Il y eut une saison, au fond des abattoirs condamnés de la Villette, dans le XIXe arrondissement, à l'extrémité d'un gigantesque auvent noir aux mille colonnes de fonte alignées, et à l'intérieur d'une petite maison que la brique, alternant avec la pierre, faisait ressembler à une gare de triage pour peintre belge, ou à une école communale de roman régionaliste, une boîte de tendance cuir qui était sans doute l'un des lieux les plus résolument poétiques, encore que d'un lyrisme légèrement obvie, j'en conviens, qu'il m'ait été donné d'observer au cours de mes nombreux voyages à travers le monde. J'y ai acheté un jour un billet d'entrée à un garçon assis à la caisse, derrière la porte ; un autre, entièrement nu, à genoux entre ses jambes, lui suçait le sexe ; et le caissier, entre deux billets arrachés à la liasse qu'il tenait d'une main, et la monnaie qu'il empochait, donnait sur le dos blanc, entre ses cuisses, à l'aide d'un fort martinet, un coup sec, mais d'un air si las, si plein de bonne volonté à la fois, d'ennui et de désir d'obliger, que j'ai rarement vu quoi que ce soit d'aussi drôle.

Renaud Camus, Travers (1978), p.254

J'ai trouvé cette plaquette inconnue, référencée nulle part, publiée dans un entre-deux, entre la fermeture des abattoirs de la Villette et l'ouverture du parc du même nom.

La place d’un monde

Il faut imaginer des nuits d’il y a dix ans, des nuits de tous les temps : la nuit, la nuit sur la grande halle : ce vide-là dans la nuit

Nous allions vers ces maisons jumelles qui regardent, du nord, côte à côte, le gigantesque auvent : deux gares de Delvaux, villas perdues dans la brumeuse belgitude d’un rêve ferroviaire et pic tural, pavillons de garde-chasse au fond d’un parc de la Nièvre, symétriques écoles communales dans un village franc-comtois, pour des filles en tablier noir et des garçons dénicheurs d’oiseaux, bérets et manches de lustrine.
Sur les façades de ces deux modestes bâtisses, étrangement rustiques, la brique, autour des portes, des fenêtres, alterne avec la pierre. Elles sont si semblables, sous leurs identiques frontons pointus, derrière les mêmes trois marches de leurs petits escaliers centraux, que je ne saurais dire aujourd’hui laquelle était notre but, ni si les plaisirs ombreux que nous cherchions nous les trouvions dans celle de gauche ou celle de droite. N’importe : je me souviens de l’attente, du voyage, du long prélude, de la progression vers ces intimités chaudes à travers le plus grand vestibule du monde, la Grande Halle.

De l’avenue Jean-Jaurès, on franchissait une grille rouillée aux vantaux affaissés. On contournait la fontaine aux lions. Le sol était défoncé. Les voitures cahotaient, les marcheurs butaient sur les pavés inégaux, sur leur impatience, leur solitude ou leur joie. Tout était offert, béant, vacant. Les lumières n’étaient plus, au-delà des terrains vagues à l’entour, que de pâles réverbères lointains, le long des boulevards quittés, sur les bords devinés des canaux d’encre vers le ciel noir, scandant de leurs ampoules lasses des existences tranquilles, peut-être, qui cernaient à distance, sans l’étreindre, ce vide parfait.

Parmi les passagers de la nuit, certains contournaient la grande halle, par la gauche ou par la droite. Ils s’avançaient entre elle et l’un ou l’autre des deux palais de pierre blanche, au sud, qui représentent à La Villette, un peu cocassement malgré leur sévérité, avec leurs arcades aveugles, leurs balcons à balustre, leurs pilastres toscans, l’autorité bien assise d’une mairie de chef-lieu, d’une préfecture mineure, d’un théâtre de province. Mais d’autres ne se seraient privés pour rien au monde de s’engager au-delà de l’ancien marché aux bestiaux, sous les poutrelles ajourées, ses cintres aériens, parmi ses mille colonnes, et d’avancer sans avancer, au pas, louvoyant, et retour, de la nef aux bas-côtés, à travers cet espace miraculeux qui n’était ni fermé ni externe, ni archaïque ni récent ; ancien et pourtant moderne, contenu dans la ville et cependant campagnard par le souvenir des mugissements de bêtes vendues entre les barres demeurées, alors, de foirails cantonnaux, industriel et lointainement pastoral, colossal et si léger.

Tout s’était tu : le tumulte des maquignonnages, les appels et les plaintes des animaux effarés, les clameurs des grandes réunions syndicales, le vacarme de la vie, le brouhaha de la journée dans les quartiers du centre. Il faut à la vacuité des limites, mais reculées. Je crois bien n’avoir jamais rien connu de plus vide que la Grande Halle, la nuit. dans les années de son abandon, entre l’ère de ses fonctions originelles, révolues, et sa présente renaissance. Et peut-être serait-il bon qu’elle gardât par-dessus nos têtes, à l’avenir, entre nos corps, nos curiosités, nos amusements, nos découvertes et nos joies, un peu de ce luxe désormais suprême, le vide ; et beaucoup de sa noblesse. La grandeur de son architecture y veille ; et, qui sait, les rêveries de son véritable architecte, Jules de Mérindol, qui ne désirait que l’Orient, paraît-il, pour y régner ou pour s’y perdre, anachorète ou pacha. Il mourut au moment de partir à jamais vers les contrées de ses fantasmes. Mais sous les toits débordants du plus utilitaire, en principe, de ses ouvrages, il avait laissé la place pour tout un monde : puissions-nous le retrouver, et ses musiques, et ses danses,, ses théâtres et se déserts.

Renaud Camus 16 décembre 1984



(transcription Patrick Chartrain).