Un art de transitions infimes

Il y a aussi, sur cette image, un bureau, une table de travail avec tous les instruments de l'écriture: un paquet de Player's; une carte postale (on imagine que c'est une carte postale) posée sur un épais dossier renversé et qui reproduit un détail de La Bataille d'Éraclée de Piero della Francesca, dans l'église San Francesco; une coquille Saint-Jacques destinée à recevoir des cendres; et, au-delà de tout cela, au-delà surtout de la main munie d'un stylographe qui au premier plan s'apprête à ajouter des lignes nouvelles aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers qui occupent la partie supérieure d'une page blanche étalée là, un peu de travers sur celle qu'elle recouvre, une fenêtre largement ouverte laissant clairement apercevoir, par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui, la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers, d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m (et cesse de te plaindre) (la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen) (Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies; et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)

J.R.-G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index & Divers, p.83-84

Quelques certitudes et quelques hypothèses.

- «Il y a aussi, sur cette image, […] apercevoir,» : illustration de la première page d' Orion aveugle de Claude Simon.

- «aux petits caractères noirs plus ou moins réguliers» : leitmotiv récurrent de Passage que l'on retrouve dans tous les tomes des Églogues, cf. l'index de Travers Coda.

- «par-dessus les lys renversés, les ramures ou les palmes de l'appui,» : les balcons sont multiples dans RC, il faut ensuite s'entendre sur la définitions des lys renversés. Il peut s'agir du balcon de l'illustration dont on vient de parler (Orion aveugle), du balcon à Nice par Paul Nash (Passage, premier tome des Eglogues), de la balustrade du Bocal aux poissons rouges (en considérant que la plante est une "palme": «Une plante, incolore, disproportionnée à son pot minuscule, suggère et rejoint l'arche d'un pont.» (Été, p.219-220)), du balcon des Garnaudes, "lys" et "ramures":

[…] l'on distingue, depuis ses balustrades, entre les branches bleues d'un grand cèdre, les flèches noires, au loin, de la cathédrale de Clermont […] (Roman Furieux, p.62)
Les branches du cèdre, chacune un grand triangle bleu gris à la base très allongée, superposées comme les toits d'un pavillon d'Asie, atteignaient presque les volutes et les lys renversés de la rampe ajourée. (Ibid, p.70)

"lys" et "balcon" sont des entrées de Travers Coda (il conviendrait dès lors de se reporter à chaque page pour faire le relever du contexte des mots — note pour un travail futur (ou pour des volontaires)).

- «la perspective d'une rue certainement parisienne et clairement identifiable, ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin»: je fais l'hypothèse qu'il s'agit ici du quai des Orfèvres que l'on voit à l'arrière-plan du Bocal aux poissons rouges, en particulier parce qu'il est fait allusion au «bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» page 88 de Travers Coda. Mais est-ce que le quai des Orfèvres a quelque chose de florentin?

- «ne serait-ce qu'au premier édifice, de style curieusement florentin, que rencontre l'œil en s'élevant à partir des lignes de petits caractères noirs, réguliers,»: ou s'agit-il encore du dessin de Claude Simon? Le bâtiment au premier plan est-il clairement identifiable (pas par moi quoi qu'il en soit), et de style florentin?

- «d'où il pourrait tout aussi bien remonter jusqu'à la main qui tient la qui tient le et pourquoi pas jusqu'à lui-m»: l'auteur qui était en train de décrire le dessin passe de la main dessinée qui tient la plume à sa propre main qui tient le livre (l'autre main écrit et tient une plume, elle aussi (du moins potentiellement, théoriquement, puisque nous savons que RC tape sur un clavier)).

- «(et cesse de te plaindre)»: de la main de l'écrivant (de son corps) nous passons à ses pensées — à rapprocher de la suite du texte: complainte du fils qui a perdu sa mère et qui s'admoneste pour ne pas s'apitoyer sur lui-même (ceci est une hypothèse).

- «(la compagnie de Pompes funèbres m'avait remis une urne blanche, que je transportais avec moi dans la montagne, donc, et que j'ai bien cru ne jamais pouvoir ouvrir, une fois parvenu à l'endroit qui me paraissait le plus adéquat, un rocher gris dans la lumière, tavelé de lichen)»: passage au "je", aux souvenirs.
Le livre est illustré par les albums Flickr, il y a complémentarité, mais aussi preuve: la photo permet de faire la part entre la fiction et les souvenirs. «Ce qui a eu lieu», disait Barthes de la photographie dans La chambre claire (citation de mémoire).

- «(Mme de R. déplorait le remembrement, les champs vastes comme des pistes d'aérodromes, la disparition des haies;»: il faut supposer que RC se fait cette réflexion en traversant les prés pour trouver l'endroit propice pour disperser les cendres de sa mère; nous pouvons supposer sans grand risque que Camus partage les regrets de Mme de R., morte elle aussi (et la marche ou la promenade permet d'associer un paysage à un autre, de passer d'une morte à l'autre).
Il me semble trouver une description de ces montagnes dans Roman Furieux:

[…] car on l'atteint sans quitter le plateau, par des chemins de vaches et de chars à foin, où s'accrochent aux buissons, en traînées beiges, la laine des moutons. Ils [Roman et Diane] traversent un petit bois, ils contournent un champ de blé, ils s'ouvrent un passage en écrasant quelques ronces jusqu'au roc arrondi, grisâtre, où ils s'assoient. (Roman Furieux, p.107)

- «et elle impressionnait beaucoup Gabriel parce qu'elle prononçait maï et cheni)»: il s'agit de Mme de Rigaud (Gabriel étant l'un des prénoms de Renaud Camus). Renaud Camus se souvient d'elle au moment de sa mort, en 2003:

Elle était venue dans la région en 1938, au moment de son mariage. Elle disait qu'on n'a plus aucune idée aujourd'hui de l'attrait ancien du paysage gascon, quand il y avait des haies partout, et que les champs étaient pleins de coquelicots. Elle regrettait surtout les coquelicots.

C'est elle qui prononçait maï pour maïs. Elle m'avait aussi beaucoup impressionnée en me félicitant pour mon cheni (pour chenil) […] (Rannoch Moor, p.59)

Dans une ultime hypothèse, ou extrapolation, il serait possible de lier l'idée (ou l'image) des balustrades, de la vue à partir d'une fenêtre sur une rue parisienne, d'un tableau ou d'une illustration et le souvenir de Mme de Rigaud:

De bon matin Mme de Rigaud sortait sa petite chienne dans le parc de la chartreuse, ou bien elle allait surveiller je ne sais quelle plantation dont l'essor lui tenait à cœur. Longtemps elle arbora, pour cette rituelle promenade de l'aube entre les murs de son parc, un peignoir rose. Tandis que je rasais dans ma tour, je la voyais, à travers la fenêtre de la salle de bain, passer très en contrebas, un peu comme en ces tableaux de Vuillard, ou de Bonnard, mais surtout de Vuillard, où l'action, dans un square parisien, est observée de très haut, du cinquième étage d'un immeuble. Et j'aimais beaucoup cette silhouette rose entre les arbres dénudés, dans la brume des matins d'hiver. (Ibid, p.60)

Ainsi le cercle se referme sur «La vue, les vues».

Une âme en paix

— La seule chose innée chez l'homme, disait-il à ses élèves, en pinçant sa barbiche érudite, c'est l'amour de soi. Et le bonheur est le but de la vie de tout homme! Et quels sont les éléments du bonheur? (Les yeux du philosophe étincelaient.) Deux, messieurs, et deux seulement: une âme en paix et un corps sain. Pour ce qui est de la santé du corps, n'importe quel médecin vous conseillera utilement. Mais pour la paix de l'âme, je vous dirai: mes enfants, ne faites pas le mal, et vous n'aurez ni repentir ni regret, qui sont les deux seules choses qui rendent les gens malheureux.

Mikhaïl Boulgakov, Le roman de monsieur de Molière, p.46 (Folio, dépôt 1993)

Une journée bien remplie

Journal de Goethe. Une personne qui ne tient pas de journal est dans une position fausse à l'égard du journal d'un autre. S'il lit, dans le Journal de Goethe, par exemple: «II.I.1787. — Passé toutes la journée chez moi à prendre diverses dispositions», il lui semble qu'il ne lui est encore jamais arrivé de faire aussi peu de choses en une journée.

Franz Kafka, Journal, p.57, Poche biblio imprimé en 1982 (copyright 1954).


Je n'ay rien fait d'aujourd'huy. — Quoy? avez vous pas vescu? C'est non seulement la fondamentale mais la plus illustre de vos occupations.

Montaigne, Essais, III, 13, Paris, Gallimard, Pléiade, 1962, p.1088, cité par Pierre Hadot en exergue de Qu'est-ce que la philosophie antique?

Parler un peu de soi

G.Prokhorov attire notre attention sur l'aspect «autobiographique» de cette Vie du saint métropolite Pierre: en effet, on peut y voir un reflet de la vie de Cyprien et de ses ennuis. D. Obolensky a relevé également les mêmes ressemblances. «Les carrières des deux prélats, dit-il, on en effet un nombre surprenant de similitudes: tous deux eurent des liens étroits avec la Russie occidentale, eurent un rival qui tenta de les remplacer de façon frauduleuse, furent noircis par leurs ennemis russes devant les autorités de Constantinople, surmontèrent finalement ces obstacles et furent intronisés comme métropolites à Moscou.» L'élément autobiographique dans la Vie du saint métropolite Pierre n'est pas surprenant pour l'époque, car, comme l'a remarqué Mgr Louis Petit, «à Byzance, un hagiographe qui se respecte ne manque jamais de parler un peu de lui1».

Job Getcha, La réforme liturgique du métropolite Cyprien de Kiev, p.38, édition du Cerf, 2010, Paris
1 : L. Petit, Vie et office de Michel Maléinos, suivis du Traité ascétique de Basile le Maléinote, éd. L. Clugnet, Bibliothèque hagiographique orientale, IV, Paris, 1903, p.3. Mentionné dans D. Obolensky, «A philorhomaios anthropos: Metropolitan Cyprian of Kiev and all Russia (1375-1406)», p.92.

La bureaucratie française vue par Limonov

Emprunté Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo à la bibliothèque du CE parce qu'il était en présentoir, que le titre me faisait rire et que les éditions Le Dilettante m'inspirent confiance.
Non, je n'ai pas lu le ''Limonov'' pour un certain nombre de très mauvaises raisons, dont la pire est sans doute que j'ai trouvé le style de ''Ce qu'aimer veut dire'' détestable, et que je tends à assimiler Lindon et Carrère (tous deux "fils de…" publiés par P.O.L, etc).

Cinq récits repris en 2011 mais déjà publiés entre 1986 et 1991 (Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo est le dernier du recueil). C'est intéressant par la causticité et l'anecdote, mais je crois que je vais en rester là. J'ai pensé à Houellebecq par moments: Limonov aurait pu être un personnage de Houellebecq, (mais un personnage de vainqueur, pas un loser), avec son obsession pour le sexe et ce genre de commentaire:
Ben était transparent: c'était l'histoire américaine la plus banale, il avait complètement raté sa vie, s'était vendu pour du confort, des sculptures africaines, la possiblilité de passer ses soirées dans un café de Saint Mark's Place, déconner sur la littérature, juger et critiquer les livres des autres. En échange de quoi, il avait donné à sa maison d'édition des années de sa vie, son talent, si jamais il en avait eu. Il était devenu un esclave, un rond-de-cuir. Il me l'avait confié au cours de la soirée: maintenant qu'il avait son studio, il pouvait enfin se mettre à son livre. Je ne lui avais pas rétorqué que c'était peut-être trop tard. Il n'était rien, il n'avait plus qu'à rentrer chez lui et se flinguer. Je n'avais pas pitié de lui. Je me levai.

Edward Limonov, Discours d'une grande gueule coiffée d'une casquette de prolo, p.101, Le Dilettante (2011)
Le plus ironique pour un Français est le dernier récit, qui raconte les tribulations du héros pour obtenir une carte de séjour de dix ans dans la France des années 80. Nous avons droit à une critique féroce de l'état du parc immobilier parisien:
De quelle révolution informatique vous causez quand le chauffage, véritable brontosaure, qui réchauffe mon gourbi rose, pompe l'électrécité comme c'est pas parmis, et fonctionne selon un système complètement archaïque. Ah! mais le système social, ah, la technique… En Union soviétique, où même les entrées d'immeubles sont chaufffées par d'énormes radiateurs, branchés sur le chauffage central, on rigolerait à en tomber à la renverse si l'on voyait la technique courante d'un pays qui a accompli la révolution informatique. Au pays du goulag, oui, oui, on rigolerait bien. […] J'ai changé cinq fois d'appartement à Paris, et aucun n'était bon marché, mais le niveau de confort était comparable à ce qu'on trouve en Italie du Sud. Aux USA, même l'hôtel le plus paumé pour chômeurs noirs a quand même le chauffage central… Dans le premiser appartement où j'ai habité à Paris, rue des Archives, le vécé électrique broyait bruyamment la merde dans l'étroit tuyau de plastique vers la large canalisation. La révolution informatique, putain, parlez-en à mon voisin, Édouard Maturin, sa femme et son gosse vont aux toilettes sur le palier, des chiottes à la turque, inconnues chez nous. Et en plus, il y a encore deux bébés qui dorment dans l'unique pièce où vit la famille, et qui est trois fois plus petite que mon appartement. Cinq dans une petite cage comme ça! La révolution informatique, putain, à cinq minutes à pied de la place des Vosges. Mais bon, quoi, on a construit une pyramide en verre et puis un opéra joujou, on a englouti des millions dans la Cité de la science de la Villette, et maintenant on s'apprête à construire, Dieu sait pourquoi, une Très Grande Bibliothèque. Et le maire de cette ville, où on manque de chiottes, est teriblement occupé par la course à la présidence. Il ferait mieux de construire des chiottes! Putain, il faut avoir du culot pour parler de progrès. (p.152-153)
Limonov fait jouer ses connaissances, essaie d'obtenir des soutiens politiques, écrit une apologie de la corruption («Alors qu'en fait la corruption est l'unique moyen pour lutter contre le côté inhumain de la loi.» p.170) qui m'a fait penser à Evguenia Guinzbourg remarquant que la vie était plus supportable dans les prisons mal tenues, où le règlement n'était pas appliqué avec rigueur. Nous avons droit à la description d'une mairie, d'un bureau au Palais royal, d'autres bâtiments de l'administration, à la façon dont celle-ci sait promettre et vous faire perdre beaucoup de temps, remplir beaucoup de papiers, avant d'avouer qu'elle ne peut rien pour vous.
A la fin tout se dénoue, non grâce à l'appui de Mme Deferre, femme de ministre, mais grâce à la maîtresse d'un ami travaillant à la préfecture:
Dans le bureau, derrière des tables, se renaient une dizaine de nanas de la préfecture, et en face d'elles des Iraniens et des Polonais, un peu moins que dans le couloir. Après m'avoir fait asseoir, Chantal a disparu. Elle est revenue au bout de quelques minutes.
— Non, ce n'est pas possible. La procédure fait qu'on ne peut pas donner une carte de séjour pour dix ans tout de suite après le récépissé. Il faut d'abord recevoir une carte d'un an, puis on peut la prolonger encore d'un an…
— Mais Mme Deferre! m'écriai-je, désemparé. Ça veut dire que l'intervention de la femme du ministre ne vaut rien. Et pourtant c'est pas le ministre de l'Industrie chimique, mais c'est Deferre qui justement commande toute cette machine…
— C'est le décalage entre le pouvoir politique et le pouvoir exécutif… constata Chantal. Et elle se mit à feuilleter le dossier préparé par la dame qui ressemblait à ma mère. Ah! mais tu as apporté le certificat du percepteur… Magnifique! Écoute, j'aurais pu te donner une carte de séjour d'un an, sans ministres ou sans femmes de ministre, puisque tu as une attestation de ressources financières…
Elle a continué à marmonner quelque chose, mais je ne l'écoutais déjà plus, plongé dans les pensées les plus sombres sur le fonctionnement de la démocratie.
Au bout d'un quart d'heure, on m'a fait une carte de séjour sur laquelle Chantal a personnellement inscrit la profession «écrivain». Le Journal d'un raté, le bouquin que je lui avais fait parvenir par le Rouquin, lui avait plu.
[…]
J'ai remercié mon rédacteur et sa femme, Mme Acôté, pour leur aide. Je ne leur ai pas dit cependant que toutes leurs manœuvres en coulisse et les miennes n'avaient servi à rien, au sens propre du terme; que le château de la démocratie s'élève, tel un roc imprenable, incorruptible, et que même la femme du ministre ne peut pas attendrir le cœur de pierre de Mme Abracadabra et autres chevaliers de la démocratie. Je ne leur ai pas dit non plus qu'une grosse fille bretonne avec des crevettes aux oreilles, un chemisier blanc et des grosses jambes sous sa jupe noire, avait au moins autant, sinon plus de pouvoir sur le destin d'un étranger que le ministre de l'Intérieur ou sa femme. J'avais pas envie d'importuner m'sieur et madame Acôté avec mes connaissances fraîchement acquises, de les décevoir. Il avaient quand même sincèrement essayé de m'aider… (p.189)
Il est classique dès qu'on évoque administration inextricable de penser à Kafka. Mais russité oblige, j'ai plutôt pensé à Ecrits à la va-vite, de Boulgakov, racontant sa vie dans les années 20 à Moscou:
— Vous n'avez pas dû remplir le formulaire?
—Moi? J'en ai rempli quatre, de vos formulaires. Et je vous les ai remis en mains propres. Avec tous ceux que j'ai remplis avant, ça fait 113.
— Il a dû se perdre. Remplissez-en un autre.
Et comme ça pendant trois jours. Au bout de trois jours, tout le monde s'est vu restituer ses droits. On a écrit de nouvelles ordonnances de paiement.
Je suis contre la peine de mort. Mais si on fusille madame Kritskaïa, je serai aux premières loges. Pareil pour la demoiselle en toque de loutre. Et Lidotchka, l'expéditionnaire adjointe.
…Dehors! Du balai!…
Madame Kriskaïa est restée là, les ordonnances à la main, et je déclare solennellement qu'elle ne les portera nulle part. Je n'arrive pas à comprendre comment ce toupet diabolique a échoué ici. Qui a pu lui confier ce travail! C'est la Fatalité, on peut le dire!
Une semaine a passé. Je suis allée au quatrième étage, escalier 4. On m'a apposé un cachet. Il en faut encore un autre, mais voilà deux jours que je cours en vain après le directeur de la commission des prix et tarifs.
J'ai vendu mon drap.

On ne touchera pas d'argent avant quinze jours.

Le bruit court que tout le monde touchera un acompte de cinq cents roubles.

Le bruit s'est avéré. Tout le monde s'est mis à remplir son ordonnance de paiement. Pendant quatre jours.

Je suis allé porter les ordonnances. J'ai tout. Tous les cachets. Mais en montant du premier au quatrième, j'en suis arrivé à tordre, dans ma rage, un clou qui dépassait du mur, dans un couloir.
J'ai déposé les ordonnances. On va les expédier dans un autre bâtiment, à l'autre bout de Moscou… Là elles seront visées. Réexpédiées. Et alors les sous…

Aujourd'hui j'ai touché mon argent. Mon argent!
Dix minutes avant de passer à la caisse, la femme du rez-de-chaussée qui devait apposer le dernier cachet m'a dit:
— Il y a une erreur. Je dois différer le paiement.
Je ne me souviens plus exactement de ce qui s'est passé. Comme un brouillard.
Je crois que j'ai crié douloureusement quelque chose. Du genre: Vous vous fichez de moi?
La femme est restée bouche bée.
— Aaah, c'est comme ça…
Alors je me suis calmé. Je me suis calmé. J'ai dit que j'étais énervé. Je me suis excusé. J'ai retiré ce que j'avais dit. Elle a accepté de corriger l'erreur à l'encre rouge. Elle a griffonné: à payer. Paraphe.
La caisse. Quel mot magique: la caisse. Je n'y croyait toujours pas quand le caissier m'a remis mes billets.
Et puis je me suis repris: mes sous!

Du moment de la rédaction des ordonnances au moment du paiement, il s'est écoulé vingt-deux jours et trois heures.
Chez moi, plus rien. Ni veste. Ni draps. Ni livres.

Mikhaïl Boulgakov, "Ecrits à la va-vite" in Cœur de chien, p.49 à 51, éd Radouga, 1990.

Duffy ou Matisse ?

Le conservateur l'a dit, de pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci. Le même thème lui inspire, tout au long de sa carrière, diverses compositions plus ou moins achevées, dont Fenêtre ouverte à Nice (1919).

Renaud Camus, Passage, p.63

Cependant, dans la version en ligne, il s'agit de Fenêtre ouverte à Nice (le lieu maintenant fait partie du titre).

Je ne trouve pas trace de ce tableau, sous un nom ou l'autre, à cette date là. Je suppose qu'il doit s'agir d' Intérieur à Nice peint en janvier 1918.

En revanche il existe un tableau de ce titre par Duffy, peint en 1928.


(L'erreur fait partie des Églogues, en ce sens qu'elle illustre la façon dont le cerveau fonctionne, rapproche, oublie, tronque, associe…)

Matisse (Henri), peintre et sculpteur français, 1869-1954, Passage:9 (allusion au Bocal de poissons rouges), [1]109 (meurt à Nice), 201, (id.), / Échange: 155 (meurt à Nice) / Travers: 119, 120 (MoMA), 134 (J'aime) / Été: 52 (changement d'un seul détail), 124 (remplace les relations usuelles entre les objets), 169 (new studio, Marquet), 188 (photographie au Bois, Freud), 219 (Bocal aux poissons rouges), 270 (La Danse de Merion), 280, 281, 286 (?), 292 (?), 348 (?), 353 (biographie de), 358 (M.O.M.A., grand salle carrée), 377 (Merion), 400 (violon) / L'Amour l'Amour: 81 / Travers Coda: 84 / Journal de Travers: (au MoMA, grande salle carrée), 592 (de Gisèle Freund), 712 (qu'Aragon veut vendre)

Renaud Camus, Travers Coda (index), p.456

(Cette toile appartenait à Aragon ?!!)

A ajouter à l'index: p.95 de Travers Coda: «Le conservateur l'a dit, ne pourrais-je garder qu'une seule toile, celle-ci: […]»

Et puis de façon toute personnelle, parce que dans Été il est signalé que l'on voit l'île de la Cité par la fenêtre du tableau (et donc nous sommes à Paris), je tends à penser que cette phrase se rapporte aussi au tableau: «L'œil, s'il prend du champ, a toute la scène étalée d'un coup devant lui: le bureau de l'inspecteur Pater, dans l'île de la Cité, à Paris.» (Travers Coda, p.88)

Notes

[1] à ajouter: p.63 Fenêtre ouverte à Nice.

People

D'ailleurs Renaud et Romane, tout en reconnaissant avoir traversé comme tous les couples des moments difficiles, démentent absolument les rumeurs de séparation.

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.92



(Comme souvent, la page indiquée dans l'index pour Travers Coda est fausse: apparemment, il s'est produit un décalage de deux pages à un moment donné de la fabrication du livre.)

Emily Dickinson

Il est possible de penser que l'index résout tout, et qu'il n'y a plus de mystère. C'est une idée fausse. Parfois, il faut avoir déjà une clé d'entrée pour ensuite tracer un chemin de référence en référence.

Exemple.
Soit:

Melville n'aurait pas eu beaucoup de chemin à faire et il lui aurait suffi, après Windsor et Williamsburg, de descendre vers le fleuve et de le traverser pour atteindre les lieux où s'écrirait bientôt, de la main de la femme en blanc, dans la chambre qu'elle ne quitterait plus, à l'étage:

«Home is the definition of God»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.93

À l'index, rien à Melville, ni à Windsor, Williamsburg, femme, blanc et god. "home" n'est pas référencé.

Mais il se trouve que je sais qu'Emily Dickinson décida de ne plus s'habiller qu'en blanc. Je vérifie donc dans l'index si par hasard ce ne serait pas elle: oui. J'obtiens alors un certain nombre de renseignements:

Dickinson (Emily), poétesse américaine, 1830-1886, Travers Coda: 13 (cit., The Complete Poems, edited by Thomas H. Johnson, Faber & Faber, 1970, 1624, p.668, 17 (non nommée, l'édition Johnson, 1955), 20 (aurait pu rencontrer Melville), 93 (la femme en blanc, Home is the definition of God)

Travers Coda, p.263

Deux remarques:

- Page 13, je ne comprends pas ce qui serait une citation d'Emily Dickinson.: «(The blonde Assassin passes on.)»

- Page 20, j'avais cru qu'il s'agissait de la traduction de Tristram Shandy (à laquelle il est fait explicitement référence p.75): non, l'entrée "Dickinson" nous apprend qu'il s'agit de l'édition de ses poèmes:

(il fallut attendre l'édition Johnson pour disposer d'un recueil enfin complet, et qui respectât les - et les               )

Travers Coda notes suite

Chemise rouge

Un vieillard fit un grand geste du bras, de loin, en agitant son chapeau, et s'écria gaiement:

«E buongiorno, camicia rossa !»

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.77


De C., je possède une photographie que j'aime, en couleurs. On l'y voit porter une superbe chemise rouge, large, épaisse et chaude. Un jour que Patrick M. adolescent, probablement, qui voyageait en Italie du Nord avec sa grand-mère, se promenait seul, vêtu de même d'une chemise rouge, entre les vignes, un vieux paysan lombard au travail lui avait fait un grand signe de la main, de loin, et lui avait crié: «Eh buongiorno, camicia rossa!», comme s'il était un compagnon de Garibaldi.

Quand je rencontre des amis en chemise rouge, j'ai tendance à leur dire chaque fois «buongiorno, camicia rossa !» ce qui n'a de saveur que pour moi, et pas d'autre intérêt que d'évoquer à mon profit, sans que toujours je m'en rende compte bien distinctement, d'ailleurs, une scène chaleureuse et champêtre, dans la lumière des lacs italiens.

Renaud Camus, Élégies pour quelques-uns, p.23-24


Les livres verts

Toujours un peu gênant de citer les phrases qui vous citent, mais ce sont les sources que je connais le mieux, je ne vais pas vous en priver. Ici, il s'agit d'une photo sur Flickr:

La lectrice, Mme de Véhesse, remarque grâce à une photographie (un autoportrait sur fond de) que la proximité entre ces phrases est toute matérielle, pour commencer: les livres vers volés à Oxford il y a tant d'années voisinent sur les rayonnages avec (où d'aveugles armées s'affrontent dans la nuit)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.30


Delphine et Mlle de Fontanges

Exemple de circulation/divagation à partir de l'index.

Delphine, petite fille de la Restauration, plus ou moins morguée par ses riches cousines qui jouent sans elle au volant, reçoit sa revanche lorsqu'elle monte la première dans une extraordinaire machine qui se déplace sans cheval le long de rails de fer. (p.69)

Comme je sais que j'ai déjà rencontré cette anecdote, je me reporte à l'index: Delphine, voir Petites Filles du temps passé.
Mi par hasard, mi par curiosité, je me reporte à Petites Filles du temps passé, et en cherchant, mon œil accroche Petit Carnet perdu (Le) (curieusement d'ailleurs, car page 61 on trouve «Le petit carnet perdu (sans capitales intérieures)». Or cette entrée est très étrange:

Petit Carnet perdu (Le), texte de Jean de Berg, Travers Coda: 61 («Il serait temps de mettre un peu d'ordre») / Travers Coda: 47 («Je me noie!, criait Mlle de Fontanges», p.125, 69 ("Delphine, une petite fille sous la Restauration", p.167)

J.-R.G. du Parc & Denise Camus, Travers Coda, Index et Divers, p.552

Faut-il comprendre que Catherine Robbe-Grillet et Renaud Camus ont eu Petites filles du temps perdu en commune lecture d'enfance? Le petit carnet perdu paraît en 2007, et Mlle de Fontanges est une figure récurrente depuis les premières Églogues.


Homophonies approximatives dirait GEF

Vous arrivez à trouvez le Rhin beau […]? (p.41)

Vous arrivez à trouver le roux beau, vous? (p.54)

Travers Coda, notes jetées en début de lecture

J'écris si peu ici désormais que je ne sais plus écrire. Il va falloir un peu de temps pour me dérouiller (si tant est que j'arrive à écrire régulièrement. Ce n'est pas que la matière me manque, non, au contraire, c'est que je lis au lieu d'écrire. J'ai lu tous les livres des années quatre-vingt de RC, par exemple. Mais un désir de finir ce qui est commencé qui fait que je ne commence plus rien, et ne finis rien non plus.
Enfin bon.)

Au bout d'une vingtaine de pages, l'impression que j'en retire est celle d'une lecture apaisée, ou apaisante. Je ne sais s'il en serait de même pour quelqu'un qui commencerait par ce dernier Travers, mais lorsqu'on a beaucoup pratiqué les précédents, la moitié environ des références est transparente, immédiate.

Pour ce qui reste… il y a l'index. J'ai commencé à m'en servir avec parcimonie (c'est un peu comme utiliser un dictionnaire en lisant en langue étrangère: si l'on cherche tous les mots, on arrête de lire), puis de façon de plus en plus naturelle. Grâce à lui, on reconstitue un autre livre, le chemin choisi pour passer de mot en mot, ou plutôt d'entrée en entrée, trace une nouvelle Eglogue, ou une ébauche de nouvelle Églogue, à chaque lecture.
Ce qui va être difficile ici, c'est de donner un exemple de ce cheminement: il faudrait écrire au fur à mesure qu'on tourne les pages, mais la pensée est occupée à ne pas oublier la question qu'elle vient de se poser et n'a pas le moyen biologique, cérébral, d'en rendre compte simultanément. J'essaierai plus bas.

Lire Travers Coda, c'est avoir l'impression d'avoir dans les mains une boîte sans fond. Il s'auto-référence, internet, l'outil si utile pour les Églogues habituellement, devient dispensable. Tout au plus manque-t-il parfois les autres tomes des Églogues, pour vérifier la place relative d'un mot ou d'une "entrée" dans le texte. Ce ne sont plus les sources qu'il faut identifier, mais les règles de passage; d'autre part retrouver les mots manquants, terminer les phrases inachevées et mettre à jour l'index, le corriger, le compléter.
(Ou ne pas retrouver les noms manquants, vivre dans les blancs, j'y reviendrai peut-être: lire l'indicible, l'ineffable, qui s'inscrit dans les blancs, long processus, mise au point technique progressive depuis L'Inauguration, puis L'Amour l'Automne, et maintenant ici.)



Quelques remarques, lecture en cours:

Parfois l'origine d'une vieille image est donnée, comme celle de l'ange à bicyclette, qui est un souvenir de la grand-mère de Camus, ou celle de Marianna, la ville des parents de William Burke (les deux références: p.31 de Travers Coda), ou encore le nom de Delphine Renard donné p.28 (il s'agit d'une phrase de Passage à demi expliquée dans Journal de Travers: Journal de Travers donnait le nom de Malraux («la figure agitée de tics») mais je n'avais pas réussi à retrouver l'événement dont parlait Passage).

Tout se joue entre l'index et la mémoire. Soit :

C'est ainsi qu'un beau jour (je vous raconte les choses telles qu'elles se sont passées) nous arrivâmes à Marianna, très petite ville de l'Arkansas, où s'était écoulée son enfance et où demeuraient encore ses parents — croira-t-on que durant ce voyage, et tandis que nous traversions les Étas du nord du Sud des États-Unis (ceux qui avaient hésité un moment, juste avant la guerre de Sécession, et qu'on appelait alors d'un nom curieux que j'), il m'ait fait une pipe sur la banquette arrière, dans la voiture, sans que Bill Strait, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, s'aperçoive de rien? (Travers Coda, p.31)

Cette anecdote me rappelle quelque chose, mais quoi? Rien dans l'index (qui n'indique que la p.29 (à tort: c'est 31)). Peut-être à bend? (car il me semble que le jeu de mot sur straight/bend existe quelque part), mais non (enfin oui, l'entrée "bend" existe, mais n'indique pas ce que je cherche). Je cherche directement dans le wiki de la SLRC et trouve:

Mark, qui prétendait dormir, à demi allongé à mon côté sur la banquette arrière, m'a fait une pipe, sans que Bill Straight, qui conduisait, et qui était aussi straight que son nom, ni Laura, à la place du mort, s'aperçoivent de rien. (Été, p.15)

Cela peut paraître fastidieux, mais c'est en fait comme retrouver de vieux amis: lecture suivie, avec ou sans quelques notes paresseuses dans les marges, souvenirs, évocation, vérification ou recherche de réponse: passage par l'index, saut d'une entrée à l'autre, découverte de ce que l'on cherchait ou d'autre chose (ainsi j'ai croisé le nom de Jacques Leenahrt dans l'index, mais je n'arrive pas à le retrouver).

Je suis heureuse de constater que RC a retrouver le lien entre le prénom Hélène et la perte (il avait constaté que l'un entraînait l'autre mais ne savait plus comment).

Hélène, la femme de Berg, le compositeur, passait pour une fille naturelle de l'empereur. Elle a perdu les villes, perdu les hommes, perdu les vaisseaux. (Travers Coda, p.29)

Une recherche dans l'index à "Hélène" donne la solution: Hélène Cixous cite Agammemnon d'Eschyle dans un article "Prénoms de personne" (la phrase «perdu les vaisseaux, etc.» est d'Eschyle).
Trouver est simple. Encore faut-il savoir ce que l'on cherche: c'est ici que la lecture des précédents tomes est nécessaire. (À suivre).

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