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Billets pour la catégorie Anthologie :

vendredi 19 mai 2017

Buveurs d'eau, buveurs de vin

La collection Orphée (éditions La Différence) présentent deux Anthologie Grecque, I et II — une III est annoncée.

La première est La Couronne de Méléagre (puisque qu'anthologie signifie guirlande, couronne), poète syrien entre le second et premier siècle avant Jésus-Christ. C'est une anthologie d'épigrammes, forme plutôt que genre, prévient la préface. Ce sont souvent des épitaphes, mais aussi des poèmes d'amour parfois lestes ou des complaintes devant le temps qui passe. La préface de Dominique Buisset revient sur la critique textuelle qui permet de reconstituer vaille que vaille La Couronne originale. Elle donne également des éléments de métrique.
A cette occasion, j'ai découvert avec ravissement que l'on connaissait la liste des bibliothécaires de la bibliothèque d'Alexandrie et que le premier d'entre eux, Zênodote, est celui qui a divisé l'Odyssée en vingt-quatre chants.

La seconde, La Couronne de Philippe, date de deux siècles plus tard, sous le règne de Caligula et de son successeur. Sa teneur change, les poèmes retenus parlent surtout d'amours et de vins, ils sont plus faciles à lire aujourd'hui (moins de références à des dieux, à des généalogies divines, à des batailles) que l'autre Couronne. Il s'agit de défendre la forme courte contre la forme savante, le moment présent et la jouissance contre l'abstinence et l'étude. Sous ce combat de goût et de forme, ce qui se joue, c'est la transformation d'un monde, des mythes à la science.

Dans la préface, Dominique Buisset en éclaire les enjeux, opposant les buveurs de vin amoureux d'épigrammes et de l'instant présent aux buveurs d'eau (de la source Hippocrène, la source du cheval, né du sabot de Pégase et séjour favori des Muses), archivistes savants tournés vers l'avenir.
[…] Mais force est de constater qu'il se manifeste, dans la Couronne de Philippe, une opposition entre deux conceptions divergentes de la fonction même de la poésie, voire deux conceptions du monde. On dirait que les «buveurs de vin» attribuent au poème, comme au vin, un rôle de «divertissement», au sens fort. Dionysos, ou Bacchos, le dieu du vin, est traditionnellement appelé aussi Lyaïos, celui qui délivre, le Libérateur, parce qu'il procure l'oubli des misères de la condition humaine. Or c'est précisément la fonction que certains assignent au poète.[…]
[…]
Il vaut mieux revenir à l'épigramme A.P. XI, 31 d'Antipater. Elle pourrait passer, n'étaient les onze autres, pour une simple remarque de sagesse pratique: ceux qui ne boivent que de l'eau et gardent la tête froide durant les festins sont dangereux car ils sont en mesure de répéter le lendemain les propos qui ont pu échapper aux autres sous l'effet du vin. Mais le véritable grief n'est pas là: par essence, le vice est dans la mémoire. Les «buveurs d'eau» se souviennent des paroles, mythôn; le mot joue sur l'ambiguïté: propos de table, ou mythe, c'est-à-dire, par excellence, un des premiers grands instruments de l'interprétation du monde.

On peut imaginer les «buveurs de vin» doublement désemparés. Ils refusent le souci, commun à la pensée mythique et à la pensée rationnelle, de rendre le monde intelligible. Or ils assistent, d'Héraclite à Platon et aux savants du musée d'Alexandrie, au changement d'objet et au perfectionnement — c'est-à-dire, à leur yeux, à l'aggravation — des procédures de la mémoire humaine. Tandis que d'autres Grecs passent des mythes et de l'âge héroïque à la cité, à la philosophie et à la science, ils se retirent dans le suspens de l'esthétisme. Il serait même abusif de dire qu'ils chantent pour passer le temps, ils le nient — ou il s'efforcent, comme Antipater dans sa chevauchée vers l'Hadès, de faire de la brièveté de la vie une valeur aristocratique. Mais la mémoire impose le temps. Elle est l'instrument du discernement et du classement des connaissances acquises sur le monde, la condition de leur exploitation et de leur progrès. Elle est aussi l'instrument de la discrimination entre ancien et nouveau, c'est-à-dire le moyen d'échapper à la répétition et aux bégaiements de l'histoire. Garder mémoire — critique — des poèmes homériques, c'est se donner la liberté de jouir encore, à volonté, de leur lecture, mais également celle de ne pas les reproduire à l'infini: la mémoire de l'ancien est la chance du neuf.

Les «buveurs de vin», eux, font d'un désespoir philosophique une attitude esthétique. Ils veulent se donner l'illusion — on peut la trouver belle — que le travail de la mémoire est sacrilège et sans objet, puisqu'à leurs yeux, par nature, les chefs-d'œuvre ne roulent pas avec tout le reste dans le cours du temps et de l'histoire.

On pourrait trouver des échos à ce genre d'attitude même au delà de la fin du monde païen, dans la Confession de l'Archipoète, par exemple, ou en percevoir un, peut-être, dans ce que Dante appellera, au chant III de l'Enfer, il gran rifiuto: la posture d'hommes convaincus, dès avant d'entrer là-bas, qu'il n'y a rien à laisser, puisqu'il n'y a a pas d'espérance.

Dominique Buisset en préface à La Couronne de Philippe, Orphée La Différence 1993, p.17-19

samedi 4 novembre 2006

Les dainas, une identité en poésie

Hier, j'ai découvert par hasard dans la petite librairie où j'ai mes habitudes une plaquette de poèmes lettons, poèmes dont j'ignorais l'existence et qui paraissent au cœur de l'identité lettone :

La Lettonie a été en effet, pendant des siècles, colonisée par une succession d'envahisseurs : Allemands, Polonais, Suédois, Russes. Elle n'a réussi à conquérir, pour la première fois, son indépendance, qu'en 1918. Mais après seulement vingt années de paix, elle a été annexée, en 1940, avec les deux autres pays baltes (l'Estonie au nord et la Lithuanie au sud), par l'Union Soviétique, puis un an plus tard par l'armée allemande (invasion considérée par beaucoup, sur le moment, comme une délivrance) et, finalement, à la fin de la Deuxième guerre mondiale, intégrée à l'URSS tout comme ses deux voisines baltes. Ce n'est qu'en 1991 que ces trois pays ont enfin retrouvé cette indépendance tant désirée.
Sous la houlette de Krisjanis Barons (1835-1923), qui y consacra presque quarante années de sa vie et qu'on surnomme en Lettonie le "Père des dainas", des gens ont parcouru le pays pour recueillir par écrit ces poèmes ayant plus de mille ans d'existence, créés dans une langue indo-européenne à laquelle seul le lithuanien est apparenté, et qui n'est ni slave, ni germanique.
[...]
On a identifié plus d'un million de textes et trente mille mélodies, abondance reflétée dans cette daina:
J'ai trois mesures de chansons
Dans ma houblonnière.
Il m'a fallu trois années pour chanter
Ce qu'une seule contenait.

[...]
Pendant l'occupation soviétique, les dainas ont permis de garder vivants les idéaux d'indépendance et de liberté et le chant choral, symbole de la nation, a joué un rôle déterminant dans le troisième réveil national. C'est pour cela que l'on a appelé les événements qui ont conduit à la libération, sans violence et presque sans effusion de sang, de la Lettonie en 1991, la "révolution chantante".

[...]
Un ethnologue allemand, Johann Kohl (1808-1878), a été stupéfait de découvrir que les Lettons avaient réussi à préserver des formes culturelles qui avaient été balayées dans le reste de l'Europe par la modernisation: «Il serait vraiment difficile de nos jours de trouver une autre nation en Europe qui mérite plus d'être qualifiée de "terre de la poésie" que le peuple letton et la terre lettonne. (...) Tous les Lettons sont des poètes nés, ils composent tous des vers et des chants et ils peuvent tous chanter ces dainas

[...]
En ce qui concerne la forme, les dainas, comme nous l'avons vu, sont en grande majorité des quatrains. Les vers ne riment pas mais ont un rythme chantant très spécifique avec, en général, un appui sur la première syllabe du mot. Comme l'explique Saulcerite Viese, la daina est «une miniature dont les deux premiers vers exposent le problème, le point de départ. Les deux vers suivants offrent, eux, un parallèle poétique, une solution, une issue, une généralisation et un résumé de l'action.»
Vaira Vike-Freiberga[1], elle, évoque la poésie japonaise: «beaucoup de textes de dainas sont un peu comme les koans du Zen japonais: le premier couplet expose quelque chose comme une devinette, ou une énigme, ou simplement un énoncé épigrammatique à méditer. Seule l'addition du second couplet rend possible la solution.»

Dainas, Poèmes lettons traduits et présentés par Nadine Vitols Dixons, aux éditions L'Archange Minotaure

L'édition est bilingue, ce qui me comble. Plus le temps passe et plus je ressens le besoin d'éditions bilingues, quels que soient la langue ou l'alphabet, de la même façon que j'ai un désir de partitions de musique. Ne pas comprendre le sens des signes tout en sachant qu'ils en ont un me tranquilise et porte ma rêverie.
J'aime beaucoup ces poèmes, ils sont tout à fait mon genre dans la simplicité de leur forme et de leur sujet. J'aime les haïkus pour la même raison, mais à première vue, les dainas auront ma préférence parce qu'ils reflètent davantage de tendresse pour le monde. Il y a souvent dans le haïku une forme de sécheresse, d'ironie, peut-être due à leur forme très contrainte (ou est-ce une conséquence de la traduction?).
J'écris "auront", parce que cela reste à vérifier: mon seul regret concernant cette plaquette de poèmes, c'est qu'elle évoque des milliers de dainas pour ne nous en présenter qu'une poignée, trois ou quatre dizaines.

Voici quelques exemples (Saule, féminin, est le soleil, Laima est le destin) :

Un seul soleil, une seule terre,
Mais pas de langue partagée:
J'ai traversé la rivière,
Déjà la langue avait changé.

Chaque matin Saule se lève
Dans un arbre rougeoyant;
Les jeunes messieurs deviennent vieux
A rechercher cet arbre.

Lève-toi, Saule, le matin,
Couche-toi tard le soir,
Le matin pour nous réchauffer,
Le soir par pitié pour nous.

Laima traversait la cour
En conversant avec Dieu:
Cette jeune fille n'a qu'un petit trousseau
Il lui faut donc une vie plus douce.

Que feras-tu, Dieu, tout seul,
Quand nous serons tous morts,
Quand nous serons tous endormis
Sous l'herbe verdoyante ?


Notes

[1] présidente de la Lettonie. En exil durant 53 ans, elle a publié La logique de la poésie, n°44, (Société Royale du Canada), 1991

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