Construire un comportement cohérent

Il ne m'a même pas répondu quand je l'ai salué, parce que tout le monde sait dans le quartier qu'il n'aime pas les juifs. C'est pourquoi il manquait quelques dizaines de grammes au morceau de pain qu'il m'a jeté. En revanche, j'ai entendu dire que, de cette façon, il faisait plus de bénéfice par ration. Et d'une certaine manière, à son regard haineux et à ses gestes experts, à cet instant j'ai soudain compris le principe de sa pensée, la raison pour laquelle il ne lui était même pas possible d'aimer les juifs, parce que, alors, il pourrait avoir la désagréable impression de les rouler. Alors que là, il agit conformément à ces convictions, et une sorte de principe guide ses actes, ce qui — je l'admets — est tout à fait différent, bien sûr.

Imre Kertész, Être sans destin, p.17

Renaud Camus - Demeures de l'esprit - Suède

A vrai dire, ce tome sur la Suède a mis plus de temps à me convaincre, à me charmer, que celui sur le Danemark et la Norvège. (Mais comme je n'ai pas écrit de compte rendu sur le tome dano-norvégien, cela ne signifie pas grand chose (Dieu que j'ai de retard dans tout. Je crois que je vais arrêter d'appeler cela du retard, et tout simplement abandonner tout ce qui n'a pas été fait au fur à mesure. Il faudrait écrire tout de suite — je viens de perdre vingt minutes à essayer de retrouver dans Kråkmo ou Parti pris une citation qui résume cette conviction — en vain)). Mais il s'est produit ce qui se produit souvent quand je lis RC : le livre a pris de la profondeur au fur à mesure qu'il avançait, un rythme et un souffle, une ampleur.
Je me suis demandé si les demeures nous étaient présentées dans l'ordre du trajet camusien ou si elles avaient été disposés pour organiser une progression — mais dans ce cas, laquelle, car après les demeures et les paysages déserts du centre de la Suède le livre se termine sur des chapitres plus ordinaires, correspondant au retour dans les villes. (Et pour répondre à la question, il semble que les demeures soient présentées dans l'ordre du voyage, avec bien sûr omission de l'escapade en Norvège.)

Au premier abord le dépaysement est moins grand avec la Suède qu'avec la Norvège: plus de manoirs et châteaux, d'architecture classique ou néo-classique, les maisons ont des silhouettes plus familières et cossues (cela totalement subjectif, je parle d'impression, je n'ai pas compté, je n'ai pas comparé). Cependant, les noms me sont plus étrangers que les noms dano-norvégiens: tandis que je connaissais, à ma grande surprise, les trois quarts de ces derniers (Undset, Blixen, Andersen, Ibsen, Vigeland, Munch, Hamsun,…), la plupart des noms suédois me sont inconnus et difficiles à mémoriser: le livre refermé, je ne me souviens que de Linné, Nobel, Stindberg, Lagerlöf... les autres, je les ai déjà oubliés, «ça commence par un W…», Petersen-Berger, par la grâce des Églogues

La grande difficulté de ce tome, finalement — pas pour le lecteur, pour l'auteur — est le manque de documentation en français ou en anglais. Tant que nous sommes au sud d'Uppsala (mettons), la verve camusienne se déploie mêlant anecdotes minuscules et drôles ou bizarres et informations de fond (mariages, divorces, meubles et pianos en héritage, maîtresses et froideurs, déplorations des paysages et vues abîmés (ils ont l'air de l'être avec beaucoup de cruauté), reconstitution de la généalogie royale suédoise depuis Bernadotte avec même excursion en amont («de tous les que serait-il arrivé si… de l'histoire, il en est peu de plus tarabustant que celui-ci, que serait-il arrivé si Gustave III n'avait pas été assassiné? (Les Bernadotte seraient-ils notaires à Pau? Non, il seraient tout de même princes de Pontecorvo…)» (p.158)); mais les sources se font plus rares tandis que nous montons vers le nord, et c'est la Suède, le territoire de Suède, qui envahissent l'espace et le texte. Or les paysages du nord, c'est le vide, l'absence et la disparition de l'identité dans la multiplicité des noms («La maison se nommait Haget, le lieu-dit Taserud, entre Arvika, sur le vaste Glafsjorden, et Rackstad, sur le petit lac Racken — c'est du moins ce que je crois démêler parmi l'habituelle profusion scandinave des toponymes, le moindre pavillon ou grenier à blettes au fond du jardin étant doté de son nom propre, sous ces latitudes, comme un hameau ou un château» p.327).

Il se déploie une problématique de la présence selon ses deux axes, le lieu et l'ontologie. Tout s'efface, tout s'évanouit, à force d'être insaisissable: «on ne sait pas où on est, on ne sait pas si l'on y est» (p.302)

Arjeplog est donc très au nord, et certes en Laponie, dans l'ancienne province suédoise de Laponie; mais pas au nord du nord, et même plutôt dans le sud de la Laponie; Arjeplog n'est pas très à l'est, et par exemple se trouve bien éloigné de la mer Baltique, qu'il faut aller chercher, lorsqu'on s'y trouve, à Luleå, au fond du golfe de Botnie. Et Arjeplog n'est pas très à l'ouest, car un grand morceau de désert, de toundra, de steppe montagneuse, sépare encore la ville de la Norvège. Arjeplog, à dire le vrai, est au milieu de rien: c'est un non-lieu. L'isolement y est terrible, l'éloirnement de tout formidable. Et pourtant l'endroit n'est pas le comble de quoi que ce soit, ce n'est pas le bout de la route, il y a en tous domaines des lieux qui sont plus ceci et davantage cela. (p.289-290)

Où sommes-nous? Il me semble retrouver l'atmosphère rêveuse et hésitante de L'élégie de Chamalières, qui évoque Nowhere, USA:

Skattlösberg, à dire le vrai, est un village terriblement élusif. […] Il n'a ni centre, ni consistance, ni mairie, ni église, ni école — certaines de ces choses n'ont jamais existé, d'autres ont disparu ou bien je n'ai pas su les trouver (p.302)

Si la Suède "des villes", la Suède du sud, semble souvent exaspérante, malgré les maisons le plus souvent impeccablement conservées, c'est-à-dire sans trop d'application, avec ce qu'il faut de poussière et de temps qui passe (de tissus passés), la Suède du nord possède des raffinements infinis dans la nuance qui s'approchent de la folie et par là-même fascinent:

C'était l'acte de naissance du laestadianisme, qui compte aujourd'hui deux cent mille affidés à peu près dans le monde, divisés selon de fines nuances de doctrine en dix-neuf dénominations, dont les trois principales regroupent toutefois plus de quatre-vingt-dix pour cent du nombre total des laestadiens. Ceux-ci sont répandus principalement en Suède, en Finlande, en Norvège, aux États-Unis et au Canada. De petites congrégations isolées existent en Amérique du Sud et en Afrique. Il est à noter que le mouvement n'a jamais rompu ses liens avec les Églises luthériennes établies, quand il en existe. C'est seulement aux États-Unis, faute d'une Églis d'État, qu'il est tout à fait autonome. (p.278-279)

Il ne faut pas confondre le Finnmark et le Finnmark, bien qu'il s'agisse dans les deux cas, étymologiquement, du pays des Finlandais, ou peuplé de Finlandais. Voisin de la Finlande (et aussi de la Russie, et aussi de la Suède), le Finnmark norvégien est le plus septentrional et le plus oriental des comtés du royaume, une vaste province aux rivages très découpés parmi lesquels se distingue la péninsule du cap Nord, et à l'immense plateau intérieur, fascinant de solitude et de largeur d'horizon. Le Finnmark suédois, lui, beaucoup plus au sud, est une petite partie de la Dalécarlie, en bas de cette province et au centre du pays: il doit son nom aux Finlandais orientaux qui s'y installèrent aux XVIe et XVIIe siècles, à une époque où la Finlande appartenait à la Suède mais où ses régions orientales, notamment la Savonie, étaient constamment soumises à la pression russe. On appelle ses transplantés "Finlandais des forêts" à cause d'une pratique agricole qui ne leur est pas propre mais qui fut lontemps typique de leurs coutumes et de leurs procédés d'exploitation, l'agriculture sur brûlis, la fertilisation de la terre par les feux de forêts. […] (p.301)
Il ne faut pas confondre non plus les Finlandais des forêts, établis principalement en Suède et en Norvège centrale après leur traversée de la mer Baltique, avec les Kvens, autres Finnois d'origine qui, eux, sont passés directement de l'extrême nord de la Finlande et de la Suède à l'extrême nord de la Norvège, aux XVIIIe et XIXe siècles pour la plupart, quoiqu'il ait existé un Kvenland en Norvège dès le haut Moyen Âge. Aujourd'hui les Kvens du Finmark norvégiens ont un peu l'impression d'être la minorité d'une minorité, et se montrent parfois jaloux des avantages qu'ont pu obtenir les Lapons, dont le parlement presque neuf se dresse à Karasjok. Les Kvens sont à peu près quinze mille et ils ont conservé leur langue, une variante archaïque qui bénéficie en Norvège du statut de langue minoritaire. Les Finlandais des forêts, metsasuomalaiset en finnois, skogsfinnarma en suédois, sont aujourd'hui totalement assimilés en Suède et en Norvège centrales et ils ne parlent plus leur langue.[…] (p.303)

Chaque volume des Demeures apporte ses découvertes, ses coups de foudre. Je retiendrai Bellman (mais qui était Béranger?), Andersson, mais surtout Einar Wallquist, si discret que même Wikipédia ne nous apprend rien («Tous les dictionnaires dont je dispose ignorent notre héros et même Wikipedia n'offre, le concernant, d'article qu'en suédois, et bref, ce qui ne me facilite pas la tâche.» (p.294))
Wallquist, c'est le médecin, l'écrivain, le peintre, le collectionneur. Mais pourquoi diable s'être installé à Arjeplog? Le suédois n'aide guère:

J'avoue que je ne sais pas ce qui s'est passé. «Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti?» demande M. de Norpois dans une page célèbre, une des plus drôles de la Recherche. «A ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi; il entendit un murmure céleste[1].» Peut-être les écailles sont-elles tombées des yeux du jeune docteur Wallquist. Peut-être a-t-il entendu un murmure céleste. Peut-être a-t-il été horrifié d'apprendre que cette commune vaste comme une province et peuplée comme un village n'avait pas de médecin et que personne ne voulait se dévouer pour rejoindre ces déserts glacés. Peut-être était-il un saint. Peut-être avait-il quelque chose à cacher, ne serait-ce qu'à lui-même. Peut-être ne supportait-il plus l'humanité dès lors que sa densité dépassait 0,2 habitants au kilomètre carré. Toujours est-il qu'à la fin de l'année universitaire il avait son doctorat en poche et que le 2 août il était à Arjeplog. Le 18 il y élisait domicile officiellement. Il y est mort soixante-trois ans plus tard, le 21 décembre 1985.

Renaud Camus, Demeure de l'esprit - Suède, p.294

Notes

[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1989, vol IV, ''Albertine disparue, III, p.215

Une tolérance intolérable

Pour donner une idée de la façon dont la tolérance est majoritairement entendue à cette date, il suffit de citer la définition qu'en donne la première édition du Dictionnaire de l'Académie française en 1694: «condescendance, indulgence pour ce que l'on ne peut empêcher.»

Michel Gros, introduction à Pierre Bayle, De la tolérance, p.15, Presses-Pocket 1992


Mais, messieurs, ce n'est pas même la tolérance que je réclame; c'est la liberté. La tolérance! le support! le pardon! la clémence! idées souverainement injustes envers les dissidents, tant qu'il sera vrai que la différence de religion, que la différence d'opinion n'est pas un crime.

Rabaut Saint-Etienne, discours prononcé à l'occasion du vote de l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (26 août 1789)


César : Il m'a répondu sans respect… Et même grossièrement.
Césariot : Il t'a injurié?
César : Pire que ça. Il m'a dit: «Je te croyais plus tolérant.»
Césariot : Et alors?
César : Alors, tu penses!
Césariot, étonné : Non, je ne pense pas du tout.
César : Comment: «Tolérant»? Maison de tolérance, voyons! Tolérant! Moi, tolérant! (Il prend une colère subite, comme si Marius était encore devant lui.) Et c'est à ton père que tu dis ça? Espèce de petit saligaud! […]
Césariot : Écoute-moi! Tolérant!…
César : Toi aussi?
Césariot : Tolérant, ça veut dire large d'esprit, plein d'indulgence, plein de bienveillance pour les fautes des autres.
César, inquiet : Allons donc, Je connais la langue française.
Césariot : Mal. Tu la connais mal.

Marcel Pagnol, César


Je ne peux pas m'empêcher de rapprocher cela de la discrimination positive.

Charitablement

Pour ceux des visiteurs qui ne comprennent pas le suédois, on a disposé là, charitablement, des traductions finnoises.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.283


Cependant :
En rentrant nous sommes passés par Motala, puis nous avons écumé les trois librairies de Linköping avant qu'elles ferment, à la recherche d'une épaisse biographie de Heidenstam que nous avions découverte à Olshammar, où elle n'était pas à vendre. Elle est en suédois, certes, mais contient de nombreuses illustrations, très éclairantes. Et de toute façon nous avons acheté à Motala un nouveau dictionnaire, beaucoup plus gros et détaillé que le précédent, de sorte que notre maîtrise parfaite des dialectes ostrogoths est imminente.

Renaud Camus, Parti pris, p.278

Wilhelm Peterson-Berger

Et avant même d'avoir entendu une note du compositeur je connaissais la phrase de lui, qui m'intriguait par le renversement des genres entre le français et le suédois, par laquelle il disait son attachement pour son concerto de violon: «ma seule fille parmi mes cinq garçons, les symphonies.»

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.264

En lisant cette phrase, il m'a paru évident que Peterson-Berger avait toutes les qualités pour appartenir aux Églogues : son nom d'abord, qui rappelle les sablés Paterson's (cf.Travers), son prénom qui commence par un W, sa pièce évoquant le tennis Lawn Tennis et celle sur l'été, Sommarsång, Chanson d'été, et cette phrase, s'apparentant à l'inversion.

Je m'apprêtais donc à faire un billet de type cohérence échevelée (ce qui pourrait, ou aurait pu, appartenir aux Églogues) quand, à la recherche de la référence exacte des sablés Paterson's, j'ai trouvé dans Été la phrase de Peterson-Berger:

Wilhelm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies » : il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg.

Renaud Camus, Été, p.23

Les sablés Paterson's, quant à eux, apparaissent dans les phrases suivantes:

Comme si ce n'était pas encore suffisant, le petit Français mange tous les matins, avec son thé, des sablés Paterson's, made, tenez-vous bien, by J. Paterson & Son, Ltd., j'ai vérifié. Et puis nous avons Wolfson, Jakobson, Stevenson, Peterson, et le fameux Johnson, ou Jonestone, le grand architecte dont la maison de verre, dans Queens Road, sert à toute la bande de lieu de rendez-vous. (Travers, p.176-177)

[On doit à la vérité de préciser que le prix des sablés Paterson's, comme leurs diverses composantes, a été réduit de moitié.] (Travers, p.177)

On trouve en fait sur le marché, ces temps-ci, trois qualités de sablés Paterson's, à des prix bien sûr différents. (Été, p.74)



ajout du 23 octobre: Suis-je bête, c'était indiqué en toutes lettres dans Parti pris:

Bien qu'il soit question de ce compositeur dans Travers ou bien dans Été, je ne sais plus, je ne suis pas tout à fait certain du génie musical de Wilhem Peterson-Berger, dont je ne connaissais jusqu'à présent, d'ailleurs, que la symphonie Banneret (Le Drapeau). (Parti pris, 11 août 2010, p.329)

Etablir un texte avec les pieds

Après Brunnenburg, le Voyage à pied gagnera, avec tout le reste des archives Pound, la Beinecke Library, à la fin des années soixant-dix; c'est là que Donald Gallup, alors conservateur du fonds de littérature américaine à Yale, en tentera à son tour la transcription. Au bout d'une vingtaine de pages, il lui faut déclarer forfait. Rien d'étonnant à cela, car, entretemps, le manuscrit était devenu une jungle quasi impénétrable: des cahiers autographes originaux, trois seulement avaient survécu intacts (soit une centaine de pages environ); quant aux cent soixante pages restantes, elles formaient une liasse de feuilles volantes, entremêlées de papiers à en-tête de divers hôtels, de bouts de notes prises à la Bibliothèque nationale et de bribes de chinois destinées aux derniers Cantos — tout cela sans aucun ordre perceptible, entassé en vrac et au petit bonheur dans trois cartons. Sans compter l'écriture! Des pages et des pages minuscules, couvertes des jambages pressés du voyageur, dont la seule vue aurait fait défaillir d'effroi le plus patient des paléographes.

Quand enfin ces pages me sont venues entre les mains, et qu'à mon tour j'ai tenté de les déchiffrer, j'ai vite compris qu'avec un texte aussi rebelle à toute philologie, la seule voie d'interprétation qui s'offrait empruntait les routes de France. Je me suis donc armé de courage, de cartes Michelin et des guides que Pound lui-même avait consultés en son temps — le Baedeker de 1907 sur le sud de la France, le guide Joanne des Pyrénées de 1877 et l'ouvrage de Justin H. Smith, Troubadours at home — et j'ai mis mes pas dans ses traces de l'été 1912. J'ai ainsi découvert que presque toujours les détails réels de la géographie que j'avais sous les yeux permettaient de résoudre les énigmes les plus obscures du manuscrit. Cette méthode de recherche «pédestre» (selon le terme de Donald Davie), qui exige que l'on fasse constamment la navette entre le royaume des référents topographiques réels et le domaine des signifiants écrits, infirme la plupart des théories modernes sur la textualité1.

Richard Sieburth, p.9 de la préface à Sur les pas des troubadours en pays d'oc, d'Ezra Pound





1Donald Davie, The Cantos: Towards a Pedestrian Reading, in Paideuma, vol.I, n°1 (printemps 1972), p.55-62. Les premières explorations menées par Davie sur le territoire autour de Chalais et d'Aubeterre ont ouvert la voie à cette expédition du Voyage à pied.

Marx et Flaubert : Nabokov définit le bourgeois

La bourgeoisie, pour Flaubert, c'est un état d'esprit, pas un état de finances. Dans une célèbre scène de notre livre, où l'on voit une vieille femme, qui a travaillé dur toute sa vie, recevoir une médaille, pour avoir trimé comme une esclave pour son fermier-patron, sous le regard béat d'un aréopage de bourgeois épanouis, faites-y bien attention, il y a philistinisme des deux côtés, politiciens épanouis et vieille paysanne superstitieuse sont également bourgeois au sens flaubertien de terme. Et je dégagerai tout à fait clairement le sens du terme en disant qu'aujourd'hui, en Russie communiste, par exemple, la littérature soviétique, l'art soviétique, la musique soviétique, les aspirations soviétiques sont fondamentalement et béatement bourgeois. C'est le rideau de dentelles derrière le rideau de fer. Un fonctionnaire soviétique, petit ou grand, présente le type parfait de l'esprit bourgeois, du philistin. La clef du terme tel que l'entend Flaubert est le philistinisme de M. Homais. Permettez-moi d'ajouter, pour être doublement clair, que Marx aurait vu en Flaubert un bourgeois au sens politico-économique du terme, et que Flaubert aurait vu en Marx un bourgeois au sens spirituel du terme; et tous les deux auraient eu raison, car Flaubert était un monsieur aisé dans son existence physique, et Marx était un philistin dans son attitude à l'égard des arts.

Vladimir Nabokov, Littératures , "Madame Bovary", Fayard, p.206

Exactement

[…] je ne sais pas si je m'explique bien, mais ceux qui savent déjà tout cela me comprendront sans mal.

Renaud Camus, Demeures de l'esprit - Suède, p.35

L'actu de Jean-Paul Marcheschi

Le 4 Novembre, vernissage de l’exposition «Les Dormants» à l’atelier du peintre 5-7 rue des deux Boules à Paris (métro Chatelet).
A partir de 19 heures Jacques Bonnaffé lira des extraits de Piero della Francesca, de Jean-Paul Marcheschi.

Le 26 novembre Alain Finkelkraut recevra Jean-Paul Marcheschi dans son émission «Réplique».

Cruchons et concours de pastiche

Cruchons vendredi dernier. Afshine raconte: «Il existait un concours "Ecrire à la manière de Graham Greene". Et Graham Greene était très vexé car il s'inscrivait et il n'a jamais réussi à faire mieux que la troisième place.»

En y réfléchissant, c'est rassurant: aurait-il obtenu la première place qu'il aurait atteint à la caricature. Je pense à la théorie d'Annick Bouillaguet qui veut que Proust se soit pastiché lui-même en relatant sa lecture du journal des Goncourt.

Toujours est-il que le lendemain, Ash Dee, l'un des participants, raconta un rêve sur Facebook. J'ai obtenu l'autorisation de copier ici la suite du dialogue:


Ash Dee: Toutes les nuits, je fais le même rêve étrange : j'ai loué une Mercedes de grand luxe à une agence ADA (le gérant affirme qu'il adore Nabokov...) mais j'oublie sans arrêt de la rapporter. Si bien que le montant de la location, qui augmente de nuit en nuit, atteint désormais plusieurs milliers d'euros, me laissant transi d'angoisse au réveil.

Laurent Morel: Vivre à découvert.

Ash Dee: ou Mort à crédit ?

Philippes de l'Escalier: Un "enseignant" n'a pas les moyens de se payer une Mercedes Grand Luxe ? Il faut vous reconvertir dans la Police Judiciaire !

Ash Dee: Que voulez-vous, cher Philippes, ces jours-ci tout passe dans les places d'opéra, les concerts, les disques, les livres et même, dans une moindre mesure, les brasseries.

Jimmy Mathieu Rodriguez: Envoie la facture à Renaud Camus : frais professionnels.

Ash Dee: J'imagine déjà l'entrée du Journal qui relaterait cet envoi...

Laurent Morel: "Seul un léger dérèglement mental me paraît devoir expliquer cet envoi. Jeanne Loan, qui pourtant est une sainte, est cette fois tout à fait de mon avis. Seul Pierre conseille de ne pas faire d'éclat et de ne pas porter la facture aux gendarmes de Miradoux. En tout cas, cette lettre de ce M. Dee m'a flanqué une belle insomnie, que j'ai employée à lire les Propos d'Alain."

Philippes de l'Escalier: ...que j'ai employée à lire les Propos d'Alain en me défoulant sur le jambon de pays et le saucisson"

Ash Dee: Messieurs : <3<3<3

Laurent Morel: "J'ai essayé d'appeler ce M. Dee ce matin. Je suis tombé sur une dame, d'ailleurs fort aimable, qui a dit qu'il allait me rappeller, dans la meilleure tradition. Et bien entendu, il n'en a rien fait. Alors, la moutarde m'est montée au nez, et je suis allé finalement à la gendarmerie de Miradoux en traversant l'Arratz à pieds secs, comme Moïse, car elle est gelée depuis trois jours. Il fait d'ailleurs un froid de canard dans cette maison, etc."

Ash Dee: "Cette pénible petite affaire me permet de vérifier, une fois de plus, ma fameuse théorie de la "demande dans la demande". Il suffit que quelqu'un, fût-il bien intentionné, vous rende service une seule et unique fois pour qu'on se retrouve obligé, quelques jours ou semaines plus tard, de dépenser une somme importante en échange de ce que l'on pensait pourtant n'être qu'un service. Flatters est du reste entièrement d'accord avec cette théorie ; lui-même ne fait que subir ce genre d'avanie avec ceux qu'il côtoie. Selon lui, nous sommes exposés à une dévaluation sans précédent de la parole, de la phrase, de l'honneur, de la lignée. Cet état de fait, qui n'est jamais que la vérification en actes de ce que j'ai appelé le réensauvagement du monde, est la matière d'un malheur immense dont nous sommes sans cesse abreuvés, lui et moi — lui plus encore que moi, semble-t-il."

Jimmy Mathieu Rodriguez: "Le sage Flatters, qui prend pour moi toutes les décisions importantes de ma vie, m'exhorte à payer cette facture, évoquant la théorie à laquelle il est de plus en plus attaché, "Aime qui t'aime", qui selon lui n'est jamais plus vraie qu'à nos âges. Il a récemment eu l'occasion d'héberger à son atelier du Bertrand, flanqué de son grand ami Loïc Lorent, et s'est étonné de recevoir de ces jeunes gens toute sorte de factures, quelques jours plus tard, liées pour l'essentiel à des adresses de restaurants, de bars de palaces et d'agences de voitures de location haut de gamme. Le jeune du Bertrand expliquait dans sa lettre à Flatters qu'il comptait sur son sens des "lois de l'hospitalité". (Renaud Camus, Enterrés à Canossa, Journal 2011, éditions Fayard)

Ash Dee: RC devrait nous embaucher et faire de l'une des salles des Gardes de Plieux un atelier où des nègres (nous, en l'occurrence) écriraient ce qui est le fond de sauce ordinaire du Journal...

Jimmy Mathieu Rodriguez: Qui te dit que dans les souterrains de Plieux il n'y a pas de nègres qui travaillent, enchaînés à leur chaise, face à des machines à écrire ? Ce sont de malheureux hommes qui sont là nuit et jour. Renaud Camus ne leur porte de la nourriture que de temps en temps (je sais, j'ai vu faire), mais c'est surtout pour les tancer violemment : "Messieurs, Hélène Guillaume vient de rappeler, dépêchons-nous, je vous prie !"

Ash Dee: « Et n'oubliez pas, Messieurs, d'écrire "hors de pair" ! »

Laurent Morel: J'étais de cette équipe mais je me suis fait virer pour avoir écrit : "L'Hôtel de Bâtard".... C con...

Renaud Camus - L'Amour l'Automne, chapitre 3, note 16 (creusement)

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde. (AA, p.202-203)

"l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise" : rappelle pages 2001-201 "mais le soupçon nous vient qu’on en trouverait à la présence de n’importe quelle œuvre, le problème dès lors n’étant pas le défaut de raisons ou de liens, mais leur surabondance au contraire'' (voir ici, en fin de billet). On peut voir dans cette remarque de la distanciation, de l'auto-ironie ou de l'inquiétude (ce n'est pas incompatible).
L'appel de note semble se faire autour de race/arc/Serra.

Nous avons ici quelques notations personnelles, de critique d'art, qui change des montages de citations.
Anthony Caro fait partie des artistes exposés à Flaran en 1997.

Le Palace est également un livre de Claude Simon. Quelques lignes en ont été utilisées dans le deuxième fil, qui débute page 164: «moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre»

Caro a produit/construit/créé une sculpture s'intitulant Le déjeuner sur l'herbe.
La «petite exposition» a eu lieu à Orsay du 7 octobre 2005 au 8 janvier 2006. Le nom de l'exposition était très églogale: Correspondance. On ne trouve pas trace de cette visite dans Le Royaume de Sobrarbe, le journal de 2005. Il faut supposer que Renaud Camus l'a vue en même temps que l'exposition sur les Russes.

  • arc, race, Manet, double, Caro/Caron/Charon, correspondance

« Et maintenant cela dépend de toi. (AA, p.202-203)

Non identifié. Apparaît p.199 sous la forme : « Et maintenant tout dépend de toi.»

  • variation

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. » (AA, p.203)

C'est la signification de Mené, décrypté par Daniel (Daniel 5,26) (on trouve aussi Mané)

  • Mené, signe, interprétation (cf.les "virtualités d'interprétation" quelques phrases plus haut)

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). (AA, p.204)

Livre de Pierre Minet. Cette phrase corrige la phrase p.199, qui insinuait qu'il était très difficile de trouver ce livre.

  • Eugène, Minet (Minet/Mené/Manet), Pierre

L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. (AA, p.205)

Encore du spam? Phrase sans rapport avec le reste, sans doute un "accident", mais qui s'insère ici grâce à "acer" (arc) et duo (double). Et par le cocasse de la coïncidence qui tombe à pic.

  • acer, Serra, arc, double

Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA, p.204)

Suite de la page 199 (marqué par le "Ou bien" qui laisse supposer que c'est encore le capitaine qui parle): «Miss Landon, you are a spy.»
Nous avons changé de fil, mais la "conversation" continue avec la page 199, en une sorte de commentaire ou dialogue.

  • Manet/Monet, Landon/ Roland/ Moran/ Morgan,...

Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. (AA, p.204)

Projet d'une révolution à New York, de Robbe-Grillet? à vérifier

  • Morgan

La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the civilisation, after India.(AA, p.204)

Peter Walsh dans Mrs Dalloways, évoquant l'Inde en marchant dans Londres. Toujours en écho à la page 199. On dirait que cette page suit le déroulement des thèmes de la page 199 (principe d'écriture qu'on a rencontré jusqu'ici avec des pages d' Été).

  • Peter (Pierre), Peter Walsh, W, Woolf, Indes, fin de la civilisation (la douceur de vivre), passage.

J’insisterai surtout sur cela. (AA, p.204-205)

Le Vice-Consul de Marguerite, page 179-180: «Peter Morgan parle du livre qu'il est en train d'écrire: — Elle marcherait, dit-il, j'insisterai surtout sur cela.»
En trois phrases successives, nous rencontrons Robbe-Grillet, Virginia Woolf, Marguerite Duras, balayant des sources primordiales (primitives et fondamentales) des Églogues.

  • Peter, Morgan, Duras, Inde

Je pensai à l’obole de Charon. (AA, p.205)

Le Zahir de Borgès. Déjà rencontré page 160 (neuvième note).
Nouvelle du recueil L'Aleph, qui est une lettre.
pièce de monnaie
Charon est le passeur et le meneur de barque.

  • monnaie (Monet, etc), Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… (AA, p.205)

Antonio Machado. Langue espagnole, comme Borgès.

Le poème entier :
Yo era en mis sueños, don Ramón, viajero
del áspero camino, y tú, Caronte
de ojos de llama, el fúnebre barquero
de las revueltas aguas de Aqueronte.
Plúrima barba al pecho te caía.
(Yo quise ver tu manquedad en vano.)
Sobre la negra barca aparecía
tu verde senectud de dios pagano.
Habla, dijiste, y yo: cantar quisiera
loor de tu Don Juan y tu paisaje,
en esta hora de verdad sincera.
Porque faltó mi voz en tu homenaje,
permite que en la pálida ribera
te pague en áureo verso mi barcaje.

Nous trouverons une traduction tâtonnante, tâtonnée, du poème dans les chapitres courts.
A noter : "camino", le chemin.

  • Ramon, Charon, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Jusqu’à « …au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc. (AA, p.205)

Toujour "Le Zahir", cf. plus haut. Insistance sur la pièce de monnaie

  • monnaie/Monet, Charon/Landon/ Roland/ Moran/ Morgan, bateau, thème marin ou nautique, lettre

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». (AA, p.205)

S'agit-il du capitaine du Manet, qui n'apprécierait pas qu'Emmelene Landon commence ses phrases par «Oui, mais…»? (>Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». (AA p.199))

  • Landon, Manet, oui/non (=>opposition soit double en miroir), bateau, thème marin

Mille amitiés au capitaine Bartock. (AA, p.205)

Tintin. La déformation du nom du capitaine Haddock par Bianca Castafiore (in Les bijoux de la Castafiore? à vérifier)
homophonie avec Béla Bartók, musicien (toujours ce passage par les noms propres)

  • capitaine, bateau, thème marin, musicien

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. (AA, p.205-206)

Je ne sais de quel colloque il s'agit. Le seul dont j'ai retrouvé trace (dans la chronologie) s'intitule "Archives et Création". Il a eu lieu à Marbach, en Allemagne, en novembre 1997.
Je me souviens que Renaud Camus, invité à lire un chapitre de L'Amour l'Automne à Beaubourg en novembre 2006, a évoqué ce colloque. N'était-ce que parce que dans les deux cas, Marianne Alphant était la puissance invitante, ou cette réminiscence était-elle due à L'Amour l'Automne?

Hôtel Colon de Barcelone : voir la première partie de Palace, de Claude Simon. "Palace" est aussi une pièce de Caro, voir le début de ce fil.

  • colon (Colomb), palace, Claude Simon, Barcelone

There was always a woman dying of cancer even here. Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer. (AA, p.206)

Promenade au phare. Cela nous ramène également à Anne Wiltsher.

  • Woolf, cancer, mort (de maladie), (Promenade au phare thème marin)

Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (AA, p.206)

Cela reprends Travers, p.240. Il me semble qu'on trouve également une variation sur ce thème dans Notes achriennes (à retrouver).
Je n'ai jamais compris à quoi cela faisait référence: un véritable récit de la part d'un amant (c'est ce que laisse présupposer l'appel de note dans Travers, qui se fait à partir de la phrase:«Il est question également de la soirée de la veille, qui semble-t-il était plus gaie sur la fin. Puis, je ne sais pourquoi, des parcs de Paris, de leurs activités nocturnes, et de l'aventure d'Antoine, qui, je peux bien le dire, aurait été laissé pour mort, près du Carrousel, en décembre dernier, si je n'étais intervenu à son secours»), un livre, un film, la poétisation de la condition fragile (pour dire le moins) de l'homosexualité?

139. — J'ai été assassiné, reprit-il d'une voix blanche, dans tous les jardins de l'Europe. En Arles, on m'a retrouvé mort, un matin, dans un long square triangulaire, en face de la Salle des Fêtes. À La Flèche, j'étais atrocement mutilé. Mon corps, à Athènes, avait été traîné sur le sable jusque dans un fourré, au pied du mur de la caserne des evzones. À La Tour-d'Auvergne, accroché à l'envers à la précaire balustrade de bois, il pendait dans le vide contre les orgues de basalte, tandis que commençaient à peine à se dissiper, à la pointe pâle d'un jour glacial, de longues traînées de brumes, régulières, blanchâtres. Il s'est passé près d'une semaine avant qu'on ne le retrouve, dans les jardins royaux de Caserte, dissimulé à la hâte parmi les broussailles. À Greenwich, j'étais crucifié. À San Severo, dans les Pouilles, ma bouche était pleine de terre. À Tours, près de l'archevêché, un canif de fausse nacre m'était resté entre les côtes. Et j'avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie. Tandis qu'à Mytilène j'étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore. (Travers, p.240)

Le passage se fait sur Barcelone, et l'on observe que "Nauplie" remplace "Mytilène".

  • Barcelone, mort violente, variation

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit : (AA, p.206)

Variation sur la première phrase de Fragments d'un discours amoureux de Barthes. Camus aime cette forme syntaxique (voir ici quelques exemples.)

  • variation, mort violente, Barthes

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.» (AA, p.207)

Les guillemets signalent une citation, je ne sais de qui.
Diane de Maufrigneuse, Le Cabinet des antiques. Travesti, inversion.

  • Camusot, fleur, inversion, Diane

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile. Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin ("« L’Herbe »") : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. (AA, p.207 à 209)

13 est le chiffre de la mort.
Claude Simon est mort le 6 juillet 2005.

  • guerre, Barcelone, Claude Simon, Robbe-Grillet, mort

«La "sensation" de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres », dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous ? (AA, p.209-210)

Retour au thème du début du fil: l'exposition "Correspondance" au musée d'Orsay.
Peut se lire comme une critique des Églogues (ou tout simplement une interrogation sur le bien-fondé des Églogues, fabriquée finalement selon le même principe de correspondances.

  • double, variation, Manet, Caro, fonctionnement des Églogues

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. (AA, p.210)

Citation de L'Herbe, de Claude Simon, dont on vient de parler.
Les Églogues ressembleraient donc davantage à la réalité…

  • Claude Simon

Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. (AA, p.210)

La maison de rendez-vous de Robbe-Grillet.
Tous les noms ont des résonances églogales (ce qui est normal puisque la trilogie de Robbe-Grillet est un pilier primitif des Églogues: il ne s'agit pas de coïncidences, mais de construction: ce sont les noms que l'on trouve dans Duras Le Vice-Consul et Robbe-Grillet Projet de révolution, La maison de rendez-vous et Souvenirs du triangle d'or qui ensuite ont amené à eux toux les autres par associations et déformations.

  • Manneret/Manet, Johnson, George (Georges), Tchang (Tintin), Ralph, le roi Boris, confusion sur l'identité, double

Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement. (AA, p.211)

Phrases extraites d'un article de Bruno Patino dans Le Monde du 7 mai 2004. Il s'agit du livre d'Eduardo Manet, Mes années Cuba.
(J'en profite pour citer une autre phrase camusienne fétiche: «Fidel Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!»)

  • île, Eduardo, Manet, Castro

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. (AA, p.211)

Là encore, allusion au fonctionnement des Églogues. auto-référence.

  • fonctionnement des Églogues

Vite Nemo, debout ! (AA, p.211)

Le personnage de la bande dessinée qui rêve et tombe du lit.
Voir ici des précisions sur les échos supplémentaires associés à l'auteur Winsor McCay.
Les allusions se font de plus en plus courtes, comme si tout ce qui a été vu était désormais considéré acquis et qu'il était possible de sauter souplement d'une référence à l'autre.

  • Nemo

C’était une bibliothèque. (AA, p.211)

Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, capitaine Nemo

  • Nemo, bibliothèque, thème marin

Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. (AA, p.211-212)

Texte d'une boîte de CD.

  • Monnet/Nemo

On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. (AA, p.212)

Misrahi à propos de W ou les souvenirs d'enfance de Perec.

  • W, île, double, miroir, destruction des juifs, mort

Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui. (AA, p.212)

Marcel Duchamp s'habille en femme et est photographié sous le nom de Rrose Sélavy par Man Ray.

  • rose (couleur), fleur, travesti, double, identité, inversion

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. (AA, p.212)

Phrase de Lance, nouvelle de Nabokov.
La phrase en son entier: «We are here among friends, the Browns and the Bensons, the Whites and the Wilsons, and when somebody goes out for a smoke, he hears the crickets, and a distant farm dog (who waits, between barks, to listen to what he cannot hear).» Nabokov, Lance fin de la partie 1, utilisé dans Été, p.263

  • Lance, variation, chien, Wilson, Brown, White (couleur)

Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face). (AA, p.212-213)

Nous savons tout sur ce chien grâce à une réponse de Renaud Camus lui-même. Remarquons une fois de plus la cohérence du réel (Lauren est un nom de La maison de rendez-vous).

  • Wilson, folie, île, double, identité (un nom, une ville et une île)

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). (AA, p.213)

Ce petit dessin est reproduit dans Été page 24: «Rencontré Morgan Paul et regardé avec lui des dessins de W., du genre (Woman with two hairs)». Wegman s'appelle William.

  • nom (-man), identité, double (faux doubles), lettre, chien, William

La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. (AA, p.213)

Man Ray : composante "man" commun aux deux noms précédents.

  • nom, Man, visible/invisible, lumière/ombre

Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. (AA, p.214)

Heidegger. Faut-il supposer que le passage se fait sur "chemin", par Weg-man ?
L'ombre et la brume, l'indistinction, sont un peu ce que produisent les rayogrammes.
Visible/invisible
Faut-il supposer que Camus a fait un détour par les "prairies d'Ehnried" lorsqu'il assistait au colloque à Marbach? Nous trouvons dans le journal de cette année une allusion à une "escalade de Todtnauberg" (Derniers jours, page 392), le chalet de Heidegger ("Todtnauberg" étant également un poème de Celan faisant un partie du recueil Lichtzwang, Contrainte de lumière).
homme = Man

  • man, chemin, brume, visible/invisible, brume/lumière

La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix. (AA, p.214)

Fusion des deux citations qui nous ont été présentées au début du chapitre deux (aboutissement de la sonate).
- «La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre» : Virginia Woolf, Promenade au phare
- « paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle,» Dover beach, Matthew Arnold
La dernière partie de la phrase en revanche est la contraposée des vers du poème d'Arnold: «qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix» célèbre la sérénité tandis que le poème d'Arnold proclame la confusion, le chagrin et la mort: «Hath really neither joy, nor love, nor light, / Nor certitude, nor peace, nor help for pain»

Cette thématique de joie et de lumière vient en contrepoint de la phrase précédente évoquant la brume, mais aussi par allusion, à condition de se reporter au journal Derniers Jours, à Celan, à la mort et à la lumière tout à la fois.

inversion, Woolf, Arnold, vie/mort, brume/lumière, semblant et faux-semblant


En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le Grand Larousse encyclopédique, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.
De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée. (AA, p.216-217)

Cet "En revanche" s'oppose peut-être au précédent grand duc de Bade que nous ayons rencontré à propos de la condamnation à mord de Karl Sand, page 193, et qui se nomme à priori Louis 1er de Bade.
Max de Bade proposera la paix à Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
Exemple d'erreur dans une légende… (c'est arrivé également pour une photo de Passage, à propos d'un hôtel de Cannes

  • Max, Bade, Wilson, Charlotte, Karl, mort violente, Manet, variation, double, confusion, légende

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son "journal". Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde : son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. (AA, p.217)

Emmelene Landon s'est embarqué sur le Manet cf. p.199. On peut supposer que les phrases entre guillements pages 204 et 205 sont des citations de son journal.

  • Landon, Manet, journal, thème marin

La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la "Romance" pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.
Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. (AA, p.217-218)

Croisement entre la critique musicale et les souvenirs personnels de Renaud Camus dans Rannoch Moor. Relire les pages 31, 33 à 35 de L'Amour l'Automne. Ces quelques lignes en sont la suite, ou l'écho.

  • Arnold Bax, mer, thème marin

Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis. (AA, p.218)

Voir Le Royaume de Sobrarbre, p.307-308. (Le traducteur de Thucydide est Denis Roussel…)

  • Matthew Arnold, Dover Beach, thème marin

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l'hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". (AA, p.219)

cf. toujours les pages 31, 33 à 35.

  • nom, Arnold, Bax, correspondance

Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ? (AA, p.219)

Le début est une variation sur une phrase de Promenade au phare chapitre 9, partie 1: «how life, from being made up of little separate incidents which one lived one by one, became curled and whole like a wave which bore one up and threw one down with it, there, with a dash on the beach.»
La suite reprend la page 24 de L'Amour l'Automne. Il s'agit d'une anecdote concernant le film Breaking the waves, qui a été tourné sur la plage, à Morar: «La scène qui a été tournée sur la plage est celle de l'enterrement. De petites plaques de pierre avaient été dressées dans le sable pour figurer les sépultures des gens du village. Et comme il avait bien fallu graver des noms, sur ces plaques, on avait pris ceux de l'équipe de tournage.»

«Comment peut-on être amoureux d’un nom?» est une phrase que prononce l'héroïne, dans l'église, voir page 30 de L'Amour l'Automne.

  • variation, nom, Morar, sable, mort, Virginia Woolf, Promenade au phare, thème marin

Et maintenant, cela ne dépend que de toi : (AA, p.219)

  • variation. cf p. 199 et 202

« Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…» (AA, p.220)

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle.

La citation entre guillemets est tirée du journal d'André Gide, Et Nunc Manet in Te - Journal 1939-1949, Pléiade 1959, pp.1123. Gide évoque sa femme Madeleine. La phrase suivante est un commentaire de Renaud Camus (du moins je suppose).

  • mort, journal, réalité/imagination

L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. (AA, p.220)

Phrase de Virginia Woolf au dos de la première page du manuscrit des Vagues. voir page 25 de L'Amour l'Automne, soit à la suite de la page racontant l'anecdote des tombes. Les pages 24 et 25 de L'Amour l'Automne organisent ces pages, servent de fil directeur des thèmes.



Phrase qu'on peut imaginer Renaud Camus prononcer à propos des Églogues.

  • Woolf, The Waves, les Vagues

Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là.

Phrase citée en anglais page 25. Ce thème continue sur la page 26.

Fer-de-Lance est le premier roman de Rex Stout à introduire le couple de personnages Nero Wolfe et Archie Goodwin.
Rex Stout est né dans l'Indiana, il a écrit The President vanishes, ce qui rappelle A Lady vanishes, film d'Hitchcock que Renaud Camus a toujours désigné comme étant le seul à montre la Caronie, dont le roi (rex) est Roman (cf. Roman Roi).

Notons que "Wolf" ici apparaît sans "e": erreur ou choix? Archie => a, r, c; Nero => noir, thématique des noms reprenant une couleur.
Le détective reste le symbole du lecteur déchiffrant les signes (voir Dupin et Le double assassinat dans la rue Morgue et La lettre volée de Poe.
Fer-de-Lance : Lance, chevalier, Percival, personnage des Vagues de Virginia Woolf.
reptile, serpent, snake => utilisation des lettres a, k (cf. l'exergue à la lettre).

  • Woolf, Wolfe, Wolf, Lance, Archie, Nero (noir, couleur) Wolf, détective/enquête,

On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (AA, p.220-221)

Page 161, on avait déjà «Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard —», phrase qui se poursuivait sans solution de continuité par une citation de Palace de Claude Simon:

Dans la bibliothèque vide il faudrait donc s’avancer soi-même entre les rayons, marcher, renoncer à des directions qui s’ouvrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard — moyennant quoi sans doute ils se consolent de cette malédiction qui les force à errer sans trêve d’un palace posé, ou plutôt hissé à dos d’homme sur les neiges étincelantes à un palace entouré de palmiers (puis de nouveau au sein des solitudes glacées, puis de nouveau sous le bruissement rêche des palmes balancées et cela sans espoir de fin ni de changement sinon de temps à autre (AA, pp.161 à 169)

Il s'agit sans doute de la bibliothèque souterraine construite dans l'Arkansas par Philip Johnson, bibliothèque déjà rencontrée p.43 de L'Amour l'Automne et souvent citée dans Passage:

Dans la bibliothèque, pas un lecteur. On peut s'avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s'offrent interminablement de part et d'autre, s'aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures. Un récit de voyage s'orne de la photographie d'un kiosque chinois, dans le jardin public de Para, après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes. (Passage, p.29)

La bibliothèque est clairement identifiée dans Le Royaume de Sobrarbe:

Pour des raisons églogales, j'ai acheté un livre sur Otto Wagner et un autre sur Philip Johnson ou plus exactement, car je n'ai pas trouvé sur lui de monographie générale telle que j'en cherchais sans trop y croire, un livre sur sa fameuse "maison de verre", à New Canaan, dans le Connecticut. C'est là qu'il nous a reçus, William Burke et moi, un jour de 1969 ou 1970. William l'avait rencontré quelques années plus tôt sur le campus de Hendrix College, dans l'Arkansas, où Johnson construisait une vaste bibliothèque universitaire souterraine, que j'ai beaucoup pratiquée moi-même, justement en 1970. Par des recherches internettiques, j'ai appris que cette bibliothèque avait été détruite, ce qui m'étonne et m'intrigue beaucoup. (Le Royaume de Sobrarbe, p.484)

  • bibliothèque, Arkansas, Philip Johnson

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by [le poète] from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis **************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art. (AA, p.220-221)

Il s'agit d'un poème que Celan n'a pas retenu pour le recueil de poèmes La Rose de personne. Ces quelques phrases mélangent des vers du poème et les explications du critique et traducteur Michael Hamburger.
Cette traduction et présentation de Hamburger date de 1997. Je ne sais à quelle date le poème Wolfsbohne a été connu du public (en existait-il une version allemande publiée? et si oui, à quelle date, depuis quelle date?
Toujours est-il qu'apparemment, si l'on en croit Été p.211, la grand-mère de Renaud Camus appelait son petit-fils "mon lupin":

— Ah, voilà mon lupin! disait ma grand-mère lorsque j'allais lui rendre visite, au Bon Pasteur, où elle allait mourir. (Été (1982), p.211'')

Cette citation nous ramène à Ralph Sarkonak, vu plus haut dans ce fil. En effet, en 2005 Sarkonak a posé une série de questions à Renaud Camus:

«Page... le narrateur dit que sa grand-mère que sa grand-mère l'appelle volontiers "mon lupin", c'est-à-dire, n'est-ce pas, mon petit loup. Et dès la page suivante vous informez le lecteur que Winifred Wagner appelait Hitler familièrement "Wolf", c'est-à-dire Loup, bien sûr. Pourquoi ce rapprochement? Quel rapport y a-t-il entre petit loup et le loup? (Le Royaume de Sobrarbe (2008), p.197)

  • rose (couleur), mort, loup, Celan, mémoire, destruction des juifs, grand-mère, Sarkonak



Je place après les explications le texte en lecture continue, dans l'espoir que vous puissiez percevoir la rapidité acquise à la lecture, l'impression de dévoilement, de course, d'écho, le plaisir de "passer" sans être arrêté.

**************** Car en effet l’arc est immense des virtualités d’interprétation auxquels peut-être soumise, et de par son dépouillement même, la sculpture de Richard Serra. Personnellement je n’en dirais pas tout à fait autant, et même très au contraire, de celle d’Anthony Caro, que longtemps j’ai cru aimer beaucoup, et d’abord en ses manifestations les plus lourdes (littéralement), telles que cette pièce si massive, Palace, qui des mois durant fut au premier étage, en cette maison même (et je ne sais même pas comment on avait bien pu arriver à la hisser jusque là) ; mais cet artiste m’a déçu, à la longue, et tout spécialement à l’occasion de la petite exposition de Paris, cet automne, la prétendue confrontation avec Manet, autour du Déjeuner sur l’herbe — franchement je n’ai jamais rien vu de plus absurde.

« Et maintenant cela dépend de toi.

— Dieu a marqué les jours de ton règne, et il en a marqué la fin. »

En fait Histoire d’Eugène a été réédité dans les années récentes, et de toute façon il doit être possible de se procurer, au prix de quelques recherches sur le net, un exemplaire de l’édition originale (1930). L’élégant Acer Aspire 5670 est un étonnant concentré des toutes dernières technologies mobiles, qui intègre la puissance de pointe et la polyvalence de la Technologie Mobile Intel® Centrino ® Duo, offrant des performances continues. Ou bien, « Miss Landon you are Miss No ». Le docteur Morgan, qui a terminé ses préparatifs, émet une sorte de sifflement, assez faible, continu, à peine modulé. La richesse des distances, la profusion de la végétation, la délicatesse des passages : the _civilisation_, after India. J’insisterai surtout sur cela. Je pensai à l’obole de Charon. Yo era en mis suenos, don Ramon, viajero / del aspero camino… Jusqu’à «…au florin irréversible de Léopold Bloom ; au louis dont l’effigie trahit, près de Varennes, Louis XVI en fuite. Comme dans un rêve, la pensée selon laquelle etc.

Il n’apprécie pas ma conversation qui commence toujours par « Yes, but… ». Mille amitiés au capitaine Bartock.

Les participants au colloque (mais tout cela est si loin !) se disputent à propos d’une photographie de l’hôtel Colon, que l’un d’entre eux a fait passer entre les travées : il s’agit de savoir si la lecture du roman serait affectée, oui ou non, par la présence de pareille image, entre ses pages. There was always a woman dying of cancer even here. Et j’avais dû fuir, déjà blessé, entre les plates-bandes et les fausses colonnes romaines, à Barcelone, car on découvrit des traces de mon sang à travers toute la roseraie ; tandis qu’à Nauplie j’étais tranquillement assis sur un banc, la tête renversée en arrière comme un dormeur, mais les yeux grands ouverts encore.

C’est donc un assassiné qui parle, et il dit :

«L’usage que Mme Camusot fait de la métaphore, en disant à Blondet à propos de Diane : "Ce jeune homme est un fleur", nous paraît ne laisser aucun doute sur l’intention du romancier.»

Il y avait là un garçon très beau qui ressemblait à Simon tel qu’il apparaît, en compagnie de deux autres personnages (dont l’un, celui de gauche, ressemble lui-même étonnamment, remarquons-le au passage, à Robbe-Grillet — un Robbe-Grillet qui serait garagiste, ou mécanicien, ou membre de quelque section anarchiste), et dans une pose (le garçon très beau), une tenue, un mélange de recherche et de simplicité, qui avaient représenté pour moi, des années durant, et aujourd’hui encore, au fond, l’image parfaite de l’idéale élégance, sur une photographie reproduite dans la revue Entretiens n° 31, au revers d’une autre montrant celle-là un mouvement de foule, une manifestation populaire, l’enterrement politique agité d’une leader anarchiste, dans les premiers mois de la Guerre civile.

Une autre encore, quelques dizaines de pages plus loin, montre, celle-ci, diverses figures assemblées autour d’une table de fer, dans un jardin («L’Herbe») : l’un de ces personnages est un enfant qui peut avoir sept ans, peut-être neuf — cependant il ne saurait s’agir de l’auteur lui-même, lequel est né en 1913, comme on sait (il est mort l’année dernière) ; alors que le cliché, si l’on en juge d’après les tenues des femmes, en particulier, doit être un peu antérieur à cette date, ou bien, selon la datation la plus tardive, coïncider à peu près avec elle. «La sensation de l’assemblage est somme toute commune aux deux œuvres», dit le catalogue. Et certes on le veut bien, mais, outre que la "sensation de l’assemblage" pourrait être commune à n’importe quelles "deux œuvres" dès lors que la seconde se présente explicitement comme une variation formelle sur les thèmes fournis par la première (l’assemblée dans un parc, dans un bois, la nappe étalée, le repas de plaisir au creux d’une clairière), quel intérêt y a-t-il à transposer en des formes d’acier, au demeurant sans grâce particulière, à son avis, et même assez ingrates, les figures familières d’un tableau célèbre entre tous?

Le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente, du fait qu’elle se présente comme un perpétuel défi à la logique, au bon sens, du moins tels que nous avons pris l’habitude de les voir régner dans les livres. Manneret prend d’abord Johnson pour son fils, il le prend pour Georges Marchat, ou Marchant, il le prend pour monsieur Tchang, il le prend pour Sir Ralph, il le prend pour le roi Boris. Dans un roman autobiographique au rythme échevelé, dit encore l’article du Monde, l’écrivain livre ses souvenirs d’enfance et de l’île, dans les années 1930. Le récit qu’il fait de la révolution castriste est précis et détaillé, d’autant que la structure narrative se modifie imperceptiblement.

La structure narrative se modifie imperceptiblement. La structure se modifie. Vite Nemo, debout! C’était une bibliothèque. Les obsessions et les problèmes de Monnet se reflètent dans sa musique avec une sensibilité de sismographe, et il semble que cet homme aimable et gai se libère dans son art de son côté sombre et nocturne. On a donc, si l’on veut, dans la partie I : W1 (la roman fictif), et P1 (l’histoire Perec), et, dans la partie II, W2 et P2 redoublant, en reflet, les deux éléments de la première partie. Ce qui est important pour Duchamp, c’est le travestissement, et le jeu qu’il y a derrière lui.

Nous sommes ici parmi des amis. Nous sommes ici entre amis. Il n’y a ici que des amis. We are here among friends. Il n’en reste pas moins que le chien Wilson, malgré la cure analytique à laquelle il est soumis, a encore une fois montré les dents à son maître lui-même. Voilà du moins ce qu’écrit Ralph Sarkonak, de Victoria, sur l’île de Vancouver, où il est allé rendre visite à sa mère (étant bien entendu, n’est-ce pas, que Vancouver, la ville, ne se trouve nullement sur l’île de ce nom, mais en face).

De même il faudra bien se garder de confondre Nauman, ses écrans, ses images, ses néons, ses lettres échangées (None Sing Neon Sign, 1970), et Wegman, avec les grandes photographies de ses braques et ses petits dessins (Woman with two hairs, 1976). La découverte du rayogramme (voir chapitre 6) confirme, s’il en était besoin, que parmi les multiples découvertes, fussent-elles « accidentelles » qui se présentent à un artiste au cours de ses recherches, il ne retient que celles qui répondent à ses préoccupations propres. Ils n’ont croisé personne le long du fameux "Chemin de campagne", ce jour-là, mais la brume était si dense, comme je l’ai déjà dit, que du champ qu’ils longeaient ils ne distinguaient rien, de sorte qu’un homme qui n’aurait pas voulu être vu aurait pu sans mal se soustraire à leurs regards. La vie, en effet, au lieu d’être faite de petits moments séparés qu’on éprouve l’un après l’autre, paraissait s’étendre devant nous comme une terre de rêve, tellement variée, si nouvelle, si belle, qu’aucune certitude ne semblait pouvoir jamais introduire de douleur, de joie, d’amour ni de lumière au sein de cette paix.

En revanche, pour Max de Bade (le dernier chancelier de Guillaume II), il faut chercher à Max, dans le dictionnaire, ou bien à Maximilien, bien qu’à la vérité il n’ait jamais régné sur rien, et n’ait fait aux affaires, même, que le passage le plus bref (en octobre et novembre 1918). Dans le _Grand Larousse encyclopédique_, par exemple, au-dessus de la photographie détourée qui le montre marchant en uniforme strict, les mains dans les poches, un bandeau noir à la manche gauche de son long manteau militaire, on voit la reproduction de la toile bien connue qui représente, elle, la mort par exécution, cinquante ans plus tôt, à des milliers de kilomètres de là, de son impérial homonyme, l’infortuné mari de l’impératrice Charlotte, ou Carlotta.

De ce tableau il existe plusieurs versions, le peintre ayant modifié plusieurs détails de sa composition au fur et à mesure que lui arrivaient par les journaux des précisions inédites sur les circonstances du drame. Il semble que son intention ait été de mettre en cause aussi clairement que possible celui qu’il tenait pour le véritable responsable de ce désastre, en l’occurrence nul autre que son propre souverain, l’empereur des Français. C’est ainsi que dans la version ultime les soldats chargés d’ouvrir le feu ont des tenues tout à fait voisines de celles des soldats français. Le dictionnaire commet d’ailleurs une erreur, à ce propos : car si c’est bien cette version-là qu’il reproduit en effet, la légende, au-dessous de l’image, prétend tout à fait à tort qu’il s’agit du tableau conservé en Amérique, en Nouvelle-Angleterre, tableau qui n’est qu’une première ébauche du sujet, tout à fait magnifique, sans doute, mais bien différente de l’œuvre achevée.

Justement Miss Landon est peintre. Elle tient son journal. Elle s’embarque à bord d’un cargo dans l’intention de faire le tour du monde: son dessein est de produire en route des toiles et des pages, et de tirer de cette expérience un peu rude, sans doute, la matière d’un livre, d’un film et d’une exposition. La longue mélodie du mouvement lent, Lento moderato, qui contient d’incontestables réminiscences de la Romance pour piano de 1918, est introduite par les bois. C’est une nouvelle évocation de la mer, paisible, puis agitée. Et il n’est certainement pas abusif d’y reconnaître des traces, une influence, une imprégnation du lieu de la composition, en l’occurrence Morar, donc, et le Station Hotel, avec ses vues sur le large et les îles.

Revenez cette après-midi. Onze et neuf dix-sept. Cependant il n’est pas douteux qu’Arnold, nourri comme il l’était de culture classique (serait-ce seulement par son père, un éducateur de renom), lorsqu’il évoque, au tout dernier vers de Dover Beach, des armées aveugles s’affrontant dans la nuit, songe à une bataille précise, un épisode de l’expédition de Sicile, une mêlée au cours de laquelle la confusion entre les combattants était encore aggravée, au moins, par la connaissance, de la part des uns, du mot de passe et de reconnaissance des autres : de sorte qu’il était tout à fait impossible, dans l’obscurité totale, de distinguer les amis des ennemis.

Le changement de nom s’explique sans doute par le désir, de la part de la direction de l’hôtel, de ne pas trop insister sur l’extrême proximité de la gare, qui pourrait alarmer certains clients potentiels ; il ne faut pas oublier toutefois que du temps de Bax il était possible pour lui, dans ces solitudes qui nous semblent si marquées, de prendre un train de l’autre côté de la rue, ou de la route, et d’être à Londres neuf ou dix heures plus tard, sans avoir seulement à se soucier de "correspondances". Car la vie, au lieu d’être faite de petits moments isolés que Ouane est amené à vivre tour à tour, lui donnait soudain la sensation de former un grand tout, oui, comme une énorme vague qui allait l’emporter et viendrait avec lui se briser sur la plage, en contrebas, parmi les tombes fictives de l’équipe de tournage. Comment peut-on être amoureux d’un nom ?

Et maintenant, cela ne dépend que de toi :

«Hier soir je pensais à elle ; je parlais avec elle, comme je faisais souvent, plus aisément en imagination qu’en sa présence réelle ; lorsque soudain je me suis dit : mais elle est morte…»

En un certain sens (un sens un peu décharné, soit), on peut dire qu’il n’aima jamais qu’elle. L’auteur apprécierait qu’on ne lise pas ces pages comme un roman. Ainsi que pourra vous le dire n’importe quel spécialiste des reptiles, le fer-de-lance est parmi les plus redoutables serpents connus de l’homme. Lorsque Nero Wolf s’en voit offrir un, Archie, son bras droit, sait qu’il est à deux pas de résoudre les crimes diaboliquement intelligents qui l’occupent à ce moment-là. On peut s’avancer soi-même entre les rayonnages, marcher, renoncer à des directions qui s’offrent interminablement de part et d’autre, s’aventurer au hasard, fermer les yeux, laisser aller la main sur les pans de livres, sur le plat des reliures : après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes.

Cependant la mère de Celan, pour lupin, ne disait pas Lupine, qui est pourtant le mot le plus courant : elle disait Wolfsbohne, grain de loup (ou bien graine). "Wolf’s Bean" is one of several poems excised by le poète from his collection Die Niemandsrose of 1963, but carefully preserved by him. Il y a des roses dans la maison. Il y a sept roses dans la maison. Here the overshadowing past — the parenthesis ***************** that takes up most of the poem — is framed in the spare reiterated evocation of survival’s present and future, embodied in the sleeping child… minimal words, halting speech rhythms, the bare bones of Celan’s art."

Danaïdes

Le temps manque tout le temps, comme l'argent ; et cela en toute indépendance des quantités dont on dispose, qu'il s'agisse de l'un ou de l'autre.

Renaud Camus L'Amour l'Automne, p.230-232

Asensio au pénal, suite.

Finalement l'audition a eu lieu hier et c'est un grand soulagement.

C'est une satisfaction intense de pouvoir exposer publiquement son point de vue sans être interrompue et d'être écoutée avec attention.

Et c'est aussi une satisfaction de savoir que les contradictions [1] et les mensonges [2] de Juan Asensio ont été enregistrés par le greffe du tribunal.
Même s'il n'était pas possible de les reprendre un à un (et ce n'était pas l'objet du débat), il est apaisant de savoir que quelque part dans les armoires de la justice française dormira cette déposition. (Oui, il est apaisant de savoir qu'il ne pourra pas dire: «Je n'ai jamais dit ça».)

Ensuite il y a les regrets de ce qu'on n'a pas dit et la conscience aiguë de la difficulté d'expliquer la différence entre les forums, les blogs, Facebook, la différence entre une page de profil FB et un groupe, la différence entre un groupe ouvert (bizarrement dénommé "privé" hier, sans doute parce qu'il a un créateur), un groupe fermé, un groupe secret (et encore, sans compter les "pages" dont nous n'avons pas parlé).
Et puis cette chronologie des faits si importante et si longue, comment en rendre compte? Tout paraît tassé soudain.

Il y a le regret de ne pas avoir fait remarquer à voix haute que l'avocat de la défense, qui avait produit une très mauvaise copie de fax afin de faire passer un 13 pour un 23, a fourni une page impeccable et en couleur lorsqu'il s'est aperçu que j'en possèdais une meilleure version qui ne laissait aucun doute sur le "13" et que ma pièce allait être versée au dossier, afin que ce fût sa pièce qui fût enregistrée.

Le jugement sera rendu le 17 novembre. Il portera sur des points fins, sur des nuances, il s'agit d'attribuer un statut à Facebook, privé ou public, un statut à un groupe fermé, de qualifier l'usage d'un faux nom pour se voir donner l'accès à un groupe (fraude ou pas?), de déterminer si les échanges dans un groupe fermé ont ou non le statut d'une correspondance privée.

Je n'ai pas tout suivi (je ne suis pas juriste) mais c'était très intéressant, il existe des subtilités entre les droits civil et pénal, ce qui légitime ou pas d'utiliser la jurisprudence civile pour juger au pénal (et inversement, je suppose). Je n'en dis pas plus de peur d'écrire des bêtises sur ces sujets très précis qui intriguent le béotien par leur aspect technique.

Notes

[1] Exemple: affirmer que Facebook est totalement public, que nous sommes cinq cents millions et des broutilles de personnes interconnectées qui ne se cachent rien et verrouiller son profil, bloquer des personnes pour se rendre invisible.

[2] Quelqu'un peut-il me dire comment on construit un agrégateur de contenu sur le nom d'Asensio pour l'afficher automatiquement sur sa page de profil FB? car Asensio a affirmé qu'un tel agrégateur se trouvait sur ma page (est-il conscient qu'il est très facile de vérifier qu'il n'en est rien? et qu'il n'est même pas évident que cela soit techniquement possible?), quant à "sa" page wikipédia, comme il l'a dit lui-même, tout est conservé et vérifiable; il est donc très étrange de nous accuser devant un tribunal d'avoir voulu la supprimer (etc, etc).

Talisman

Heidegger protège de la débauche.

Renaud Camus, Derniers Jours, journal 1997, p.392

Evolue, Darwin !

Traduction personnelle "à la volée" de l'article de Francis Wheen paru dans The Guardian le 28 septembre 2002 dont des phrases, en anglais et en français, sont reprises dans L'Amour l'Automne. (cf. p.200, etc.)

En 1971, l'écrivain Colin Wilson reçut par la poste un manuscrit de cinq cent vingt et une pages dactylographiées. Depuis qu'il s'était fait connaître en 1956 avec The Outsider — un best-seller philosophique — Wilson avait écrit plus de deux douzaines de livres sur le sexe, le crime, la philosophie et l'occultisme. Il comprendrait sûrement le rapport. Dans une lettre d'accompagnement, le professeur Charlotte Bach expliquait que son texte — Homo Mutans, Homo Luminens — n'était que le "prolégomène" au projet d'une œuvre d'environ trois mille pages qui prouverait catégoriquement que la déviance sexuelle était la source principale de l'évolution des espèces.

Wilson fut découragé par la longueur et la complexité du manuscrit et, ce qui ne comptait pas moins, par le fait que le docteur Bach avait écrit en lettres capitales sur du papier orange. Il parcourut les cinquante premières pages, émit une plainte et remisa le manuscrit. Quelques semaines plus tard, retenu au lit par une grippe, il fit une nouvelle tentative: «C'était une lecture difficile, se rappelle-t-il, mais ma défiance venait surtout de la vanité de cette femme qui atteignait à l'absurde. Elle rejetait toute personne qui ne partageait pas ses vues — Monod, Russell, Desmond Morris — avec un mépris souverain… Cependant, au fur à mesure que je persévérais, cette désagréable première impression s'effaçait derrière la sensation d'une extrême intelligence et d'une compréhension intime de la culture européenne. Que sa théorie soit juste ou pas, il ne pouvait y avoir aucun doute sur le fait qu'elle possédait un esprit puissant et original.»

Il lui écrivit pour le lui dire. «J'éprouve plus ou moins les sensations que certains des critiques de The Outsider m'ont avoué avoir ressenties — je suis abasourdi que quelqu'un ait pu construire si discrètement et seul un édifice de cette importance. C'est d'autant plus surprenant, si vous me le permettez, que cela vient d'une femme, qui se sont rarement distinguées dans le domaine des grandes constructions hégéliennes… Je pense que cela pourrait bien être digne d'un prix Nobel… Si vous aviez raison, ce serait une découverte aussi importante que la théorie de la relativité.» Le docteur Bach répondit à Wilson qu'elle avait pleuré de joie en lisant ses commentaires. Elle terminait sa lettre par "Love, Charlotte".

Qui était Bach? Lors d'un de ses passages à Londres, Wilson l'invita à dîner. Il découvrit une femme aux épaules larges, à la carrure de mammouth, mesurant plus d'un mètre quatre vingt, à la voix profonde et masculine avec un fort accent d'Europe centrale. Après le dîner, Wilson l'emmena chez le peintre Régis de Bouvier de Cachard, dont il partageait l'appartement. Après de nombreux verres, les deux hommes commencèrent à découvrir des pans de la vie de leur invitée.

Charlotte était sortie de l'université de Budapest où son mari était professeur avec un diplôme de psychologie; ils avaient été contraints à l'exil par les communistes en 1948. En 1965, son mari était mort sur la table d'opération, et deux semaines plus tard seulement son fils s'était tué dans un accident de voiture. (A ce point de son histoire, écrit Wilson, elle éclata en sanglots, et il fallut dix bonnes minutes pour la calmer.) Le choc de cette double perte la plongea dans la dépression et pour tenter de la combattre, elle commença à compiler un dictionnaire de psychologie. Pendant qu'elle travaillait au chapitre des perversions, elle interrogea de nombreuses personnes aux goûts sexuels hors normes. C'est alors que survint l'illumination: il lui apparut que la perversion était le moteur de l'évolution humaine.

Autour de deux heures du matin, Charlotte prit un taxi payé par Colin Wilson. «Je l'embrassai, et elle embrassa également Régis. Et quand nous fûmes revenus à l'intérieur, il me dit: "Tu sais, quand elle m'a embrassé, elle m'a fourré sa langue jusqu'au milieu de la gorge". Cela nous fit rire. Mon opinion personnelle était que Charlotte était sans doute lesbienne, mais cela semblait prouver le contraire. Ce n'est qu'après sa mort que je compris que c'était ce qu'elle souhaitait que je pense.»

Durant le printemps 1972, Charlotte commença à donner des conférences hebdomadaires dans l'appartement d'un ami à Belsize Park, conférences qu'elle annonçait dans The Observer et The New Statesman. La plupart du temps, une douzaine de personnes environ y assistait. On attendait d'eux une "contribution volontaire" de cinquante livres, ce qui déconcertait certains visiteurs dans la mesure où le Dr Bach était si visiblement une aristocrate. Personne dans la pièce ne se rendait compte qu'elle était sans doute la plus pauvre des personnes présentes.

La misère de Charlotte était certes ennuyeuse, mais elle ne la gênait pas plus que cela. Ce qui l'obsédait, c'était une soif de reconnaissance, une soif dévorante. Se présentant comme le chef de file d'un nouveau mouvement intellectuel, elle écrivit à des présentateurs de télévision et de radio — Katherine Whitehorn, David Attenborough, Simon Dee, l'animateur de talk-show — pour leur proposer de présenter au monde ses découvertes. Tous la remercièrent poliment mais refusèrent. Elle était trop étrange pour être acceptée par la plupart des universitaires, trop alambiquée et bien trop difficile pour le grand public, même dans le cas où celui-ci serait parvenu à trouver et à lire son principal ouvrage. Elle demeura donc une figure culte révérée par quelques dévots mais par ailleurs inconnue.

A l'approche du printemps 1981, la silhouette autrefois majestueuse avait rétrécie en une vieille dame frêle et lasse qui se plaignait souvent «d'avoir la courante» — parce que, supposait-elle, sa nourriture était empoisonnée. Don Smith, un sadomasochiste gay avec lequel elle travaillait à un livre intitulé Sex, Sin And Evolution1, la trouva jaunâtre et épuisée quand il lui rendit visite le 10 juin. Il alerta un autre familier du cercle des intimes, le Dr Mike Roth. Quand Roth se rendit à l'appartement le jour suivant, il dut hurler par la fente de la boîte à lettre. «Allez-vous en, ordonna Charlotte. Je veux mourir».

Le mercredi 17 juin, un voisin de Charlotte remarqua qu'elle n'avait pas ramassé son lait depuis le week-end et prévint la police. Un agent passa par la fenêtre et découvrit un corps étendu en travers sur le lit. Sur la table de nuit, un dictionnaire médical était ouvert à la page décrivant le cancer du foie. L'examen post-mortem confirma que c'était bien la cause de sa mort, mais il découvrit quelque chose de bien plus étonnant. Quand le corps fut déshabillé à la morgue, les seins généreux se révélèrent en caoutchouc mousse, et le retrait de la culotte découvrit un pénis.

Karoly Hajdu, l'enfant qui devint Charlotte Bach, vint au monde le 9 février 1920. Son lieu de naissance est une banale petite maison sans étage de Kispest, une ville ouvrière près de Budapest. Son père, Mihaly Hajdu (prononcez hoï-dou), était tailleur; sa mère, Roza Frits, était la fille d'un mineur. En 1923, la famille de Mihaly déménagea à Budapest, louant une petite échoppe de tailleur rue Raday. Ils étaient toujours très pauvres, vivant tous ensemble dans une petite pièce à l'étage. En revanche, la clientèle de Mihaly comprenait de nombreux hommes riches et cultivés, dont la variété des connaissances et des expériences impressionna durablement le jeune Karoly.

Karoly entra à l'école primaire en 1926 et quatre ans plus tard au Gimnazium Andras Fay, l'équivalent hongrois du collège. C'était un autodictate insatiable. «A onze ans, j'ai lu une histoire du monde en six volumes - 2.300 pages. A douze, j'ai lu Introduction à la psychanalyse de Freud et L'Interprétation des rêves; à quinze, La critique de la raison pure de Kant. Remarquez, je ne prétends pas y avoir compris grand chose, simplement les lectures attendues d'un garçon de mon âge ne m'attiraient pas. J'ai cessé de lire des romans à dix ans.» Avec des centres d'intérêt si peu de son âge, il n'est pas surprenant que Karoly ait eu peu d'amis: il était considéré comme un garçon très étrange, vraiment.

«Jusqu'à mes quatorze ans environ, mon meilleur ami était ma sœur, raconte Karoly Hajdu. Ensuite, ce fut mon frère.» A l'âge de quinze ans, il fut inscrit au lycée technique de Bolyai . C'est aussi à quinze ans qu'il perdit sa virginité avec une prostituée. Son souvenir le plus vif et le plus marquant de cette rencontre par ailleurs décevante est l'image de la femme enfilant ses bas de soie tandis qu'elle se rhabillait pour aller prendre sa place de serveuse de bar.

Dans l'une des pages de son manuscrit, Charlotte Bach fait quelques remarques sur la vie intérieure des hommes qui s'habillent en femmes. "La plupart des travestis mentionnent, et plutôt avec fierté, des périodes assez longues de leur enfance, en général entre six et onze ans, où ils se sont comportés comme des garçons ordinaires avec rien d'autre qu'une prédilection minime pour les noms et les habits de fille, bien que, à la différence de la plupart des garçons, ils aient toujours apprécié la compagnie des filles. Puis, en général vers dix ou douze ans, il commencent à découvrir plus largement les vérités du monde extérieur." Le garçon déçoit ses parents, et il se résigne à ne pas correspondre à ce qu'on attendait de lui. Son ambition s'étiole. Il sent que s'il était une fille, il serait davantage aimé. "Alors il s'empare de quelque chose de doux et de soyeux. Il s'agit de quelque chose qu'il n'a jamais quitté. Depuis son plus jeune âge, quand sa mère était d'humeur non câline, il avait trouvé consolation dans un coussin doux et soyeux ou dans n'importe quoi de doux et de soyeux appartenant à sa mère."

Karoly Hajdu abandonna l'école. Il n'était pas pressé de trouver un emploi. Quand ses papiers d'incorporation arrivèrent après que la Hongrie eut déclaré la guerre à la Russie en juin 1941, Karoly réussit d'une façon ou d'une autre à obtenir une "exemption pour études" d'un an. Cependant il n'était pas complètement oisif. Enfant, en observant les clients dans la boutique de son père, Karoly avait compris qu'il y avait beaucoup de gens riches à délester de leur argent. Toute la difficulté était de les rencontrer. En octobre 1942 il se forgea un faux certificat de naissance sur lequel il se rebaptisait Karoly Mihaly Balazs Agoston Hajdu, fils du baron de Szadelo et des Balkans. Ses cartes de visite étaient frappées du titre baronnial et il acquit un étui à cigarettes armoirié portant les lettres "SB".

En 1943, les soldats allemands atteignirent les faubourgs de Budapest. Les Hongrois avaient mis en place un régime de collaboration, mais ils subirent malgré tout ce qui s'apparentait à une occupation nazie. Les juifs furent rassemblés et envoyés dans les camps de la mort. Quelques connaissances de Karoly le soupçonnent d'avoir peut-être pillé des maisons abandonnées. Quoi qu'il en soit, il avait l'air remarquablement prospère, et disait qu'il "aidait les Juifs".

Après la guerre, Karoly s'inscrivit en économie à l'université technique de Budapest, mais à la fin du premier semestre, soit la moitié de l'année universitaire, il paraît avoir tout à fait cessé d'assister aux cours.

Quand elle entendit que les communistes recensaient les personnes qui avaient travaillé dans les entreprises allemandes, sa sœur Vilma, qui avait été employée pendant la guerre par l'usine électrique AEG, quitta la Hongrie pour commencer une nouvelle vie au Vénézuela. Karoly décida qu'il devait fuir lui aussi. Le 22 avril 1948, après un long voyage en train à travers l'Europe, il embarqua sur un bateau pour Harwich.

La Grande-Bretagne offrait de nombreuses opportunités, et il était disposé à les saisir. Il était grand, avait bon air et était habillé avec élégance. A la différence de la plupart de ses compagnons de voyage, il parlait anglais. La Grande-Bretagne possèdait encore des aristocrates: peut-être qu'il trouverait affaire ici. Au cours de son voyage il avait anglicisé son nom en Carl et il avait commencé à mettre au point un récit inventé de toutes pièces selon lequel il était professeur d'université.

Joe Marfy, un ami de Carl à Budapest, rejoignit l'Angleterre quelques mois après lui et fut envoyé dans le Yorshire dans les fonderies et les usines d'acier de Staveley. Un froid matin d'hiver, le contremaître dit à Marfy qu'un personnage important souhaitait le voir dans le bureau du directeur général. C'était Hajdu, impeccablement sanglé dans un manteau de tweed et portant un chapeau en velours. Il lui cligna de l'œil et lui murmura en hongrois: "Appelle-moi baron." Une fois qu'ils furent seuls, Carl lui expliqua que ce titre devait lui permettre de réussir, ajoutant qu'il lui avait déjà gagné l'entrée des "bons cercles sociaux".

Le flot des réfugiés vers la Grande-Bretagne se tarit en avril 1950, et avec lui disparut le poste de Carl comme interprète auprès des bureaux du ministère du travail à Harwich. Il trouva un emploi de réceptionniste et de comptable à l'hôtel de la Vallée rocheuse de Lynton, dans le Devon nord, puis travailla quelques temps comme homme à tout faire au British Council à Londres.

Deux ans plus tard, vers la fin de 1950, apparut son goût naissant pour le travesti — apparemment provoqué par une dépression, ou même le désespoir. Il vivait alors dans une pension de Earls Court, mais après avoir quitté le British Council il n'avait pas d'emploi ni l'espoir d'en trouver un. Un jour un ami laissa la valise de sa femme contenant ses robes et sous-vêtements à la garde d'Hajdu. Carl essaya tout. Le jour suivant, dégoûté de lui-même, il demanda à son ami de reprendre sa valise.

C'est à Brighton où il travaillait à l'hôtel Metropole qu'il rencontra sa future femme, Phyllis, une divorcée qui rêvait de devenir actrice. Il retourna à Londres et trouva un emploi de barman au Pigalle, un cabaret fameux à Piccadilly, et Phyllis le suivit avec dévouement, s'installant dans un appartement de Finchley nord. Son fils de sept ans, Peter, qui demeurait jusque là chez une tante, vint habiter chez sa mère.

Petite et ronde, assurément pas d'une grande beauté, Phyllis s'habillait néanmoins avec un panache théâtral. En tant que connaisseur des vêtements féminins, Carl admirait son style. "Quand je l'épousai, j'étais certain que mon goût du travesti était terminé, se rappelle-t-il, cependant pour une raison inexplicable je ne jetai pas mes affaires, mais les mis au garde-meuble. Pendant cinq ans je payai une demi-couronne par semaine pour le contenu de deux valises que je n'avais pas l'intention d'utiliser."

D'autre part l'efficacité industrieuse de Phyllis le poussait à l'action. C'est elle qui eu l'idée d'ouvrir une agence immobilière. Trois mois après leur mariage, le Bureau K ouvrit dans une petite pièce au-dessus d'un restaurant de Paddington. Les annonces parues dans le journal local proposaient des chambres où "les enfants et les gens de couleur" étaient bienvenus. Si Carl avait proposé des contrats honnêtes, cette ouverture d'esprit aurait était exemplaire. Mais l'honnêteté n'avait jamais été son fort. Il travaillait avec des propriétaires du genre de Rachman2, et Carl n'avait aucun scrupule à s'enrichir sur le dos des sans-abri.

La justice divine rattrapa le baron Carl Hajdu le 13 janvier 1957 quand l'édition du jour du ''Sunday Pictorial''3 parut dans les kiosques. A côté de la photo d'un personnage élégant et moustachu (simplement nommé "Le baron"), un article de Comer Clarke racontait l'histoire suivante:

Un agent immobilier qui prétend être baron a reconnu la nuit dernière: «J'ai collecté 2000 livres destinées à assister les Hongrois, mais j'ai bien peur d'avoir quelques difficultés à justifier comptablement la façon dont je les ai utilisées.» Le "baron" Carl Hadju —un titre hongrois, dit-il— 37 ans, homme pâle aux yeux bleus, hongrois d'origine, dirige l'association des Appartements Lessors, rue Edgware dans le quartier Paddington de Londres. Quand les Hongrois se sont soulevés contre les communistes en novembre dernier, il a créé un comité d'assistance aux combattants hongrois pour la liberté. En deux jours il a recueilli 2000 £ pour envoyer un groupe de "combattants pour la liberté" anglais aider les Hongrois. Quelques poignées de jeunes hommes impatients d'en découdre se sont présentés. Mais aucun "combattant de la liberté" n'est parti pour la Hongrie…

Au printemps 1957 Carl et Phyllis furent expulsés de leur maison de Chelsea pour non-paiement de leur loyer. En octobre il fut déclaré en faillite.

Comment Carl fit-il face à cette humiliation? Michael Karoly, un autre des avatars de Carl, fournit la réponse. Dans son livre Hypnosis publié en 1961, Karoly décrit la l'impression de soulagement vécue par un travesti (ou "éoniste", d'après le Chevalier d'Éon, célèbre travesti) quand il se débarasse de ses vêtements masculins: «Il allait jusqu'à penser à lui-même comme à une femme, et il endossait réellement une autre personnalité… Ce total renversement des points de vue ouvre une porte par laquelle l'éoniste peut entrer dans une vie plus douce, plus raffinée, où sa sensation intérieure d'inadéquation qui s'enracine dans dans son manque de vigueur sexuelle est laissée derrière lui avec sa personnalité masculine. Quand il est habillé en homme il est, à la différence d'un homosexuel, un homme avec tous les défauts et les qualités d'un homme. Quand il est habillé en femme il est la femme de ses rêves, libérée des contingences de la vie quotidienne.»

Durant les crises de cette année-là, Carl fréquenta dans Harley Street le cabinet de l'hypnothérapeute canadien W.G. Warne-Beresford, se plaignant de problèmes nerveux. Les ambitions de Carl Hajdu avaient été totalement anéanties. Très bien: il allait donc se trouver de nouvelles ambitions — et une "nouvelle personnalité" les endosserait. Ayant tout d'abord rencontré Warne-Beresford comme patient, il devint bientôt l'un des élèves de l'hypnothérapeute sous le nom de Michael B. Karoly.

Amateur de canotier, de lunettes noires et de voitures de sport, Michael B. Karoly fut un personnage bien plus flamboyant que Carl Hajdu. Pour devenir membre de l'organisation Warne-Beresford, l'association britannique des hypnothérapeutes, les candidats devaient étudier un an puis subir un examen en "anatomie, physiologie, biologie, neurologie et hypnothérapie pratique". Les résultats de la promotion de Michael sont parus dans le Times du 5 septembre 1958; son nom n'apparaît pas dans la liste des reçus, mais cela ne l'empêcha pas d'utiliser les initiales MBSH et d'ouvrir son cabinet.

Il est difficile aujourd'hui de retrouver quelques-uns de ses clients. Il n'y en a qu'un dont on soit sûr qu'il fut hypnotisé avec succès: Michael réussit le tour qui consiste à faire s'allonger un homme sur trois chaises puis à retirer celle du milieu. Mais tous étaient convaincus que leur argent — cinq livres la séance — avait été dépensé à bon escient. Personne n'aurait payé pour les conseils psychologiques d'un agent immobilier raté de Paddington, mais après avoir acquis un éventail de diplômes fantaisistes — "Michael B Karoly, ScSc (Budapest), D Psy, CPE (Cantab), MBSH", fanfaronnaient désormais ses cartes de visite — il se trouva soudain recherché comme un homme ayant quelque chose à dire.

Après avoir rencontré Michael lors d'une soirée durant l'automne de 1960, l'agent littéraire Peter Tauber le recommanda au rédacteur en chef du Today, un hebdomadaire généraliste, et dès janvier suivant — présenté comme l'expert en psychologie de Today — il y tenait une rubrique régulière. Il paraissait capable d'aborder tous les sujets: "Eva, je vais vous parler franchement" (le divorce d'Eva Bartok), "Peut-on donner une fessée à une adolescente?" (punir les adolescentes), "Cet homme est-il violent?" (les pères qui battent leurs enfants) et "Pourquoi, mais pourquoi ai-je envie de voler?" (la kleptomanie).

Plus tard la même année, Michael loua un petit appartement 23 rue Hertford à Londres W1, à l'ombre de l'hôtel Hilton nouvellement bâti. A l'origine envisagé uniquement comme un cabinet de consultation dont l'adresse dans Mayfair serait susceptible d'impressionner des clients potentiels, l'appartement devint bientôt le refuge habituel où il pouvait échapper aux reproches de Phyllis et se laisser aller à ses fantasmes. L'histoire suivante survint pendant l'une des "histoires de cas" de Michael:

J'avais l'habitude de garder mes affaires [ie, ses habits de femme] au bureau et de temps en temps, après une semaine difficile, je m'absentais un weekend en prétextant un travail urgent. Je m'habillais en femme et paressais quelques heures. Il est impossible de décrire l'effet que cela a sur moi. Une semaine de croisière en Méditerranée ou un mois de golf à Saint Andrews n'en approcherait pas.

Il arriva que je connus une année plutôt difficile. Rien ne semblait aboutir. Les factures s'accumulaient et l'argent ne rentrait pas. C'est alors que je sortis les premières fois. Je m'habillais dans mon bureau, remettais chemise, cravate, veste et pantalon par dessus, prenait ma voiture et roulais jusqu'à une ville éloignés de cinquante ou soixante kilomètres. Je m'arrêtais dans un coin tranquille, enlevais mes vêtements masculins, mettais ma perruque et mes hauts talons, je me maquillais et me donnais un aspect général présentable. Puis j'entrais en ville comme une femme venue de la campagne faire du shopping…

La "cliente" est finalement arrêtée quand un passant devine son secret et se plaint à la police. On pourrait être tenté de ne pas tenir compte de cette histoire en la considérant comme une autre des fables de Karoly s'il n'y avait cet entrefilet paru dans le Hertfordshire Mercury le 26 avril 1963:

Le jour du Vendredi Saint, un homme entièrement habillé en femme est entré dans un hôtel d'Hertford, il a été arrêté plus tard alors qu'il roulait — toujours habillé en femme — vers Knebworth; il a comparu devant le tribunal d'Hertford jeudi dernier…

Karoly avait 43 ans et était seul au monde: sa seconde adolescence avait été saccagée par la survenance de la crise de la quarantaine. Il venait à nouveau d'être à l'honneur dans un tabloid, cette fois à propos d'un soi-disant groupe de thérapie, les Divorcés Anonymes; il était séparé de sa femme, et Siobhan, une femme bien plus jeune avec qui il avait eu une liaison brève et passionnée, l'avait quitté. Peu après sa femme Phyllis mourut. Quelques semaine plus tard, son fils Peter mourrait également, dans un accident de voiture.

Michael se coupa du monde en s'enfermant dans l'appartement de Phyllis — se levant à trois heures de l'après-midi, regardant la télévision sans interruption jusqu'à la fin des émissions, puis retournant au lit et lisant des romans trash, des œuvres philosophiques et tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Avec sa grandiloquence caractéristique, il suggéra plus tard que ces quelques semaines lui furent l'équivalent des quarantes jours de retraite de Jésus dans le désert ("une crise chamanique archétypale"). Il fit également l'acquisition d'un appareil photo automatique.

Quand Charlotte Bach mourut, on trouva ses tiroirs bourrés de douzaines de photos de celui qui était alors Michael, vêtu des habits de sa femme, les plus anciennes d'entre elles ayant été prises deux mois après la mort de Peter. On y trouve la pute vieillissante à l'œillade aguichante, offrant à l'objectif la vision de ses longues jambes; la mère au foyer active et dévouée, toujours prête à jouer de la pelle et du balai, et, de façon plus convaincante, l'hôtesse élégante en pleine maturité, cigarette et verre de vin à la main tandis qu'elle attend l'arrivée de ses invités dans son salon sophistiqué.

Michael affirme avoir écrit trois romans durant son long deuil. Le premier est Siobhan - qu'il envoya, avec un manque de tact à couper le souffle, à la femme qui l'avait inspiré, bien qu'elle fut alors mariée et heureuse avec un autre.

Le second roman (et le seul qu'il paraisse avoir terminé) était Le Retour4, une saga de science-fiction. "Je crois que je suis en train de devenir une femme", confia Michael à un ami au Stanislavsky Studio en 1966, et le résumé de l'intrigue du Retour confirme qu'une telle métamorphose devenait une préoccupation grandissante.

Peu à peu, Michael en vint à croire que les vicissitudes de sa vie, qui jusque là n'avait paru rien d'autre qu'un "enchevêtrement sans queue ni tête", — les échecs sexuels et financiers, les batailles contre la bureaucratie — obéissaient à une logique propre et complexe. S'il parvenait seulement à en distinguer la forme, il saurait que faire à l'étape suivante.

Involontairement, ses persécuteurs s'apprêtaient à l'aider en provoquant une nouvelle crise. En mai 1966, Michael comparaissait devant les magistrats de Bow Street. Il devait répondre de treize accusations portant sur l'obtention de crédits sous de faux prétextes et l'ouverture d'un cabinet de psychologie sous le nom de Michael B. Karoly sans avoir révélé qu'il avait fait banqueroute sous le nom de Carl Hajdu et ne pouvait mener d'activités commerciales. Il fut condamné à trois mois de prison puis à un mois supplémentaire quand le fournisseur d'électricité entreprit des poursuites légales et que Michael fut incapable de payer une amende de £150.

Sur la dernière page du carnet tenu dans la prison de Pentonville, Michael Karoly écrivit le brouillon de la lettre suivante:

Cher Monsieur,

J'ai vu et aimé votre publicité dans le London Weekly Advertiser. Je suis arrivée à Londres récemment et je n'y connais personne, et donc je prends le risque de vous répondre. J'ai la quarantaine avancée, je suis veuve, j'ai perdu mon fils unique en même temps que mon mari. Pour être franche, je n'ai pas l'intention de me remarier et je ne suis pas intéressée par le sexe pour le sexe, en fait cela ne m'intéresse pas du tout. Ce que je souhaite, c'est trouver un ami suffisamment présentable et cultivé pour m'accompagner au théâtre, cinéma, concert, etc, un ami — et rien de plus — avec qui je partagerais des goûts communs.

A titre d'information, je suis plutôt grande (1m80), je porte des lunettes et utilise un appareil auditif et aucun effort d'imagination ne permettrait de me trouver jolie. En contrepartie, je crois que je suis plutôt bien habillée et bien coiffée, ie pouvant très convenablement apparaître au bras d'un homme en public, j'ai à mon actif quelques années d'université (sociologie et économie), ayant interrompu mes études juste avant d'être diplômée.

Si ces conditions vous agréent, j'attends votre réponse.

Sans le poids d'une famille, Michael pouvait maintenant écrire sa propre histoire. Comme le prouve cette lettre, il était déjà en train de mettre en place la phase la plus audacieuse de son plan — agissant avant même d'être sorti de la prison de Pentonville en février 1967.

Charlotte admirait beaucoup un passage du roman de William Golding, Chute libre, dans lequel le narrateur demande à une femme : «A quoi ça ressemble d'être vous? A quoi ça ressemble quand on prend un bain ou qu'on va aux toilettes; à quoi ça ressemble de marcher sur les pavés en faisant des enjambées plus petites avec des talons hauts? A quoi ça ressemble de savoir que votre corps exhale ce parfum léger qui brûle mon cœur et noie mes sens?» Ce que la science n'a pas été capable de remarquer, soutenait Charlotte, c'est que ce fantasme vaguement romantique et sans importance était à l'origine de tout le processus de l'évolution.»

Nombre de personnes parmi les relations de Carl ou de Michael l'avait toujours trouvé un peu bizarre, ce qui fait qu'il est possible que sa transformation finale en Charlotte ait choqué moins qu'on aurait pu l'attendre. Même si c'est le cas, il est à mettre au crédit de son remarquable pouvoir de persuasion d'être acceptée par quasiment tout le monde.

Les rêves de célébrité et de prix Nobel peuvent avoir été absurdes, mais en emportant son secret presque jusque dans la tombe, elle a "transformé l'essai". Se travestir ne consiste pas simplement à changer de garde-robe: tous les aspects du comportement doivent être réappris, et une nouvelle image de soi doit être créée. Sa voix profonde et son physique masculin rendaient la tâche d'autant plus difficile pour Charlotte. Cependant elle y parvint, avec style, conviction et courage. Dans sa dernière identité elle était parvenue à une authenticité qui lui donnait bien plus de plaisir et de sérénité qu'aucun autre des personnages creux qu'elle avait incarnés jusque là. Ne peut-on raisonnablement en conclure que c'est sa vie en tant qu'homme qui était une mascarade — que le baron Hajdu et Michael Karoly étaient les grands imposteurs tandis que le docteur Charlotte Bach était non seulement sa création la plus achevée mais également son véritable moi?

© Francis Wheen 2002
Ceci est un extrait modifié de Who Was Dr Charlotte Bach? de Francis Wheen, publié le 7 octobre (2002) par Short Books au prix de 9.99 livres.


Notes
1 : Sexe, péché et évolution.
2 : Rachman est un agent immobilier connu pour avoir exploité sans scrupule la misère des locataires les plus fragiles au point d'avoir donné naissance au terme "Rachmanisme", mot entré dans l'Oxford dictionnary.
3 : NdT: Journal populaire, le premier journal du dimanche à proposer des photos.
4 : The Second Coming
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