La vérité, toute simple, est que je ne peux résister à quelqu'un capable d'écrire ce genre de choses :

Jeudi 4 novembre, minuit et quart. Après avoir, des années durant, dîné à onze heures du soir, nous étions passés à six ou sept heures, nous étant convertis au principe du high tea. Mais comme nous regardons le journal télévisé de huit heures, pour nous tenir un peu informés et voir la tête des gens, cela faisait, dans le travail, deux interruptions trop rapprochées, ou bien une seule trop longue. Nous avons donc, insensiblement, regroupé high tea et nouvelles de huit heures, de sorte que nous dînons à huit heures devant notre télévision, comme des caricatures de Français moyens. Par le biais d'excentricités successives et contradictoires, nous sommes arrivés au comble de la banalité et du conformisme. Mais bien entendu ça n'a rien à voir — n'importe quel bathmologue de première année en attestera. Dîner à huit heures devant la télévision, étant donné notre histoire, est le comble du comble de la liberté d'esprit (et d'autant que ça ne se voit pas).

Renaud Camus, Parti pris, p.449

J'ai un peu honte. Je serais censé aimer les passages les plus poétiques, ou les plus réfléchis. Et c'est vrai aussi, c'est vrai surtout, ce que je préfère est ailleurs, ce sont certains blancs, certains silences, c'est rapprocher la première et la dernière phrase du 19 août, ce sont les phrases interrompues, les associations, la rêverie et la précipitation, mais ce n'est pas principalement dans le journal que cela se trouve. Alors oui, dans le journal, ce qui me retient, c'est la façon dont aucune (mienne) exaspération ne peut tenir face à la drôlerie de l'auteur qui nous prend à contrepied en n'étant pas dupe de lui-même (en étant moins dupe de lui-même que nous ne le pensions et en se montrant conscient de ce que nous pensons, allons penser, en le lisant — et le prévoyant —, nous amène à penser que... (etc, cf. La lettre volée et le jeu de pair, impair)).

Reprenons. Le titre, Parti pris, ne le cachons pas, était inquiétant: allions-nous avoir droit à du parti (de l'In-nocence) et encore du parti? Fatigue anticipée de ces rengaines, «Le Chœur: Ça y est, v'la qu'ça l'reprend!» (p.535).
Mais non, finalement non, il n'y a que la quantité "habituelle" de petite-bourgeoisie et de déculturation, avec une note de tristesse peut-être plus appuyée, notamment à l'évocation de femmes voilées, «bâchées», jusqu'au fin fond de la Suède, et cette tristesse et cette inquiétude sont légitimes. Le reste du journal, malgré la fatigue et les soucis de Renaud Camus, est allègre, guilleret, peut-être à force de nervosité (de nerfs à bout) ou de détachement obligé (sous peine de laisser cours à l'épuisement, au burn out, comme on dit aujourd'hui).

La grande nouvelle, celle qui inquiète et navre, c'est l'abandon de Paul Otchakovsky-Laurens. Je le savais pourtant, Renaud Camus ayant murmuré en janvier: «Maintenant que je n'ai plus d'éditeur...», mais cela reste un choc.

Est nouveau également le nombre de fois où Renaud Camus note que le journaliste ou l'interviewer est poli et courtois durant l'entretien, et que son compte-rendu est plutôt fidèle, en tout cas écrit sans intention malveillante: entre les Demeures de l'esprit et l'annonce d'une (hypothétique) candidature à l'élection présidentielle, les articles et entretiens se multiplient et sont courtois : c'est un changement notable — et appréciable (même si je ne suis pas ravie que cela est lieu à cause du versant politique de Camus: désormais une recherche "Renaud Camus" dans Google ne fait "remonter" que des liens politiques et je le regrette. Mais bon... l'auteur a choisi ce qu'il préférait mettre en avant, ou ce qui lui semblait légitime de mettre en avant (dans la mesure où il est peu porté, et je le comprends, sur la promotion de ses propres ouvrages.)).

L'écriture des textes pour les Demeures est un grand moment (sont de grands moments) de plaisir, en particulier s'agissant de Lamartine ou de Léonie d'Aunet, plus connue comme étant la maîtresse de Victor Hugo jetée en prison pour adultère. Une partie de ces textes sont écrits pendant la traversée de la Suède et de la Norvège, et les descriptions sont à couper le souffle. Qu'il s'agisse de paysages, de lectures, de musiques, de peintures, Renaud Camus inspire le désir comme personne. Il donne envie de partir aussitôt, de tout lâcher, soudain le temps presse.

Les recherches généalogiques de Renaud Camus se poursuivent, avec toujours autant d'imprécision et de rêves ou fantasmes concernant son père biologique (Ici pourrait se glisser une allusion à Théâtre ce soir: qu'est-ce qui est le plus important, le père de convention ou le père biologique?) Il faudra réunir les notes de Kråkmo et de Parti pris sur le sujet et tenter de dessiner un arbre généalogique. Nous avons là beaucoup de notations importantes pour une reconstitution de la famille (à rapprocher également de Journal d'un voyage en France).

Nous disposons en fin de volume (p.555) d'une liste des projets de livres ou livres en cours (et le journal fait de nombreuses allusions aux Églogues en cours, allusion que je tâcherai de relever), je remarque un Roman couronné: voilà une information, je ne savais pas s'il fallait considérer Voyageur en automne comme le troisième tome de ce qui était annoncé comme une trilogie (apparemment, non, mais comme nous n'avions aucune information supplémentaire...).

Ce qui m'a finalement marquée, c'est un phénomène de répons à plusieurs pages d'intervalles.
J'avais été désagréablement impressionnée (inquiète, à dire vrai) dans Kråkmo par des répétitions qui n'étaient pas les habituelles variations camusiennes sur de mêmes thèmes, mais bien des phrases quasi à l'identique qui donnaient l'impression que l'auteur ne savait plus du tout ce qu'il avait écrit. (Je m'étais d'ailleurs demandé pourquoi cela n'avait pas été coupé à la relecture et nous en avons une explication p.420 de Parti pris, ce qui est bien la preuve qu'il ne s'agissait plus du procédé camusien coutumier de répétition/variation: «Il y a dans ce livre [Kråkmo] beaucoup de répétitions, de redites, selon le mot de mes deux censeurs, Claude Durand et M. Massuyeau, le correcteur officiel. [...] Les retraits sont difficiles à opérer parce que les passages qui devraient être enlevés sont en général mélangés de quelques éléments nouveaux, malgré tout. Je n'ai pas le temps de procéder à des ajustements méticuleux et je n'ai pas le cœur de trancher dans le vif, mais il faut absolument que je devienne plus conscient de ce problème.»)

Le journal 2010 présente une structure de répons, de variations, soit en reprenant des mêmes thèmes, soit en répondant, parfois malgré lui, à des questions posées quelques pages en amont, ou en illustrant des propositions.

Exemples: Soit Le Coz qui reproche à Camus son manque de charité (p.37)

Un exemple de mon manque de charité serait l'invisibilité des petites gens (sic), autour de moi. Ma «camériste», selon Le Coz, est dotée de transparence. (Parti pris, p.37)

Or Le Coz a choisi un très mauvais exemple pour étayer son reproche. Que Renaud Camus ne parle jamais de la vie privée de Céline me paraît tout simplement de la discrétion, l'inverse serait très désagréable. En revanche, et curieusement, le journal apporte de lui-même un bien meilleur argument pour soutenir ce reproche de manque de charité: il s'agit de la lettre d'un lecteur, p.395:

Vous jugez de l'extérieur [...] mais il serait bon que vous jugiez parfois de l'intérieur, que, plutôt que de vous isoler sans cesse et de "tomber du temps", vous vous frottiez un peu à lui, quitte à ce que cela génère en vous un surcroît de révolte. [...]
[...] vous vous privez aussi de la chance de rencontrer peut-être, parmi ces foules qui vous ont fait décamper, un regard, un sourire, un simple geste de la main donnés par celui ou celle que vous croyiez détester; vous vous privez de la joie de vivre de ces grosses Africaines (dont, certes, je me passerais bien au quotidien, tant il est vrai qu'elles ont envahi tout l'espace), cette joie de vivre qui éclate à votre insu en un gros rire sonore, intrinsèquement gai, naïf, spontané — touchant — qui vous donne envie de rire à votre tour [...] (etc). (Parti pris, p.398)

(Remarquons une fois de plus l'ambivalence du procédé qui consiste à copier dans le journal cette lettre, ce qui permet à la fois de l'accepter et de la refuser en la livrant sans commentaire au lecteur).

Une autre fois, Renaud Camus se demande quels hôtels les gens "bien élevés" peuvent-ils bien fréquenter (p.338), sans paraître se rendre compte qu'il donne la réponse quelques pages plus loin: les gens "bien élévés" au sens où il l'entend ne vont pas à l'hôtel, ils rendent visite à des amis ou de la famille :

La croisière le long des côtes de Norvège était déjà très à la mode au temps de Proust. Mais bien sûr elle n'était pas collective, ni commerciale: on voyageait sur des yachts aparenant à des amis, ou qu'ils louaient. [...] Les mêmes ne séjournaient guère à l'hôtel, je crois, mais seulement les uns chez les autres, ne descendant à l'auberge, comme Mme de Sévigné, qu'en dernier recours, en chemin, si vraiment il n'y avait pas quelques cousins cousins de cousins qui pussent les recevoir, à proximité. (Parti pris, p.345)

Ce qui m'amène à une autre phrase de Renaud Camus:

Non, non, non, ce n'est pas la misère qui crée cette chienlit. C'est la décivilisation, la prolétarisation, l'effondrement des exigences envers soi-même, la clochardisation, oui, mais pas du tout du fait de la pauvreté, du fait du dévergondage, dévergognage, de l'abdication de toute vergogne (Parti pris, p.305)

Soyons plus précis: ce n'est pas la pauvreté, c'est la richesse, non pas au sens richesse personnelle, mais au sens société d'abondance: à quoi bon se priver, puisque tout est disponible et remplaçable? A quoi bon maintenir une certaine tenue, une certaine discipline, une certaine austérité, puisque tout est là, que l'on peut casser, jeter, tout sera remplacé? La réponse est donnée par le journal lui-même:

L'histoire de la démocratisation, on l'oublie trop, est celle de la commercialisation. (Parti pris, p.345)

En d'autres termes, ce que nous vivons, ce sont les délices de Capoue à l'ère industrielle. Il ne peut y avoir de discipline dans un monde d'abondance, semble démontrer ce dernier siècle. Faut-il regretter l'abondance?



Pour le reste, j'ai relevé des rimes de thèmes ou de styles pour mon propre plaisir.

la charge de président de la République:

J'ai appris avec envie, récemment, à Colombey, que le gentil de Gaulle, si simple, si honnête, et qui payait son électricité, à l'Élysée, ou son téléphone, je ne sais plus, ou les deux, avait tout de même fait évacuer l'hôtel où il était aller se reposer en Irlande avec tante Yvonne, après sa démission: il ne voulait pas d'autres clients. Comme je le comprends! Il me tarde de démissionner de la présidence moi aussi, pour faire la même chose. (p.270)

Bref, il va absolument falloir que je sois élu à la présidence de la République, car c'est l'Élysée ou les ponts. Les ponts mènent d'une courte tête. (p.556)

A ce propos, j'ai été surprise de découvrir que la candidature à l'élection présidentielle aurait quasi été imposée (mettre des guillemets, des nuances, tous ce que vous voulez) à Renaud Camus par David Reinharc: en 2006, c'était bien Renaud Camus qui voulait créer une association pour recueillir des dons en vue de la campagne présidentielle de 2007. A cette époque j'avais beaucoup résisté, car il me semble que c'est un moyen assez sûr d'aller à la ruine (si on n'obtient pas 5% des voix, ce qui reste assez probable: ce sera les ponts plus vite que prévu (et je prends là la position décrite par Le Coz: lire le journal donne envie de donner des conseils)).

Vivre (reprise):

Et il n'y avait rien de plus joyeux que de plus joyeux que de traverser ce grand baquet de lumière verte jeté sur vous par le printemps. C'était l'un de ces moments où n'être pas mort paraît une chance inouïe. (Parti pris, p.216)

Il est vrai que ce pauvre garçon est mort à vingt-cinq ans. Ce doit être bien contrariant, quand les soirs et les lacs sont si beaux. Je suis extrêmement satisfait de n'être pas mort à vingt-cinq ans (p.284)

Lire les Demeures élairé par le souvenir du lieu où le texte a été écrit:

Nous n'avions pas d'idée très précise pour un lieu d'étape (et de travail, car j'ai toujours six ou sept textes en retard (À Colombo ou à Nagasaki je lis des Baedeker / De l'Espagne ou de l'Autriche-Hongrie[1]). (Parti pris, p.267)

J'ai expédié ce matin pour le Journal des arts mon texte sur Thorvalsen à Nysø, et ce soir je suis passé, pour Demeures 6, à Racine à la Ferté-Milon (entre parenthèses, je me demande si qui que ce soit à Kiruna s'est jamais soucié de Racine, même superficiellement comme je le fais). (Parti pris, p.335)

Après Racine à Lakkselv, voici Saint-Just à Alta: je m'occupe ici de cette maison de Blérancourt, dans l'Aisne, où vécut le jeune conventionnel et qui fut au centre de son activité politique locale. (Parti pris, p.240)

Sans doute peut-on penser que ce n'est pas très sérieux (et «faire le kéké» (p.83), oui, restera dans les annales). Mais si l'on se reporte aux Demeures - France Nord-Est, il faut convenir que les textes ne souffrent pas de cet éloignement géographique et temportel (il faut dire que la voiture est transformée en une impressionnante bibliothèque).
Pour moi, il s'ajoute désormais à la lecture de ces textes la lumière du nord et une dimension de performance lamartinienne («mais pourquoi doit-il écrire sur son genou?» (p.196)).

Ce que j'appelle in petto "l'atmosphère d'Échange:

Je le trouvais plutôt laid et bêta, ce château, jadis, mais, avec les années, 1860 devient presque aimable, et la belle situation compense ce que l'architecture peut avoir d'un peu bourgeois, malgré les tourelles pointues, ou à cause d'elles. Les Malheurs de Sophie sauvent tout. Landiran est un château tout à fait Les Vacances. Et le joli jardin potager appelle les petites filles à crinoline, les arrosoirs, les jardiniers à chapeaux de paille, les rigoles qu'on détourne pour y planter des moulins à aube de contreplaqué, pas plus hauts qu'une bottine d'enfant. Il a même son chient et son chat d'époque, en biscuit, au sommet des montants d'un portail affaissé. (Parti pris, p.425)

J'aime cette voix.
Et puis il est devenu impossible de me parler de petite fille dans un jardin potager sans que je pense à Proust, à la première rencontre du narrateur et de Gilberte.

Maintenant je vois le pays en relief, le relief du temps; et 1992 semble une autre époque. Pourtant, de très vieilles femmes qu'on croyait depuis longtemps dans un monde meilleur marchent encore, au bras de leur gouvernante, sur les levées de terre qui retiennent les eaux de réservoirs paisibles, dans le soleil pâle du grand âge et de l'été indien. (p.465)

Le relief du temps, les ruines, le temps qui passe et ne passe pas, une métaphore possible des Églogues.

Je vais terminer en évoquant la profonde émotion à lire les quelques lignes me concernant fin décembre. Il y avait eu des compliments dans le journal 2009, et même en amont de celui-ci, mais ils m'avaient effrayée de plusieurs manières: peur d'être redevable, culpabilité de ne pas montrer de gratitude, conscience aiguë de ne pas travailler assez, ni assez vite, ni de comprendre assez de choses, conscience de tout ce qui manque, de ce qui me manque, de ce que j'oublie, de ce que je ne vois pas... J'aimerais tellement faire mieux, trouver une méthode de mise en page, une disposition, etc.
Mais les cerfs-volants... Au loin les nuages, les merveilleux nuages. J'ai été profondément émue, merci beaucoup.

Notes

[1] note personnelle: Valery Larbaud, poème de A.O. Barabooth, extrait de Europe.