Texte retrouvé par Patrick Chartrain.

Numéro spécial : « Où va la littérature française ? »

Nous avons envoyé le questionnaire ci-dessous à un certain nombre d’écrivains que nous estimons et dont l’œuvre nous paraît significative. Il s’agit d’un choix, non d’une sélection.
La plupart sont des romanciers. Il en existe beaucoup d’autres.
Nous n’avons pas voulu, non plus, interroger des poètes uniquement poètes et des spécialistes de l’essai. Pas plus que les collaborateurs habituels de la Quinzaine romanciers ou poètes.
Nous pensons toutefois que ce choix donne la meilleure idée des préoccupations de chacun des écrivains interrogés et d’un certain état de la littérature en France aujourd’hui.

1. On entend souvent dire que l’époque serait celle de « la fin des avant-gardes », de « la libération par rapport aux théories », et du « retour au récit ». Vous sentez-vous concerné par ces débats ? La notion d’avant-garde et tout ce qui s’y rattache a-t-elle joué un rôle dans votre parcours ? De façon générale comment pourriez-vous définir en 1989 votre projet d’écrivain ?

2. Toujours un écrivain se choisit des ancêtres et élit ses contemporains. Qu’on pense aux Surréalistes, à Sartre, au Nouveau Roman ou à Tel Quel. Quels sont vos ancêtres ? Et de qui — ce sont peut-être les mêmes — vous sentez-vous contemporains ? Français ou étrangers, écrivains ou intellectuels, plasticiens ou philosophes. Autrement dit que lisez-vous, que voyez-vous, qu’écoutez-vous qui résonne avec votre travail d’écrivain ?

3. On dit partout qu’il n’y a plus de vie littéraire, ni critique digne de ce nom. Qu’elles auraient été tuées par les médias et le commerce et les réseaux intéressés de célébration mutuelle qui s’y développent. Comment percevez-vous cette crise ? Avez-vous le sentiment d’appartenir à un milieu littéraire ?

Réponse de Renaud Camus

Les Théories ? Des récits parmi d’autres

I. « La fin des avant-gardes » ? Mais depuis le temps qu’on célèbre ce deuil exquis, à grand renfort de crocodilesques sanglots se mêlant aux affreux récits des rescapés, va t-on pas voir pointer sur l’horizon millénarien, de nouveaux éclaireurs, anarchiquement réactionnaires, subversivement académiques, solitairement civilisés, qui nous éblouiront par leur absence, ne serait-ce qu’à nos rustaudes pleurnicheries et funéraires banquets louis-philippards?
« Libération par rapport aux théories », dites-vous ? Mais la vérité est qu’elles ne m’ont jamais bien fort opprimé, personnellement, d’autant que je les ai toujours envisagées, peu ou prou, comme des récits parmi d’autres, mieux balancés que plus d’un, des espaces de fiction, de pulsion, de tension dramatique ou romanesque, de passion flamboyante, même, où je ne suis pas sûr qu’atteignent couramment les mieux léchés de nos romans d’aérogare, ni même leurs rivaux d’Harlequin, malgré le formalisme outrancier dont ils sont en douce bétonnés.
Quant à la question rebattue du « retour au récit », j’ai bien peur que s’y puisse seule colleter, une fois de plus, la barthésienne « bathmologie », science à demie sérieuse (et d’autant plus efficace) des degrés de discours, qui permet de bien voir qu’entre des propos apparemment semblables, et des positions superficiellement identiques, il peut exister les plus sérieuses différences, dues par exemple aux itinéraires qu’ont suivi ceux qui les tiennent pour parvenir à cette illusoire coïncidence. Dans le cas particulier : tout le monde est à peu près d’accord, en effet, pour un « retour au récit », mais le récit n’est pas un lieu de rendez-vous sans ambiguïté pour ceux qui ne l’ont jamais quitté, d’une part, et pour ceux, dont je suis, qui en sont un peu sortis pour aller voir, du dehors, de quoi il était fait, et ce que l’on pouvait en faire encore. (…)

II. A. O. Barnabooth, Roland Barthes, Yves Bonnefoy, Jorge Luis Borges, Jacques-Bénigne Bossuet, Constant Cavafy, François-René de Chateaubriand, Frédéric Chopin, Denis Duparc, Empédocle, Denis Gaultier, Gérard Genette, André Gide, Roland de Lassus, Dinu Lipatti, Henry Jean-Marie Levet, Antonio Machado, Philippe Manoury, Jean-Paul Marcheschi, Vladimir Nabokov, Luigi Nono, Blaise Pascal, Saint-John Perse, Fernando Pessoa, Gérard Pesson, Pierre de Cortone, Ezra Pound, Marcel Proust, Robert Rauschenberg, Jean Ricardou, Rainer-Maria Rilke, Robert Ryman, Severo Sarduy, Richard Serra, Sidoine Apollinaire, Claude Simon, Antonio Tabucchi, Paul-Jean Toulet, Cy Twombly, Anton Webern, Walt Whitman, Virginia Woolf, etc.

III. Qu’il y ait ou non une « vie littéraire », je ne saurais en juger, me tenant relativement à l’écart de ce qui pourrait en tenir lieu, nullement par dédain, d’ailleurs, car après tout certaines brillantes sociétés littéraires ont coïncidé avec de hautes littératures, mais plutôt par inaptitude sociale, manque de temps, défaut d’envie, inappétence à l’égard des groupes quels qu’ils soient. Ce que je trouve curieux, et malheureusement très juste, c’est le rapprochement apparemment abrupt que vous opérez, terme à terme, pour ainsi dire, entre « vie littéraire » et « critique digne de ce nom », comme s’il n’existait plus de critique que liée à des cénacles, des camarillas, des réseaux d’amitiés et d’intérêts, des groupes de pression, des calculs et des stratégies. (…)
Stendhal, bizarrement (car ce souci paraît peu progressiste…), s’inquiétait de la disparition dans les Lettres, des dilettantes, des grands seigneurs, des hommes de condition indépendante que leur situation dans le monde dispensait d’avoir, par leurs écrits, à faire carrière ou à gagner leur vie : il voyait dans cette autonomie la garantie de la liberté de la littérature. De la critique a fortiori, pourrait-on penser… Or, aujourd’hui, il n’est pratiquement pas un seul critique en place dans les grands quotidiens ou les hebdomadaires à fort tirage qui n’ait à gagner sa vie, d’une part, ce qui est bien légitime, et qui d’autre part (c’est là que la situation se complique dangereusement) ne soit lui-même écrivain, romancier de préférence ; ou ne le devienne, tant lui sont facilitées par son état les relations avec les éditeurs, les autres critiques (romanciers comme lui et qui dépendent de lui comme il dépend deux), les jurys littéraires et donc le public. Sait-il bien, le public, qu’un homme ou une femme qui dispose d’une chronique régulière dans un journal important, ou d’un siège dans un comité de lecture, ou d’une voix dans un jury, ou de plusieurs de ces avantages, ou de tous (le fin du fin mais le B A BA de toute carrière judicieusement menée), qu’un tel homme, ou qu’une telle femme, jouit du même coup d’une véritable immunité critique, et verra chacun de ses ouvrages (s’agirait-il de l’Homme de proie ou de la Femme de peine, et présenteraient-ils donc, à l’œil nu de l’amateur non prévenu, le plus emphatique défaut du plus ténu rapport avec ce que peu être la littérature) encensé par ses pairs, qui comptent bien que leur sera renvoyée la rhubarbe, avec l’ascenseur, les exclamations au génie et le séné, quand il s’agira d’écouler flatteusement sur le marché leur production, de placer un protégé ou de décrocher quelque prix ; c’est-à-dire (très honnête espérance, après tout), de payer le loyer, la crèche ou l’université du petit, le lifting de bobonne ou l’installation de Belinda dans ses meubles, en somme de persévérer dans l’être littéraire… (…)