je ne suis pas sûr que ç'ait été son mot, mais c'était bien le sens — par sa défaite électorale et celle des siens aux élections régionales de 2004:
«On avait tout fait pour la région, on lui avait donné Vulcania et [ici quelque chose d'autre que j'ai oublié, un établissement d'enseignement, il me semble], et on a eu trente-quatre pour cent. Ça m'a beaucoup affecté.»

Ce genre d'histoire me rappelle toujours Churchill après la seconde guerre et son incompréhensible non-réélection. Je me souviens encore de mon professeur d'histoire de terminale en train de dire: «C'est ça, la démocratie». (Ce n'était pas ironique: pour lui, cela illustrait la façon dont les hommes comptaient moins que la Constitution, ou que la grandeur des hommes d'Etat étaient de se plier à la loi qu'ils servaient.)

Page 169 : Moi, je ne reconnaîtrais pas Marc Lavoine. (Ce Renaud Camus est tout de même très people.)

Page 172 : prière de ne pas mourir (après avoir expliqué que se présenter à l'Académie perd son sens si sa mère n'est plus là pour assister à son élection).

Ceux qui m'ont humilié, pareillement, et Dieu sait qu'ils sont légion (curieusement je pense par exemple à Jean Daniel, qui en veut à un être aussi insignifiant que moi d'oser porter le même nom que son idole...), sont priés de ne pas mourir avant que le destin et mon génie les aient forcés à assister à mon triomphe. Mais ils sont sourds à mes objurgations muettes, et meurent comme si de rien n'était, insensibles à mes «Attendez, voyons, Attendez, je vous assure que ce n'est pas fini!»

Ils se disent que c'est bel et bien fini, et très certainement ils ont raison. Le plus vraisemblable est surtout qu'ils se disent rien du tout. Leur mort est plus importante à leurs yeux que la révélation éclatante de ma gloire. A-t-on idée d'un narcissisme pareil?

Des fauteuils club

Dans un commentaire qu'il fit du célèbre poème cosmologique de son ami Theodor Däubler, portant le titre énigmatique de Nordlicht [aurore boréale], Carl Schmitt recourt expressément à l'imagerie vétérotestamentaire:

« Ils [les hommes de l'époque] veulent le ciel sur la terre, le ciel comme résultat de l'industrie et du commerce; il doit se trouver ici sur terre, à Berlin, Paris ou New York, un ciel avec des bains, des automobiles et des fauteuils club, dont le livre sacré serait le guide du voyageur. Ils ne veulent pas le Dieu de l'amour et de la gâce, et puisqu'ils ont déjà réalisé tant de choses étonnantes, pourquoi ne «fabriqueraient-ils pas» [machen] la tour [Turmbau, allusion à la construction de la tour de Babel] d'un ciel terrestre?»1

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.61



Note
1 : Cité par M. Weyembergh, «Carl Schmitt et le problème de la technique», dans P. Chabot, G. Hottois (éd.), Les philosophes et la Technique, p.158. Les remarques entre crochets sont de Maurice Weyembergh.

Pour une lecture schmittienne de Facebook ?

Évidemment, ça dépend de l'habilité de chacun à paramétrer son compte Facebook pour définir une hiérarchie parmi les personnes qui ont accès à ses données.
Tout comme la distinction entre l'ami et l'ennemi, le dogme théologique fondamental affirmant le péché du monde et l'homme pécheur aboutit (tant que la théologie ne s'est pas dégradée en morale normative pure ou en pédagogie, et le dogme en pure discipline) à répartir les hommes en catégories, à marquer les distances, et il rend impossible l'optimisme indifférencié propre aux conceptions courantes de l'homme.

C. Schmitt, La Notion de politique, p.108-109 Flammarion, 2004, cité par Tristan Storme dans Carl Schmitt et le marcionisme p.47 (C'est Tristan Storme qui souligne).

Au-delà de la boutade, il reste que je me prends à rêvasser sur ce que pourrait être une nation "hors sol", sans notion de territoire, constituée d'amis virtuels mais réels, réels mais virtuels (beau sujet de science-fiction?).
Je me demande quelle forme ont pris les appels à la résistance ou au soulèvement sur FB, en ce qui concerne les événements actuels dans les pays arabes: des groupes, des pages, le compte personnel d'un leader?
Les relations d'amitié — la constitution de groupes amis, prépolitiques, — ne sont pas définies par l'émergence de l'ennemi; elle s'établissent au sein de l'état de nature et représentent le réquisit indispensable d'une incrémentation politique ultérieure. Il n'y a d'ennemi politique que s'il lui préexiste une entité groupale, une collectivité prédisposée à devenir politique, à discriminer l'ennemi, s'étant déjà elle-même homogénéisée. (Tristan Storme, opus cité, p.48)
[…]
C'est à travers l'«apparition» soudaine de l'ennemi, à travers son surgissement, que la politicité de l'amitié groupale, ce la nation homogène, devient efficiente. (''Ibid'', p.50)
[…]
[L'ennemi] menace de mettre à mort l'amitié, par le biais d'une lutte armée, d'une lutte possiblement réelle. Cette tension entre possibilité et effectivité, entre virtualité et réalité, permet au groupe ami, à la nation, d'atteindre le status politicus; elle vient consolider l'amitié homogène dans son critère extrême d'association, et en attiser la conscience. (p.51)

complément le 26 avril 2011
Je suis un peu embarrassée par l'éventuelle publicité faite à ce billet. Il va de soi que ce n'était qu'une pochade, quelque chose comme une tentative de lecture kinbotienne (ie, une illustration de la façon dont une grille de lecture ou un parti pris peut déformer une interprétation).
Ce billet intervenait tôt dans le livre de Storme, c'est-à-dire au cours de la lecture du chapitre décrivant la philosophie de "Schmitt jeune".
En poursuivant la lecture (chapitre "Schmitt nazi"), Facebook pourrait être comparé à la mer (l'absence de frontières, la fin de la représentation, l'individu et l'individualisme du libéralisme). Plus loin (le Schmitt de l'après-guerre, qui ne rencontre que des Juifs allemands et pas d'Américains), on pourrait se dire qu'il n'est pas surprenant que FB ait été mis au point par Mark Zuckerberg…

Rien pour poser sa tête de Françoise Frenkel

Il y a presque un an, Michel Francesconi m'envoya un livre étonnant: l'histoire d'une jeune juive polonaise, férue de littérature française, qui eut l'idée incroyable d'ouvrir une librairie française… à Berlin dans les années vingt. Elle revint en France en 1939 et la suite raconte ses tribulations de juive étrangère bientôt clandestine.

Je suppose que le titre est une référence à Luc: «Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas où poser sa tête». (Luc 9, 57-62)
Ainsi l'auteur se trouve plus démunie que les animaux sauvages, entièrement à la merci des personnes qui l'entourent.

Ce livre fourmille de détails sur la mise en place progressive de mesures vexatoires rendant la vie impossible, d'abord en Allemagne pour les étrangers (et même les autochtones…), ensuite en France pour les juifs. En un sens ce livre ne nous apprend rien qu'on ne sache déjà; cependant, il s'agit d'une vision quotidienne et précise de la mise en place de mesures d'abord "innocentes" (après tout nous sommes en temps de guerre et il est bien naturel de mettre en place le contrôle des étrangers) établissant progressivement la terreur. Comme souvent (toujours?) dans les récits de survivants, il se rencontre dans la population autant de courage tranquille, de générosité qui s'ignore, que de méchanceté et de mesquineries.

Françoise Frenkel a écrit ce livre très rapidement après avoir atteint clandestinement la Suisse où l'attendaient des amis. Il est paru en septembre 1945 à Genève.
Il me semble qu'il est rare qu'un tel témoignage ait été si vite publié après les faits.
Il est aujourd'hui introuvable, c'est pourquoi je vais le citer longuement.


La librairie ouvre en 1921. Elle connaît immédiatement un vif succès. Tout cela me rappelle Hannah Arendt parlant de Rosa Luxembourg dans Vies politiques, ou Alfred Döblin:
1921! Cette époque d'effervescence fut marquée par la reprise des relations internationales et des échanges intellectuels. L'élite allemande commença à paraître, d'abord très prudemment, dans ce nouveau havre du livre français. Puis les Allemands se montrèrent de plus en plus nombreux: philologues, professeurs, étudiants, et les représentants de cette aristocratie dont l'éducation fut fortement influencée par la culture française, ceux qu'on appelait déjà alors «l'ancienne génération».
Public curieusement mêlé. Des artistes connus, des vedettes, des femmes du monde se penchent sur les journaux de mode, parlant bas, pour ne pas distraire le philosophe plongé dans un Pascal. Près d'une vitrine, un poète feuillette pieusement une belle édition de Verlaine, un savant à lunettes scrute le catalogue d'une librairie scientifique, un professeur de lycée a réuni devant lui quatre grammaires dont il compare gravement les chapitres concernant l'accord du participe suivi d'un infinitif.
A mon étonnement, je pus constater alors combien la langue française intéressait les Allemands et quelle connaissance approfondie certains d'entre eux possédaient de ses chefs-d'œuvre. Un professeur de lycée me fit un jour remarquer, dans l'édition de Montaigne qu'il avait en mains, une lacune d'une dizaine de lignes importantes. C'était exact, l'édition n'était pas in extenso. Un philologue pouvait, sur quelques citations d'un poète français, dire sans hésitation le nom de l'auteur. Un autre pouvait réciter par cœur des maximes de La Rochefoucauld, de Chamfort et des pensées de Pascal.
[…]
Claude Anet, Henri Barbusse, Julien Benda, madame Colette, Debroka, Duhamel, André Gide, Henri Lichtenberger, André Maurois, Philippe Soupault, Roger Martin du Gard vienrent rendre visite à la librairie.
Françoise Frenkel, Rien pour poser sa tête, p.18
A partir de 1935, des tracasseries d'ordre divers commencèrent: problème des paiements en devise, censure et confiscation de livres (Barbusse, Gide,…), saisie des journaux français, promulgation des lois raciales.
Puis vint la nuit de cristal (la librairie fut épargnée puisque non-allemande):
Je les voyais s'approcher, venir dans ma direction.
Je me trouvais sur les marches de la librairie. Mon cœur battait à coups précipités, mes nerfs étaient terriblement tendus. Je sentais en moi une énergie grandissante.
Ils s'arrêtèrent. L'un épela mon enseigne, pendant que l'autre consultait sa liste.
— Attends! Attends! Elle n'y est pas. (p.28)
Écœurement, mais obligation d'ouvrir la librairie le lendemain:
Le lendemain, je n'ouvris pas la librairie. Vers midi, je fus appelée au téléphone par un haut fonctionnaire de la Chambre de commerce. Il m'enjoignit fort poliment de rouvrir incessamment. En commentaire, il ajouta que la fermeture des entreprises étrangères n'était pas dans les vues du gouvernement; elle pourrait avoir des répercussions sur les établissements allemands hors du pays. (p.30)
Peu à peu il lui faut se rendre à l'évidence: elle ne peut rester en Allemagne. Mais il n'est plus temps de vendre. Nous sommes en août 1939, Françoise Frenkel ne quittera Berlin qu'au dernier moment, contrainte et forcée. Personne ne semble avoir cru à l'imminence de la guerre, son témoignage est hallucinant:
Le 1er août 1939, l'autorisation du clearing me fut octroyée. Je procédai fiévreusement aux payements.
Je tentai de mettre à l'abri les collections de livres. Pendant que je faisais dans ce sens des démarches hâtives, d'ailleurs sans succès, l'air se chargeait de menaces et de danger.
En juillet, je m'étais rendue à plusieurs reprises au Consulat polonais pour me renseigner sur la situation.
Chaque fois on me rassurait pleinement.
Le consul m'avoua confidentiellement que l'Angleterre était en train d'aplanir les complications surgies dans les rapports germano-polonais.
Le 25 août, allégée de toutes mes obligations, à la veille de mon voyage de vacances dans ma famille, je revins demander au service commercial quelques indications relatives à la protection de ma librairie. J'appris avec consternation que la frontière polonaise était «momentanément» fermée, à la suite de coups de feux échangés entre les éléments des deux pays.
A la foule inquiète accourue, on répondait: «Tout s'arrangera, il n'y aura pas de guerre!»
Le 26 août, je fus appelée au Consulat de France. J'y reçus le conseil d'aller «en attendant» à Paris et de prendre le train qui, dans vingt-quatre heures, devait emmener les Français de Berlin et quelques étrangers.
«Ce départ collectif n'est qu'une protestation contre la violation nazie de la frontière polonaise.»
Je retournai une fois encore à mon Consulat. «L'Angleterre agit! L'Amérique s'en mêle! Roosevelt adressera un appel à la paix au peuple allemand.» Et mon interlocuteur, haut fonctionnaire, ajouta: «Cependant votre situation est, dans ces moments troubles, particulièrement exposée. Pourquoi n'accepteriez-vous pas l'offre bienveillante d'aller «en attendant» à Paris, quitte à faire le voyage en Pologne dès que le conflit sera conjuré. C'est une question de quelques jours! Les Alliés ne sont pas disposés le moins du monde à faire la guerre…»
Cela fut dit avec un sentiment de profonde conviction.
Il fut établi depuis que les diplomates anglais, français et polonais n'admettaient guère l'approche du désastre.
Le soir même, deux amies dévouées vinrent pour «faire mes bagages». Rien ne devait à cette époque quitter l'Allemagne sans autorisation spéciale. Il fallait remplir une multitude de questionnaires et préciser chaque objet que l'on désirait emporter: pièces de lingerie, vêtements, chaussures et même ciseaux, pains de savon, brosses à dents.
Je n'avais pas songé à me soumettre à cette formalité.
Mes deux amies insistèrent pour que j'emporte au moins une partie de mes effets personnels. Une malle fut préparée par leurs bons soins.
Recroquevillée dans un coin du divan, je les laissais faire. Toute mon énergie avait disparu. J'étais comme hébétée. (p.31-32)
Paris non plus ne croit pas à la guerre, et l'apprend avec stupéfaction, suspendu aux postes de T.S.F. Françoise Frenkel prend connaissance en direct de l'écrasement de la Pologne où réside toute sa famille.
En France commence la «drôle de guerre» et avec elle, l'institutionnalisation de la méfiance envers les étrangers. (Ce sont des détails que je n'avais encore jamais lus, même si ma grand-mère (polonaise) me racontait que mon grand-père (polonais) avait été interné pendant la guerre dans un camp dans le Massif central (elle restant seule et enceinte à la ferme)):
C'est alors que la presse entama une grande campagne contre ce que l'on appelait «la cinquième colonne», installée partout depuis des années. Avide de diversion, le public trouva dans ces révélations sensationnelles un intérêt passionnant.
La préfecture de police prit «de grandes mesures» d'ordre général et décida de procéder au recensement de tous les étrangers et à la revision de leur situation.
Ces mesures, établies sans préparation, furent exécutées sur-le-champ. Les commissariats de police, les directions d'hôtels, les logeurs, les concierges, les patrons qui occupaient des étrangers furent invités à s'assurer que ces derniers se conformaient bien aux nouvelles ordonnances.
La population entière se mit à surveiller les «suspects». Du jour au lendemain des milliers d'étrangers stationnèrent devant la préfecture, formant une queue qui passait par le quai aux Fleurs et s'allongeait jusqu'au boulevard Saint-Michel.
Ils venaient prendre leur place dès l'aube; ils apportaient un pliant, une collation, un livre, des journaux et ils patientaient, d'abord sous la pluie de septembre et d'octobre, puis sous la neige de novembre et de décembre.
Séparés par la guerre de leurs pays d'origine, sans possibilité d'y retourner, certains sans ressources, ces gens attendaient, las et hébétés. Un abattement terrible régnait dans cette foule hétéroclite de déracinés.
La mobilisation générale ayant appelé sous les drapeaux la majorité des hommes valides, le personnel de la préfecture se composait surtout de jeunes femmes. Elles n'étaient pas le moins du monde préparées à cette tâche écrasante et furent vite excédées. (p.39)
Grâce à des invitations de ses amis en France, Françoise Frenkel obtient des laisser-passer pour Avignon, puis Vichy, puis Nice. Partout elle rencontre les mêmes personnes égarées, seules, désœuvrées. L'important est de trouver des compagnons, de ne pas rester seul, de ne pas céder au désespoir.
Des juifs, de tous les pays occupés, tournaient dépaysés, sans but et sans espoir, dans une inquiétude et une agitation toujours grandissantes.
Ce qui pesait le plus ce qui anéantissait toute énergie et toute résistance, c'était le désœuvrement. (p.76)
Impossible cependant de travailler, les fonctionnaires veillent:
Un fonctionnaire d'aspect débonnaire fumait sa pipe au milieu des paperasses accumulées. Je lui présentait le mot du bouquiniste en y joignant mon attestation de libraire.
— «…bien travaillé pour la France… accorder toutes les facilités…», se mit-il à lire à mi-voix.
Changeant de ton, il ponctua:
— Pas de permis de travail aux étrangers! Quant à votre recommandation… vous savez! La présidence du Conseil de 1939! C'est plutôt compromettant!
Et il ajouta, réprobateur:
— Tous ces étrangers! Ils mangent notre pain et ils veulent encore travailler chez nous. (p.77)
Se nourrir, se loger, tout est difficile. La présence des Allemands fait flamber les prix et le marché noir se développe. Après le recensement des étrangers par la France vint le temps du recensement des juifs par les Allemands:
En mars 1942, le gouvernement de Vichy décréta le recensement général.
Des affiches spéciales enjoignaient à la population de race juive de stipuler cette origine dans ses déclarations et cela sous peine de réclusion.
La signification de cet appel était claire puisqu'en Allemagne le même recensement avait ouvert l'ère des persécutions.
Personne n'ignorait, d'ailleurs, qu'il s'agissait d'une mesure imposée à l'Etat français par les autorités allemandes. Les conséquences à prévoir étaient évidentes.
On était indécis sur l'attitude à adopter. Les uns disaient: «L'omission volontaire de la déclaration de notre race serait évidemment poursuivie, mais il subsiste toujours la chance qu'elle passe inaperçue. Alors c'est le salut. Par contre, une déclaration nous exposerait avec certitude à toutes les persécutions.»
Les autres répondaient: «Nous sommes en France, dans un pays qui nous a accordé l'hospitalité et la protection. Nous avons envers lui un devoir de loyauté et nous devons répondre à ses exigences. Les autorités françaises n'admettront pas d'exactions contre nous. Nous avons confiance.»
C'est dans cette atmosphère de perplexité et d'excitation que se préparait le haineux recensement, puis le dernier jour de la remise des questionnaires arriva. Il fallait se décider et agir. La majorité fit une déclaration conforme à la vérité. J'étais du nombre.
Le recensement terminé, chacun dut remettre à la préfecture ses papiers d'identité. Huit jours après, ces documents nous furent rendus, munis de l'indication prévue. Le service du ravitaillement convoqua à son tour les intéressés pour inscrire la mention de race. Tout le monde était classé, marqué, aux dires de la police, «en ordre parfait». La danse macabre pouvait commencer. Dès le début de juillet, des déportations d'étrangers de race juive étaient effectuées à Paris; le 15 juillet à Lyon. On sentait le danger imminent dans toute la France, mais personne ne savait au juste ce qu'il convenait d'entreprendre.
Des fuyards arrivaient en masse, de partout, éplorés, apportant des nouvelles terribles.
Les réfugiés résidant dans les Alpes-Maritimes assiégeaient littéralement les consulats : américain, espagnol, suisse, suédois… Ils faisaient queue pour tenter cette démarche désespérée; mais la plupart des services de visas ne fonctionnaient plus. (p.93-94)
Françoise Frenkel a des amis en Suisse. Elle tente d'obtenir un visa:
J'avais écrit à mes amis suisses que «mon état de santé s'était aggravé», ce qui, selon nos conventions épistolaires, signifiait que j'étais en danger. Mes amis répondirent que je pouvais compter sur un visa d'entrée dans leur pays.
Forte de cette promesse, je me rendis à la préfecture. Je montrai le message reçu de Suisse en y joignant la recommandation de 1939 et je demandais un visa de sortie.
Le fonctionnaire, un jeune homme de vingt ans, après avoir examiné ces deux papiers, me dit poliment, sur un ton de renseignement:
— Vous avez là, madame, une recommandation d'un gouvernement d'avant guerre qui s'est révélé indigne. Ce gouvernement est aboli. Nous avons maintenant une France nouvelle. Les maîtres que vous avez servis ont disparu.
Ce raisonnement ne m'était pas inconnu. Ne l'avais-je pas entendu déjà à plus d'une reprise! Cependant, cette fois-ci, je protestai en me récriant:
— Sachez, monsieur, que les maîtres que j'ai servis pendant plus de vingt ans s'appellent Boileau, Molière, Corneille, Racine, Voltaire et bien d'autres immortels de votre pays!
Mes paroles parurent éveiller, sembla-t-il, quelques souvenirs scolaires chez mon interlocuteur.
— Soit, dit-il après quelques instants d'un ton conciliant, je vais tenter une demande pour vous. Votre passeport, s'il vous plaît!
Il plaça une feuille rose dans sa machine à écrire, épela mon nom, puis le tapa.
— Vous n'êtes pas de race juive, j'espère? se ravisa-t-il subitement. Montrez-moi votre permis de séjour.
Il y jeta un coup d'œil.
— Inutile de faire la demande! Nous avons l'ordre strict de ne plus laisser sortir de France les étrangers de race juive. Ce règlement sera prochainement appliqué même aux Français. Vous comprenez, les Allemands sont les maîtres, ajouta-t-il à voix basse, comme un aveu.
Il avait l'air de s'excuser et son attitude me toucha. (p.95)
La traque s'organise, les policiers fouillent les chambres, vont attendre dans les bureaux où l'on peut obtenir des cartes de ravitaillement.
Détail inconnu de moi, une mesure sépara les enfants juifs de leurs parents. Françoise Frenkel explique le zèle policier par l'aigreur de la défaite. Elle aussi a l'intuition d'un fond sadique en tout homme:
Peu après, une nouvelle mesure fut promulguée: les enfants juifs devaient être enlevés à leurs parents. On les jetait dans des camions, on déchirait leurs papiers sur place. Les autorités les marquaient d'un numéro matricule.
Cette mesure ne s'exécuta pas sans scènes tragiques. Des mères se coupaient les veines, d'autres se jetaient sous les autocars au moment où ils démarraient, emportant leur chargement tragique. Dans un hôtel de la Côte d'Azur, une femme, qui avait échappé aux rafles, se jeta par la fenêtre avec son petit. Elle fut relevée avec une fracture des jambes. L'enfant était mort, écrasé dans la chute.
Agents et gendarmes faisaient la chasse avec une adresse et une activité infatigables. Ils exécutaient les ordonnances de Vichy fermement, inexorablement. Chez ces hommes asservis, la colère amassée par suite de la défaite était violente et ils paraissaient vouloir la dépenser contre de plus malheureux et de plus faibles qu'eux. Ces représentants de l'autorité n'avaient rien d'héroïque, ni dans leur tâche, ni dans leur attitude.
Un fond de sadisme doit être caché en tout homme pour se dévoiler lorsqu'une occasion s'en présente. Il suffisait qu'on ait donné à ces garçons, somme toute paisibles, le pouvoir abominable de chasser et de traquer des êtres humains sans défense pour qu'ils remplissent cette tâche avec une âpreté singulière et farouche qui ressemblait à de la joie.
Etait-ce sur ordre ou par un sentiment de honte? On les entendait prétendre que ces procédés étaient utiles et nécessaires, puisqu'ils étaient l'une des conditions de la collaboration avec les Allemands et que dans cette collaboration résidait le salut de la France.
Les décisions définitives, concernant les réfugiés de race juive arrêtés, ne se firent pas attendre longtemps. Pendant huit jours, des amis purent aller les voir et leur porter quelques objets de première nécessité, un peu de réconfort. Mais un jour, sans avertissement, on les achemina vers des camps de concentration français, d'où ils furent transportés, par catégories, dans les camps de Pologne, de Tchécoslovaquie et d'Allemagne. (p.102-103)
Quelques mois plus tard, l'invasion de la Provence par l'Italie accorde quelques répits aux réfugiés. Là encore, j'ignorais cet épisode. Déjà il ne reste plus beaucoup de juifs à Nice:
L'arrivée des Italiens dans les Alpes-Maritimes semblait faire suite à une décision improvisée. Pendant des heures, des convois d'artillerie, d'infanterie, de troupes alpines avec des centaines de mulets, suivis de camions, de voitures d'ambulance défilèrent sur la Promenade. L'état-major italien s'installa dans un palace du centre.
Une nouvelle inattendue se répandit aussitôt: grâce à l'intervention du Saint-Siège, les occupants venaient de décréter la suspension immédiate des persécutions.
La synagogue de Nice, polluée d'inscriptions grossières, avec ses vitraux brisés, fut nettoyée, remise en état et rendue au culte.
Les réfugiés de race juive furent invités à passer dans les commissariats de police pour s'y inscrire et à la préfecture pour y renouveler leurs cartes d'identité et leurs permis de séjour; ordre fut donné à tous les logeurs de restituer tout ce qu'ils détenaient. La protection des juifs par l'occupant italien fut notifiée à la communauté israélite. On vit alors des réfugiés, rescapés des rafles, stationner devant la préfecture. Ils ne formaient qu'un petit groupe.
Issus d'une longue suite d'aïeux parmi lesquels les persécutés ne manquèrent pas, tourmentés et dépouillés pendant des générations, les juifs ont indéniablement l'instinct du danger. Malgré l'attitude libérale des autorités italiennes, ils se méfiaient de l'avenir. Chacun profitait de cette accalmie pour préparer sa fuite vers les régions de la Creuse, de l'Isère et surtout de la Savoie, afin de se rapprocher de la frontière helvétique. (p.134-135)
Françoise Frenkel est arrêtée alors qu'elle tente de passer la frontière avec la Suisse. Elle raconte ses journées de prison en attente de jugement, puis le jugement lui-même.
Je me tenais debout pendant que mon avocat exposait mon délit: tentative d'évasion, mais avec visa suisse. Alors qu'il s'agissait généralement d'étrangers venus en France récemment pour fuir les persécutions, j'avais pour ma part longtemps vécu dans ce pays, j'y avais fait mes études. Il raconta comment, traquée, j'avais dû me cacher pendant des mois. Il rappela que des amis suisses, informés de ma détresse, m'avaient envoyé un visa d'entrée. Forcée par le danger et bien à contre-cœur, j'avais enfin cherché à quitter cette France que je considérais comme ma seconde patrie. Cette tentative de fuite avec de faux papiers que, par égard pour la Française qui me les avait prêtés, j'avais renvoyés prématurément, avait échoué.
— Ma cliente, si elle avait conservé ces papiers, aurait pu aisément passer pour une Française et rebrousser chemin.
Elevant la voix, l'avocat lut ensuite la lettre de recommandation de 1939. Au passage… nous souhaitons qu'elle jouisse dans notre pays de tous les droits et de toutes les libertés…, un murmure s'éleva parmi les juges.
Cette recommandation repoussée, dédaignée, moquée même, à tant de reprises, permettait maintenant à mon avocat de demander une autorisation exceptionnelle de résidence en Haute-Savoie, dans n'importe quel village, bourgade, sous-préfecture, à Annecy même, ainsi que le droit de me déplacer librement dans les limites du département.
La demande de mon défenseur reçut pleine satisfaction. Je fus condamnée au minimum avec sursis et déclarée libre. (p.183-184)
Elle passe quelques semaines en Haute-Savoie, épuisée, raconte les mille ruses utilisées pour survivre, le dévouement de la population, la tristesse des enfants orphelins cachés dans les couvents. Il se découvre une hiérarchie, des plus brutaux aux plus tolérants: les Allemands, les Français, les Italiens:
Dans l'histoire de la France pendant les années de l'occupation, les pages consacrées à la Savoie compteront parmi les plus altières et les plus glorieuses.
Car ce qui était le plus beau dans ce pays si beau — c'était l'attitude du Savoyard.
Tout le pays gardait son esprit d'indépendance et continuait à prodiguer aide et hospitalité à ceux qui affluaient de plus en plus nombreux pour l'y réfugier.
Le maquis se remplissait de réfractaires, venus de tous les coins de France, les maisons particulières cachaient des persécutés.
La Gestapo et la Milice arrivaient en même temps, s'installant partout.
Ce qui se passait dans d'autres départements laissait prévoir ce que l'occupation italienne serait d'un jour à l'autre remplacée en Savoie par les autorités allemandes.
L'emprise de Vichy allait en augmentant…
En mai 1943, un groupe de réfugiés était allé faire acte de présence, comme d'habitude, à la police. Il fut appréhendé à l'improviste et incarcéré dans les caves de la mairie, en attendant les instructions de Vichy.
La Viennoise fut avertie; son mari et son père se trouvaient parmi les arrêtés. Affolée, elle courut à la mairie, à la préfecture, à la gendarmerie et revint en larmes à la mairie… Un fonctionnaire français, ne voyant pas de secours possible, lui conseilla d'avoir recours à l'ultime moyen: faire appel à la protection des occupants italiens.
Elle se rendit à l'hôtel où siégeait la Commission. Après lui avoir demandé d'attendre, le commandant monta dans sa voiture, se rendit à la préfecture et donna l'ordre de mise en liberté immédiate de tous les détenus. On s'exécuta avec empressement. A la suite de ce succès, la Viennoise fut appelée «l'ambassadrice». Et plus d'une fois elle présenta les requêtes des prisonniers, des libérés et des fugitifs. (p.202-203)
Sa deuxième tentative d'évasion est la bonne:
Douloureusement oppressée par la séparation toute proche, je faisais mes adieux aux montagnes, aux prairies et aux champs, au village paisible, à ce vaste horizon, à la France.
La tristesse de devoir franchir ses frontières en fraude, comme une malfaitrice, m'envahissait.
Pour me donner du courage, je me remémorai toutes les souffrances, presque surhumaines, que j'avais supportées, mais en même temps le terrible malheur de la France et son asservissement sans limite s'imposèrent à ma conscience.
Soudain, un sentiment naquit et grandit en moi — la nostalgie déchirante de ce pays que j'allais quitter.
[…]
Instinctivement, un regard furtif vers la sentinelle…
Un soldat italien accourait dans ma direction!
Alors, sans réfléchir, dans un état de fièvre, j'enjambai gauchement l'obstacle — et je me jetai de l'autre côté!
Dans ma chute, les fils de fer barbelés s'accrochèrent à mes vêtements. Je tombai sur le sol…
Presque aussitôt un coup de feu retentit.

De nouveau un soldat arrivait vers moi en courant lui aussi — fusil en main!
Par terre, étourdie, je l'attendais avec résignation.
— Levez-vous, madame, vous n'êtes pas blessée. J'ai vu l'Italien tirer en l'air, fit en français le soldat en m'aidant à me mettre sur pieds.
— Où suis-je?
Mais, voyons! Vous êtes en Suisse, à ce qui me paraît. (p.208-209)

L'homme et l'œuvre

Confondre la vie de l'homme avec celle de l'œuvre (désormais déchue au rang de «documents»), c'est-à-dire réduire la valeur d'une pensée aux convictions et comportements politiques de son auteur, aussi funestes furent-ils, revient à s'interdire toute possibilité d'une compréhension rigoureuse de l'œuvre en tant qu'œuvre, à déclarer la mise en bière des vertus de l'analyse systématique.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.18

Douloureux mais tangible

Malgré le caractère éristique et agité du débat entre continuistes et théoriciens de la parenthèse, se faisait jour la réalité d'un dialogue scientifique, douloureux mais tangible, que la publication en français d'un ouvrage fort controversé du juriste, rédigé en 1938 et teinté d'un antisémitisme virulent, poussa jusqu'à des conclusions extrêmes: la traduction en 2002, du Léviathan dans la doctine de l'Etat de Thomas Hobbes, sous-titré Sens et échec d'un symbole politique, provoqua le revirement d'une querelle, jusqu'ici dialogique.

Tristan Storme, Carl Schmitt et le marcionisme, p.13-14
Il s'agit du débat autour de la période nationale-socialiste de Schmitt: continuité ou parenthèse?
Ce que décrit ici Tristan Storme, c'est le moment où le débat a cessé d'être débat, le moment où il n'a plus été possible d'avoir une opinion contraire au diktat de la pensée morale/moralisante/moralisatrice.

Berlin 1935 : tri sélectif

— Ces quatre boîtes de métal vous appartiennent-elles?
— Je l'ignore, je vais le demander à la femme de ménage; mais pourquoi?
— Elles sont à vous. Je le sais et je vous le dis! Tous les Allemands savent que pour se débarrasser des boîtes de conserves il y a un récipient autre que la poubelle, c'est une caisse spéciale avec inscription! Vous allez avoir une amende salée! Elle figurera sur le compte de vos «bonnes affaires» de Noël, ajouta-t-elle, les yeux pleins de haine.
La mégère partit. Un diplomate présent à l'incident raconta qu'il n'avait su, pendant plusieurs jours, comment se défaire d'un tube d'aluminium portant en rouge l'injonction: «Ne pas jeter». Il n'osait mettre ce tube dans la corbeille à papier de sa chambre d'hôtel, ni l'abandonner dans la rue. Il eut enfin l'idée de le déposer dans une pharmacie, où on le félicita au nom du Parti.

Françoise Frenkel, Rien pour poser sa tête, p.22

Némésis

— Eh… mais… qui diable êtes-vous ?
— C'est moi — répondit Miss Marple, ayant pour une fois oublié son vocabulaire châtié — bien que je devrais user d'un terme plus fort. Les Grecs, je crois, parlaient de la Némésis.

Mr. Rafiel se souleva sur ses oreillers et examina sa visiteuse. Sous la clarté lunaire, la tête enveloppée dans une écharpe vaporeuse de laine rose, Miss Marple ressemblait aussi peu que possible à l'image de la Némésis.

Agatha Christie, Le major parlait trop, p.171

Impunité

Selon moi, et d'après ce que j'ai lu et entendu, quelqu'un qui commet un acte immoral et s'en sort, est, hélas! encouragé à recommencer. Il s'estime le plus habile des hommes et renouvelle son forfait en changeant chaque fois son état civil.

Agatha Christie, Le major parlait trop, p.117

Les hommes détestent

— Pensez-vous qu'un meurtrier puisse être un homme heureux?
— D'après mon expérience, oui.
— Votre expérience! Vous ne devez pas en avoir beaucoup sur ce sujet!

Ce en quoi il se trompait. Mais Miss Marple se retint de le contredire, n'ignorant pas que les hommes détestent entendre contester leurs jugements.

Agatha Christie, Le major parlait trop, p.121

Juan Asensio tente de détourner l'attention de son procès en attaquant Jean-Yves Pranchère

Juan Asensio tente une critique de l'article de Jean-Yves Pranchère paru dans Résistances à la modernité dans la littérature française de 1800 à nos jours.

Cependant, il apparaît assez vite que le fond de l'article n'est pas en cause; pour preuve les commentaires à la suite de la mise au point parue dans le blog d'Emmanuel Régniez ne discutent pas les thèses de l'article, ils célèbrent Juan Asensio et accusent le blog du 6 mars de censure (sans avoir conscience que nous nous amusons beaucoup trop à les lire et à les offrir à la lecture pour les censurer).

Il est assez difficile de suivre la polémique (car n'oublions pas qu'il s'agit avant tout pour Juan Asensio de faire oublier qu'il a fait l'objet d'un rappel à la loi et que l'article de Jean-Yves Pranchère n'est qu'un prétexte), il est assez difficile de suivre la polémique —disais-je— telle qu'elle se déploie dans les commentaires du blog Le 6 mars car Juan Asensio change d'heure en heure ses introduction et commentaires, rendant problématique toute tentative d'en reconstituer les arguments et contre-arguments (bien que le mot "argument" soit trompeur ici, car il donnerait à penser qu'il y a une véritable discussion, sur l'article pranchérien et non sur les personnes, ce qui n'est pas le cas).

Rappelons que Jean-Yves Pranchère a été invité à intervenir en colloques à plusieurs reprises par la société des amis de Chateaubriand et qu'il est l'auteur d'une thèse sur Joseph de Maistre et l'un des éditeurs de l'édition des œuvres choisies de Bonald aux éditions classiques Garnier.
Son article Tragique ou futilité anti-moderne? Chateaubriand, Maurras, Renaud Camus tente une analyse sérieuse et pondérée des différences ou ressemblances entre trois auteurs "réactionnaires" tentés par la politique. Vous en trouverez un large extrait sur le blog d'Emmanuel Régniez.



mise à jour le 11/04/2011 à 17h
Dans le billet destiné théoriquement à analyser les points soulevés par Jean-Yves Pranchère dans son article, Juan Asensio a pris violemment à partie Pierre Cormary, dont on ne comprend pas très bien ce qu'il vient faire là, entre Chateaubriand, Maurras et Renaud Camus.
Pierre Cormary lui répond en récapitulant les diverses attaques dont il a régulièrement fait l'objet, et plus amusant, en recopiant d'heure en heure la loghorrée asensienne. C'est très instructif.

Remarque : si la fureur de Juan Asensio se déverse aussi librement sur Pierre Cormary, c'est sans doute qu'il est le plus vulnérable d'entre nous, n'ayant pas porté plainte et n'étant pas relativement protégé par les procédures en cours.
Chacun pèsera de lui-même les courages respectifs de Pierre Cormary, qui nous a apporté spontanément son soutien en sachant la colère qu'il allait déclencher, et de Juan Asensio, qui illustre en ces heures tout ce que je pense de son honneur et de sa dignité.

L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 11

Je rappelle qu'il y a deux axes de recherche:
- l'identification des sources,
- les règles de passage d'une phrase, d'un mot, à un autre.
Je vais tenter de "taguer", d'indexer, les phrases ou paragraphes pour mettre en évidence les liens qui les rattachent au contexte.
Je mettrai un • devant ces mots-clés (ou "liens").
Ces liens peuvent concerner soit des phrases proches, soit relever de thématiques plus générales, de même, ils peuvent jouer sur le sens ou le son ou les lettres.
J'ai retenu mon élan en plusieurs occasions, craignant le reproche que tout puisse aller avec tout à force de contorsions... Et pourtant... «C'est tout un ensemble!»

Il faut bien voir que les "passages", mots, sons ou thèmes, d'une phrase à l'autre ou d'un paragraphe à l'autre, peuvent se tenir à plusieurs niveaux : il peut s'agir de liens littéraux (le mot ou le son est présent dans la phrase, avec le même sens ou un sens différent), il peut s'agir de points communs (deux phrases vont provenir d'un même livre ou d'un même auteur, par exemple), il peut s'agir de thèmes communs n'apparaissant pas dans le texte églogal (W ou les souvenirs d'enfance et Léon Morin prêtre partagent le thème de la persécution des juifs, par exempele), il peut s'agir de reprise de thèmes reprenant une page d'une précédente Églogue (il faut alors retrouver cette page de référence), ou encore le mot important peut appartenir aux mots manquants dans une citation tronquée...
Dans tous les cas, il vaut mieux lire en entier la source identifiée. Voir affluer l'ensemble de la source (livre, article, film...) quand on lit quelques mots évocateurs est un des grands plaisirs de la lecture d'une Églogue, et c'est sans doute dans la dernière en date L'Amour l'Automne, que cette fluidité et cette rapidité sont les mieux mises en place.

Vous remarquerez qu'il y a toujours (ou presque) un nom propre parmi les mots-clés mis ainsi en évidence (travail non exhaustif bien entendu: il s'agit toujours de déchiffrage/défrichage).

Je rappelle que ce genre de billet est difficilement compréhensible sans le livre à la main. A défaut, il est toujours possible de se reporter au texte en ligne pour en avoir une vision globale, car il se trouve dans ce billet totalement émietté. Or le plaisir des Églogues tient à la vitesse qu'on acquiert, c'est-à-dire à l'exact inverse de la minutieuse lecture tentée ici.



*********** Je croyais apprendre à vivre, j’apprenais à mourir. (AA, p.170)

Exergue, dû à Léonard de Vinci, de La route des Flandres de Claude Simon. (La note, le passage d'un fil à l'autre, se fait justement sur le mot "Flandres".)

  • Léonard, Claude Simon, Flandres, La route des Flandres, vie, mort, exergue

Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi. (AA, p.170)

Incipit de La route des Flandres. Je rappelle l'importance des incipits (hommage à Barthes).

  • Claude Simon, Flandres, La route des Flandres, lettre, incipit

Il n’y avait rien d’autre à faire que partir. (AA, p.170)

Fragment de l'incipit de La chambre de Jacob. Cette phrase apparaît dans une lettre qu'écrit l'un des personnages nommé Betty Flanders.

  • Virginia Woolf, Jacob's Room, incipit, départ/voyage, partir/quitter, Betty Flanders, Flandres, lettre (ces quatre derniers mots constituent des liens plus lâches (il s'agit d'arrière-plan, en quelque sorte), mais liens dont il est impossible de ne pas avoir conscience dès lors qu'on lit La chambre de Jacob, sans se contenter simplement d'avoir identifié la source de la phrase).

Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? (AA, p.170)

C'est la phrase de Word (mot !) quand on veut fermer l'application. Cette phrase fait partie de ces phrases glânées par RC au cours de son travail sur ordinateur, que ce soit ce genre de message ou du spam. Quitter/partir/mourir. Quitter = cancel.

  • Cancel, quitter/partir, mort, Diane Cancel, René Char, arc, Diane, Celan (en italiques, les liens "faibles", les associations non directement présentes dans le fragment ou la phrase analysé, mais que le lecteur apprend progressivement à reconnaître pour les rencontrer à intervalles réguliers dans le texte).

(l’ombre d’Archer, son fils aîné, tomba sur le papier à lettre) (AA, p.170)

La chambre de Jacob, première page. La "lettre", dédicataire du livre ("À la lettre"). Archer, arc: a, r, c, les trois lettres fondamentales des Égloguesarké c'est tout de même le commencement et le pouvoir, et tout le grand arc des apparentements idoines» (Rannoch Moor, p.663))

  • Virginia Woolf, Jacob's Room, incipit, ombre, lettre, Betty Flanders, Flandres, arc, filiation

(Scarborough is seven hundred miles from Cornwall) (AA, p.171)

La chambre de Jacob, première page toujours.

  • Virginia Woolf, Jacob's Room, incipit, départ/voyage, partir/quitter

(Que le monde est beau, Bien-Aimée ! Que le monde est beau !) (AA, p.171)

Cantique du printemps, O. V. de L. Milosz. (Habituellement Renaud Camus transforme cette citation: «Que le monde est beau, Bien-Aimé! Que le monde est beau!» (ce qui n'a l'air de rien mais complique singulièrement l'identification).
Cette phrase annonce le début d'une nouvelle thématique.
Reprend les mots et les thèmes d'une citation de Matthew Arnold: «for the world, which seems / To lie before us like a land of dreams, / So various, so beautiful, so new,» (Car le monde, qui semble étendu devant nous comme une terre de rêves, si varié, si beau, si neuf...).
Ces vers d'Arnold vont être étroitement entrelacés à une phrase de Virginia Woolf, à la manière des deux thèmes d'une sonate.
La citation d'Arnold a pour mot pivot le mot "monde", celle de Woolf le mot "vie": tout naturellement, après avoir rencontré "le monde" dans cette citation de Milosz viennent les mots "la vie" dans la phrase suivante de L'Amour l'Automne.
Printemps = spring = source = vie et eau.

  • monde, love, Matthew Arnold, Dover Beach, Douvres, plage (thème marin)

(car la vie, comment la vie, combien la vie, au lieu d’être faite de petits incidents séparés qu’on vivrait rencontrerait-— éprouverait un par un l’un après l’autre devenait bouclée se présentait soudain de façon circulaire et totale devenait enveloppante et complète comme une vague qui vous emporte avec elle et vous précipite avec elle, là, avec un bel éclat avec un heurt violent avec un élan violent sur la plage et vous-- précipite avec elle sur la plage, avec un élan formidable) (AA, p.171)

Tâtonnement, hésitation, de Renaud Camus dans sa tentative de traduction de cette phrase qui provient de Promenade au phare, partie I, chapitre 9.
Fausse hésitation, puisque RC connaît le sens de cette phrase, et vraie hésitation, comme devant toute traduction.

  • Virginia Woolf, To the Lighthouse, vague, plage (thèmes marins), vie

(Oh mon amour, soyons-nous fidèles l’un à l’autre
Car le monde, qui semble étendu devant nous
Comme une terre de rêve…_) (AA, p.171)

Extrait de Dover Beach, l'autre motif de la sonate.
Similitude de construction : car la vie, au lieu d'être... est en réalité // car le monde, qui semble... ne contient en réalité => deux illusions qui seront démenties.

  • Matthew Arnold, Dover Beach, Douvres, monde, love

(Conrad, la dernière fois qu&#146;il le vit, dans l’encadrement de la porte de sa chambre d’hôtel, à Douvres, ne douta pas un seul instant que jamais plus il ne poserait les yeux sur lui) (AA, p.172)

Douvres = Dover. Chambre de Stephen Crane // chambre de Jacob quelques lignes plus haut.
Voir le texte de Conrad et la note 10, en particulier page 163.

  • Conrad, Stephen Crane, Douvres, maladie, mort

(Weiss und geradlinig liegt es mit seinem langgestrecken Hauptgebaüde…) (AA, p.172)

Tristan de Mann, description du sanatorium. Le blanc ("weiss") est la couleur (avec le vert) de Passage. Couleurs liées au tennis, entre autres.
La dernière fois que Conrad vit Crane, celui-ci s'apprêtait à partir en sanatorium sur le continent.

  • Tristan, blanc, maladie, mort

(So various, so beautiful, so new… ) (AA, p.172)

Le monde semble beau, nous dit Arnold, alors qu'en réalité il est cruel et incompréhensible (comme deux armées s'affrontant dans la nuit). Renaud Camus semble illustrer ce jugement de Matthew Arnold en juxtaposant amour et maladie, amitié et mort, sans transition.
Peut-être justement ne s'agit-il pas d'opposer les pôles plaisants et cruels de la vie, mais bien de les accepter ensemble comme composants inséparables de la vie.

  • Matthew Arnold, Dover Beach, monde

La voix avait une extraordinaire tristesse. La voix était d’une extraordinaire tristesse. Son appel était d’une tristesse extraordinaire. De toute façon l’enfant s’éloignait sans l&#146;entendre, le long de la plage. Il dépassa un homme et une femme énormes, écarlates, démesurés (et déjà le jour baissait), couchés tout près l’un de l’autre, sans mouvement, côte à côte. Il dépassa une grosse femme en noir, assise sur le sable, que les vagues entourèrent bientôt, et qui n’était qu’une roche, couverte de ces algues qui font un bruit étrange quand on les écrase (Jacob se sentit perdu). (Jacob se sentit perdu). Il . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . qui en réalité était celui d’un mouton (????????????)
«Le voilà! s’écria Mrs Flanders, faisant le tour de la roche, ayant couvert en quelques pas toute l’étendue de la crique. Qu’est-ce qu’il a encore déniché? Jette ça, Jacob. Jette ça par terre immédiatement. Encore une abomination j’en suis sûre.» (AA, p.172-173)

Retour à la tristesse, directement après l'émerveillement du monde "So various, so beautiful, so new...".
Citation de La Chambre de Jacob. Jacob est un enfant qui s'est éloigné de sa mère sur la plage. Il y a trouvé un crâne de mouton qui horrifie sa mère quand après quelques minutes d'inquiétude l'enfant est retrouvé. (Ce qui enchante l'enfant est ce qui horrifie la mère: monde merveilleux ou horrible?)

  • Betty Flanders, La chambre de Jacob, Jacob, incipit, crâne, sable, vague (thème marin)

Êtes-vous sûr de vouloir quitter? (AA, p.173)

Reprend la phrase rencontrée déjà page 170. Sorte de refrain. Est-ce l'application que l'on quitte (Word = mot, si proche de world, monde), ou le monde, ou la vie? (Cf. la phrase précédente: «La voix était d’une extraordinaire tristesse.»)

  • cancel, départ/voyage, partir/quitter, mort

Elle adorait ces jardins. (AA, p.173)

Anne Wiltsher, dont on peut supposer qu'elle est morte d'un cancer. (Elle aimait ces jardins, la vie, le monde so beautiful, so new...)
Anecdote relevant du journal, concernant le voyage en Angleterre => "nappage", c'est-à-dire passage de la fiction à la vie sans rupture, sans avertissement.

  • maladie, cancer, mort, référence à une anecdote vécue (nappage)

Chez l’homme, c’est le cancer du côlon qui est de loin le plus fréquent. (AA, p.173)

Information médicale. Réflexion contemporaine de 2003 (Rannoch Moor), quand Renaud Camus souffrait à l'aine et s'interrogeait sur son mal.
côlon => Colomb, découverte de l'Amérique, hôtel Colomb, Denise Colomb, etc. «Le seul avantage que je vois au cancer du côlon, c'est que, du point de vue de mes Eglogues, il est impeccable.» Rannoch Moor p.164
Cancer => "crabe" en argot. Or l'incipit de Jacob's room contient l'exclamation «A huge crabe!», non reprise ici dans ce fil. Certaines allusions restent souterraines, mais ne peuvent être ignorées du lecteur qui se donne la peine de lire les livres cités.

  • cancer, crabe, côlon, maladie, mort

Mon chien Horla ne me quittait plus guère. (AA, p.173)

Mon chien Horla : le chien qui aimait son maître ("Au chien Horla resta l'amour pour son maître", Vie du chien Horla, p.42).
Ici je ne vois pas les liens : j'associe Horla et folie, mais qu'y a-t-il comme référence à la folie dans ce fil? Ou est-ce le départ d'une thématique sur la folie dans les pages à venir? Ou plus haut (spatialement dans la page) dans les autres fils?

  • maladie, folie, amour (love), ombre (fantôme)

Quelques années plus tard, dans son livre Mysteries, Wilson s’étendit plus longuement sur la théorie du professeur Bach en tant que conflit intérieur. (AA, p.173)

Le professeur Bach fut un travesti et un faussaire, qui écrivit un livre sur papier orange non publié à ce jour, si j'ai bien compris. Ce livre est réputé illisible mais il a fasciné Colin Wilson.
Le professeur Bach est morte d'un cancer, mais cela n'apparaît pas ici: il s'agit d'un détail que le lecteur doit apprendre par lui-même, en faisant ses propres recherches. Il s'agit d'un lien souterrain, d'un point commun caché.
Notons l'évolution : "Elle" aimait ses jardins (femme); "chez l'homme" (homme), le professeur Bach (travesti) => sorte de glissement vers la fusion ou la confusion (Mysteries)

  • Bach (Bac, Bax, etc), Wilson, inversion, cancer, maladie, mort

L'ensemble de ces phrases se présente ensemble:

Êtes-vous sûr de vouloir quitter ? Elle adorait ces jardins. Chez l’homme, c’est le cancer du côlon qui est de loin le plus fréquent. Mon chien Horla ne me quittait plus guère. Quelques années plus tard, dans son livre Mysteries, Wilson s’étendit plus longuement sur la théorie du professeur Bach en tant que conflit intérieur. (AA, p.173)

Quels sont les points d'attache qui lient ces phrases entre elles (présentées sans interligne, ensemble, dans la mise en page minutieuse du livre)? Elles paraissent très décousues. Elles présentent une note inquiétante, entre l'imparfait de «Elle aimait ses jardins», l'information sur le cancer, la connotation (au moins pour un Français) du nom Horla, et Mysteries et conflit intérieur.
Nous sommes à un carrefour, ces phrases sont comme autant de routes à emprunter.
Cette impression de transition va se continuer dans les phrases suivantes, puisque bien que liés par un certain nombre de mots-clés et de thématiques, plusieurs nouveaux champs vont être ouverts. (Enfin nouveaux... Nouveaux pour ce fil, car nous les avons déjà rencontrés pour la plupart).


Que nous envoie Dieu ? (AA, p.174)

Note 5 en fin de volume de L'invention de Morel (p.124 dans la collection Folio): «Morel est l'auteur de l'opuscule Que nous envoie Dieu? (paroles du premier message de Morse); et il répond: Un peintre inutile et une invention indiscrète.»
L'invention de Morel est en fait un journal. Sans vouloir déflorer le sujet pour ceux qui voudraient le lire, c'est une nouvelle sur la mort (et la vie, et l'amour: comment faire survivre ceux qu'on aime? une solution possible: la répétition): la phrase citée ici n'est qu'un signe vers le livre en son entier.

  • Morel, L'invention de Morel, île, mort, amour (love), répétition

Mais en ce qui concerne ces aristocrates dont vous me parlez, qui étaient partis tenter leur chance au Maroc et qui regagnent la métropole aussi désargentés qu’ils étaient partis, non, ce n’étaient pas des locataires, ni même des personnes qui faisaient à Royat une cure : ils habitaient une grande maison à vérandahs, toute proche de la villa anglo-indienne des Duparc, sur le versant opposé de la petite vallée. Je les vois encore : les garçons courent dans le jardin, se taillent des arcs, se fraient un passage entre les bambous, près du bassin. Coiffés de casques d’explorateurs, ils tracent des routes dans le sable, et se partagent des empires à coups de marrons d’Inde. Ou bien, le haut du corps passés dans des casaques à manches larges, ouvertes, frappées d’une croix sertie de traits divergents, ils se livrent à des duels sans merci contre les gardes de M. le Cardinal. Ou encore ils se livrent à des parties de cache-cache, dans ma chambre plongée dans le noir :
« Minuit sonnant, le diable entrant… »
Ils ont alors le visage dissimulé par des masques précieux mais qu’ils prennent, comme tout le monde dans la maison, pour de simples jouets. Et pourtant quelqu’un a pris soin un jour, un jour lointain, un jour déjà lointain à cette époque (il s’agit sans doute de l’oncle Heurtebise, l' "explorateur de boucles", celui qui…), quelqu’un a pris la peine d’écrire à l’intérieur, sur de petites étiquettes pour livre de classe, d&#146;une encre presque effacée désormais, des mots mystérieux : banda, bamba, bongo, kra, marka, nago, sango, zande, zamble, dan, cercle de Man (ou Libéria occidental). Sources du Niger. Et l’on découvre au matin un petit saxe brisé, le marquis séparé à jamais de sa marquise, ou le berger de sa bergère, qui maintenant a l’air de lui tourner le dos. (AA, p.174-175)

Tout ce passage reprend des souvenirs d'enfance qu'on retrouve dans Échange.

L'Amour l'Automne s'appuie sur les journaux contemporains de son écriture (soit Rannoch Moor, Corée l'absente, Le Royaume de Sobrarbe et Journal de Travers (d'une part parce qu'il a été mis au propre durant cette période, d'autre part parce qu'il est un des piliers, par contruction, de l'écriture des Travers, chaque Travers correspondant à une saison de Journal de Travers); sur un corpus d'œuvres dont la liste est à dresser (et à lire...) au fur à mesure de la lecture de L'Amour l'Automne, et sur des citations des quatre Églogues parues précédemment.

Lorsqu'on identifie un passage d'une précédente églogue comme source de la page de L'Amour l'Automne qu'on est en train de lire, on constate souvent que tous les thèmes apparaissant dans la source y sont repris, comme si l'extrait d'origine fournissait un canevas, une matrice, à la page en cours de lecture: ce qui fait le lien entre les phrases, ce n'est plus leurs rapports entre elles mais leur commune référence à un même extrait. La transition, le passage, se fait via un tiers texte.
Cette technique illuste également l'un des thèmes du livre: le double et la répétion, mais aussi la variation, car toute répétition met en jeu une variation, même infime. Rien n'est jamais parfaitement identique, le temps joue (la mort à l'œuvre...).

Extrait d' Échange ayant été transposé dans L'Amour l'Automne:

C'est l'époque où tout le monde revient du Maroc. [...] Mais en ce qui concerne les colons titrés dont vous me parlez, et qui regagnent, aussi peu argentés qu'ils étaient partis, la métropole, non: ils habitent cette grande maison à vérandahs, toute proche de la villa anglo-indienne des Duvert, sur le versant opposé de la petite vallée. Les garçons courent dans le jardin, se taillent des arcs, se fraient un passage entre les bambous. Coiffés de casques d’explorateurs, ils tracent des routes dans le sable, et se partagent des empires, à coups de marrons d’Inde. Le haut du corps passés dans des casaques à manches larges, ouvertes, frappées d’une croix sertie de traits divergents, ils se livrent, sur les marches du perron, à des duels sans merci. Ou bien ils font des parties de cache-cache, la nuit, dans la chambre de Denis plongée dans le noir. Ils ont alors le visage dissimulé par des masques précieux, mais qu’ils prennent, comme tout leur entourage, pour de simples jouets. Pourtant quelqu’un a pris soin, un jour, d’écrire à l’intérieur, sur de petites étiquettes pour livres de classe, d’une encre presque effacée désormais, des mots mystérieux : banda, bamba, bongo, kra, marka, nago, sango, zande, zamble. Dan, cercle de Man (ou Libéria oriental). Boucle du Niger. Et l’on découvre, au matin un petit saxe brisé, le marquis qui fait sa révérence, son tricorne à la main, séparé à jamais de sa marquise, ou le berger de sa bergère, qui maintenant a l’air de lui tourner le dos.
Denis Duparc, Échange, p.109-110

On a vu que masque renvoie à "personne" (persona). Zamble revoie à Zemble et à Nabokov, Pale Fire. Séparation des statues, amour brisé.

Quelques remarques: - les gardes de M. le Cardinal : Les Trois Mousquetaires. Nous savons depuis Outrepas que ce livre a compté («je l'aime beaucoup, que je l'ai beaucoup lu, qu'il a même eu une grande influence sur ma vie puisque ce sont probablement de lointains souvenirs des Trois Mousquetaires qui m'ont incité à m'établir dans le Gers.» Outrepas, p.596) - la chambre de Denis (1976) devient "ma chambre" (2007) - l'oncle Heurtebise : il y a de nombreux oncles dans la famille camusienne, le terme étant utilisé avec largesse. (Je recommande d'ailleurs de lire Kråkmo et Journal d'un voyage en France ensemble[1]. Ils se complètent l'un l'autre en ce qui concerne la généalogie familiale.)
Je n'ai pas réussi à identifier l'oncle Heurtebise (autrement dit, je ne sais de qui il est le frère ou le mari). Il apparaît dans Échange p.89 : «Près de vingt ans plus tôt, l'oncle Heurtebise qui, à la suite d'une histoire de jeu dont les détails seront maintenus secrets, s'est engagé sur un voilier de la marine marchande, fait un faux-pas au marchepied d'une vergue, et tombe dans la baie de Vera-Cruz.» Plus loin dans Échange, il sera précisé qu'il est dévoré par les requins (référence à retrouver). - l'explorateur des boucles : généralement, ce terme est associé au grand-père de Barthes, le capitaine Binger.

  • arc, masque (persona), Niger, Binger, départ/voyage, exploration/passage, saxe (sexe, Saxe, etc), Indes (anagramme Denis), orient/occident, nappage (souvenirs d'enfance)

L’ombre de l’avion dépasse les haies, enjambe comme si de rien n’était, sans à-coups, les barrières blanches fraîchement repeintes de ce pays de bocage, affecte même de suivre exactement les petites routes qui suivent exactement la côte au-dessus des falaises blanches de la côte du matin comme l'une de ses voitures régulières ou l’un de ces autocars ou l’un de ces petits trains réguliers de train électrique qui poursuivent leur chemin régulier mécanique bien réglé dans l’un de ces matins réguliers comme les petits caractères transparents réguliers de dimanches réguliers de la côte jusqu’à ces étranges constructions blanches sur pilotis qui s’avancent sur la mer comme des esquisses de casinos victoriens régulière que l’ombre régulière enjambe sans à-coups fraîchement repeints transparents mécaniques réguliers. (AA, p.175-176)

"petits caractères réguliers" est une expression réccurrente dans Passage. Il s'agit de l'Angleterre vue d'avion : voir les pages 109-110, 112, 128 de L'Amour l'Automne.

  • blanc, ombre, voyage, passage, répétition, nappage (retour de Corée, vraisemblablement)

(Deux scènes d’enculage)
(Nous avons perdu l’Indochine)
(Les Aventures du capitaine Corcoran) (AA, p.176)

Il est assez difficile d'attribuer une source précise aux scènes d'enculage, mais il s'agit probablement de Journal de Travers.
Puis retour à Échange:

Juste en dessous est la cuisine, à moitié souterraine, au carrelage vert et blanc. Sa mère y entre un soir en coup de vent tandis qu'il y dîne seul, tout en lisant entre deux bouchées, les aventures aux Indes du capitaine Corcoran. Nous avons perdu l'Indochine, s'écrie-t-elle, comme on dirait : un vase de Chine.
Denis Duparc, Échange, p.110

Les aventures du capitaine Corcoran se déroule en Indes. Selon le procédé évoqué plus haut, le reste de la page 110 d'Échange est donc utilisée dans l'écriture de L'Amour l'Automne, mais très vite, par allusion.

  • Indes, Indochine, sexe, nappage (évocation de 1976 (journal de Travers) et évocation de l'enfance).

Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. Elle s’appelle W.
Elle est orientée d’est en ouest ; dans sa plus grande longueur, elle mesure environ quatorze kilomètres. Sa configuration générale affecte la forme d’un crâne de mouton, dont la mâchoire inférieure aurait été passablement disloquée. (AA, p.177)

W ou les souvenirs d'enfance de Georges Perec, p.93 Incipit de la deuxième partie.
Crâne de mouton <=> le début de La chambre de Jacob.
Mâchoire <=> dent

  • île, lettre, W, crâne, persécution juive, dent, La chambre de Jacob

Cancel. Cancel. (AA, p.177)

Déja vu : annuler une opération sur un traitement de texte.

  • Celan, Diane Cancel (=>Char), quitter/partir/mourir

Une pensée est une phrase possible. (AA, p.177)

Pierre Alféri. Chercher une phrase
Points d'attache possibles avec les phrases qui entourent celles-ci via le "La pensée — c'est une affaire de dents", phrase écrite par Celan à Char au moment de la mort d'Albert Camus (voir L'Amour l'Automne p.94.)

  • pensée, dent, crâne, Celan

Rêveurs des bords de la Sorgue, les Transparents sont des êtres simples et purs que Char ressuscite, qu’il crée et recrée aux frontières du réel et du fantasme : il convoque en groupe ces minces silhouettes et ce sont autant de fantômes fragiles et cléments qui se regroupent autour de lui dans une danse étrange et pénétrante :(AA, p.177)

Diane Cancel faisait partie du groupe de vagabonds nommés "les Transparents" ayant joué un rôle dans la jeunesse de René Char. Il les évoque dans le poème «Les Transparents», dans le recueil Les Matinaux.

Apparaissez, formes de glace (AA, p.177)

dernière strophe du poème "Les Transparents" de René Char

  • Diane Cancel, Char, Celan, ombre (fantôme)

(Sobbing, but absent-mindedly, he ran farther and farther away until he held the skull in his arms.)(AA, p.177)

Jacob, le crâne de mouton dans les bras, dans les premières pages de Jacob's Room. => la forme de l'île dans W ou les souvenirs d'enfance dans Perec.

  • Jacob, crâne, Virginia Woolf, Georges Perec, W ou les souvenirs d'enfance

Robert M. le remarque fort bien : «Si l’on utilise les renversement graphiques et l’examen des possibilités de la lettre V, comme le fait Perec à la page 106, on est conduit à passer de M à W. (AA, p.178)

Robert Misrahi, numéro de L'Arc sur Perec (Robert Misrahi fut un professeur de Renaud Camus. Il était présent à la Sorbonne lors de la conférence qui devint Syntaxe ou l'autre dans la langue. Une longue note lui est d'ailleurs consacrée dans ce livre).

  • Perec, W, inversion, Robert (Bob)

Contentons-nous cette fois d’un demi-tour. Contentons-nous cette fois d’un demi-tour. Ne sommes-nous pas en milieu secrètement hellène? (AA, p.178)

Le souverain s'avarie, intervention de Jean-Pierre Vidal lors du colloque à Cerisy sur Robbe-Grillet en 1975. Cette intervention porte essentiellement sur Les Gommes.
hellène = L, N

  • Robbe-Grillet, inversion, lettre, L, N, Les Gommes

Guillaume, qu’es-tu devenu Et les promenades dans la forêt, d’un sentier l’autre, sur la colline bien-aimée qui domine Perth, étaient encore, étaient déjà, un dialogue avec Protée. (AA, p.178)

Guillaume = William (Burke). (Est-ce cela? C'est une hypothèse possible, mais il ne faut pas être trop littéral ici: il ne me semble pas que Renaud Camus soit jamais allé en Ecosse avec William Burke. Le prénom est sans doute une transposition.
Protée : change de formes et connaît l'avenir.

  • nappage (souvenirs + transposition), William, Ecosse

Qui parle là ? Mais qui parle? (AA, p.178)

Qui parle là? : S/Z (On m'a fait remarquer que cette locution était très employée (elle et ses variations: "D'où tu parles?", etc), mais comme je demeure persuadée du rôle fondamental de la phrase «Que pourrait être une parodie qui ne s'afficherait pas comme telle?» pour comprendre Travers, et que cette phrase vient de S/Z, je maintiens ma position.
Pas de "mots-clés" à proprement parler. Ces interrogations sont destinées à maintenir le lecteur sur ses gardes: que lit-il? Quel statut accorder aux phrases? Fiction, réalité?


Le temps a donné la solution malgré toi. (AA, p.178)

exergue des Gommes de Robbe-Grillet. Exergue tiré de Sophocle.
L'intervention de Jean-Pierre Vidal (cf.supra) porte principalement sur Les Gommes.

  • Robbe-Grillet, Les Gommes, exergue, vie, mort

Il y a fallu un quart de vie, une demi-vie, un tiers de vie, on ne le saura qu’à la fin : mais j’ai bel et bien fini par atteindre, homme mûr et sans doute un peu davantage, ce monument que je n’avais fait qu’apercevoir de loin, adolescent, au terme d’une promenade interminable déjà, parmi ces hautes collines qui dominent la Tay. Il fallut vaincre des chiens, il fallut contourner des fils — ou l’inverse, je ne sais plus : mais nous y sommes arrivés. Le mystère cependant n’est qu’en partie levé, car ce trophée peu visité, certainement, est aussi peu entretenu, et la plupart des lettres de l’inscription qu’il porte sont plus qu’aux trois-quarts effacés. Les deux amants n’ont presque rien pu lire, sinon ce nom, Grant, qui sans autres détails ne les a guère avancés, tant sont nombreux les Grant [-> Perry, Peary (Pass. 86 / 89] en ce pays, et sans le moindre dictionnaire biographique. (AA, p.178-179)

Le temps a donné la solution : quarante ans plus tard...
Il a fallu un quart de vie, etc: référence à cette anecdote racontée dans Rannoch Moor p.436.
Il y a distorsion: ce n'était pas Grant, mais Graham.
L'inscription à demi effacée revient : dans le geste de la mère tâchant de déchiffrer une inscription dans la pierre (voir la fin du billet en lien), dans le tabeau souvent cité Et in Arcada ego.
Les deux amants : Pierre et RC.

  • Ecosse, Grant, nappage (souvenirs + anecdote qui appartient au journal), répétition

Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’il ne s’agit pas du général de la guerre de Sécession, le président américain, le successeur de Johnson, celui dont la jeune et naïve fiancée, si l’on en croit ce qu’elle écrit en toute candeur dans ses Mémoires, avait baptisé d’après lui l’un des piliers de son lit à baldaquin (AA, p.179)

Ulysse Grant. Travers page 14 (cette page fait référence à Marion Bloom dans Ulysses).

  • Ulysse, Grant, Johnson

(nous buvons coupe sur coupe de crémant rose. Hugh Person nous montre une grande toile turque du XIXe siècle, achetée pour rien, paraît-il, et qu’il a l’intention de vendre pour financer Bad, film où doivent jouer Perry King et Carroll Baker (elle interprète le rôle d’une certaine Hazel, la directrice d’un institut d’électrolyse, qui marginalement dirige toute une équipe de tueuses à gages. (AA, p.179)

Passage de Grant à Hazel : Michael Grant et John Hazel sont les deux auteurs du Who's Who in Classical Mythology, (note de bas de page dans Été, p.152). anecdote de Journal de Travers.
Turque : Orient.
Person : Nabokov, persona => masque, Ulysse, Pessoa, etc.
Carroll => Carl, Charles, Karoly, etc; Baker => bac, Bach, Bax, etc
Hazel <=> fille de John Shade (ombre) dans Pale Fire et mère de Lolita, il me semble.
King = roi (roi fou, Boris, Nabokov et Robbe-Grillet)
tueuses à gages (thématique violente des Robbe-Grillet utilisés dans les premières Églogues : Projet d'une révolution à New York, La maison de rendez-vous, Souvenirs du triangle d'or.)

  • Orient/occident, roi, personne, Carl, Bach, arc, Nabokov, Robbe-Grillet...

(La murette occidentale, c’est une autre histoire. La murette occidentale de Central Park, c'est une autre histoire. (AA, p.179)

Repris de Passage. Opposé à la murette orientale : «La murette orientale de Central Park doit être suivie un dimanche matin, par beau temps, après qu'il a neigé. Les trottoirs sont larges. À cause de la glace, il marche à pas serrés, égaux, étonnamment réguliers. Il porte un pardessus croisé, à larges revers. Et je n'invente rien, dit Peter Morgan : la murette occidentale, maintenant, c'est une autre histoire.» Passage

  • passage, orient/occident, nappage, parc, arc

A Lahore, par 120 degrés Fahrenheit, les deux médecins font un match de cricket. (AA, p.179)

Henry Jean-Marie Levet, Cartes postales, «British India»

  • Henry JM Levet, Lahore, Indes

Au sortir de l’université de Virginie, Poe s’engagea dans un régiment qui très rapidement fut envoyé en Caroline du Sud.

Poe prend le nom de Perry. Il collecte là les détails qui lui permettront d'écrire plus tard Le scarabée d'or.
Caroline du Sud, ville de Charleston => Charles, karl, arc, etc
régiment : contexte militaire. fait le lien avec Grant qu'on vient de voir.
Virginie, Caroline du Sud : états du Sud dans la guerre de Sécession.

  • Poe, Virginie, Caroline du Sud (les états d'Amérique, motif de Passage)

Il fiume no, il fiume basta ! Bisogna dimenticarselo, il fiume.

L'adieu au fleuve dans Primo della Rivoluzione, la fin d'une époque

  • Primo della Rivoluzione, la perte, l'Italie

C’était pendant les jours de la « peste » de Naples.

Malaparte, La Peau. Après la guerre : contexte militaire. la peste : au sens figuré ou littéral, parcourt L'Amour l'Automne. Ici sens figuré. Titre d'un roman d'Albert Camus, le "double" de Renaud Camus.

  • La peau (Poe), peste, Italie

Les mots sinistres : — Pas de craie — étaient écrits sur la porte en caractères de craie.

Edgar Poe, Le roi Peste. caractères = lettres

  • Poe, peste, lettre

Je restais seul en ma qualité de roi.

???

Ce qui s’est passé, ce que j’ai vu la nuit dernière est tellement étrange, que ma tête s’égare quand j’y songe.

L'invention de Morel ??


Mais, à mon grand étonnement, le chancelier me frappa de son bâton et me fit rentrer dans ma chambre.

Journal d'un fou, Gogol

  • folie, roi, journal

Je deviens fou. Mais, est-ce moi ? Est-ce moi ? Qui serait-ce ?(AA, p.179)

  • folie, le Horla, identité

Cette histoire a tellement obsédé Laplace qu’il en a fait le prétexte de son roman.

  • Duras, Lahore, Indes, Le Vice-Consul

Contre le grillage qui entoure les tennis déserts, il y a une bicyclette de femme qui appartient à Anne-Marie Stretter.

  • Duras, tennis, bicyclette, Le Vice-Consul

Sir Ralph prit sa main. Sir Ralph prit sa main. Sir Ralph prit sa main :(AA, p.179)

  • Robbe-Grillet, La maison de rendez-vous, répétition, Sir Ralph, Ralph Johnson

— Mais ce que j’aimerais comprendre c’est Venise : pourquoi Venise ?(AA, p.179)

Passage, p.77
Je ne sais pas exactement que faire avec cette phrase: est-ce une citation d'un roman de Duras, ou une question de RC à propos de Duras, ou d'un lecteur de RC à propos de l'omniprésence de Venise dans les premières Églogues?

— C’est-à-dire, c’est un peu simple de croire que l’on vient de Venise seulement, on peut venir d’autres endroits qu’on a traversés en cours de route, il me semble. (AA, p.180)

phrase de l'auteur? (La phrase «Certaines phrases sont de l'auteur», prononcée par RC alors que je questionnais sur des sources, est devenue fétiche entre nous).
Importance de chaque lieu: on vient toujours d'ailleurs, situé avant ou après le point choisi en référence.

  • Duras, Venise, passage, départ/voyage

— Non. Ne partez pas… Je vous en prie… Ne partez pas tout de suite.

Sir Ralph s’incline à nouveau, sans changer de visage, comme s’il savait depuis toujours que les choses se passeraient ainsi : il attend cette phrase, dont il connaît à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, les moindres inflexions de la voix, et qui tarde un peu trop seulement à se faire entendre. (AA, p.181)

Citation de la La maison de rendez-vous, de Robbe-Grillet, p.53-54.
phrase prononcée par Lauren pour retenir Ralph Johnson.

Je la recopie ici exactement:

«Non. Ne partez pas… Je vous en prie… Ne partez pas tout de suite.» Sir Ralph s’incline de nouveau, sans changer de visage, comme s’il savait depuis toujours que les choses se passeraient ainsi : il attend cette phrase, dont il connaît à l’avance chaque syllabe, chaque hésitation, les moindres inflexions de la voix, et qui tarde un peu trop seulement à se faire entendre.

  • Robbe-Grillet, La maison de rendez-vous, répétition, Sir Ralph, Ralph Johnson

La réalité c’est que le tennis, en plus d’être un sport, un sport cruel, bien plus cruel et féroce que l’amour (cosi almeni se lo figurava lei), est aussi un art, et qu’il exige, comme tous les arts, un talent particulier.(AA, p.181)

Le jardin des Finzi-Contini. Phrase récurrente, sous de nombreuses variations, depuis Passage. (Ces nombreuses variations permettent au lecteur régulier «d'attendre cette phrase», qu'il connaît effectivement à l'avance, et qu'il reconnaît à travers ses diverses formes.)
la perte, dans le sens où il s'agit de l'adieu à une époque.

  • tennis, répétition, love, persécution des juifs, le jardin des Finzi-Contini, Italie, la perte

Les Ross sont la grande dynastie de la recherche des passages. Le neveu, le futur sir James Clarke Ross, est à dix-neuf ans en la compagnie de Parry lorsque celui-ci, en 1819, atteint et découvre la presqu’île de Melville, le point extrême qu’il ait atteint ; cette même presqu’île de Melville que l’oncle, sir John, dépassera dix ou douze années plus tard. (AA, p.181)

La recherche des passages est à lui seul LE thème des Eglogues...
Parry / Perry, le pseudonyme de Poe

  • Melville, île, thème marin, recherche des passages, Clark (Mark, arc, etc)

Souvent, dessous la vague, loin de cette corniche, il a vu les os des noyés tenter une ambassade, comme on jette les dés. (AA, p.182)

Hart Crane, premiers vers du "Tombeau de Melville", section de son grand poème The Bridge.
Jeter les dés => Mallarmé. La disposition du chapitre IV de L'Amour l'Automne rappellera Le coup de dé.

  • Crane, Melville, mort, thème marin

Le film répond à son titre : Léon Morin y envahit tout l’écran — il y est beaucoup plus présent que dans le roman de Beck, très autobiographique, et donc centré sur l’héroïne, naturellement.

Léon Morin, prêtre, film de Jean-Pierre Melville

  • Melville, Morin (Morel/Moreau/Moran, etc), Beck (Bac/Bach/Bax, etc), persécution des juifs

En fait, ce qui peut prêter à confusion, c’est que Canaletto a peint deux vues de Greenwich, prises l’une et l’autre de l’île des Chiens.

  • double, répétition, île, Canal (lacan, Venise, etc)

O, the navies old and oaken,
O, the Temeraire no more ! (AA, p.182) Derniers vers du "Téméraire, poème d'Herman Melville, placés en exergue de la section "Cutty Sark" de The Bridge d'Hart Crane
Ce poème de Melville est un requiem pour un navire défunt.
Précédemment a été cité At Melville's Tomb, section de The Bridge, requiem pour Herman Melville: la composition n'est ni en miroir, ni en abyme, mais plutôt tressée. On songe aux messages lumineux capables de prendre des chemins tortueux grâce à des jeux de miroirs inclinés.

  • Melville, Crane, navire (thème marin), mort, exergue

Quant au Station Hotel, pour dire toute la vérité, il a été tellement rénové et agrandi, depuis l’époque où le compositeur y venait dès l’automne avec sa maîtresse, que la chambre qu’ils occupaient — qu’il s’agisse de la 7, de la 9 ou de la 11 selon les versions — de toute façon ne donne plus sur la mer ; de sorte que, voudrait-on marcher sur leurs traces, et essayer de reconstituer les sentiments et les impressions qui peuvent avoir été les leurs, on ne saurait pas si mieux vaut la même pièce exactement, mais qui n’a plus du tout, quoiqu’elle n’ait nullement changé, le même caractère, puisqu’elle ouvre à présent sur une cour étroite ; ou bien une autre, qu’ils n’ont pas pu connaître puisqu’elle n’existait même pas de leur temps, mais dont la fenêtre ouvre sur l’océan et permet de contempler l’île noire comme ils ont pu le faire, les sables d’argent, Camustarrach et le large. Où est la fidélité, dans un cas pareil ? Où est l’exactitude la plus grande ? Où est la répétition la plus rigoureuse des gestes, des attitudes et surtout des regards ?(AA, p.182-183)

Vieux problème philosophique du bateau de Thésée.
Le passé irreprésentable, pas de répétition à l'identique possible (soit l'inverse de ce que nous raconte L'invention de Morel).

  • Bax, répétition, double, vérité/mensonge, les chiffres, île, sable, océan (thème marin), nappage (épisode du journal)

Je sens avec déplaisir que ces pages se transforment en testament. Ainsi le même paragraphe exactement se présente deux fois, dans le roman, au début et à la fin, la seule différence entre ses deux occurrences étant qu’à la seconde (qu’enserrent des guillemets, il est vrai), l’expression latine en italique, à la dernière ligne, est suivie d’une note :(AA, p.183)
Je placerai ce rapport sous la devise de Léonard — Obstinato rigore ************ et m'efforcerai de la suivre.» (AA, p.184)

- «Je sens avec déplaisir que ces pages se transforment en testament»: citation d'une phrase apparaissant deux fois dans L'invention de Morel. menace de la mort (journal qui devient un testament)
- «Ainsi le même paragraphe exactement se présente deux fois, dans le roman, au début et à la fin, la seule différence entre ses deux occurrences étant qu’à la seconde (qu’enserrent des guillemets, il est vrai), l’expression latine en italique, à la dernière ligne, est suivie d’une note» : description, quasi explication de texte, d'une particularité de L'invention de Morel. (cf infra, où je donne les deux citations tirées du livre)
- «Je placerai ce rapport sous la devise de Léonard — Obstinato rigore et m’efforcerai de la suivre.» : citation d'une phrase apparaissant deux fois dans L'invention de Morel.
Entre les deux phrases citées, il en manque une (voir ci-après), qui évoque une accusation de mensonge, accusation qui serait infondée selon le narrateur. La phrase qui manque a son importance, car on ne peut manquer de la lire lorsqu'on recherche la source des citations => cas de figure où ce qui manque compte autant voire plus que ce qui est présent.


Je sens avec avec déplaisir que ces pages se transforment en testament. S'il doit en être ainsi, il me faut faire en sorte que mes affirmations puissent être contrôlées; de cette façon, personne, pour m'avoir jugé ici suspect de fausseté n'aura lieu de croire que je mens, quand je dis que j'ai été condamné injustement. je placerai ce rapport sous la devise de Léonard — Obstinato rigore — et m’efforcerai de la suivre.»
Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel, p.15

J'ai noté au début de ce journal:
«Je sens avec avec déplaisir que ces pages se transforment en testament. S'il doit en être ainsi, il me faut faire en sorte que mes affirmations puissent être contrôlées; de cette façon, personne, pour m'avoir jugé ici suspect de fausseté n'aura lieu de croire que je mens, quand je dis que j'ai été condamné injustement. je placerai ce rapport sous la devise de Léonard — Obstinato rigore — et m’efforcerai de la suivre.»
Ibid, p.113-114

  • Léonard, Morel, île, double, répétition, vérité/mensonge, journal, mort, exergue

Notes

[1] note le 29 octobre 2011: Ajouter Parti pris

Du paradoxe des notes

«Circé» est le quinzième chapitre d'Ulysse. Il reprend, très vite, c'est-à-dire de façon compacte, condensée, tous les événements et personnages rencontrés précédemment, parfois d'un mot, d'un fragment de mot; tout fonctionne par références et allusions.

A la fin de son introduction à ce chapitre dans la Pléiade, Daniel Ferrer souligne le paradoxe qu'il y a à ralentir la lecture par des notes à chaque alors que le principe du chapitre est justement l'inverse, la condensation et la rapidité:

Cette autographie étant donc la caractéristique principale de l'épisode, une grande part des notes ci-dessous va être consacrée à signaler les récurrences. Bien que nos renvois soient nécessairement très incomplets (puisque, nous l'avons vu, pratiquement chaque mot peut être considéré comme un revenant, ramenant avec lui quelque chose du ou des contextes où il a figuré dans les chapitres antérieurs), ils pourront paraître fastidieux, ralentissant la lecture à l'excès, alourdissant inutilement un des chapitres les plus comiques d'Ulysse; mais cette méthode rétrograde est la seule qui permette de pénétrer dans «Circé», car le lecteur est devant ce texte comme devant un miroir; il découvre qu'il y figure déjà, mais qu'il ne peut s'y enfoncer qu'à condition de s'en éloigner à reculons.

Daniel Ferrer, notes à Ulysse dans l'édition la Pléiade, p.1663-1664

Les autoportraits : photographier le temps qui passe, sa marque en nous

Dossier immense à rouvrir d'urgence: celui des effets de styles suscités par le vieillir. [...] Rembrandt — qui fera de cet objet le motif exclusif de l'œuvre ultime à travers les autoportraits [...]

Jean-Paul Marcheschi, Camille morte, p.48

Comment ne pas songer aux autoportraits quotidiens de Renaud Camus mis en ligne depuis le 8 octobre 2009?

  • point de départ

Dimanche 11 octobre, minuit et demi. [...] Lui [Robert Ménard] et ce regret auront peut-être une grande influence sur ma vie et l'ont déjà car, pour pallier ce manque, je me suis mis à faire, avec le petit appareil photographique Olympus, bien délaissé depuis plusieurs mois, mais seul, par sa légèreté, à autoriser cet exercice, toute une série d'autoportraits, de l'espèce dite at arm's length, à bras tendu, à bout de bras. Depuis que j'ai commencé il y a trois ou quatre jours, je suis fasciné par l'entreprise. J'ai déjà produit sept ou huit de ces autoportraits, c'est-à-dire que j'ai pris cent ou deux cents clichés, un reste de vanité m'incitant à faire disparaître ensuit les neuf dixièmes d'entre eux. La plupart de ceux que j'ai gardés et mis en ligne sur Flickr — tous sauf un — sont en noir et blanc. Je pensais n'en sélectionner qu'un par jour mais jusqu'à présent, dans mon enthousiasme de néophyte, c'est plutôt trois ou quatre.

Renaud Camus, Kråkmo, p.454

  • le même mouvement que Rembrandt ?

Vendredi 23 octobre, minuit. [...] Cet exercice me passionne. [...] Il est moins narcissique qu'on ne pourrait le croire — au premier degré, en tout cas. À soixante-troios ans, et fatigué par un travail acharné, ce n'est pas par vanité qu'on prend sa photographie et qu'on la publie (sur Flickr). C'est plutôt par ascèse, au contraire — une ascèse dont on peut tirer vanité, il est vrai; et non moins que j'opère une sélection draconienne dans la centaine de clichés que je prends chaque jour de mon visage (en général de profil, plutôt): il reste qu'il s'agit de véritables portraits, qu'on ne peut pas accuser d'enjoliver le réel puisqu'ils ont été faits quelques heures à peine avant d'être mis en ligne, parfois moins, et qu'ils ne sont, faut-il l'écrire, pas retouchés, sinon par le biais de l' autocontrast... (Ibid, p.463)

  • Être un bon photographe ou un bon modèle ?

Ce qui m'intéresse dans ce passage, c'est aussi l'idée que si l'on insiste, la vérité perce: on peut mentir, tricher, mettre en scène, sur quelques événements, mais un projet mené longtemps avec constance finit par mettre au jour une certaine vérité de l'être, au-delà même de ce qu'il peut souhaiter montrer ou cacher. (Le journal parvient au même résultat).

Dimanche 8 novembre, minuit moins le quart. [...] deux critères entre en jeu, et souvent en rivalité: images de moi où je ne me déplais pas trop, images de moi qui ne sont pas de trop mauvaises images. Finissent par franchir le filtre établi par la vanité comme être humain des photographies recommandées par ma vanité comme photographe: certes je ne m'y montre pas sous mon meilleur jour mais ce sont d'assez bonnes images dans l'absolu (l'absolu de ma modestissime personnalité photographique, that is). C'est ainsi, et à cause de la contrainte de la série (un autoportrait par jour au moins), qu'une espèce de vérité, aidée par une espèce de vanité, finit par cheminer vers le jour malgré les barrages que s'ingénie à mettre à son avancée mon chatouilleux amour de moi. (Ibid, p.491)

  • Une démarche morale

Mercredi 2 décembre, une heure du matin. J'ai toujours pensé que nos défauts étaient les plus efficaces leviers pour nous corriger d'eux. Ansi l'orgueil est souverain contre la vanité. Mais, mieux encore, le même défaut peut être retourné contre lui-même.

J'y songe à propos de mes autoportraits. Évidemment je n'ai pas tendance à retenir et à mettre en ligne ceux qui me sont le plus défavorables. J'en fais parfois quarante ou davantage pour n'en retenir qu'un, celui qui flatte le mieux ma satisfaction de moi, ou bien y attente le moins durement. Mais ma vanité de photographe corrige ma vanité de vieux beau, ou de vieux pas beau. Il m'arrive de garder et de montrer une photographie de moi où je me trouve affreux parce que je vois en elle une bonne photographie dont j'ai la vanité d'être fier — et tant pis pour ma vanité d'être beau ( ou le moins laid possible). (Ibid, p.522)



Nous sommes à fronts renversés : car si Renaud Camus semble suivre l'exemple de Rembrandt, Marcheschi, lui, s'y refuse (ou s'y refusait : l'extrait suivant date de décembre 2009, Camille morte de novembre 2010) :

Dimanche 6 décembre, six heure et quart: La contrainte de la mise en ligne quotidienne, que j'ai respectée depuis un mois et demi maintenant, m'oblige à publier des clichés qui devraient disperser au vent les ultimes miettes de miettes de mon statut "érotique". Flatters (qui ne voit pas les photographies mises en ligne) est très désapprobateur sur ce point. Il cite et recite Marlène Dietrich qui à l'en croire donnait de grands coups de canne dans les projecteurs qui cernaient de trop près son visage marqué par l'âge. Il estime qu'il faut tout faire, et beaucoup s'abstenir de faire, pour préserver l'"image" de l'artiste ou de l'écrivain. Je lui donne raison en théorie mais je suis attiré par la vérité comme par un gouffre et par une vanité de vérité (jusqu'à présent un peu tamisée tout de même...) qui sape la vanité de première ligne. (Ibid, p.530)

Vérité, oui... Pour ma part j'évoquerais, j'invoquerais, également la curiosité.

Etre ou faire

Il [Foucault] m'a fait comprendre il y a quelques temps qu'il y avait certains ennemis qu'on perdait son temps à chercher à apaiser puisque ce que les gens n'aiment pas, ce n'est pas tant ce que vous faites que ce que vous êtes.

Mathieu Lindon, Ce qu'aimer veut dire, p.153

Test de séroposivité

L'angoisse inhérente à l'attente du résultat était accrue par le fait que je ne connaissais personne autour de moi à avoir pratiqué ce test et été négatif.

Mathieu Lindon, Ce qu'aimer veut dire, p.178

Philosophie de l'amitié

[…] Il [Foucault] est revenu joyeux, son voyage s'était merveilleusement passé (il avait traversé l'Afrique, failli épouser une charmante Kényane et nagé à côté d'un crocodile dans le fleuve Gambie), et, devant le désastre, m'a juste dit: "Il faut prendre les choses avec philosophie." La philosophie est aussi une pratique très amicale.

Mathieu Lindon, Ce qu'aimer veut dire, p.197
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