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mardi 17 mai 2011

Renaud Camus - Kråkmo, marginalia VII

Reprise du commentaire de Kråkmo.

Page 174 : ne pas manquer le parasol pas Kronenbourg. «Mais je n'ai rien du tout contre l'idée du toit, et pas du tout l'intention de m'étendre là-haut sous des parasols Kronenbourg.»

Pages 175 et suivantes : pages très intéressantes sur Valéry Giscard d'Estaing, sur son discours lors de la visite traditionnelle des candidats à un fauteuil à l'Académie: son opinion sur l'évolution de la place des juifs en France, l'origine de leur mal-être en France depuis les années 60, une anecdote sur le cardinal Lustiger, (et la paranoïa de Renaud Camus: «Pourquoi rapporté à moi, out of the blue?»), l'absurdité de toutes les formes de gouvernement, sa passion pour sa propre généalogie:

Valéry Giscard d'Estaing, à mon avis, est atteint d'une folie très localisée, très bien circonscrite, qui ne mord pas du tout sur le reste de ses facultés intellectuelles et ne nuit en rien à sa belle intelligence quand elle s'exerce en d'autres domaines. Mais, dans ce domaine-là, il est fou: je pense aux questions généalogiques, à sa propre généalogie (et à celle de sa femme, je crois bien). Sur ce point il ressemble à Charlus quand il l'y amène, tirée par les cheveux comme Brunehaut: tout à coup, on a devant soi un dément qui est tout entier parlé par sa passion.
On s'est beaucoup moqué, lorsqu'il était président, de sa prétention à descendre de Louis XV des deux côtés (de son côté et celui de sa femme, peut-être). Ce thème est tellement associé, de façon assez caricaturale, à sa personne qu'on imaginerait qu'il ferait tout pour l'éviter. Or c'est tout le contraire. [...]

[...] Et pourquoi était-il tellement intéressé [par des détails sur un manoir qui aurait eu un lien avec Pascal]? Parce que Pascal, figurez-vous, je descends de lui des deux côtés.

Et cette phrase merveilleuse, qui pensa me mettre à genoux:

«J'ai tout le sang de Pascal dans mes veines.»

Renaud Camus, Kråkmo, p.177-178

Renaud Camus continue sur le rachat possible ou probable, la rumeur de rachat, du château d'Estaing par Valérie Giscard d'Estaing:

Toute sa vie cet homme a été moqué pour ce nom d'Estaing qu'un arrêt de je ne sais quel tribunal, en 1923 si ma mémoire est bonne, autorisa son père à accoler à celui de Giscard. [...]

Or, au soir de sa vie, l'homme n'en démord pas. Il donnera raison à son père. Quel triomphe, à l'intérieur de son système (ce système que je crois fou, et je suis bien placé pour le juger tel), que de s'assurer la maîtrise de ce château dont les Estaing, les "vrais", tiraient leur nom! Quelle obstination il a dû falloir pour en arriver là, à ce triomphe qui n'en est un que pour quelques voisins de folie, et à tous les autres témoins paraît ridicule, ou seulement vain, inexistant (un peu comme pour l'Académie française)!

Et lui-même doit bien le savoir, que c'est fou. Mais peu importe, c'est toujours: je sais bien, mais quand même.

Ibid, p.178-179

Bien sûr, on peut se demander s'il est bien correct (poli, de bon ton, respectant les règles élémentaires de la discrétion) de raconter ainsi une conversation privée. Mais est-elle réellement privée si elle s'inscrit dans un processus officiel, et surtout, comment regretter un tel témoignage à la fois sur la façon dont se déroulent les visites pour l'élection à l'Académie française et sur un personnage de la vie politique française? Dans cinquante ans, ce sera très précieux. (Est-ce que cela justifie tout? Je ne sais pas. Il y a une certaine violence dans le journal, ce n'est pas la première fois que je le note. D'un autre côté... quelle importance, à moyen terme, à long terme, s'agissant de la durée d'une œuvre?)

Et c'est avec les lignes suivantes que j'ai pris conscience que selon la description que Renaud Camus donnait de la vie de grantécrivain, il était, d'après mes critères, ma définition venue de je ne sais où, un artiste, et non un intellectuel (et j'en suis restée toute étonnée, car pour moi la vie enviable est celle d'intellectuel, pas celle d'artiste): rien d'une austère rigueur, mais un certain faste, une certaine exposition aux regards, une certaine reconnaissance.

Je l'écrivais hier ou avant-hier, j'étais persuadé à vingt ans, et encore à trente, et encore à quarante, et peut-être même à cinquante (mais sans doute commençais-je à trouver que le destin prenait son temps...), que j'allais mener la vie de grand écrivain, telle qu'elle se concevait encore dans les années cinquante et telle qu'un Robbe-Grillet l'a plus ou moins menée, il me semble: voyages continuels, invitations universitaires, doctorats honoris causa, décorations, académies, intimités avec les autres grands écrivains du monde, avec les grands peintres fameux du moment, les compositeurs, les ministres, les chefs d'État férus d'art et de littérature.

Ibid, p.181

Et la folie, encore, mais cette fois-ci partagée, qui serait l'autre nom de l'illusion:

Si l'on tient compte de ceux [les lecteurs] de ceux qui ne se manifestent pas, peut-être peut-on en évaluer le nombre à une centaine — non, ce me semble beaucoup: car je parle ici des lecteurs qui semblent partager la folie dont je souffre souvent, celle de me prendre pour un grantécrivain. Certains parmi ces lecteurs-là sont même bien plus gravement atteints que moi de cette démence. Leur délire est dangereux, car il est terriblement communicatif: il renforce le mien et réentreprend chaque de le persuader qu'il n'est pas du tout un délire, puisqu'il est partagé (oui, mais par quinze personnes, cinquante, cent?).

Ibid, p.183

La guerre à la guerre

Rien ne saurait échapper à cette logique du politique. Que l'opposition des pacifistes contre la guerre grandisse jusqu'à les précipiter dans une guerre contre les non-pacifistes, dans une guerre contre la guerre, et cela prouverait que ce pacifisme dispose de fait d'un certain potentiel politique, vu qu'il est assez fort pour regrouper les hommes en amis et ennemis. Quand la volonté d'empêcher la guerre est telle qu'elle ne craint plus la guerre elle-même, c'est que cette volonté est devenue un mobile politique, ce qui revient à dire qu'elle admet la guerre, encore qu'à titre d'éventualité extrême, et qu'elle admet même le sens de la guerre. Il y a là, semble-t-il, un procédé de justification des guerres particulièrement fécond de nos jours. Dans ce cas, les guerres se déroulent, chacune à son tour, sous forme de toute dernière des guerres que se livrent l'humanité. Des guerres de ce type se distinguent fatalement par leur violence et leur inhumanité pour la raison que, transcendant le politique, il est nécessaire qu'elles discréditent aussi l'ennemi dans les catégories morales et autres pour en faire un monstre inhumain, qu'il ne suffit pas de repousser mais qui doit être anéanti définitivement au lieu d'être simplement cet ennemi qu'il faut remettre à sa place, reconduire à l'intérieur de ses frontières.

Carl Schmitt, La notion de politique, p.76-77 (1932 révisé en 1963, Calmann-Lévy 1972)

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