Your Bassae better be good !

Visitant le Péloponnèse cet été, je n'avais qu'une idée, aller voir Bassae :
Plus tard, nous atteindrions Bassae par une interminable route de montagne************, tout en détours, en remords et en lacets, et qui mettait trente kilomètres, et quels, chaque fois qu'il s'agissait d'en franchir trois à vol d'oiseau. […]
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************ L'Arcadie fut-elle si heureuse ? Je cite de mémoire, j'ai prêté l'édition la plus récente à un ami qui partait pour la Grèce, l'année dernière. Je ne dispose donc que d'un exemplaire déjà ancien. Le texte, en fait, est à peu près le même, mais ses différentes parties ont été réagencées, redistribuées selon un schéma jugé sans doute plus attrayant. Ascension du mont Lycée (3 h 15 à la montée; prendre un guide). — On partira par la route du temple de Bassae, puis l'on s'engagera à g. avant d'atteindre le premier col. — 2 h 30 : on aperçoit le mont Stéphani à dr. ; on descend ensuite dans une petite plaine cultivée de l'autre côté de laquelle on distingue le mont Lycée. (Qui errerait une nuit entière en ces solitudes du langage, les pastorales, ne croiserait que ses songes.) Wilhehm Peterson-Berger considérait ce concerto pour violon comme « ma fille bien-aimée parmi mes cinq garçons, les symphonies »: il est interprété ici par l'Orchestre Symphonique de la Radio, sous la direction du chef Westerberg. C'était aussi la patrie de Pan. A l'origine, l'autel consistait simplement en un petit tertre. Ce culte aurait été fondé par Lykaïos. On y pratiquait, vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains. Il était interdit à qui que ce soit d'entrer dans le sanctuaire. Ceux qui enfreignaient cette défense mouraient dans l'année ou étaient pétrifiés s'ils avaient volontairement violé la prescription religieuse.

Il y a un autre sommet, moins élevé, au S. du précédent. Le plateau qui les sépare avait été aménagé en hippodrome. Au S., la Société Archéologique mit au jour les vestiges ( à peine visibles aujourd'hui) de divers édifices d'époque hellénistique ou romaine, dont une stoa.

Une source jaillit à dix minutes au N.-E., elle passe pour être la fameuse source Hagnô, une Nymphe qui aurait élevé Zeus. Mais le bon pasteur, à force de courir sans cesse après les brebis égarées, ne perdra-t-il pas son troupeau ?

A deux heures de marche au N., M. Orlandos a effectué quelques fouilles sur l'acropole etc. etc. (Dormons toujours, il est entendu que nous lisons) : la route s'élève à flanc de montagne et l'on domine bientôt le village (belle vue) et la vallée de l'Alphée. (Remember also that Wilson was the crack shot, not Evans). Dionysos fait encourir à Penthée la dérision en le montrant à son peuple « en femme travesti, lui dont tous redoutaient naguère les menaces », et en outre il installe en lui cette féminité à laquelle il était si rebelle. Tout langage, en effet, est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent.

97 km : Temple de Bassae (en lettres grasses), situé sur le rebord d'un plateau solitaire et raviné (anc. Bassae, les Ravins), parsemé de quelques chênes. Dans l'édition la plus récente, il y a partout des astérisques, il me semble. Le temple fut découvert en 1765 par le Français Bocher. En 1811-1812, la société des Dilettanti explora les ruines et en retira les sculptures qui furent achetées pêle-mêle par le gouvernement anglais. Mais qu'il soit si difficile d'accès me le rendait plus cher, et la route impossible qui y menait, de ce côté-là, m'avait enchanté davantage, sans doute, qu'il ne ferait lui-même.

Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.23 à 25 - Hachette P.O.L, 1982
Ce texte est copié en grande partie du Guide bleu, en particulier la phrase «L'Arcadie fut-elle si heureuse ?»; d'autre part on aura reconnu quelques mots venus du Sentiment géographique de Chaillou, variations autour de L'Astrée et du Forez).

Voir Bassae, voir Bassae, c'était un but, comme celui de voir la colline qui domine Perth; et ce but devenait plus cher à chaque nouvelle citation insistant sur la difficulté d'atteindre ce temple:
J'aime dans les Cévennes la longueur, si rare en France, des paysages. Ils ne sont pas une belle image, puis une autre et une autre encore. On les pénètre, on s'en imprègne et j'aime encore la lassitude qu'éventuellement on en éprouve. Cette monotonie de splendeur m'enivre. Je l'ai éprouvée sur les autoroutes de la Nouvelle-Angleterre, quand les montagnes bleues ressemblaient à des fonds du Poussin. Je l'ai éprouvée d'un hublot d'avion, au-dessus du Wyoming. Je l'ai connue le long des ruisseaux d'Arcadie, sur des chemins pierreux qui faisaient pester mes compagnons de voyage: your Bassae better be good! J'aurais voulu l'Alphée éternel, et le temple devenait sans cesse plus beau d'être moins accessible.

Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.189 - Hachette P.O.L, 1981
Plus tard je l'avais reconnu dans cette description présentée comme une façon d'aborder le château de Plieux (les mêmes personnages, la voiture, les petites routes en balcon):
Sachant de longue expérience, et par le souvenir trop à vif des expéditions orageuses qu'ils avaient menées ensemble à l'époque lointaine de leurs longues amours agitées, que le visiteur avait toujours eu tendance à être malade en automobile, comme c'est souvent le cas des personnes qui malgré qu'elles en aient et nonobstant leurs sincères protestations de curiosité, tout au long démenties par leur regard, ou plutôt par leur défaut de regard, et par leur insitance à finir leurs phrases, et à mener jusqu'au bout leurs arguments même à la traversée des sites les plus touchants et à l'apparition des monuments les plus remarquables, ne s'intéressent pas beaucoup au paysage, ni aux contrées qu'elles traversent, et pour qui le voyage n'est jamais que ce qui mène d'un point à un autre, sans que l'espace entre ces deux extrémités du parcours ait d'autre consistance auprès d'elles que celle du temps qu'il faut pour le franchir, et l'ennui dont ce temps est empli, l'auteur lui offrit le choix entre deux itinéraires possibles, l'un rapide et simple, par l'autoroute et le nord, l'autre infiniment plus pittoresque mais aussi plus compliqué, tout en virages et en difficiles raccords, le long d'une petite route en balcon qui suit comme elle peut, non sans hésitations et remords, le flanc des collines, près des crêtes, domine la plaine qui va s'élargissant, à mesure qu'on avance vers l'ouest et tout au long contemple les montagnes, à moins que celles-ci ne lui soient dérobées par la brume, ainsi qu'il est fréquent à la belle saison, dont les chaleurs épaississent l'air et lui confèrent un on ne sait quoi de tremblé, de vaporeux, de vaguement doré, bien éloigné de la transparence qu'on lui voit en hiver, quand on croirait qu'à tendre le bras seulement on pourrait rafraîchir son front à la neige des plus hauts sommets, étincelants qu'ils sont sous un ciel diaphane, empli des seules promesses d'une connaissance implacable, arrangée en syllogismes batailleurs, avec toutes leurs scolies et leurs beaux corollaires.

Renaud Camus, L'inauguration de la salle des Vents, p.189 - Fayard, 2003
Plus tard enfin (dans l'ordre chronologique de la parution des livres) était venu le récit du journal:
Nous sommes partis dès le matin vers le sud, et vers Bassæ, sur une idée à moi que j'avais réussi à leur inculquer et à leur faire prendre pour leur. J'avais envie de visiter quelque chose d'un peu moins connu que tous les sites illustres où nous avions défilé, les Delphes, Épidaure, Olympie et autres grands classiques du voyage en Grèce, et aussi d'aller en Arcadie. Nous avons suivi la grande route de la côte jusqu'au lieu dit Tholon. Là, nous avons pris la perpendiculaire à gauche, vers l'intérieur des terres. Ce fut d'abord, des deux côtés de la route qui sepentait entre eux, dans une vallée sinueuse, des jardins, assez riches, assez petits, et l'on se serait dit au-dessus de Royat, dans cette gorge humide, ombreuse et verdoyante où court la Tiretaine. Puis la route s'élève, et bien entendu se détériore. Le paysage devient très vite beaucoup plus sec et caillouteux, et Raoul s'inquiète pour sa voiture, comme il l'avait fait quelques jours plus tôt, du côté de Mitikas et d'Aethos, dans les montagnes de l'Acarnanie. Ce qui sur la carte paraît n'être rien demande en fait des heures, parce que pour parcourir trois cents mètres à vol d'oiseau il faut faire des détours interminables sur un chemin de pierres défoncé, où l'on navigue entre les nids-de-poule. On traverse des villages de plus en plus hauts, qui d'ailleurs ont l'air moins perdus que l'état de la route, autour d'eux, ne pourrait le laisser supposer: je veux dire qu'on voit tout de même, devant les cafés, des caisses de bière Hellas en quantité, dont la présence paraît miraculeuse. Presque au bout du chemin, nous avons croisé des Canadiens dans un petit camion Volkswagen, et John les a découragés de rejoindre la mer par ce côté-là. Moi, bien sûr, j'avais trouvé tout cela très amusant, romanesque, exotique: je cherchais des yeux le terrible mont Lycée («On y pratiquait vraisemblablement, jusqu'à l'époque historique, des sacrifices humains») et je rêvais sur le Français Bocher qui découvrit le temple en 1765, et sur ce qu'avait pu être son voyage à lui.

Par le monument lui-même j'ai été un peu déçu, cependant. D'abord, il est très petit. Ensuite je trouve un peu étonnant que, ayant choisi pour lui un site aussi élevé (on est à plus de onze cents mètres d'altitude), ses bâtisseurs l'aient construit néanmoins dans un repli de terrain, un trou presque, perdant ainsi une bonne partie des avantages dramatiques de la situation. Mais enfin il est bien conservé, c'est vrai, d'une belle couleur, et ses courtes colonnes ont une magnifique assise, massive et sûre. Des travaux ont lieu où se relaient étudiants en chapeau de paille, assis sur de vieilles pierres, et paysans poussant des brouettes. Tous les morceaux épars sont déjà numérotés. Peut-être va-t-on les remonter tous et avoir alors le temple absolument complet? Ce que je n'ai pas vu, c'est le plus ancien spécimen connu de colonne corinthienne, qu'annonçait le guide.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.845 - Fayard, 2007
Je suis allée à Bassæ (mais en venant de l'est— Karytaina est évoqué dans Journal de Travers— en allant vers Olympie) et je peux en donner des nouvelles. Les routes sont bien meilleures mais toujours étroites sur des pentes escarpées. Il y a peu de villages, sans doute plus déserts qu'en 1976, mais qui donnent cependant l'impression d'être vivants, reliés au monde.
Le grand changement concerne le temple. Il est désormais sous bâche. Des ouvriers continuent à travailler, à déplacer des pierres, je ne sais pas exactement dans quel but. Les visiteurs sont rares et surtout grecs. J'ai bien peur que le temple ne revoit jamais l'air libre.

La chaise percée

Pour nous, les petits, mon père (en nous vit encore) avait fabriqué une chaise basse percée d'un trou pas tout à fait rond, on glissait le pot, d'abord métallique puis plastique, dans deux rainures ménagées sous le siège, un joli petit trône en bois brut avec dossier et accoudoirs, que les années ont poli peu à peu, au fur et à mesure de l'histoire, le bois devenu fauve dans le soleil couchant. Attendre confortablement assis que les choses se fassent n'était pas sans charme.
Mais l'abîme du grand cabinet nous attirait davantage, tant d'objets de forme plus ou moins semblable entassés derrière la porte percée d'un cœur, et des araignées dans tous les coins et recoins et des limaces par-dessous l'huis.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.83 (Minuit 2005)

Le coucou

Je lis Savitzkaya, parce que Guillaume en parla quelques fois et que je l'ai trouvé à la bibliothèque de l'entreprise (je m'efforce d'emprunter les livres qui ne doivent pas beaucoup sortir — pour encourager la bibliothécaire).
L'argument du coucou à l'adresse d'une mère rouge-gorge essoufflée est teinté d'une douceur légèrement ironique ou désabusée. Il ne contient aucun cynisme.
Si tu pouvais me nourrir, petite mère, si tu le voulais bien, je serais pour toi le meilleur des fils, meilleur que ne le sont pour leur mère les petits du geai, du pic noir et du vanneau huppé. Ne me considère pas comme un monstre. Je ne te mangerai pas quand je serai plus grand et je ne te quitterai pas quand tu seras vieille. Je me contente de tout ce que tu peux me donner. J'aime autant les larves des diptères que celles des coléoptères et je ne dédaigne pas les vers de terre de la terre fumée du jardin. Je protègerai tes petits du geai, de la pie et de l'épervier. Je chasserai les fourmis. Je couverai tes œufs. Tu m'as sorti de l'œuf, mais je ne suis pas issu de ton cloaque, mais bien de ton bec, légère et forte rouge-gorge, de ton bec à trilles et à modulations. Je t'appartiendrai à jamais. La bouche qui chante picore aussi dans le fumier et dans les excréments.

Eugène Savitzkaya, Fou trop poli, p.81 (Minuit 2005)

Hervé Guibert - A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

A l'époque, la mort d'Hervé Guibert avait fait tant de bruit que j'avais évité de le lire. Mais l'année dernière, ou il y a deux ans (juin 2012), j'ai rencontré à Porto une jeune Suissesse qui en a fait son principal objet d'étude et a éveillé ma curiosité.
Et donc quand je suis tombée par hasard sur ce livre à la bibliothèque, je l'ai emprunté.

L'écriture est alerte et vigoureuse avec une urgence, une tension, qui tient en haleine; il s'agit d'un écrivain, sans aucun doute. J'aime les phrases interminables et scandées, le rythme des mots précis et rapides.
La description des hôpitaux et des médecins est sans complaisance et constitue un précieux témoignage sur les débuts du sida, les réactions autour de la maladie, la recherche médicale, les hésitations législatives autour du dépistage, les situations dramatiques des couples non reconnus par la société… (quelle place à l'hôpital aux côtés du malade si vous êtes "son ami", quel place sur le testament puisque "vous n'êtes pas de la famille"? que de souvenirs personnels, mais vécus de loin, comme témoin inconscient d'être témoin).

Ce qui frappe vingt-cinq ans plus tard, c'est la colère du texte, son aspect règlement de comptes. Avec Adjani, avec "Bill" (l'ami qui ne lui a pas sauvé la vie: «Edwige comme Jules, avertis au téléphone, me disent que j'ai un courage fou d'aller dîner avec cet enfoiré. […] Avant de voir le salaud dans Bill, j'y vois un personnage en or massif.» (p.257) Je ne sais pas qui est Bill, mais je suis sûre qu'il a été facilement identifié à la sortie du livre), avec les médecins aux compétences variées (et souvent si incompétents), avec l'éditeur Jérôme Lindon (et au passage les critiques):
Quand je déposai le manuscrit de mon journal chez mon éditeur, le brave homme, qui avait déjà publié cinq de mes livres, me faisant signer leurs contrats dès le lendemain du jour où je les lui avais apportés, sans que j'en lise aucun paragraphe puisque c'était le contrat type et que je pouvais lui faire entière confiance, me dit qu'il n'aurait pas le temps de lire celui-là, car il faisait quatre cents pages dactylographiées, alors qu'il m'avait toujours réclamé un gros libre, un roman avec des personnages parce que les critiques étaient trop abrutis pour rendre compte de livres qui n'avaient pas d'histoire bien construite, ils étaient désemparés et du coup ne faisaient pas d'articles, au moins avec une bonne histoire bien ficelée on pouvait être sûr qu'ils en feraient un résumé dans leurs papiers puisqu'ils n'étaient pas capables d'autre chose, par contre qui serait assez fou pour accepter de lire un journale de quatre cents pages, une fois imprimé ça pourrait faire près du double et avec le prix du papier on arriverait facilement à un livre qu'on devrait vendre cent cinquante francs, or mon pauvre ami qui voudrait mettre cent cinquante francs pour un livre de vous, je ne voudrais pas être grossier mais les ventes de votre dernier livre n'ont pas été bien fameuses, vous voulez que j'appelle tout de suite pour demander les chiffres à ma comptable? En deux ans cet homme avait vendu près de vingt mille exemplaires de mes livres, il n'avait pas fait pour eux la moindre ligne de publicité, voilà que des circonstances m'amenaient à trembler devant lui pour réclamer, même pas une avance mais un décompte de droits d'auteur, qu'il me devait, et il me répliquait: «Oh! et puis vous m'énervez avec votre odieuse sensiblerie! Mettez-vous une bonne fois dans la tête que je ne suis pas votre père!»

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.87
Ce livre est bien sûr connu pour raconter les derniers mois de Foucault (Muzil, l'homme sans qualité). Je recopie ici la description du corps de l'être aimé comme poison, une réalité dont l'étendue ne s'appréhende qu'à l'expérience:
Muzil, les derniers temps qui ont précédé sa mort, avait tenu, discrètement, sans cassure, à prendre quelques distances avec l'être qu'il aimait, au point qu'il a eu le formidable réflexe, la trouvaille inconsciente d'épargner cet être à un moment où presque tout de son propre être, son sperme, sa salive, ses larmes, sa sueur, on ne le savait pas trop à l'époque, était devenu hautement contaminant, ça je l'ai appris récemment par Stéphane qui a tenu à m'annoncer, peut-être mensongèrement, qu'il n'était pas lui-même séropositif, qu'il avait échappé au péril alors qu'il s'était vanté, peu après m'avoir révélé la nature de la maladie de Muzil qu'il avait ignoré jusque-là, de s'être faufilé à l'hôpital dans le lit de l'agonisant, et de l'avoir réchauffé avec sa bouche en différents points de son corps, qui était du vrai poison.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.135

Album

Reçu, sans aucun mot d'explication, d'une amie à qui je n'ai pas écrit pour le Nouvel An comme je le fais chaque année (mais je pensais la voir à Lorient — et puis non) un livre, Album, de Marie-Hélène Lafon, aux éditions Buchet-Chastel (car la quatrième de couverture précise «Tous ses romans, dont L'Annonce (Prix Page des libraires 2009) et Les Pays, sont publiés chez Buchet/Chastel.»)

Il reste à le lire et à la remercier.

En allant à l'enterrement de Foucault

Mangé une andouillette à midi en pensant à Foucault (et Guibert).

Sur la route, avec l'assistant de Muzil et Stéphane, nous nous arrêtâmes dans un relais et dégustâmes, ce fut une idée de Stéphane qui rappela que Muzil les adorait, des andouillettes grillées.

Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.113, Gallimard 1990

La lecture préférée de Foucault

chapitre 25
Mancini s'était fait enterrer avec son pinceau et le Manuel d'Epictète, qui se trouve à la suite des Pensées de Marc Aurèle, dans l'exemplaire jaune Garnier-Flammarion que Muzil avait délogé de sa bibliothèque, couvert d'un papier cristal, quelques mois avant sa mort, pour me le donner comme étant l'un de ses livres préférés, et m'en recommander la lecture, afin de m'apaiser, à une époque où j'étais particulièrement agité et insomniaque, ayant même dû me résoudre, sur les conseils de mon amie Coco, à des séances d'acupuncture à l'hôpital Falguière, où un médecin au nom chinois m'abandonnait en slip sous une tente mal chauffée, après m'avoir planté au sommet du crâne, aux coudes, aux genoux, à l'aine et sur les orteils de longues aiguilles qui, oscillant au rythme de mon pouls, ne tardaient pas à laisser sur ma peau des rigoles de sang que le docteur au nom chinois ne prenait pas la peine d'éponger, ce docteur obèse aux ongles sales auquel je continuais de confier mon corps, m'étant toutefois soustrait aux intraveineuses de calcium qu'il m'avait prescrites en complément, deux ou trois fois par semaine, jusqu'au jour où, saisi de dégoût, je le vis remettre les aiguilles maculées dans un bocal d'alcool saumâtre. Marc Aurèle, comme me l'apprit Muzil en me donnant l'exemplaire de ses Pensées, avaient entrepris leur rédaction par une suite d'hommages dédiés à ses aînés, aux différents membres de sa famille, à ses maîtres, remerciant spécifiquement chacun, les morts en premier, pour ce qu'ils lui avaient appris et apporté de favorable pour la suite de son existence. Muzil, qui allait mourir quelques mois plus tard, me dit alors qu'il comptait prochainement rédiger dans ce sens, un éloge qui me serait consacré, à moi qui sans doute n'avais rien pu lui apprendre.

Hervé Guibert, A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, p.75-76, Galimard 1990
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