Les gens sérieux très occupés

Pour D., une lecture "utile".
« Ah ! vous allez à la Raspelière ! Sapristi, elle a du toupet, Mme Verdurin, de vous faire faire une heure de chemin de fer dans la nuit, pour dîner seulement. Et puis recommencer le trajet à dix heures du soir, dans un vent de tous les diables. On voit bien qu’il faut que vous n’ayez rien à faire », ajoutait-il en se frottant les mains. Sans doute parlait-il ainsi par mécontentement de ne pas être invité, et aussi à cause de la satisfaction qu’ont les hommes «occupés» — fût-ce par le travail le plus sot — de «ne pas avoir le temps» de faire ce que vous faites.
Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant: «C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire », un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire. En quoi les hommes occupés manquent de réflexion. Car la culture désintéressée, qui leur paraît comique passe-temps d’oisifs quand ils la surprennent au moment qu’on la pratique, ils devraient songer que c’est la même qui, dans leur propre métier, met hors de pair des hommes qui ne sont peut-être pas meilleurs magistrats ou administrateurs qu’eux, mais devant l’avancement rapide desquels ils s’inclinent en disant: «Il paraît que c’est un grand lettré, un individu tout à fait distingué.»

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, pp.1035-1036, Pléiade 1954

Ils croient aux signes

Suite à la remarque sous cette photo, je copie l'extrait adéquat de la préface de Mary McCarthy à Feu pâle tel qu'il est traduit dans le numéro de L'Arc consacré à Nabokov:
The world is a sportive work of art, a mosaic, an iridescent tissue. Appearance an 'reality' are interchangeable; all appearance, however deceptive, is real. Indeed it is just this faculty of deceptiveness (natural mimicry, trompe l'oeil, imposture), this power of imitation, that provides the key to Nature's cipher. Nature has 'the artistic temperament'; the galaxies, if scanned, will be an iambic line.
Kinbote and Shade (and the author) agree in a detestation of symbols, except those of typography and, no doubt, natural science ('H2O is a symbol for water').
They are believers in signs, pointers, blazes, notches, clues, all of which point into a forest of associations, a forest in which other woodmen have left half-obliterated traces. All genuine works contain pre-cognition of other works or reminiscences of them (and the two are the same), just as the flying lizard already possessed a parachute, a fold of skin enabling it to glide through the air.

Mary McCarthy, "A Bolt from the Blue" paru dans The New Republic en juin 1962.
Le numéro 24 de L'Arc (1964) a été réédité en 1985 sous le numéro 99. Dans son introduction, René Micha explique que les deux numéros sont identiques, rien n'a été ajouté ou retranché.%%%Il est le traducteur de l'article de McCarthy.
Le monde est une œuvre d'art, une œuvre pleine de gaîté, une mosaïque, une étoffe étincelante. L'apparence et la réalité sont interchangeables. Toute apparence, fût-elle trompeuse, est vraie. C'est précisément la faculté de tromper (le mimétisme, le trompe-l'œil, l'imposture) qui nous donne la clé de la Nature. La Nature a le sens artistique: scrutez les galaxies, elles forment des iambes.
Kinbote, Shade et l'auteur s'accordent à détester les symboles, sauf ceux que fournit la typographie ou la science naturelle («H2O est le symbole de l'eau»). Ils croient aux signes: aux signaux, aux feux, aux entailles, aux indices: à toutes les marques, claires ou moins claires, que d’autres ont laissées dans l’infinie forêt des associations. Toute œuvre renvoie aux œuvres du passé et préfigure les œuvres à venir (les deux vont ensemble): tout de même que le lézard volant possède un parachute, une plissure de la peau qui lui permet au moment voulu de glisser sur l'air.

Mary McCarthy, "Feu Pale" dans L'Arc n°99 (1985), p.16
«La cohérence échevelée» est donc du pur Camus, et non une citation.

Les sujets qui fâchent

Lorsque j'ai commencé à lire Parti pris, j'ai souri en arrivant à la page 61, en me disant que ceux qui attendent, qui espèrent, depuis des années (ils ne sont pas nombreux, mais je pourrais donner des noms) que je me brouille avec Renaud Camus, connaîtraient une fausse joie en lisant ces pages: eh non, ce n'est pas encore pour cette fois-ci. (En fait, de récents développements m'incitent à penser que nous nous querellerons plutôt au sujet des espaces insécables, ce qui est plus inattendu et présente davantage de panache, je trouve, qu'un banal désaccord politique ou même historique).

Page 61, Renaud Camus a recopié un extrait d'un mien billet, il a recopié très largement tout ce qui concernait "l'Occident-idée".
Dans la mesure où la copie a été extensive, le procédé me convient: Renaud Camus donne tous les éléments pour que le lecteur se fasse sa propre opinion sans avoir besoin de se reporter à mon blog, c'est parfait, rien n'est tronqué.

Ensuite, RC réfute sur quelques pages mes… j'allais dire arguments, c'est trop dire, disons plutôt ma profession de foi, ma conviction. Cette réfutation couvre les pages 64 à 67: j'indique cela parce que je ne vais pas lui rendre la pareille, et c'est un peu embarrassant (Achetez le livre!): je n'ai pas le courage, avouons-le, de copier ces quatre pages qui développent à leur gré — pour la réfuter — ma conviction centrale (qui ne demeure par ailleurs qu'une hypothèse, évidemment (mais c'est toujours difficile de concilier le statut d'hypothèse et de conviction…)): ce sont les Lumières qui sont à l'origine de "l'Occident-idée", cette conception s'est répandue à travers le monde d'abord grâce à la Révolution française, et il y a tout lieu d'en être fier en tant que Français.

Je vais faire juste une ou deux remarques.

Mme de Véhesse trouve merveilleux que l'Occident ne soit qu'une idée, et qu'une nation ne soit rien d'autre qu'un conglomérat, comme dit ces temps-ci M. Besson, d'hommes de femmes «unis par leurs conceptions de ce que doit être un État et leur idée de la concitoyenneté». Elle dit qu'il en est ainsi, en France en tout cas, depuis la Révolution française, et même depuis que les Lumières.
Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris. C'est en effet ce qui est enseigné en tout lieu depuis un demi-siècle. Je crois pour ma part qu'il s'agit d'une formidable imposture historique.

Renaud Camus, Parti pris, p.64

J'aime beaucoup «Elle le dit parce que c'est ce qu'on lui appris.». Cela sent le «Petite sotte, vous ne voyez pas que vous êtes endoctrinée, (vous ne pouvez pas le voir), vous ne voyez pas que vous avez gobée la propagande actuelle, vous ne voyez pas que ce que vous dites ne vous appartient pas, mais n'est que l'air du temps» (selon le même raisonnement que «il n'y a pas de goût, mais que des idées culturelles», raisonnement qui n'est pas inexact, d'ailleurs). Mais évidemment, si j'écris cela, RC va se récrier: «Je n'ai pas écrit cela». Et c'est vrai, il n'a pas écrit cela. Il a écrit que je "sais" (que je dis) ce que j'ai appris.
Il y aurait donc une version de l'histoire fautive et enseignée (fautive parce qu'enseignée), et une version exacte, sans doute immanente ou transcendante (j'ai toujours hésité entre les deux mots): l'histoire comme Révélation, peut-être.

Je ferais simplement remarquer que nous (Renaud Camus et moi) n'avons pas reçu un enseignement très différent l'un et l'autre. Ce n'est pas pour rien que je connais le Capitaine Corcoran et les livres de la collection "Signes de piste", et si pour avoir dévoré la bibliothèque de ses grands-parents, lui avait des lectures communes avec Jean Puyaubert, pour en avoir fait autant, j'ai des lectures communes avec Renaud Camus (sur un spectre plus large car nous avons une moindre différence d'âges). Il y a quelques jours encore, je lisais un livre de classe de mon grand-père pour lequel la dernière guerre était celle de 1870 («Souhaitons la paix mais n'oublions pas les Alsaciens et les Lorrains qui souffrent, exilés de la Patrie», à peu près), et quand je lis «Louvois, que dans mon enfantce encore on donnait comme le plus grand des ministres de Louis XIV après Colbert» (Demeures de l'esprit - France Nord-Est p.169), c'est aussi ce que j'ai appris, que la doxa sur ce point n'ait pas changé, ou que mon instituteur n'en ait fait qu'à sa tête, ou encore que l'histoire enseignée soit juste quand elle rencontre ce que "sait" Renaud Camus.

La suite du développement camusien porte sur la France. Or ma réflexion portait sur la légitimité de Barack Obama noir comme représentant d'un grand Etat (du plus grand État) du monde occidental (la question, en tout cas celle à laquelle je réfléchissais ou répondais, était: «Un Noir peut-il représenter les Etats-Unis sans bouleverser totalement notre conception de l'Occident?»). Je vous laisse vous y reporter (en vous présentant encore mes excuses de ne pas recopier les quatre pages de Parti pris (pp.64-67), et donc d'être moins fair-play que Renaud Camus dans son journal).

Je ne vais commenter que cette phrase, qui elle aussi (ou elle encore), me met nommément en cause:

Ce qui me semble infirmer totalement l'histoire telle qu'elle nous est racontée, et telle qu'y adhère sans réserve Mme de Véhesse, c'est la littérature.[…] je suis prêt à parier que dans quatre-vingt-dix huit pour cent des ouvrages littéraires publiés depuis la Révolutions un Français est français parce que ses parent et toute son ascendance sont français, parce qu'il appartient au peuple français au sens génétique du terme, et même à la race française. (Ibid, p.65)

(Et donc si un Arabe (un Français d'origine maghrébine) était élu président de la République, cela changerait-il notre, ou plutôt ma, conception de la France? J'ai envie de répondre que cela dépend quand même beaucoup de l'Arabe en question, de même qu'il me semble que Sarkozy ne change pas ma conception de la France, mais doit être un choc à l'étranger pour ceux qui se souviennent de de Gaulle (et Obama après Bush, oui, cela me paraît un "mieux". Ce n'est que mon opinion.) (Et donc non, ça ne changerait pas ma conception de la France. Elle est indépendante de la personne qui la représente, dieu merci. Mon opinion des Français, en revanche… oui, dépend du résultat des élections. Mais pas que, dieu merci encore.))

Mais il me semble que dans mon billet de 2010, je parlais de la diffusion des idées des Lumières et de la Révolution. Peut-être n'ai-je pas été claire, ou ma pensée se précise-t-elle en lisant les arguments camusiens: je ne sais plus si j'applaudis à toutes les idées des Lumières (trop de lecture de Maistre, de Bonald, trop de guerres napoléoniennes, trop de…), mais j'adhère avec enthousiasme, oui, à la disparition de l'arbitraire, à l'égalité de chacun devant la loi, et à la liberté, la liberté. Rencontrera toujours mon adhésion pleine et entière ce qui garantit à chacun la liberté d'être et d'agir comme bon lui semble tant qu'il ne nuit à personne.
Dans cette perspective, celle de la diffusion des idées, et pour utiliser une preuve —littéraire? je dirais documentaire—, je vais citer Ella Maillart, lecture camusienne dans Fendre l'air:

Nous priâmes l'un des officiels de nous guider jusqu'au fameux sépulcre [la tombe sainte de Mechhed, en Iran]. Temporisant, il voulut d'abord nous montrer les trésors de la bibliothèque. Parmi quelque dix-huit mille livres, il y avait cinq mille corans dont un grand nombre de chefs-d'œuvre magnifiques. Chaque page était un trésor de dessins originaux et de couleurs exquises, les marges contenant assez d'arabesques d'azur et d'or, d'entrelacs fleuris de vert et de rubis, pour inspirer une cohorte d'artistes en quête de motifs nouveaux. Relié en peau de serpent, le Coran d'Ali était composé en splendides caractères coufiques. Inspectant les rayons, je fus surprise d'y voir des livres tels que La Révolution française de Thiers, et même Les Trois Mousquetaires.

Ella Maillart, La voie cruelle, p.169



Je vais terminer sur une note un peu triste. J'ai sursauté en lisant:

Si le public d'un match international livré en 1930, mettons, assistait à un match d'aujourd'hui, il serait convaincu que nous sommes retournés à la barbarie la plus complète. (Parti pris, p.214)

Dix ans plus tard, ou treize, ou quinze, ce même public aurait sans doute regretté de ne pas connaître notre actuelle barbarie.



PS: J'avais prévu d'écrire ce billet dès ma lecture des pages 60 de Parti pris, mais je n'ai pas voulu le mettre en ligne avant de partir en vacances, afin d'être là pour contrôler d'éventuelles malveillances.
Beaucoup d'événements redoutables ont eu lieu ces dernières semaines, j'ajoute donc quelques mots concernant l'actualité récente:

Alain Finkielkraut a dû s'étrangler en se voyant cité dans l'énorme manifeste d'Anders Breivik, responsable de la mort de la mort de 77 personnes en Norvège le 22 juillet. A la page 616 de ce texte délirant, le tueur écrit :
«Le philosophe français Alain Finkielkraut a prévenu que la noble idée de la guerre contre le racisme devient peu à peu une idéologie affreusement erronée. Cet antiracisme sera au XXIe siècle ce que le communisme fut au XXe : une source de violence.
Or c'est au nom d'un combat contre le «marxisme culturel» que Breivik a commis l'un des pires meurtres de masse de l'histoire récente. (Rue 89 le 6 août 2011)

Bien sûr nous savons que Finkielkraut n'y est pour rien, et que n'importe qui peut récupérer n'importe quel discours pour lui faire dire n'importe quoi. Mais il faut admettre aussi que certains discours sont plus faciles à récupérer que d'autres, nécessitent moins de coupes, moins de mise en scène.

Jouer avec le feu nécessite au moins de reconnaître qu'il s'agit de feu. Sinon c'est de l'inconscience.

Couvrir les champs du possible

Or, to wind up all the caveats, whenever something appears to lack coherence, let us put it down to spontaneity.

Fritz Senn, Joycean Murmoirs, preface IX

Claude Mauriac - Et comme l'espérance est violente

Le tome 21 m'avait convaincue que ce journal était à lire par les élèves cherchant à se documenter sur l'histoire immédiate (enfin, comment appelle-t-on l'histoire du XXe siècle? l'histoire contemporaine? Je n'aime pas cette expression). C'est un journal idéal pour des étudiants en première année de Sciences-Po, par exemple (il est peut-être un peu délicat à manier pour des lycéens, car sa structure décousue jouant sur des rapprochements de situations nécessite d'être déjà familier avec la chronologie générale des événements).
Et puis, naturellement, il s'adresse à ceux qui aiment les journaux pour leur dimension d'histoires secrètes, intimes, sachant qu'ici nous ne sommes jamais loin de la confidence politique (de haute tenue).

Ce tome 3 est plus chronologique et s'attache à deux hommes, ou trois, ou quatre: de Gaulle et Foucault, de Gaulle via Malraux, Foucault et Deleuze.

L'évocation de de Gaulle commence avec les événements de 1958 et les doutes de Mauriac père et fils concernant la légitimité des actes de Gaulle. Cela éveille mes souvenirs de lycée et ce que tentait de nous expliquer notre professeur d'histoire (les doutes en 1958 devant une possible tentation dictatoriale de de Gaulle, doutes qui laissaient sceptiques ou indifférents des lycéens des années 80) prend soudain de l'épaisseur devant l'émotion et le trouble de deux gaullistes de toujours; d'autre part cela fait contrepoint à ma lecture récente de la Théorie du partisan qui analyse (entre autres) l'action et la logique du général Salan.
Au fil du texte, tout cela paraît si récent, et tellement fort dans ses implications et possibles conséquences, qu'il me semble soudain mieux comprendre la gesticulation politique actuelle: en absence d'événements véritablement dramatiques, il faut bien théâtraliser l'absence d'enjeu.
Cette évocation se terminera avec 1968, sachant que la déconvenue, l'amertume ou le ressentiment de Pompidou sont rapportés par Claude Mauriac dans le tome 2 du Temps immobile (Les espaces imaginaires) (Pompidou était un ami de Claude Mauriac depuis l'époque de la Résistance).


Dans la première partie, intitulée "Malraux et de Gaulle", Claude Mauriac interroge Malraux pour tenter d'avoir des témoignages sur les périodes qui échappent à ses propres souvenirs. C'est l'occasion de prendre conscience de l'incongruité de la position de Malraux:
[…] Malraux servit de Gaulle et fut desservi par lui. Il lui apporta beaucoup et n'en reçut rien. Si puissant était, pour «la gauche», le préjugé antigaulliste que l'on s'y étonna de voir Malraux survivre à cette conversion. Tel est son génie (tel celui, enfin reconnu par les hommes de gauche, de de Gaulle) qu'il a gagné, à la fin, n'ayant rien perdu de son prestige s'il n'y a rien ajouté.
[…]
Et d'autant plus que l'on oublie le risque majeur qu'il y avait, au temps où Staline menaçait l'Europe, à être antistalinien. «Le prix sera peut-être le poteau d'exécution», me disait Malraux, le 19 mars 1946…

Claude Mauriac, Et comme l'espérance est violente, p.138-139, (29 mai 1975)
Comme Mauriac interroge Malraux, il s'en suit un échange de manuscrits afin de vérifier que tout ce qui est rapporté par Mauriac convient à Malraux, qu'aucune indiscrétion n'est commise.
Malraux fournit une bonne analyse du Temps immobile, des conditions pour lire Le Temps immobile (une fois encore il est question des témoins: les témoins doivent avoir disparu, condition minimale pour que la dimension littéraire d'un texte puisse être appréciée, apparemment2)):
2 rue d'Estienne-d'Orves, Verrières-le-Buisson,
le 22 février 1974.

Cher Claude Mauriac,
Je vous remercie d'avoir eu l'attention de m'envoyer les épreuves de votre livre.
Vous avez tenté une aventure considérable, dont personne, à la publication du livre, ne sera réellement juge. Même le rapprochement avec vos autres livres me semble vain. Pour que ce Temps immobile devienne ce qu'il est, il faut que le lecteur ne vous connaisse pas, n'ait pas connu François Mauriac; que demeurent seulement, d'une part, un passé dont vous aurez battu les cartes, et d'autre part, la relation avec le temps, de celui qui écrit: je. En face de cette relation, tous les personnages seront unis à l'ancêtre de 1873, séparés cependant de lui par l'optique et par le style. On a maintes fois écrit pour la postérité, mais il s'agit d'autre chose: de s'adresser délibérément à l'avenir. Ce qui était peut-être inévitable lorsque vous preniez le temps pour l'accusé.
[…]

Ibid, p.147
Dans cette première partie, Claude Mauriac tente d'analyser l'esprit de chevalerie qui entourait de Gaulle, ce dévouement inconditionnel (malgré les heures de doute) et cette foi que lui vouait son entourage. Il part du postulat que ce sentiment ou cette sensation sont intransmissibles, resteront incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas vécus, et il se désole à plusieurs reprises que sa tentative soit vouée à l'échec. Or il me semble que c'est faux: ce sentiment de chevalerie, c'est l'aura qui entoure la Résistance et c'est bien ainsi que de Gaulle est (était?) présenté en classe, rapproché de Jeanne d'Arc (deux résistants à l'envahisseur), ce qui le nimbait d'un peu de son auréole et de son mystère de sainte (les voix et la prédestination).

Une frustration revient, récurrente: il manque la fin des histoires. Comme il s'agit d'un montage d'entrées de journal, certaines anecdotes commencent sans finir, certains événements, depuis longtemps oubliés, ne sont pas recontextualisés. Il manque désormais des notes de bas de page.

Terminons par une citation de Malraux qui m'enchante:
— Camus demanda au Général: «Comment servir la France?» Et le Général répondit: «Qui écrit bien la langue française sert la France!» (p.162)



La deuxième partie s'organise autour de Michel Foucault. Cette amitié tard venue dans la vie de Claude Mauriac est très émouvante, car Mauriac lui-même ne cesse de s'en étonner, ne cesse de s'étonner, avec une véritable candeur, de mériter un tel ami, d'une telle qualité. Or si je ne sais juger du mérite littéraire de Claude Mauriac (son journal le montre davantage historien, témoin, qu'inventeur de sa langue ou d'un style), quelques pages du Temps immobile suffisent à prouver sa droiture, son honnêteté et son esprit d'observation. C'était un homme de cœur.

Mai 68 avait ébranlé, non pas sa fidélité à de Gaulle, mais sa foi dans le fait que le Général représentait spontanément la France; sa mort libère Claude Mauriac de la fidélité à la ligne d'un régime qu'il ne comprend plus, une ligne qui ne lui paraît plus juste. La magie du journal de Claude Mauriac, c'est d'assister au travail d'un homme qui tente de mettre constamment en adéquation sa vie, ses actes, avec ses convictions; et par chance ou par courage, il y parvient constamment.
Cependant, Claude Mauriac ne s'habitue pas tout à fait à ce miracle et en reste étonné, ce qui donne beaucoup de charme à son écriture.

Cette deuxième partie présente de façon très suivie cette fois l'action de Foucault entre 1971 et 1975 en faveur des Arabes (les comités antiracistes), des prisonniers (le respect de leurs droits fondamentaux) ou contre la peine de mort ou Franco. Il s'en suit une vision des partis gauchistes, de leurs méthodes («Le seul fait de reconnaître, à leurs propres yeux, après coup, leurs erreurs, les en absout, et leur permet de recommencer, en toute bonne conscience, de nouvelles bêtises» (p.368)), dont les Maos, qui paraissent tout à fait fous et incontrôlables («paroxytiques»).

Dans ces premiers pas balbutiants dans l'engagement politique, Claude Mauriac souhaite rester honnête et juste, ce qui n'est pas sans poser quelques difficultés. Comment concilier principe et action, théorie et politique? Comment agir quand on se défie du principe même du pouvoir? (c'est un vieux problème, certes; mais j'aime la fraîcheur avec laquelle il est exposé et ressenti par un homme de soixante ans, qui a vécu la Résistance, a été le secrétaire de de Gaulle et est le fils de François Mauriac, qui a été le témoin de toute une époque, et pour qui, malgré tout, le problème continue à se poser, avec la même nouveauté et la même difficulté. D'autre part, c'est une belle conception du journalisme qui s'exprime, celle qui recherche la vérité, et non le spectaculaire. Enfin, que peut une telle conception mesurée de l'action face au fanatisme et à la désinformation, tels qu'exposés dans Théorie du partisan? ):
Cette amitié, donc, cette communion sans équivalent. Et l'impression, aussi, malgré tant de contradictions, d'être dans ma voie, enfin…
Côté négatif: ces contradictions si nombreuses, dont l'impossibilité de concilier mon amitié pour Israël avec ma collaboration de fait avec les comités Palestine. J'ai été pris très vite dans (le mot, banal, répond à l'exacte réalité) l'engrenage. J'ai fait rire, hier, à la réunion de la rue Marcadet (la Maison verte du pasteur Heidrich) en disant: «Je ne puis vous être d'une petite utilité que dans la mesure où je ne suis pas gauchiste… du moins officiellement.» Cet «officiellement» m'a échappé.
Mais aussi: l'impression désagréable de ne pouvoir isoler et préciser les points d'accord. De devoir accepter par solidarité, ou lâcheté, ou distraction, des formulations qui n'ont point mon adhésion. […] (p.298-299. 19 novembre 1972))


Claude Bourdet arrive donc, très tard, lorsque tout est fini, ce qui est une chance, car, s'il avait été là plus tôt, son goût sympathique de la nuance, de l'équilibre, de la perfection, aurait rendu, dès cette première réunion, toute action pratique impossible. Tandis qu'il énonce les noms, très nombreux, de ceux qui, selon lui, devraient figurer au départ même de notre association, noms difficilement assemblables et qui exigeraient, pour être réunis, l'adjonctions d'autres participants encore, pour qu'un dosage subtil maintienne l'équilibre entre les Eglises, les partis, etc., je dis, à voix basse, à Michel Foucault:
— Nous voyons là comment et pourquoi ces hommes admirables de la Résistance ont manqué le destin politique qui était le leur… (p.369-370. 17 mai 1972))


— Ecoutez, il y a quelque chose d'essentiel qui nous sépare: je suis fondamentalement contre la violence. Vous disiez par exemple, tout à l'heure, que vous ne faisiez pas confiance au pouvoir actuel pour appliquer la peine de mort. Cela m'a fait froid dans le dos…
Approbation accusée de Serge [Livrozet]; discrète de Foucault.
— … Et je vous le dis tout net: moi je ne vous fais pas confiance pour l'appliquer non plus. Et d'autant moins que je suis inconditionnellement et que j'ai toujours été, à une exception près, que je regrette, contre la peine de mort…
Attention marquée de Sartre.
— Même à la Libération j'étais contre la peine de mort. La seule exception, que je ne me pardonne pas, a été Salan.
Silence.
— La vérité est que je suis avec vous parce que vous n'êtes pas au pouvoir, et que je cesserai d'être des vôtres dès que vous serez au pouvoir. Après une déviation gaulliste de vingt-cinq ans, que je ne regrette pas, je me suis découvert, ou retrouvé, avant tout contre le pouvoir, quel qu'il soit. (p.423. 6 décembre 1972)


[Foucault répond] — Je ne me souviens pas. Mais, dans ce cas-là, il vaut mieux choisir l'expression la plus forte. Disons donc qu'il [un C.R.S.] m'a dit: «Je vais te faire avaler tes lunettes…»
Le même humour, de nouveau. Cette gaieté dans la voix. En moi, le même étonnement. J'ai pour habitude de chercher toujours à être le plus vrai possible. Il paraît que, dans l'action politique, ce n'est pas recommandé. (p.433. 21 décembre 1972)


Foucault dit: ne pas minimiser non plus. Ce ne sont pas les mots, mais le sens. Avec cet humour silencieux qu'il y a entre nous et nous rend complices, — tout se passant entre les mots, si bien que répéter les mots trahit plus que ne traduit ce que nous pensons et exprimons vraiment. Les mots:
— Ce qu'il y a d'ennuyeux, avec Claude Mauriac, c'est qu'il s'en tient à la stricte vérité, qu'il n'entend rien à l'utilisation politique des faits…
Non, les mots n'étaient pas tout à fair cela non plus. C'était le même débat que celui de «la bonne vieille sciatique» qu'il me conseillait de ne pas nommer telle, après les coups que j'avais reçus de ce C.R.S., boulevard Bonne-Nouvelle —et qui se révéla n'être point une sciatique, en effet—, si bien que c'était peut-être lui qui avait raison, après tout.
Je l'exaspère (ou plutôt: il feint d'être exaspéré) par mon objectivité systématique à l'égard des flics eux-mêmes. Que le petit gros banalisé me semble plutôt sympathique le met hors de lui (ou plutôt: l'incite à faire semblant de l'être, lui et moi étant au fait des règles de notre jeu). (p.569-570. 22 septembre 1975, retour d'Espagne où un groupe est allé protester contre la mort attendant des opposants à Franco).
Claude Mauriac admire Foucault pour son intelligence et son humour, Michel Foucault respecte Mauriac pour sa droiture et son intégrité. C'est tout à fait évident après que Mauriac a fait lire les épreuves de son livre à Foucault, comme avec Malraux, là encore pour garantir que rien n'est infidèle ou indiscret.

Ajoutons enfin qu'on croise dans ces pages Deleuze (qui tient une place importante aux côtés de Foucault), et de façon fugitive Genet (les pyjamas de Genet et la maison Gallimard), Sartre (la rencontre de Sartre et de Foucault, le respect et presque la tendresse dont Claude Mauriac entoure le personnage de Sartre (ce qui m'a surprise, car Sartre me paraît très décrédibilisé aujourd'hui)), Debray (l'expérience de Debray pour gêner les projets policiers), et des personnages secondaires comme Olivier Duhamel, que je suis très étonnée de retrouver dans ces pages parce que je l'ai eu comme professeur (cet homme en col roulé noir, engagé en 1972?), ou Jean Daniel, dont je comprends mieux au vu de son passé militant l'indignation contre Renaud Camus en 2000.


Je termine par une citation qui n'a rien à voir, mais qui me permet désormais d'aller à Roissy avec curiosité, la plaine désolée ayant acquis une histoire:
Les cèdres de Roissy. Je lui dis que je sais, par ma grand-mère, dont le grand-père était à Wagram, qu'ils sont les derniers vestiges du parc de Law. Cela l'intéresse. Il dit d'un ton rêveur:
— Vous avez connu quelqu'un dont le grand-père était à Wagram… (p.552. 22 septembre 1975)





1 : Les espaces imaginaires. Ne pas en rechercher de recension ici, il fait partie de mes multiples billets en retard.
2 : si l'on en croit une remarque de Compagnon à propos de Proust.
Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.