Billets pour la catégorie Antoine Compagnon 2008 :

Morale(s) du narrateur de La Recherche

Qu'est-ce qui a été si décevant dans le séminaire d'Antoine Compagnon cette année? Et qu'en retiendrai-je au bout du compte?

Il y a eu dès l'abord un manque de définition du sujet. "Qu'est-ce que la morale?" aurait été sans doute un peu hors-domaine pour un cours de littérature, mais "que vais-je entendre ici par "morale" (morale(s) )" aurait été nécessaire, voire indispensable. Or ce qui a été esquissé et abandonné, c'est une réflexion sur les définitions que Compagnon souhaitait ne pas retenir. Nous sommes parvenus à "la morale comme ce qui interloque", ce qui est effectivement extrêmement interloquant. "Le retournement chez Proust" ou "Surprise(s) proustienne(s)" aurait tout aussi bien convenu.

D'autre part, le titre du cours mentionne "Proust", et bien plus, "de" Proust, ce qui est embarrassant : au sens strict, cela revenait à juger l'auteur, voire la personne avant l'auteur, ce qui donnait à l'entreprise un tour beuvien inattendu. Sans aller jusque là, il est certain que nous n'avons jamais su qui ou ce que nous étions en train de juger: étions-nous en train d'examiner les jugements que le narrateur portait sur les autres personnages dans La Recherche, les comportements de ces autres personnages, le comportement du héros (en définissant ici très rapidement le héros comme celui qui agit et le narrateur comme celui qui rapporte les faits), fallait-il se cantonner à La Recherche, comme Compagnon l'a fait le plus souvent, alors que d'intéressante remarques apparaissent dans Contre Sainte-Beuve et les préfaces à Ruskin, sans compter les articles et la correspondances?

Nous avons oscillé entre tout cela, sans organisation claire, errant d'un point à un autre sans savoir où nous allions.
Nous touchons ici à l'un des présupposés de la méthode: pour qu'un plan soit rigoureusement construit, il faut savoir ce que l'on souhaite démontrer. Il est ensuite possible de dessiner un plan ferme qui avance les différences arguments destinés à nous amener à la conclusion, en étudiant au passage les contre-arguments (pour en démontrer la faiblesse ou la moindre pertinence et les raisons pour lesquelles nous décidons de les négliger dans le cas qui nous préoccupe).
Ces démonstrations ne sont certes pas totalement artificielles (dans le sens de faux, sans vérité) puisqu'elles s'appuient bel et bien sur des exemples pris dans le texte, il reste cependant qu'elles sont des constructions. L'un des grands jeux de la rhétorique consiste justement à apprendre à démontrer tout et son contraire. Les plus belles démonstrations sont celles qui sonnent profondément justes, qui nous éclairent sur les structures et le sens caché des textes (c'est la raison du succès de la thèse du triangle du désir de René Girard, par exemple), d'autres sont fausses, ce sont des exercices de style qui magistralement exécutés suscitent le rire et l'admiration par leur audace-même (et l'on songe à Cioran saluant la mauvaise foi de de Maistre, mauvaise foi si tempétueuse qu'elle emporte l'adhésion — même si nous ne sommes pas dupes).

Quoi qu'il en soit, il faut savoir ce que l'on veut démontrer.
Or nous ne l'avons pas su. Proust ou ses textes ou simplement La Recherche était-il oui ou non moral? Oui mais non, non mais oui, oui selon certains aspects, non selon d'autres, oui lorsque l'auteur parlait, non lorsque le narrateur jugeait les autres, oui en général à l'exception de, non en général cependant notons que... : les nuances étaient possibles et étudiables, cela a été fait, mais de façon si désordonnée — et sans même que Compagnon s'en cachât — que nous avons eu moins l'impression d'une promenade exploratoire que d'une errance circulaire dans une forêt dont nous ne sortirions pas.

L'embarras, peut-être, provenait de ce qu'implicitement nous savions que Proust ne pouvait être condamné: à l'énoncé du sujet, nous savions aussitôt que jamais Proust ne serait déclaré amoral ou immoral, car le déclarer l'un ou l'autre aurait été adopter le point de vue des moralistes de la IIIe République, et nous étions bien trop évolués pour cela. Cependant, Proust ne serait pas non plus déclaré moral, cela serait trop vieillot, d'où un entre-deux sans gloire, un refus de juger et de trancher.
Or peut-on réellement peser la morale d'un texte, de personnages ou d'un auteur sans juger? Peut-être est-ce là la difficulté du sujet de cette année. Parler de la mémoire autorise la promenade, la mémoire, ce sont les souvenirs, la nostalgie, un vagabondage affectif dans le temps.
La morale ou les morales sont des normes de conduites et des valeurs dont il faut d'une part juger si elles sont bonnes ou mauvaises (ce qui revient à avouer qu'on les partage ou qu'on les désapprouve) et d'autre part évaluer si elles sont respectées ou pas. La morale n'est pas du côté de l'émotion mais de la justice, elle implique de juger, et ce faisant, de se dévoiler. Antoine Compagnon était-il prêt à un tel dévoilement?


Il est possible que concernant l'auteur, l'homme, Proust, Antoine Compagnon ait donné la réponse trop tôt, dès le troisième cours: comme Baudelaire, Proust n'avait qu'une morale, celle du travail. Le travail est ce qui permet d'échapper à l'angoisse, au temps qui passe "pour rien" (temps perdu, lutte contre le temps perdu), à la mémoire qui se délite. Le travail est ce qui permet de donner une forme à la mémoire, et donc à soi-même, à son identité (très intéressantes remarques de Landy reprenant Locke); de donner une forme au temps et donc à la vie.
L'importance fondamentale du travail a été souligné par Proust dès sa préface à Sésame et les lys de Ruskin, elle est l'angoisse du Contre Sainte-Beuve, comment écrire, quelle forme donner à ses idées, elle est le remords de La Recherche, je ne travaille pas, je ne commence pas, ma grand-mère n'ose plus me poser de questions, je la fais pleurer, mes journées s'évanouissent sans retour.
Ce que décide finalement le narrateur, ou l'auteur, puisqu'on est dans l'un de ces passages délicats où l'on sent apparaître un méta-narrateur — où La Recherche devient un journal —, à la fin du Temps retrouvé, c'est de se mettre à travailler. La Recherche est en ce sens très profondément morale au sens le plus conservateur du terme: condamnation des plaisirs, apologie du travail. Sa particularité est de décrire très longuement les divertissements/diversions possibles, attrait des salons et des mondanités, illusion de l'amour et de la luxure, afin de montrer par l'exemple combien tout cela est vain (et sans doute la démonstration aurait-elle eu moins de force si n'étaient intervenus la guerre et les morts et les sacrifices (même si Dreyfus déjà était le lieu de confrontation entre la dureté de "la vraie vie" et les superficialités mondaines)). Mieux vaut se tenir en sa chambre et travailler, sans se laisser distraire par des obligations mondaines ou charitables: Pascal ou Saint-Augustin n'avaient fourni que la conclusion en des formules ramassées, Proust fournit la démonstration frappante en des milliers de pages.

Cette conclusion éminemment morale (et sans doute éminemment juste, puisque d'une part le travail est bien ce qui apaise, d'autre part, dans le cas de Proust, écrivain, il est bien ce qui permet de retenir le temps et construire l'identité[1]) pose le narrateur en position de juge. En nous racontant son histoire, il veut nous montrer toutes les impasses qu'il a entrevues (celles que les autres ont empruntées autour de lui) et celles qu'il a lui-même empruntées. C'est parce que le narrateur sait que toutes les activités (ou paresses) qu'il raconte sont vaines qu'il se pose en qualité de juge.

Or le lecteur ne sait pas cela lorsqu'il avance dans La Recherche. Ce qu'il lit, ce ne sont pas les méditations, "remarques pour soi-même", d'un narrateur qui juge rétrospectivement sa vie en tirant des enseignements des personnages et des situations qu'il a rencontrés et qu'il a vus évoluer sur des dizaines d'années, mais les remarques d'un jeune homme (puis moins jeune) dont on comprend mal la position, et qui, pour tout dire, est plutôt antipathique à juger ainsi son entourage alors que lui-même ne paraît pas si recommandable.
C'est sans doute cela d'ailleurs qui a tant gêné les contemporains de Proust au fur à mesure de leur découverte des livres successifs qui constituent La Recherche: qui était-ce blanc-bec, le narrateur, qui se permettait de juger tout et n'importe qui et n'importe quoi? Où voulait-il en venir?


Morale(s) de Proust. Proust est-il moral? "La Recherche" est-elle morale, c'est-à-dire, pour retenir un sens très commun, récompense-t-elle le bon, punit-elle le méchant? Amène-t-elle à la conversion quelques méchants qui ainsi sont sauvés?

Le problème, c'est que ces catégories ne s'appliquent pas, ou qu'elles s'appliquent de façon ravageuse: il y a beaucoup trop de méchants dans La Recherche. Personne n'est bon, tout le monde est méchant, soit en actes (c'est alors souvent par intérêt), soit en paroles (par bêtise ou malignité). Ceux qui ne sont peut-être pas méchants (bien qu'ils le paraissent, par leur violence, leur imprévisibilité), sont fous ou dépravés. La punition des méchants est de vieillir.

Les bons (mais lesquels? Qui est bon à part la grand'mère? Les Larivière et Marie-Céleste?) ne sont pas récompensés ; mais il y en a si peu...

Le narrateur est touché par la grâce. C'est lui qui est sauvé. Il abandonne dès lors les plaisirs pour l'étude.
Finalement, La Recherche est bien plus moral que je ne l'imaginais.

Notes

[1] il faudrait dès lors distinguer entre travail créateur et travail producteur, ce n'est pas le sujet ici.

Antoine Compagnon au Collège de France en 2008

Les titres des séminaires ont été choisis par les intervenants, les titres des cours ont été donnés par moi.

Je rappelle qu'il s'agit de transcriptions renarrativisées, à ce titre comportant des approximations, peut-être même des erreurs : il serait dangereux de juger les intervenants d'après ces notes.

  • mardi 8 janvier 2008 - Cours n°1 : Littérature et morale
  • mardi 8 janvier 2008 - Séminaire n°1 (professé par A. Compagnon) : Proust et la morale
  • mardi 15 janvier 2008 - Cours n°2 : D'une hygiène morale au conflit intérieur
  • mardi 22 janvier 2008 - Cours n°3 : La perplexité, recherche et reconnaissance du moi
  • mardi 29 janvier 2008 - Cours n°4 : La morale, obsession des philosophes
  • mardi 5 février 2008 - Cours n°5 : Manifeste pour une littérature profuse
  • mardi 12 février 2008 - Cours n°6 : La perplexité comme morale de la littérature
  • mardi 19 février 2008 - Cours n°7 : Auto-satisfaction et fausse modestie
  • mardi 26 février 2008 - Cours n°8 : Les visages multiples de la Charité
  • mardi 4 mars 2008 - Cours n°9 : Le trope de l'aigre-doux
  • mardi 11 mars 2008 - Cours n°10 : Envie, lâcheté, bonté ancienne, bonté moderne...
  • mardi 18 mars 2008 - Cours n°11 : le héros est-il coupable de "fautes ordinaires" ?
  • mardi 25 mars 2008 - Cours n°12 : Les vices et les vertus s'étayant les unes les autres
  • mardi 1 avril 2008 - Dernier cours : En forme de conclusion provisoire



  • mardi 15 janvier 2008 - Séminaire n°2 par Philippe Chardin : Amoralités proustiennes
  • mardi 22 janvier 2008 - Séminaire n°3 par Luc Fraisse : Proust et l'écriture du mensonge
  • mardi 29 janvier 2008 - Séminaire n°4 par Jacques Dubois: Petites sociologies proustiennes
  • mardi 5 février 2008 - Séminaire n°5 par Elisabeth Ladenson : Proust et la morale publique
  • mardi 12 février 2008 - Séminaire n°6 par Mireil Naturel : Les mauvais sujets
  • mardi 19 février 2008 - Séminaire n°7 par Edward Hughes : Perspective sur la culture populaire
  • mardi 26 février 2008 - Séminaire n°8 par Raymonde Coudert : Fable de Proust, la lettre au chien
  • mardi 4 mars 2008 - Séminaire n°9 par Mariolina Bertini : Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne
  • mardi 11 mars 2007 - Séminaire n°10 par Chantal Leriche : « C'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité »
  • mardi 18 mars 2008 - Séminaire n°11 par Maya Lavault: Histoires de crimes proustiens
  • mardi 25 mars 2008 - Séminaire n°12 par Joshua Landy : Un égoïsme utilisable par autrui
  • mardi 1 avril 2008 - Séminaire n°13 par Jon Elster : L'aveuglement volontaire

séminaire n°13 : Jon Elster - L'aveuglement volontaire

J'ai très mal pris (ou plutôt je n'ai pas pris) les références des articles cités. Tout ou à peu près me semble  : des citations, des schémas et des références d'articles.

Pour cette dernière transcription (dans tous les sens du terme), je mets en ligne la page 8 de mes notes.



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Jon Elster travaille sur la rationalité et les sciences sociales. Il a publié de très nombreux articles et livres, sur la rationalité, le choix d'une constitution, Marx, une réflexion sur Stendhal, «Deception and self-deception in Stendhal», self deception, c'est-à-dire aveuglement volontaire...
Nous avons souvent discuté car nous sommes tous les deux professeurs à l'université de Columbia...

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Lorsqu'on avait l'esprit cartésien au XVIIIe ou au XIXe siècle, on avait du mal à admettre la théorie de la gravité parce qu'il s'agissait de lois lointaines et invérifiables.
Il a fallu attendre 1915 et Einstein pour que la loi de la gravité soit intégrée dans un système plus général. Einstein, quant à lui, ne put jamais admettre la théorie quantique. En particulier, il réfutait l'une des hypothèses émises sur les particules, qui soutenait que des particules se trouvant dans un état «intriqué», formant une sorte de paire inséparable, se comportaient comme si elles restaient unies par un lien mystérieux même lorsque chaque particule «jumelle» se trouve à une grande distance de l'autre. Einstein appelait ce phénomène une «action surnaturelle à distance» et sa rationalité refusait de reconnaître la possibilité que ce fut vrai.
En 1982, les expériences d'Alain Aspect à Orsay ont validé cette hypothèse, donnant tort à Einstein. Elles ont démontré l'existence empirique du phénomène, qui est une sorte d'enchevêtrement. C'est comme si deux personnes jouaient aux dés et que la somme des points sortants étaient toujours la même: si l'un sort 5, vous savez que l'autre va sortir ou a sorti 2, si l'un sort 4, l'autre sort ou a sorti obligatoirement 3, etc.

Un autre problème que l'on peut évoquer, c'est celui du dilemme du prisonnier (Jon Elster a projeté un tableau en anglais et donné des références, je n'ai rien noté.) : deux prisonniers complices d'un délit sont retenus dans des cellules séparées et qui ne peuvent communiquer. Si un seul des deux avoue, celui-ci est certain d'obtenir une remise de peine alors que le second obtient la peine maximale (10 ans) ; si les deux avouent, ils seront condamnés à une peine plus légère (5 ans) ; si aucun n'avoue, la peine sera minimale (6 mois), faute d'éléments au dossier.
Il y a donc un intérêt collectif à se taire, mais un intérêt personnel à parler. Si je fais le choix coopératif, c'est que je suppose que mon partenaire fera pareil que moi car c'est un homme comme moi.

Proust avait saisi la théorie de l'intrication avant Einstein. Il utilise une théorie de l'enchevêtrement. Les décisions se prennent à partir de la question: «Si moi je ne le fais pas, qui le fera?»
C'est le mécanisme démonté par Quattrone et Tversky dans leur article «Causal versus diagnostic contingencies» à propos des votants: chaque électeur regarde son propre vote comme le diagnostic de millions d’autres votes et fait comme si ceux qui pensaient comme lui agissaient comme lui. Il se dit: «je vais voter parce que si les gens qui pensent comme moi ne vont pas voter, nous allons perdre l’élection.»
Saint-Loup agit de la même façon. Il est fidèle par superstition, il pense «si moi je ne suis pas fidèle, pourquoi le serait-elle?»

Or, cette curiosité, c’est à tort que j’avais espéré l’exciter chez Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour longtemps paralysée en lui par l’amour qu’il avait pour cette actrice dont il était l’amant. Et même l’eût-il légèrement ressentie qu’il l’eût réprimée, à cause d’une sorte de croyance superstitieuse que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse.[1]

Un autre exemple de cette superstition est donnée par le narrateur songeant à Albertine: s'abstenir d'infidélités dans l'espoir que l'autre fasse de même. Mais le narrateur va plus loin: faut-il souhaiter que les morts voient nos pensées?

Peut-être, si elle l’avait su, eût-elle été touchée de voir que son ami ne l’oubliait pas, maintenant que sa vie à elle était finie, et elle eût été sensible à des choses qui auparavant l’eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, j’étais effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, ma grand’mère connaissait aussi bien mon oubli qu’Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu’on aurait d’apprendre qu’elle sait certaines choses balancerait l’effroi de penser qu’elle les sait toutes?[2]

(Jon Elster nous projette un tableau des différents choix possibles, deux lignes sur deux colonnes. Il commente): Le narrateur peut choisir entre "tous les morts savent tout" ou "aucun mort ne sait rien". La diagonale résume les choix possibles.

En revanche, la publication de l'article dans Le Figaro est l'occasion d'un contraste, car il n'a aucune action à distance sur ses lecteurs. Cela n'empêche le narrateur d'espérer que ce lien existe, sans beaucoup d'illusion toutefois:

[...] moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres.[3]

Le narrateur avance une autre esquisse en ce sens:

il s'agit d'une citation de la Pléiade selon Tadié que je n'ai pas: «Je me rends compte que bien souvent... cette lettre.» tome IV p.675-676.

On constate l'usage répété du mot "pour" : il s'agit de se convaincre que sa maîtresse ne le trompe pas. Mais le narrateur est lucide: il exclut que la réalité puisse ressembler à son désir. Il va donc mettre ne place une stratégie qui consiste à ne pas espérer de lettre, de manière à ce que la survenue d'une lettre soit moins improbable, un peu comme l'insomniaque tente d'oublier qu'il veut dormir pour que le sommeil survienne.

Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu’on vous recherche, c’est de se refuser. [...] De même, si un homme regrettait de ne pas être assez recherché par le monde, je ne lui conseillerais pas de faire plus de visites, d’avoir encore un plus bel équipage ; je lui dirais de ne se rendre à aucune invitation, de vivre enfermé dans sa chambre, de n’y laisser entrer personne, et qu’alors on ferait queue devant sa porte. Ou plutôt je ne le lui dirais pas. Car c’est une façon assurée d’être recherché qui ne réussit que comme celle d’être aimé, c’est-à-dire si on ne l’a nullement adoptée pour cela, si, par exemple, on garde toujours la chambre parce qu’on est gravement malade, ou qu’on croit l’être, ou qu’on y tient une maîtresse enfermée et qu’on préfère au monde [...]. [4]

Il s'agit de self-deception, de ce que Pascal Engel appelle la duperie de soi-même. Ce n'est pas du wishful thinking, c'est-à-dire prendre ses désirs pour des réalités: il n'y a pas déni puisqu'on ignore ce qu'est la réalité.

C'est la différence entre "l'effet Mme de Rênal": son mari la veut fidèle donc il la croit fidèle, il prend ses désirs pour la réalité; et "l'effet Othello", Othello craignant que sa femme ne soit pas fidèle croit qu'elle ne l'est pas.

Sans doute j’avais été depuis longtemps, par la puissance qu’exerçait sur mon imagination et ma faculté d’être ému l’exemple de Swann, préparé à croire vrai ce que je craignais au lieu de ce que j’aurais souhaité

Cependant, le narrateur est conscient de ce biais dans sa réflexion, et il essaie d'en tenir compte:

[...] Mais je me dis que, s’il était juste de faire sa part au pire, [...] il ne fallait cependant pas que, par cruauté pour moi-même, soldat qui choisit le poste non pas où il peut être le plus utile mais où il est le plus exposé, j’aboutisse à l’erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, à cause de cela seul qu’elle était la plus douloureuse.[5]

On peut creuser la différence entre les deux. Selon Joshua landy, le narrateur choisit systématiquement les faux renseignements, il cherche la mauvaise information:

his peace of mind requires that he employ sufficent ressources to generate the illusion of knowing the truth, but that he stop short of those wish risk actually uncovering it [...][6]

La duperie suppose que l'on maintienne ensemble deux croyances contradictoires simultanément, mais sans en avoir conscience. Il s'agit d'un processus motivé.

1. L’individu maintient deux croyances contradictoires (p et non-p)
2. Les deux croyances sont maintenues simultanément
3. L’individu n’est pas conscient d’avoir l’une des deux croyances
4. L’acte qui détermine laquelle des deux croyances est sujette à la conscience est un acte motivé.
(R. Gur et H. Sackeim, « Self-deception : A concept in search of a phenomenon », Journal of Personality and Social Psychology 1979.)

Il s'agit en réalité d'une volonté d'ignorance: l'individu sait qu'il pourrait acquérir des informations pour confirmer ou invalider sa croyance, mais il ne cherche pas véritablement à l'acquérir.
On entre dans le domaine de la pensée magique. La pensée magique, c'est ce qui fait que lors d'un lancer de dé, les individus préfèrent parier pendant que le dé est en l'air plutôt qu'une fois qu'il est tombé sur le sol sans que le résultat leur soit connu: tout se passe comme si les individus pensaient pouvoir influencer le résultat tant que le dé est en l'air.

Hilgard en 1974 a mené l'expérience suivante: il a noté combien de temps un groupe d'individus supportaient de tenir sa main dans l'eau glacé, puis leur a donné de fausses informations sur ce que l'exercice physique aurait comme conséquence en fonction de leur "type" cardiaque (type imaginaire, mais les individus ne le savaient pas). Après quelques minutes d'exercices physiques, les individus ont à nouveau plongé la main dans l'eau glacé. Pratiquement tous ont modifié leur capacité à tenir dans l'eau en fonction de ce qu'on leur avait expliqué (voir ici).
De même, on sait que les nouveaux riches préfèrent payer cher leurs tableaux contemporains, car cela les rassure sur leurs goûts artistiques.

Toutes ces démarches de fausses recherches de l'information, de pensée magique et de duperie de soi-même sont parfaitement illustrer par Swann dans son amour pour Odette:

Pour l’instant, en la comblant de présents, en lui rendant des services, il pouvait se reposer sur des avantages extérieurs à sa personne, à son intelligence, du soin épuisant de lui plaire par lui-même. Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante, de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur – comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter.
Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue – chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux – et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. En effet, si ce mois-ci il venait moins largement à l’aide d’Odette dans ses difficultés matérielles qu’il n’avait fait le mois dernier où il lui avait donné cinq mille francs, et s’il ne lui offrait pas une rivière de diamants qu’elle désirait, il ne renouvellerait pas en elle cette admiration qu’elle avait pour sa générosité, cette reconnaissance, qui le rendaient si heureux, et même il risquerait de lui faire croire que son amour pour elle, comme elle en verrait les manifestations devenir moins grandes, avait diminué.

Dans le premier cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur d'Odette aux yeux de Swann.
Dans le deuxième cas, la générosité de Swann pour Odette augmente la valeur de Swann aux yeux d'Odette.
Puis la crise survient:

Alors, tout d’un coup, il se demanda si cela, ce n’était pas précisément l’« entretenir » (comme si, en effet, cette notion d’entretenir pouvait être extraite d’éléments non pas mystérieux ni pervers, mais appartenant au fond quotidien et privé de sa vie, tels que ce billet de mille francs, domestique et familier, déchiré et recollé, que son valet de chambre, après lui avoir payé les comptes du mois et le terme, avait serré dans le tiroir du vieux bureau où Swann l’avait repris pour l’envoyer avec quatre autres à Odette) et si on ne pouvait pas appliquer à Odette, depuis qu’il la connaissait (car il ne soupçonna pas un instant qu’elle eût jamais pu recevoir d’argent de personne avant lui), ce mot qu’il avait cru si inconciliable avec elle, de « femme entretenue ».

Mais tout de suite intervient la résolution de la crise:

Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit, qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence, aussi brusquement que, plus tard, quand on eut installé partout l’éclairage électrique, on put couper l’électricité dans une maison. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente, à savoir qu’il faudrait tâcher d’envoyer le mois prochain six ou sept mille francs à Odette au lieu de cinq, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait.[7]

Swann est donc saisi d'une "paresse d'esprit" providentielle, il s'agit d'un aveuglement volontaire. Il ne s'agit pas d'un refoulement dans l'inconscient, car véritablement, Swann ne sait pas qu'Odette est entretenue. Il s'agit plutôt de l'analyse de Pascal notant que les gens ne voient pas ce qu'ils ne veulent pas voir. Il ne s'agit pas d'un mécanisme freudien mais d'un mécanisme quotidien.

Proust a peu ou mal connu Nietzsche. Pourtant, selon Joshua Landy, tous les deux sont arrivés aux mêmes conclusions:

Et l’impuissance qui n’use pas de représailles devient, par ce mensonge, la "bonté" ; la craintive bassesse, "humilité" ; la soumission à ceux qu’on hait, "obéissance" [...]. Ce qu’il y a d’inoffensif chez l’être faible, sa lâcheté-même, dont il est riche, et ce qui chez lui fait antichambre, et doit attendre à la porte, inévitablement, se parent ici d’un nom bien sonnant et s’appelle "patience", parfois même "vertu"; "ne pas pouvoir se venger" devient "ne pas vouloir se venger" et parfois même pardon. (Nietzsche, La généalogie de la morale, I. 14).

Cela nous rappelle Madame de Gallardon qui souhaite inviter Swann:

— Oriane, ne te fâche pas, reprit Mme de Gallardon qui ne pouvait jamais s’empêcher de sacrifier ses plus grandes espérances sociales et d’éblouir un jour le monde, au plaisir obscur, immédiat et privé, de dire quelque chose de désagréable : il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann, c’est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi, est-ce vrai?
— Mais... tu dois bien savoir que c’est vrai, répondit la princesse des Laumes, puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu.[8]

Un autre exemple nous est donné à Balbec, quand les bourgeoises riches prétendent à elle-même ne pas envier Mme de Villeparisis:

Chaque fois que la femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la salle à manger au moment des repas, elles l’inspectaient insolemment avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle avait été quelque plat au nom pompeux mais à l’apparence suspecte qu’après le résultat défavorable d’une observation méthodique on fait éloigner, avec un geste distant et une grimace de dégoût. Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer, que s’il y avait certaines choses dont elles manquaient – dans l’espèce certaines prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle – c’était non pas parce qu’elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les posséder. Mais elles avaient fini par s’en convaincre elles-mêmes ; et c’est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de la vie qu’on ne connaît pas, de l’espoir de plaire à de nouveaux êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une allégresse factice, qui avait l’inconvénient de leur faire mettre du déplaisir sous l’étiquette de contentement et se mentir perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu’elles fussent malheureuses.[9]

Selon Max Scheller, il s'agit d'un auto-empoisonnement psychologique. Il ne s'agit pas de réduire, mais de produire des mensonges qui rendent l'esprit inapte au plaisir.
Cependant, il existe un cas contrasté de mensonge qui conduit au bonheur:

C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: je ne veux pas le connaître. On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur.[10]

Si l'on désire quelque chose, c'est par envie. «Je ne veux pas le posséder» est une déviation du mot envie.

Mais même à eux seuls, et n’apportant pas l’espoir d’une conséquence matrimoniale, ces «succès» excitaient l’envie de certaines mères méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l’enfant de la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère d’Andrée, qu’elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des amis communs d’elles et de ces deux dames que celles-ci seraient indignées si elles savaient la vérité, c’est-à-dire qu’Albertine racontait chez l’une (et «vice versa») tout ce que l’intimité où on l’admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l’autre, mille petits secrets qu’il eût été infiniment désagréable à l’intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices. Mais ces commissions comme il arrive souvent n’avaient aucun succès. On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l’initiative.[11]

Ici, il s'agit d'un usage orthodoxe de l'envie. L'envie finit par empirer la situation des envieuses. Si l'on compare au cas du père Bloch, on constate que l'amour-propre négatif (qui dénigre) rend moins heureux que l'amour-propre positif qui permet de «de multiplier ces pauvres avantages personnels» et de s'assurer un surplus de bonheur en utilisant l'envie.

morale de Proust

Swann efface l'idée qu'Odette était entretenue. Sa réaction quand il reçoit la lettre anonyme est la même, là encore par une sorte de paresse:

Un instant Swann sentit que son esprit s’obscurcissait, et il pensa à autre chose pour retrouver un peu de lumière. Puis il eut le courage de revenir vers ces réflexions. Mais alors, après n’avoir pu soupçonner personne, il lui fallut soupçonner tout le monde.[12]

Mais ne pas chercher l'auteur de cette lettre est une lâcheté. Nous arrivons donc à la conclusion de Louis Althusser: «il ne faut pas se raconte d'histoire». Il faut renoncer à l'aveuglement, qu'il rende heureux ou malheureux.

Notes

[1] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.807

[2] La Fugitive, Clarac t3, p.510

[3] Ibid, p.569

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.834

[6] Joshua Landy, Philosophy as Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, p.97

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.267 et suiv.

[8] Ibid, p.335

[9] Ibid, p.677

[10] Ibid, p.770

[11] Ibid, p.937

[12] Du côté de chez Swann', p.357

Dernier cours : en forme de conclusion provisoire

Cette transcription est plutôt une interprétation de mes notes, extrêmement décousues. Il faudra impérativement les comparer au podcast quand il sortira.

                                  ***

J'ai l'impression d'en être au début de la réflexion, ceci ne sera donc qu'une conclusion provisoire, même si je ne sais pas encore quel sera le sujet des cours de l'année prochaine.

Nous avons vu les ambiguïtés et les lâchetés du héros, le cas Bergotte nous a montré que les vices étaient indispensables à la littérature, il me reste à évoquer l'adoration perpétuelle.
Ce n'est ni un memento quia pulvis tel qu'on l'a vu lors de l'arrivée de Swann mourant à la soirée de la princesse de Guermantes, ni un Suave mari magno:

Car ils ne seraient pas, comme je l’ai déjà montré, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livre n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray, mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.[1]

C'est une oblation à la littérature, qui pardonne tout: «En tout cas, à tout péché miséricorde.»[2] On retrouve l'idée de charité, comme dans l' Epître aux Colossiens, qui lie la miséricorde à la charité:

Ainsi donc, comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, revêtez-vous d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de douceur, de patience. Supportez-vous les uns les autres, et, si l'un a sujet de se plaindre de l'autre, pardonnez-vous réciproquement. De même que Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi. Mais par-dessus toutes ces choses revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection.

«A tout péché miséricorde» est une expression utilisée dans La Recherche avec une intention parodique. Ainsi Norpois l'utilise après avoir lu un texte du narrateur qui vient de lui avouer qu'il admirait Bergotte : «A tout péché miséricorde et surtout aux péchés de jeunesse.»[3] et le narrateur l'utilise dans Le temps retrouvé pour signifier qu'aux yeux du monde, le dreyfusisme était finalement peu de choses: «De même il y avait certainement eu dreyfusisme et dreyfusisme, et celui qui allait chez la duchesse de Montmorency et faisait passer la loi de trois ans ne pouvait être mauvais. En tout cas, à tout péché miséricorde.»[4].
Le propos est style direct ou en style indirect, mais il est toujours ironique.

La conversion vertueuse du narrateur est préparée et annoncée tout le long du roman à travers les gestes généreux de divers personnages : les Verdurins qui viennent à l'aide de Saniette, les Larivière qui aident la cousine devenue veuve. Le narrateur reconnaît ce que le geste des Verdurin lui apprend, il regrette de ne pas l'avoir connu plus tôt:

D’abord cela m’eût acheminé plus rapidement à l’idée qu’il ne faut jamais en vouloir aux hommes, jamais les juger d’après tel souvenir d’une méchanceté car nous ne savons pas tout ce qu’à d’autres moments leur âme a pu vouloir sincèrement et réaliser de bon ; sans doute, la forme mauvaise qu’on a constatée une fois pour toutes reviendra, mais l’âme est bien plus riche que cela, a bien d’autres formes qui reviendront, elles aussi, chez ces hommes, et dont nous refusons la douceur à cause du mauvais procédé qu’ils ont eu.[5]

Le narrateur en tire une leçon sur la complexité humaine. Le bon et le mauvais se côtoient, c'est la leçon de Marie-Gineste que nous avons déjà vue: «Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne peut jamais savoir ce qu’il peut y avoir dans une vie.»[6] C'est maintenant la parole de l'Evangile selon Saint Matthieu (7,1): «Ne jugez pas afin de ne pas être jugé». Plus séieusement, on songe ici au visage impavide de la charité telle que peinte par Giotto:

Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté.[7]

C'est une charité qui ne donne pas le change. Elle fera une réapparition dans Le Temps retrouvé à propos de la guerre, à propos de la «rudesse du cœur d'or» des officiers conscients que leurs soldats allaient mourir. De même, il y a dans tout vice, dans tout défaut, un fond de bonté universelle:

Dans l’humanité, la fréquence des vertus identiques pour tous n’est pas plus merveilleuse que la multiplicité des défauts particuliers à chacun. Sans doute ce n’est pas le bon sens qui est « la chose du monde la plus répandue », c’est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s’émerveille de la voir fleurir d’elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n’a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire.

(Ce passage rappelle au lecteur l'épisode où Jean Santeuil rencontre une digitale sur un sentier de montagne.[8] Il se poursuit ainsi:)

Même si cette bonté, paralysée par l’intérêt, ne s’exerce pas, elle existe pourtant, et chaque fois qu’aucun mobile égoïste ne l’empêche de le faire, par exemple pendant la lecture d’un roman ou d’un journal, elle s’épanouit, se tourne, même dans le cœur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le juste et le persécuté.[9]

On remarque au passage qu'il y a ici une contradiction avec l'idée de la lecture du journal comme instrument de complaisance hypocrite. Ici, nous sommes plutôt du côté d'Eliot ou d'Hardy: la lecture du journal apporte une expérience de lecture. Elle nous apprend la grand tendresse de l'assassin.
Cette double nature du cœur des hommes est particulièrement soulignée par Dostoïevski.

Avez-vous remarqué le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages ? On dirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux états d’une même nature, l’amour-propre, l’orgueil empêchant Aglaé, Nastasia, le Capitaine dont Mitia tire la barbe, Krassotkine, l’ennemi-ami d’Alioscha, de se montrer tels qu’ils sont en réalité.[10]

En réalité, tous ces personnages sont bons, c'est l'intérêt qui les détourne du bien.

On pense également à Saint Loup dont on a vu la double attitude, d'une part les paroles indélicates, d'autre part la bonté, la sollicitude maternelle, par exemple lorsqu'à Doncières Saint Loup veut mettre en valeur l'esprit de son ami:

La mère d’une débutante ne suspend pas davantage son attention aux répliques de sa fille et à l’attitude du public. Si j’avais dit un mot dont, devant moi seul, il n’eût que souri, il craignait qu’on ne l’eût pas bien compris, il me disait: «Comment, comment?» pour me faire répéter, pour faire faire attention, et aussitôt se tournant vers les autres et se faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon rire, l’entraîneur de leur rire, il me présentait pour la première fois l’idée qu’il avait de moi et qu’il avait dû souvent leur exprimer.

C'est le moment où l'on se voit confirmer par le regard de l'autre:

De sorte que je m’apercevais tout d’un coup moi-même du dehors, comme quelqu’un qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans une glace.[11]

Ou encore, si l'on voulait utiliser le vocabulaire sartrien, il y a fusion de l'en-soi et du pour-soi, ce que dénonce Sartre dans L'Être et le Néant. la conscience ne se connaît pas hors du regard de l'autre.

Par ailleurs, la bonté existe surtout dans la mère et dans la grand-mère qui n'éprouvent jamais de mauvaise joie, de Schadenfreude. Lorsque la mère du narrateur apprend les deux mariages, celui de Saint-Loup avec Gilberte et celui du fils de M.Legrandin avec la nièce de Jupien, la mère pense aussitôt à la grand-mère:

[...] Crois-tu que cela l’eût amusée, ta pauvre grand’mère! » disait maman avec tristesse –car les joies dont nous souffrions que ma grand’mère fût écartée, c’étaient les joies les plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une «imitation», qui l’eussent amusée–

(Souffrir de la joie inaccessible à l'autre, c'est l'inverse du Suave mari magno.)

«Crois-tu qu’elle eût été étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand’mère, ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu’il vaut mieux qu’elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, [...]

On a ici le comble de l'amour. La mère surmonte son deuil pour reconnaître qu'il valait mieux que sa mère n'est pas vu tout cela.

Devant tout événement triste qu’on n’eût pu prévoir autrefois, la disgrâce ou la ruine d’un de nos vieux amis, quelque calamité publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se disait que peut-être valait-il mieux que grand’mère n’eût rien vu de tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle n’eût pu le supporter. Et quand il s’agissait d’une chose choquante comme celle-ci, ma mère, par le mouvement du cœur inverse de celui des méchants, qui se plaisent à supposer que ceux qu’ils n’aiment pas ont plus souffert qu’on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse pour ma grand’mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu lui arriver.

On appréhende la peine de l'autre, on tente de la prévenir. C'est le comble de l'abnégation:

Elle se figurait toujours ma grand’mère comme au-dessus des atteintes même de tout mal qui n’eût pas dû se produire, et se disait que la mort de ma grand’mère avait peut-être été, en somme, un bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette nature si noble qui n’aurait pas su s’y résigner. Car l’optimisme est la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le mal qu’ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu’ils n’ont pas pu ne pas amener avec eux, c’est à eux que nous en faisons honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. [12]

Voilà une thèse passionnante, il s'agit d'une vision providentielle de l'histoire où le mal est inévitable et le bien la résultante de quelque événement.

Cependant, le narrateur n'est pas aussi généreux que sa mère. Le bal des têtes par exemple est souvent présenté comme un vaste memento mori, c'est aussi un ample mouvement de suave mari magno, un ample compensation qui s'apparente à une vengeance. Thémis et Némésis, la Justice et la Vengeance, traversent le bal des têtes. Cela commence avant, avec le décompte de M. de Charlus qui après son attaque fait la revue de ses connaissances disparues:

Il ne cessait d’énumérer tous les gens de sa famille ou de son monde qui n’étaient plus, moins, semblait-il, avec la tristesse qu’ils ne fussent plus en vie qu’avec la satisfaction de leur survivre.

Comment mieux décrire le sentitment de Suave mari magno?

Il semblait en rappelant leur trépas prendre mieux conscience de son retour vers la santé. C’est avec une dureté presque triomphale qu’il répétait sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux sourdes résonances sépulcrales: «Hannibal de Bréauté, mort! Antoine de Mouchy, mort! Charles Swann, mort! Adalbert de Montmorency, mort! Baron de Talleyrand, mort! Sosthène de Doudeauville, mort! » Et chaque fois, ce mot «mort» semblait tomber sur ces défunts comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait à les river plus profondément à la tombe.[13]

Le bal des têtes semble placer sous le signe de cette revanche. La première personne qu'y rencontre et que nous décrit le narrateur, c'est M. d'Argencourt:

A ce point de vue, le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. [...]C’était évidemment la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans en crever ; le plus fier visage, le torse le plus cambré n’était plus qu’une loque en bouillie, agitée de-ci de-là. À peine, en se rappelant certains sourires de M. d’Argencourt qui jadis tempéraient parfois un instant sa hauteur, pouvait-on comprendre que la possibilité de ce sourire de vieux marchand d’habits ramolli existât dans le gentleman correct d’autrefois. Mais à supposer que ce fût la même intention de sourire qu’eût d’Argencourt, à cause de la prodigieuse transformation du visage, la matière même de l’œil, par laquelle il l’exprimait, était tellement différente, que l’expression devenait tout autre et même d’un autre. J’eus un fou rire devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa bénévole caricature de lui-même que l’était, dans la manière tragique, M. de Charlus foudroyé et poli.[14]

«bénévole caricature de lui-même» : il y a là quelque chose de carnavalesque, qui rappelle L'Ecclésiaste. C'est une peinture très cruelle, qui évoque également Les Petites Vieilles de Baudelaire, que Proust a commenté dans Contre Sainte-Beuve:

Il a donné de ces visions qui, au fond, lui avaient fait mal, j'en suis sûr, un tableau si puissant, mais d’où toute expression de sensibilité est si absente, que des esprits purement ironiques et amoureux de couleur, des cœurs vraiment durs peuvent s'en délecter. Le vers sur ces Petites Vieilles:
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs
est un vers sublime et que de grands esprits, de grands cœurs aiment à citer. Mais que de fois je l'ai entendu citer, et pleinement goûté, par une femme d'une extrême intelligence, mais la plus inhumaine, la plus dénuée de bonté et de moralité que j'aie rencontrée, et qui s'amusait, le mêlant à de spirituels et d'atroces outrages, à le lancer comme une prédiction de mort prochaine sur le passage de telles vieilles femmes qu'elle détestait.

Il n'y a pas de diffiérence avec le comportement de la duchesse de Guermantes:

Tenez, regardez la mère Rampillon, trouvez-vous une très grande différence entre ça et un squelette en robe ouverte? Il est vrai qu’elle a tous les droits, car elle a au moins cent ans. Elle était déjà un des monstres sacrés devant lesquels je refusais de m’incliner quand j’ai fait mes débuts dans le monde. Je la croyais morte depuis très longtemps; ce qui serait d’ailleurs la seule explication du spectacle qu’elle nous offre. C’est impressionnant et liturgique. C’est du «Campo-Santo»![15]

Mais personne ne comprends mieux les petites vieilles que Baudelaire; de même le narrateur avec M. d'Argencourt:

Si je ne lui en voulais plus, c’est parce qu’en lui, qui avait retrouvé l’innocence du premier âge, il n’y avait plus aucun souvenir des notions méprisantes qu’il avait pu avoir de moi, aucun souvenir d’avoir vu M. de Charlus me lâcher brusquement le bras, soit qu’il n’y eût plus rien en lui de ces sentiments, soit qu’ils fussent obligés, pour arriver jusqu’à nous, de passer par des réfracteurs physiques si déformants qu’ils changeaient en route absolument de sens et que M. d’Argencourt semblât bon, faute de moyens physiques d’exprimer encore qu’il était mauvais et de refouler sa perpétuelle hilarité invitante.[16]

Le narrateur n'est pas entièrement généreux. On se souvient qu'il se montre particulièrement féroce avec Bloch, par exemple lorsque celui-ci est reçu chez la princesse de Guermantes:

Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais : « Il vient dans des salons où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans. » Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. À quoi cela l’avançait-il ?[17]

Tout cela est vain. Le corps de Bloch était déjà penché en avant comme celui d'une hyène des années auparavant, quand Bloch pénétrait pour la première fois chez Mme de Villparisis. La hyène est un animal qu'on retrouve chez Hugo (Les Châtiments) et dans Les Chants de Maldoror: «Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l'hyène.»(Chant III). La hyène, c'est l'animal le plus répugnant, qui évoque la luxure, la lubricité, l'homosexualité, la judéité. Elle sert à dénoncer les juifs. Elle est l'allégorie de l'homme au double langage.
Le narrateur compare Bloch à une hyène alors que celui-ci s'est bonifié avec l'âge, il est moins agité:

La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer des natures plus primitivement acides que celle de Bloch, est aussi répandue que ce sentiment de la justice qui fait que, si notre cause est bonne, nous ne devons pas plus redouter un juge prévenu qu’un juge ami.[18]

Voilà une comparaison inquiétante, puisque la justice est toujours associée à la vengeance.

La discrétion, discrétion dans les actions, dans les paroles, lui était venue avec la situation sociale et l’âge, avec une sorte d’âge social, si l’on peut dire. Sans doute Bloch était jadis indiscret autant qu’incapable de bienveillance et de conseils. Mais certains défauts, certaines qualités sont moins attachés à tel individu, à tel autre, qu’à tel ou tel moment de l’existence considéré au point de vue social.[19]

Bloch avait les défauts de son type, aujourd'hui il en a les qualités. Les qualités morales sont inséparables d'une traditions sociales ou d'une analyse de classe:

« Elle est toujours admirable», me dit-il, usant d’un adjectif qui, par opposition aux tribus où on traite sans pitié les parents âgés, s’applique dans certaines familles aux vieillards chez qui l’usage des facultés les plus matérielles, comme d’entendre, d’aller à pied à la messe, et de supporter avec insensibilité les deuils, s’empreint, aux yeux de leurs enfants, d’une extraordinaire beauté morale.[20]

Cette façon d'envisager la morale est ridiculisée par le narrateur. Il souligne que sous la bonté répandue par le temps sur leurs traits, les vieillards sont toujours aussi méchants:

Aussi je pensais à l’illusion dont nous sommes dupes quand, entendant parler d’un célèbre vieillard, nous nous fions d’avance à sa bonté, à sa justice, à sa douceur d’âme ; car je sentais qu’ils avaient été, quarante ans plus tôt, de terribles jeunes gens dont il n’y avait aucune raison pour supposer qu’ils n’avaient pas gardé la vanité, la duplicité, la morgue et les ruses.[21]

Le narrateur fait preuve de malignité à l'égard de ses semblables. Il jouit désormais d'une supériorité résultant d'un mélange d'orgueil et d'humilité.

Certes, j’avais l’intention de recommencer dès demain, bien qu’avec un but cette fois, à vivre dans la solitude. Même chez moi je ne laisserais pas les gens venir me voir dans mes instants de travail, car le devoir de faire mon oeuvre primait celui d’être poli, ou même bon.

Le but prime les obligations à l'égard des autres.

[...]Mais j’aurais le courage de répondre à ceux qui viendraient me voir ou me feraient chercher que j’avais, pour des choses essentielles au courant desquelles il fallait que je fusse mis sans retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-même.[22]

Aux dernières pages du roman, ainsi qu'on l'a dit la semaine dernière, le narrateur regrette d'avoir pris un peu de son précieux temps pour répondre à une lettre de deuil et en parle avec cynisme: «ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible»[23]
L'urgence de l'œuvre impose de faire un choix contre les autres. Il faut choisir entre le monde et l'œuvre:«Je ne me sentais plus la force de faire face à mes obligations avec les êtres, ni à mes devoirs envers ma pensée et mon oeuvre, encore moins envers tous les deux.»[24]
Ce n'est pas un égotisme, mais une démarche qui me semble au-delà de l'amour-propre. C'est une démarche à rapprocher de celle de Montaigne se retirant dans la solitude. C'est un égoïsme sublimé par un altruisme qui dépasse le moment immédiat.
Le narrateur est encore plus précis:

J’aurais voulu léguer celle-ci à ceux que j’aurais pu enrichir de mon trésor. Certes, ce que j’avais éprouvé dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger, c’était plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du moins d’un égoïsme (car tous les altruismes féconds de la nature se développent selon un mode égoïste, l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile, c’est celui de l’écrivain qui s’interrompt de travailler pour recevoir un ami malheureux, pour accepter une fonction publique, pour écrire des articles de propagande) utilisable pour autrui. Je n’avais plus mon indifférence des retours de Rivebelle, je me sentais accru de cette oeuvre que je portais en moi (comme de quelque chose de précieux et de fragile qui m’eût été confié et que j’aurais voulu remettre intact aux mains auxquelles il était destiné et qui n’étaient pas les miennes).[25]

C'est un passage compliqué, qui définit l'égoïsme pour autrui. Barthes dans sa Préparation du roman reprend à Nietzsche l'idée qu'il existe une «casuistique de l'égoïsme» qui n'est qu'une élaboration justificatrice.
Tous les altruisme féconds reposent sur l'égoïsme. Il s'agit d'un nouveau sens du devoir et des obligations à assumer. Ecrire son "livre intérieur" est un travail difficile, et il est plus simple de tenter d'y échapper:

Aussi combien se détournent de l’écrire, que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier.[26]

L'art n'est pas moral. L'art est le jugement dernier.

Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même, l’amour-propre, la passion, l’intelligence et l’habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher maintenant, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s’« observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduites, et souvent lues à rebours, et péniblement déchiffrées. Ce travail qu’avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs, où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous qu’il nous fera suivre.[27]


Conclusion

Quelle est sens de cette mission? L'attitude du narrateur n'est pas toujours dénuée de l'arrogance du saint. Il ne manque pas d'un certain Cant, d'une certaine "hypocrisie de moralité". Entre le sacrifice et l'arrogance, c'est toute l'ambiguité du Temps retrouvé.
C'est la fin de l'indifférence. Selon Barthes, il n'y a pas de roman possible sans amour. Il s'agit de la générosité et de la pitié de la fiction, cependant, il n'y a pas de littérature sans le mal, d'où une angoisse récurrente. L'œuvre est parcouru par la peur du tribunal. Le romancier doit se faire pardonner d'exploiter la vie de ceux qui l'entourent.

Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu’ils ne perçoivent pas, mais que l’artiste surprend en eux. À cause de ce genre d’observations, le vulgaire croit l’écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l’artiste voit une belle généralité, il ne l’impute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien ne la mésestimerait d’être affectée d’un trouble assez fréquent de la circulation ; aussi se moque-t-il moins que personne des ridicules. Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant quand il s’agit de ses propres passions ; tout en en connaissant aussi bien la généralité, il s’affranchit moins aisément des souffrances personnelles qu’elles causent. Sans doute, quand un insolent nous insulte, nous aurions mieux aimé qu’il nous louât, et surtout, quand une femme que nous adorons nous trahit, que ne donnerions-nous pas pour qu’il en fût autrement. Mais le ressentiment de l’affront, les douleurs de l’abandon auront alors été les terres que nous n’aurions jamais connues, et dont la découverte, si pénible qu’elle soit à l’homme, devient précieuse pour l’artiste. Aussi les méchants et les ingrats, malgré lui, malgré eux, figurent dans son oeuvre.[28]

Il y a là un détourenement sublimé.

[...] D’ailleurs, j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.[29]

C'est le comble de l'ambiguité : l'auteur se donne en sacrifice mais d'abord il utilise les autres.

[...] Je n’étais pas loin de me faire horreur comme se le ferait peut-être à lui-même quelque parti nationaliste au nom duquel des hostilités se seraient poursuivies, et à qui seul aurait servi une guerre où tant de nobles victimes auraient souffert et succombé sans même savoir, ce qui, pour ma grand’mère du moins, eût été une telle récompense, l’issue de la lutte. Et une seule consolation qu’elle ne sût pas que je me mettais enfin à l’oeuvre était que tel est le lot des morts, si elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait cessé depuis longtemps d’avoir conscience de mon inaction, de ma vie manquée qui avaient été une telle souffrance pour elle.[30]

C'est un raisonnement très proche de celui de la mère qu'on a vu tout à l'heure: malgré sa propre tristesse, se réjouir finalement de la mort de l'être aimé car cette mort lui permet d'échapper à la souffrance.

La culpabilité demeure, les autres sont utilisés et absorbés:

Et certes, il n’y aurait pas que ma grand’mère, pas qu’Albertine, mais bien d’autres encore, dont j’avais pu assimiler une parole, un regard, mais qu’en tant que créatures individuelles je ne me rappelais plus; un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés.[31]

La mort n'est pas à craindre, car on la vit bien des fois dans une vie, au fur à mesure des amours qui s'effacent. Mais la crainte de la mort revient sous une autre forme:

Or c’était maintenant qu’elle m’était devenue depuis peu indifférente que je recommençais de nouveau à la craindre, sous une autre forme il est vrai, non pas pour moi, mais pour mon livre, à l’éclosion duquel était, au moins pendant quelque temps, indispensable cette vie que tant de dangers menaçaient. Victor Hugo dit:
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent.
Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des oeuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur «déjeuner sur l’herbe».[32]

Il y aurait donc une vraie bonté, celle qui donne sa vie pour l'œuvre.
«L’art véritable n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans le silence.» Il ne donne pas d'explication, ne fait pas de théorie, c'est la que réside sa morale: «la bonne action pure et simple [...] ne dit rien.»[33]

la version de sejan


Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1033

[2] Ibid., p.727

[3] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.473

[4] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.727

[5] La Fugitive, Clarac t3, p.326

[6] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.848

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.82

[8] Jean Santeuil, Pléiade p.470 et suiv.

[9] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.741

[10] La prisonnière, Clarac, t3, p.380

[11] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.103

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.659-660

[13] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.862

[14] Ibid, p.921

[15] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.

[16] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.923

[17] Ibid, p.966

[18] Ibid, p.969

[19] Ibid, p.970

[20] Ibid, p.934

[21] Ibid, p.936

[22] Ibid, p.986

[23] Ibid, p.1040

[24] Ibid, p.1041

[25] Ibid, p.1036

[26] Ibid, p.879

[27] Ibid, p.896

[28] Ibid, p.901

[29] Ibid, p.902

[30] Ibid, p.903

[31] Ibid, p.903

[32] Ibid, p.1038

[33] Ibid, p.881

séminaire n°12: Joshua Landy - Un égoïsme utilisable pour autrui

Joshua Landy est professeur à Standford. Il a fait ses études à Cambridge et Princeton.
Il a écrit un livre sur la philosophie comme fiction, Philosophy As Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, avec ce mot de "deception" toujours si difficile à traduire en français. Il a réfléchi à la philosophie pour le "self-fashioning", la formation du moi, et la contribution de la littérature à la formation du moi.
Le titre de son intervention est "un égoïsme à l'usage d'autrui".

Je livre en l'état. J'ajouterai les références de page ce soir.

                                      ***



Je vais commencer par deux exemples. A la fin du Temps retrouvé, le narrateur, malade, décide d'utiliser son temps d'immobilisation à répondre à deux lettres, l'une pour s'excuser auprès de Mme Molé de ne pas pouvoir venir à une soirée, l'autre pour présenter ses condoléances à Mme Sazerat qui lui a appris la mort de son fils. Il répond aux deux, en regrettant de consacrer son temps aux mondanités, mais, ce qui est plus étrange, en regrettant également d'avoir répondu à Mme Sazerat:

je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un devoir réel à l’obligation factice de me montrer poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours.[1]

On assiste ici à un renversement des valeurs. La création est le devoir réel, la politesse, la considération envers autrui ne sont que des devoirs secondaires.
Que faut-il en penser? Ce narcissisme est-il coupable? L'esthétique devient une éthique au sens fort du terme, un lieu qui demande des sacrifices. Nous en avons des exemples à travers plusieurs artistes, Elstir, Bergotte, ou Ruskin qui sacrifiait «tous ses plaisirs, tous ses devoirs et jusqu'à sa propre vie»[2] à son art.

Si l'esthétisme n'est pas un hédonisme, d'où provient le statut normatif de ce devoir? Il existe un impératif de perfectionnement de soi: «nous ne nous créons en réalité de devoirs [...] qu’envers nous-mêmes.»[3]
Il faut prendre le narrateur à la lettre: c'est pour nous qu'il fait ce qu'il fait. Quel cadeau nous fait-il? Quel est l'enjeu du roman? Le roman commence par nous exposer une incapacité d'être, le narrateur nous décrivant ses Mois successifs, une cathédrale, un air de musique, une rivalité entre deux personnages historiques, et reconnaît à la fin du livre, après la disparition d'Albertine : «ma vie m’apparut [...] comme quelque chose de si dépourvu du support d’un moi individuel identique et permanent [...]»[4]

Trois problèmes à résoudre

Il faut donc qu'il y est un Moi stable et permanent;
il faut accéder à ce Moi;
il faut avoir la capacité de transmettre ce que ce Moi a appris.
Il faut les trois, et il faut répondre à ces trois problèmes, problème ontologique, problème épistémologique et problème de communication.

"Je" change en continue. On diffère de soi, dans une division autant diachronique que synchronique, bien souvent je ne me comprends pas si je tombe face à d'anciens de mes actes ou de mes écrits. Si par miracle je tombe sur une facette stable de mon être, je n'ai à ma disposition pour l'exprimer que le langage menteur.
Au Ve siècle avant J.C., Gorgias avait déjà remarqué qu'il n'y avait pas de vérité, que si elle existait on ne pourrait pas la connaître, et que si on arrivait à la connaître on ne pourrait pas la dire.

Trouver un Moi stable
La solution trouvée par Proust au premier problème est une épiphanie mnémonique. Un Moi permanent qui se souvient est la condition de la possibilité de la mémoire involontaire. La mémoire involontaire n'est possible que si une partie du Moi est inchangeante (je dirais qu'elle est également la preuve de l'existence de cette partie stable du Moi (remarque du blogeur)). C'est la mémoire qui rend l'identité de soi possible. John Locke a ainsi déterminé ce qui faisait l'identité de soi: tant qu'un individu peut répéter en lui-même la mémoire d'une action passée, il est le même Moi.

Comment accéder à ce Moi?
Les données du sens ne sont pas structurées en elles-mêmes par l'esprit, ainsi que l'ont montré Kant et Nietzsche. Nous déformons ce que nous voyons et nous sommes incompréhensibles à autrui. Qu'on songe par exemple aux réactions en dyptique du narrateur découvrant en Rachel l'amour de Saint-Loup, ou de Saint-Loup contemplant la photographie d'Albertine, avec la même réaction étonnée et incrédule: «c'est ça, la jeune fille que tu aimes?»

Comment savoir au juste qui je suis?
Si je suis ma percepetion, il est impossible de me saisir directement, il me faut un miroir. Ici, c'est l'amour qui sert de miroir. Un homme a toujours la même façon de s'enrhumer, il tombe également amoureux des mêmes personnes et de la même façon. Il faut s'observer amoureux, observer sèchement ses actes plutôt que privilégier l'observation a priori.

Nous avons donc résolu deux problèmes: le problème ontologique (par la mémoire) et le problème épistémologique (en s'observant amoureux).

Comment exprimer cette connaissance du Moi?
Le langage trahit le vrai Moi (dans le sens où il dit autre chose que la vérité du Moi). Il faut donc faire un détour pour accéder à la vérité. Ce détour, c'est le style:

car le style, pour l’écrivain aussi bien que pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune.[5]

Je suis ceux que j'ai étés, la longue série des Moi qui balisent mes jours. Mon Moi est égal à l'intégrale de mes Moi.
La narrativité est très en vogue chez les Anglo-Saxons, et elle recouvre quelque chose de très vrai.
1/ La narration est provisoire et recouvre des croyances illusoires. Imaginons que vous soyez Mme Verdurin. Si l'on se place à la fin du XIXe siècle, votre prise de position pour le dreyfusisme représente une erreur sociale et vingt ans de retard dans votre ascencion de l'échelle sociale. Mais si l'on se place vingt ans plus tard, c'est l'acte le plus porteur de votre vie.
L'avenir a ainsi le pouvoir de changer le passé.
Pourquoi par exemple le narrateur interrompt-il son récit de son amour pour Gilberte pour nous signaler incidemment une Albertine, nièce de Mme Bontemps? Parce qu'il connaît le futur. On assiste ainsi à une réécriture continue de l'histoire. Les nouvelles éditions sont permanentes, aucune n'est "vraie".

2/ D'autre part la narration doit être esthétique. Les philosophes se réclament du récit, mais écrit sans style.Ce que comprend Proust, c'est que les techniques littéraires sont indispensables.
Car à l'inverse, si Albertine compte, pourquoi nous parler de Gilberte? L'épisode de l'amour pour Gilberte ne cause pas l'amour pour Albertine, il le prépare, comme la sonate de Vinteuil prépare le septuor. C'est ce que Genette appelle une amorce: un geste proleptique non causale. Les divers Mois conspirent ainsi à produire un Moi unifié.

3/ La narration du Moi n'a presque aucune valeur en elle-même. Mais en écoutant l'histoire des autres j'apprends à raconter mon histoire. En apprenant à raconter mon histoire j'apprends à raconter le futur.
Cela permet de maximiser le plaisir, cela m'habitue à vivre au futur antérieur. J'apprends à vivre autobiographiquement.

Mais alors ?

C'est une conclusion inattendue: le but de tout cela n'était-il pas de raconter une vie?
Oui et non : oui pour le narrateur, non pour Proust. Proust invite tout le monde à écrire.

Est-ce que le narrateur va écrire la Recherche du temps perdu? Non. Il vient d'écrire ce que nous venons de lire. La vie continue, ce que nous venons de lire est à réécrire. C'est une réécriture permanente à la façon de Pierre Ménard.
La plus grande différence entre Proust et son personnage, c'est que Proust a déjà écrit tandis que le narrateur ne sait pas s'il écrira.
Non, tout le monde ne doit pas écrire une biographie, mais vivre la vie en tant que littérature.

Où est le devoir ici ?

1/

Certes, ce que j’avais éprouvé dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger, c’était plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du moins d’un égoïsme (car tous les altruismes féconds de la nature se développent selon un mode égoïste, l’altruisme humain qui n’est pas égoïste est stérile, c’est celui de l’écrivain qui s’interrompt de travailler pour recevoir un ami malheureux, pour accepter une fonction publique, pour écrire des articles de propagande) utilisable pour autrui.[6]

Que va nous apporter Marcel? la découverte de la vision du monde par un autre:

Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre [...][7]

L'art nous donne les moyens de détruire les murs de la cellule sollipsiste.

En 1917, Weber porte un diagnostic pénétrant sur notre époque en évoquant le désenchantement du monde: la technique permet de faire des prévisions, nous pouvons maîtriser la nature, il y a de moins en moins de miracles et de plus en plus de phénomènes naturels.
Weber a négligé que chaque fois que la religion s'est retirée a eu lieu un réenchantement moderne et multiple; car Dieu remplissait de multiples fonctions (cf. Nietzsche), des fonctions de rédemption, d'épiphanie, de mystère, d'infini, fonctions maintenant éclatées entre de nombreux intervenants:

ce n’est pas un univers, c’est des millions, presque autant qu’il existe de prunelles et d’intelligences humaines, qui s’éveillent tous les matins.[8]

Proust nous fournit une nouvelle perspective, il réenchante le monde.

2/ Dans le même temps, il s'agit d'un geste altruiste. Il s'agit de fournir aux autres les moyens de se connaître. Il présente un processus a posteriori qui remontent des effets aux causes.

Hervé Picherit s'est posé une question simple: quand Swann tombe-t-il amoureux d'Odette pour la première fois?[9] La réponse est surprenante: Swann tombe huit fois amoureux d'Odette pour la première fois, mais chaque fois pour des raisons différentes: parce qu'elle semble lui échapper, parce qu'elle semble lui appartenir, parce qu'il désire l'esthétiser, parce qu'elle plaît à Charlus, parce qu'elle lui montre de la bonté, etc.
Le lecteur doit choisir entre ses possibilités, quitte à ce qu'il rende compte après du choix qu'on a fait. Selon la belle phrase d'Antoine Compagnon, nous sommes interloqués, perplexes, mais cette incertitude doit aboutir à une certitude subjective et stable, car si l'origine de la philosophie est dans l'émerveillement, sa fin est un savoir, la philosophie est un outil pour se connaître.

La Recherche est un exemple de la façon d'organiser son histoire, ses souvenirs. Elle donne l'exemple d'une pensée hypotactique, c'est-à-dire qui sait organiser tous les élements d'une vie. Il ne suffit pas de raconter, il faut se reconstruire.

A la recherche du temps perdu est un roman formatif. C'est terrain pour se former, un livre à lire et à relire. Il faut relire des passages ou la phrase qu'on vient de lire. C'est un livre à lire en invitant le lecteur à croire ou ne pas croire. C'est un processus d'autoformation, la Recherche est un entraînement à la vie.

3/ La lecture est un processus où il importe de tomber dans des pièges.
4/ La Recherche est un modèle formel pour la construction de soi et de son histoire.
5/ pas noté

Finalement, est-ce moral ou non?
Il y a une moralité de l'artiste.
Le cadeau que nous fait Proust réenchante le monde. C'est un geste altruiste.
La Recherche est un roman formatif en ce qu'il nous présente un modèle formel. Il permet l'aiguisement des capacités, de la foi pour se raconter même si c'est une foi qui tient de l'illusion lucide.

La lecture est une expérience et le narrateur le sait. Lire un roman, écouter une sonate, regarder un tableau sont des activités qui possèdent une temporalité propre.
Il n'y a pas d'idé dans le septuor, tout au plus des motifs. C'est un événement, c'est une expérience.

                                                    ***

Question de AC: S'agit-il d'un apprentissage de ce qui devait être ou d'un futur ouvert?
JL : Je n'ai pas de réponse. Il me semble que le champ est ouvert, il existe plusieurs manières de se raconter sa vie. On peut raconter sa vie de manière extrêmement convaincante et échouer, comme Krap, de Beckett: il dévoue sa vie à son art, et au moment de sa mort, onze exemplaires de son livre ont été vendus, dont certains à des bibliothèques d'outre-mer (précise-t-il dans un raffinement de cruauté).
AC: mais si Beckett écrit ce genre de roman, c'est aussi en réaction à Proust.
JL : ce serait une longue discussion...

la version de sejan.

Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1040

[2] Préface de Proust à La Bible d'Amiens'', de John Ruskin

[3] La Prisonnière, Clarac t3, p.98

[4] La Fugitive, Clarac t3, p.594

[5] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.895

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1036

[7] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.895

[8] La Prisonnière, Clarac t3, p.191

[9] H. G. Picherit, The Impossibly Many Loves of Charles Swann: The Myth of Proustian Love and the Reader's "Impression" in Un amour de Swann

cours n° 12 : les vices et les vertus s'étayant les unes les autres

Nous arrivons à la pénultième séance... J'aurais pu faire, dans le style "les titres auxquels vous avez échappés", les cours auxquels vous avez échappés. Georges Steiner vient de publier un livre (que je n'ai pas encore lu), Les livres que je n'ai pas écrits. Est-ce que c'est plus facile que de parler des leçons que je ne ferai pas?

Il aurait été possible de poursuivre la liste des vertus et des vices, en diptyques : la charité et l'envie, la justice et l'injustice, la vengeance ou l'expiation,... ou alors de travailler en partant des personnages: Bloch, Françoise, Mme Verdurin, Albertine (dont je n'ai sans doute pas assez parlé), Legrandin...

Je voudrais corriger l'image d'Albertine. J'ai donné l'image d'une bonne Albertine en l'associant à la grand-mère dans la mort. Mais Albertine est un personnage ambigu, également associé à Charlus dans le Temps retrouvé:

Dans mon adolescence, où je croyais exactement ce qu’on me disait, j’aurais sans doute, en entendant le gouvernement allemand protester de sa bonne foi, été tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis longtemps je savais que nos pensées ne s’accordent pas toujours avec nos paroles; non seulement j'avais un jour, de la fenêtre de l'escalier, découvert un Charlus que je ne soupçonnais pas, mais surtout, chez Françoise, puis hélas chez Albertine, j'avais vu des jugements, des projets se former, si contraires à leurs paroles, que je n'eusse, même simple spectateur, laissé aucune des paroles, justes en apparence, de l'emperuer d'Allemagne, du roi de Bulgarie, tromper mon instinct qui êût deviné, comme pour Albertine ce qu'ils machinaient en secret.[1]

Albertine mérite cet hélas qui la fait ressembler à Charlus. Elle est capable de feinte diplomatique.

La dernière fois je m'interrogeais sur le héros: est-il bon, est-il méchant? Nous avons vu la diatribe du narrateur (qui n'est pas le héros) contre les célibataires de l'art alors que lui-même n'échappe que de peu à cet état. Je voudrais aujourd'hui m'interroger sur l'écrivain.

Pour ce faire, je propose de faire un passage par les artistes. Plusieurs sont possibles, Elstir, Vinteuil, j'ai choisi Bergotte. Bergotte est présenté comme un Tartuffe, la grande figure de la réflexion française avec le Misanthrope.
La tartufferie de Bergotte est dénoncée avant que le narrateur ne le rencontre pour la première fois, la suite du récit devant nous démontrer que rien n'est si simple.
Le premier à dénoncer ainsi Bergotte, c'est Norpois, lorsque le narrateur l'interroge au cours d'un repas. Norpois se lance dans une longue tirade, accusant Bergotte d'être un "joueur de flûte", le tout culminant par un procès de la morale de l'écrivain. Norpois a refusé de recevoir Bergotte à l'ambassade de Vienne car celui-ci prétendait venir accompagner d'une femme légère.

Néanmoins, j’avoue qu’il y a un degré d’ignominie dont je ne saurais m’accommoder, et qui est rendu plus écoeurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot, moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit qu’analyses perpétuelles et d’ailleurs, entre nous, un peu languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour de simples peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on sait ce qu’en vaut l’aune) alors qu’il montre tant d’inconscience et de cynisme dans sa vie privée.

N'oublions pas qu'il y a de l'Anatole France dans Bergotte. Norpois est outré par le décalage entre la vie privée et le discours littéraire.

[...] au fond c’est un malade. C’est même sa seule excuse.

La tartufferie extrême relève de la pathologie.
Peu après, la gratitude pousse le narrateur à faire une gaffe lorsque Norpois évoque l'intention de répéter à Mme Swann un compliment que vient de faire le narrateur au sujet d'Odette et de Gilberte:

cet homme important qui allait user en ma faveur du grand prestige qu’il devait avoir aux yeux de Mme Swann, m’inspira subitement une tendresse si grande que j’eus peine à me retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui avaient l’air d’être restées trop longtemps dans l’eau.

Et la page se poursuit sur une autre indélicatesse, cette fois de la part de Norpois:

Pourtant quelques années plus tard, dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me semblait le plus solide appui que j’y pusse rencontrer, parce qu’il était l’ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à tous, d’ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la discrétion, quand, une fois l’Ambassadeur parti, on me raconta qu’il avait fait allusion à une soirée d’autrefois dans laquelle il avait «vu le moment où j’allais lui baiser les mains» [...][2]

Ces récits tiennent en quelques pages. Les bassesses des uns et des autres ne sont pas commentées, mais leur rapprochement n'est pas fortuit.
La complexité de Bergotte est annoncé. Quand le narrateur le rencontrera, le Bergotte rêvé sera confronté au Bergotte réel (le rêve à la personne): le "doux chantre" s'avèrera un «un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire», à la voix désagréable, suggérant «quelque mentalité d'ingénieur pressé». On est loin de l'auteur que le narrateur avait imaginé à partir de ses livres, il découvrait «un certain genre d’esprit actif et satisfait de soi, ce qui n’était pas de jeu, car cet esprit-là n’avait rien à voir avec la sorte d’intelligence répandue dans ces livres, si bien connus de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse.»Ibid, p.555-556

Nous avons donc encore affaire à un personnage double. Il y a le vrai Bergotte, noble et élevé, et le Bergotte égoïste et mondain, un arriviste qui cherche à parvenir à l'Académie française. Comme Baudelaire ou Bergson, Bergotte s'abaisse en courant après les honneurs, en faisant des visites. Il s'abaisse au niveau du kleptomane, on retrouve l'idée de pathologie (ce qui va suivre est le commentaire d'une lecture continue de plusieurs pages) :

Et l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pût voir son manège.

L'homme n'est pas à la hauteur de son génie:

Il n’y réussissait qu’à demi, on entendait alterner avec les propos du vrai Bergotte ceux du Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait qu’à parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même, avait si bien montré, pur comme celui d’une source, le charme des pauvres.

On pourrait lire ces pages comme une critique de Sainte Beuve. Mais c'est plus compliqué que ça: il n'y aurait pas de bon Bergotte s'il n'y avait de mauvais Bergotte:

Quant à ces autres vices auxquels avait fait allusion M. de Norpois, à cet amour à demi incestueux qu’on disait même compliqué d’indélicatesse en matière d’argent, s’ils contredisaient d’une façon choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d’un souci si scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies de leurs héros en étaient empoisonnées et que pour le lecteur même il s’en dégageait un sentiment d’angoisse à travers lequel l’existence la plus douce semblait difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas cependant, à supposer qu’on les imputât justement à Bergotte, que sa littérature fût mensongère, et tant de sensibilité, de la comédie.

"amour à demi incestueux qu’on disait même compliqué d’indélicatesse en matière d’argent" : le sexe et l'argent, comme toujours.
On trouve ici le premier grand développement de La Recherche sur la moralité de la littérature.

De même qu’en pathologie certains états d’apparence semblable sont dus, les uns à un excès, d’autres à une insuffisance de tension, de sécrétion, etc., de même il peut y avoir vice par hypersensibilité comme il y a vice par manque de sensibilité.[3]

Le vice est donc aussi bien une absence qu'un excès de sensibilité. Cette idée est reprise dans les brouillons. On songe à Mlle de Vinteuil, artiste du mal:

Une sadique comme elle est l’artiste du mal, ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être, car le mal ne lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se distinguerait même pas d’elle ; et la vertu, la mémoire des morts, la tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner.[4]

C'est le sacrilège qui prouve le sacré, comme le dira Georges Bataille. Il y a donc vice par hypertrophie du sentiment moral. Il faut avoir connu l'envie pour atteindre la charité, l'idôlatrie pour atteindre la foi.
Quant à Bergotte, s'il n'est pas un Tartuffe, c'est que

Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété. Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de l’Église commencèrent souvent tout en étant bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous.[5]

On anticipe la leçon du Temps retrouvé. Les bons écrivains ont connu le vice, Dostoïevski, Henry Bataille, Musset, Baudelaire, on retrouve le cliché de Saint Augustin et de ses confessions. Mais ici il ne s'agit pas de conversion mais de double vie. Déjà dans Jean Santeuil, l'écrivain C. rendait visite au gardien de phare et par méchanceté pure chassait les oies:

Quand la femme du phare revint et, ne trouvant plus ses oies, se mit à crier, C. eut l'air de s'apercevoir seulement alors qu'elles n'étaient plus devant la maison. Mais il devait rire intérieurement, ce qui prouve qu'il n'était pas aussi bon que ces gens le croyaient.[6]

D'ailleurs il couchait avec la serveuse de l'auberge (''ajoute malicieusement Compagnon, sans qu'on comprenne s'il sourit de cette preuve définitive de vice ou de Proust fournissant cela comme preuve définitive du vice).
Mais C. était-il vraiment méchant? Proust cherche à définir la morale de l'écrivain:

Le don de poésie qui était en lui, était devenu peu à peu le centre de sa vie morale, et ses luttes de conscience avaient pris une autre forme. Le bien était ce qui favorisait son inspiration, le mal ce qui la paralysait.[7]

L'artiste a une autre exigence que les gens ordinaires. Sa seule morale est celle de l'œuvre. Le détour par l'idôlatrie est inutile. On a affaire ici à un certain cynisme: il ne s'agit pas du même égoïsme que celui des mortels.

Revenons à Bergotte:

Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétries dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait moins autrefois qu’au temps de Bergotte, parce que d’une part, au fur et à mesure que se corrompait la société, les notions de moralité allaient s’épurant, et que d’autre part le public s’était mis au courant plus qu’il n’avait encore fait jusque-là de la vie privée des écrivains ; et certains soirs au théâtre on se montrait l’auteur que j’avais tant admiré à Combray, assis au fond d’une loge dont la seule composition semblait un commentaire singulièrement risible ou poignant, un impudent démenti de la thèse qu’il venait de soutenir dans sa dernière oeuvre.

La vie de Bergotte est un "impudent démenti". Le narrateur reconnaît la dimension biographique, les événements choquants dont l'écrivain fait son œuvre. Mais le monde moderne est à la fois plus immoral et plus ouvert, il supporte moins le contraste. Vivre ainsi de façon contrastée était plus facile sous l'Ancien Régime.

Reste la question: Bergotte est-il bon, est-il méchant? La réponse est difficile et la question n'est peut-être pas pertinente.

Ce n’est pas ce que les uns ou les autres purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté ou la méchanceté de Bergotte. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa dureté, tel inconnu citait un trait (touchant car il avait été évidemment destiné à rester caché) de sa sensibilité profonde.

Bergotte est les deux à la fois, bon et méchant, dur et d'une sensibilité profonde.

Mais dans une auberge de village où il était venu passer la nuit, il était resté pour veiller une pauvresse qui avait tenté de se jeter à l’eau, et quand il avait été obligé de partir il avait laissé beaucoup d’argent à l’aubergiste pour qu’il ne chassât pas cette malheureuse et pour qu’il eût des attentions envers elle. Peut-être plus le grand écrivain se développa en Bergotte aux dépens de l’homme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le flot de toutes les vies qu’il imaginait et ne lui parut plus l’obliger à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le devoir d’imaginer ces autres vies.

L'écrivain se situe au-dessus des fautes ordinaires. Son art l'entraîne vers un épanouissement, une effusion du moi.
Bergotte épouse les foules dont il devient le peintre, il se noie dans toutes les vies qu'il imagine. Il atteint ainsi l'oubli de soi, l'altruisme sublime qu'est la vraie charité, cette dureté bourrue que presente la Charité de Giotto.

Mais en même temps, parce qu’il imaginait les sentiments des autres aussi bien que s’ils avaient été les siens, quand l’occasion faisait qu’il avait à s’adresser à un malheureux, au moins d’une façon passagère, il le faisait en se plaçant non à son point de vue personnel, mais à celui même de l’être qui souffrait, point de vue d’où lui aurait fait horreur le langage de ceux qui continuent à penser à leurs petits intérêts devant la douleur d’autrui. De sorte qu’il a excité autour de lui des rancunes justifiées et des gratitudes ineffaçables.[8]

On trouve ces mêmes remarques dans le premier carnet de La Recherche: «sa gentillesse avait augmenté sa sécheresse», si bien qu'il «passait auprès de sa famille pour le plus sec des hommes et pour le meilleur auprès des étrangers».
Le plus corrompu est le plus fidèle, ce sont des oppositions tout à fait beuviennes, à rapprocher de Baudelaire qui s'abaisse à faire des visites. On retrouve ainsi dans Contre Sainte-Beuve:

Quant à l'homme lui-même, il n'est qu'un homme et peut parfaitement ignorer ce que veut le poète qui vit en lui[9] [...]. Baudelaire se trompait-il à ce point sur lui-même?[10]

C'est toujours le même "dualisme si troublant". Baudelaire comme Bergotte s'ignorent. Ils sont les sujets d'un dualisme naturel qui fait remonter leur bonté à tout moment.

C'est cette caractéristique qui m'amène à parler de Dostoïevski. Le repas chez les Swann se termine, à la fin du passage le narrateur imagine Bergotte devant se défendre devant un tribunal avec une profonde méconnaissance de la réalité:

C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature au fond d’un coffret) que les composer et les peindre sous les mots. Pour un rien qu’on lui avait envoyé, si ce rien lui était l’occasion d’en entrelacer quelques-unes, il se montrait prodigue dans l’expression de sa reconnaissance, alors qu’il n’en témoignait aucune pour un riche présent.

Bergotte est bien finalement un idôlatre, puisqu'il est amoureux des images.

Et s’il avait eu à se défendre devant un tribunal, malgré lui il aurait choisi ses paroles, non selon l’effet qu’elles pouvaient produire sur le juge, mais en vue d’images que le juge n’aurait certainement pas aperçues.

Et Bergotte manque de raison pratique. L'idée du tribunal est liée à celle de la double vie de Bergotte. Le juge est insensible aux images.
Je retiens l'idée que le narrateur place Bergotte dans un tribunal pour se défendre: si j'en avais eu le temps il aurait fallu parler de la Justice. Le narrateur ne croit pas à la justice ou il en a peur. Ainsi dans un autre passage, à propos d'Albertine:

En ce moment, tenant au dessus d’Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l’ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avaient creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l’air de la “Justice éclairant le Crime”.[11]

C'est une allusion à un tableau de Prud'hon (Antoine Compagnon projette l'image), La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, peint en 1808 et qui sera accroché de 1808 à 1815 derrière le juge dans la salle des Assises (le tableau sera ensuite remplacé par une crucifixion).


Thémis la Justice accomgnée de Némésis, la vengeance, poursuit le crime. La notice historique décrit ainsi ce tableau: «La Justice et la vengeance poursuive le criminel. L'effet et l'idée de cette composition sont dans un bel accord, et la pensée générale en inspira très heureusement l'exécution. Le malfaiteur a cru se cacher avec son forfait dans l'ombre de la nuit, mais déjà le flambeau de la justice l'enveloppe d'une clarté sinistre. En vain il fuit, il ne peut échapper à la vengeance du remords; les deux inexorables déesses ont commencé son châtiment.»

Peut-être n'est-ce pas si grave que les juges ne comprennent pas Bergotte, puisque Bergotte est coupable. Nous sommes tous coupables, on se souvient des réflexions du narrateur lorsqu'il songe à sa vie après le départ d'Albertine:

Alors la vie me parut barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n’avais pas vécu chastement avec elle, je trouvai, dans la punition qui m’était infligée pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l’argent, cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains et qui fait qu’il n’y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur judiciaire, mais une espèce d’harmonie entre l’idée fausse que se fait le juge d’un acte innocent et les faits coupables qu’il a ignorés.[12]

C'est une image terrifiante de la justice qui nous rappelle celle de Joseph de Maistre pour qui il n'y a jamais d'erreurs judiciaire: nous sommes toujours coupables de quelque chose:

Comme il est très possible que nous soyons dans Terreur lorsque nous accusons la justice humaine d'épargner un coupable, parce que celui que nous regardons comme tel ne l'est réellement pas; il est, d'un autre côté, également possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis, l'ait réellement mérité par un autre crime absolument inconnu.[13]

vision à rattaché bien entendu à Dostoïevski. Ce qui est présenté, c'est le sentiment d'une justice providentielle, d'un système global de compensation entre vices et vertus, et c'est sur fond que peut se développer l'altruisme le plus sublime.


la version de sejan

Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.774

[2] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.475 à 478

[3] Ibid., p.557-558

[4] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.164

[5] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.558

[6] Préface à Jean Santeuil, Pléiade, p.187

[7] Ibid.

[8] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.559

[9] Les dernières lignes de ce paragraphe sont extraite d'un autre cahier, où elles sont précédées de la mention suivante: «Ajouter à Baudelaire, quand je parle du poète qui désire être de l'Académie, etc. Suprême ironie, Bergson et les visites académiques»

[10] Contre Sainte-Beuve, "Sainte-Beuve et Baudelaire", Folio p.169

[11] Le côté de guermantes'', Clarac t2, p.360

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.446

[13] Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, p.34

Joshua Landy

Nous avons eu droit cette après-midi à un cours éblouissant, qui m'a laissée le souffle coupé.

Une présentation de Joshua Landy est disponible ici[1] Elle nous apprend entre autres que Landy travaille actuellement sur les "romans de formation", des romans qui cherchent à entraîner (dans le sens d'exercer) plutôt qu'à instruire le lecteur.

En attendant les quelques notes que j'ai griffonnées, je mets en ligne la bibliographie que j'ai compilée à partir de Google. Les articles sont le plus souvent payants et téléchargeables en ligne.

Articles

  • "Les Moi en Moi": The Proustian Self in Philosophical Perspective, New Literary History - Volume 32, Number 1, Winter 2001, pp. 91-132
  • Nietzsche, Proust, and Will-To-Ignorance, Philosophy and Literature - Volume 26, Number 1, April 2002, pp. 1-23
  • avec R. Lanier Anderson, Philosophy as Self-Fashioning: Alexander Nehamas's Art of Living, Diacritics - Volume 31, Number 1, Spring 2001, pp. 25-5
  • Accidental Kinsmen: Proust and Nietzsche, Philosophy and Literature - Volume 27, Number 2, October 2003, pp. 450-455
  • Proust, His Narrator, and the Importance of the Distinction, in Poetics Today 2004; 25 : 91-135.
  • A Beatrice for Proust ?, Poetics Today 2007; 28 : 607-618.
  • Philosophy to the Rescue, Philosophy and Literature - Volume 31, Number 2, October 2007, pp. 405-419


Livre

Philosophy As Fiction : Self, Deception, and Knowledge in Proust, téléchargeable ici.
- Quelques renseignements sur Google-books.

A venir : The Re-Enchantment of the World: Secular Magic in a Rational Age, présenté ici


Notes

[1] lien mis à jour le 7/01/09. Il fournit une bibliographie qui rend inutile les liens qui suivent. Je laisse en l'état, pour maintenir la raison d'être de ce billet.

séminaire n°11 : Maya Lavault - Histoires de crimes proustiens

J'ai dirigé la maîtrise et le DEA de Maya Lavault. Elle prépare actuellement un doctorat sur le secret dans Proust. Elle est actuellement professeur en collège et sera ATER au collège de France l'année prochaine.

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Mes notes sont assez décousues, je n'ai pas vraiment noté les transitions. Bah, tant que la logique est respectée... C'était intéressant, une revue de la métaphore du crime chez Proust, d'abord d'une façon générale, avec les deux grands crimes sociaux, l'homosexualité et le sadisme, puis un glissement vers les rapports au plaisir et à l'image de la mère, des remarques convaincantes sur les meurtres toujours doubles, les allusions à Poe, etc. Il en ressort que le grand meurtre de la Recherche, le meurtre permanent, répété, est le matricide.
Les références données dans le corps du texte sont celles données par la conférencière, soit l'édition Tadié de la Pléiade.

La morale sociale est préservée par les interdits. Les maisons de La Recherche sont les lieux où prennent place les deux crimes sociaux, l'homosexualité et le sadisme. Les rapports entre juifs et homosexuels servent de métaphore du crime.
Le narrateur est le témoin secret de deux scènes "de crime", l'une d'homosexualité, lorsqu'il est le témoin auditif de la rencontre entre Charlus et Jupien, l'autre de sadisme, lorsqu'il se comporte en voyeur lors de la scène de la flagellation de Charlus, la guerre ajoutant à l'atmosphère une ambiance d'espionnage.

On se souvient d'Albertine remarquant que Dostoïevski finit par être louche à force de parler de crime:

— Mais est-ce qu'il a jamais assassiné quelqu'un, Dostoïevski ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s'appeler l'Histoire d'un Crime. C'est une obsession chez lui, ce n'est pas naturel qu'il parle toujours de ça. (La Prisonnière, RTP, III, p. 881)

Le lecteur pourrait se poser la même question à propos de Proust : c'est étrange, cette métaphore du crime filée par le narrateur, pourquoi cette obsession?
Je voudrais démontrer que les crimes proustiens sont des crimes de sang, mais rejetés dans les marges du roman, hors du roman : ainsi quand Charlus fait battre à mort un homme qui lui a fait des propositions[1], ou quand il «laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé»[2], ou quand il évoque la violence de la jalousie de Swann: «Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre.»[3]

Dostoievski joue un grand rôle dans La Recherche. Ainsi quand le narrateur apprend la fuite d'Albertine, il se sent aussitôt coupable:

Et quand Françoise m'avait remis la lettre d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu depuis plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré. Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 15)

La comparaison rappelle la première comparution de Raskolnikoff : celui-ci est convoqué au commissariat pour une toute autre affaire, une affaire de dette, et il entend là le récit de la mort de la vieille femme. Ici, le narrateur anticipe la mort d'Albertine et s'en sent déjà coupable alors qu'il ne s'agit que de sa fuite.
En effet, le narrateur éprouve des sentiments violents envers Albertine, et il se sait coupable au moins en pensée:

Il y eut alors des jours où je voulus me noyer, me pendre, la tuer (car on aime une femme comme on aime le poulet à qui on est heureux de tordre le cou pour en manger à dîner, seulement pour les femmes on veut les tuer non pour en avoir du plaisir mais pour qu'elles n'en prennent pas avec d'autres). (avant-texte de Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, p. 1480)

La parenthèse a été supprimée dans la version définitive. Elle introduit un parallèle intéressant entre les scènes de crime et le sadisme de Françoise tuant le poulet. Il y a ici l'aveu d'une tendresse pour le poulet.

* Quand je dis combien je me suis trompé sur mon caractère et que j'avais mal aimé Albertine dire :* je l'avais aimée oui, mais dans le sens où nous disons à la cuisinière: «je vous préviens que j'aime le poulet, que j'aime le homard », c'est-à-dire «tordez le cou à l'un, faites cuire l'autre tout vivant pour que je puisse m'en délecter, je les aime bien». (manuscrit du Temps retrouvé, RTP, IV, p. 982-983)

C'est une seconde version sous forme de conversation, plus soft, plus présentable. Elle rappelle la conversation avec Gilberte à propos de La fille aux yeux d'or.

Les assassinats de La Recherche ne sont bien sûr pas de vrais assassinats mais des assassinats symboliques. Le narrateur qui s'en accuse les expose ainsi: Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand-mère de celle d'Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 78) Et ainsi il me semblait que par ma tendresse uniquement égoïste j'avais laissé mourir Albertine comme auparavant j'avais assassiné ma grand-mère. (Albertine disparue, RTP, IV, p. 83) Ce double assassinat rappelle Le double assassinat de la rue Morgue, de Poe. Il y aurait beaucoup de chose à dire sur les relations entre Poe et La Recherche. Par exemple, l'évocation d'un oran-outang suite à la scène de jalousie de Morel hurlant «grand pied de grue»: «scène d’amour déçu, d’amour jaloux peut-être, mais alors aussi bestiale que celle que, à la parole près, peut faire à une femme un ourang-outang qui en est, si l’on peut dire, épris»[4], cet orang-outang doit beaucoup à Edgar Poe. L'autre parallèle, c'est celui que l'on peut faire avec Raskolnikoff, qui tue deux femmes, une vieille et une jeune, comme le narrateur s'accusera d'avoir tué Albertine et sa grand-mère.
Ce double assassinat est redoublé, puisque chacun est commis deux fois, si l'on peut dire: Albertine est assassinée symboliquement au moment de son départ, puis lorsque le narrateur apprend sa mort, la grand-mère meurt d'une part de vieillesse après être tombée malade au cours d'une promenade, elle est tuée symboliquement par l'indifférence et l'oubli (jusqu'à ce que son souvenir resurgisse au moment des intermittences du cœur).
Le narrateur n'a pas toujours été gentil avec sa grand-mère, il lui est arrivé d'exagérer son mal-être pour pouvoir prendre de l'alcool malgré la peine et l'inquiétude qu'il lui causait (dans le train - premier voyage à Balbec), ou de se moquer d'elle, par exemple quand elle se montrait coquette pour être photographiée. C'est le genre de souvenirs qui laisse un remord persistant:

(...) car comme les morts n'existent plus qu'en nous, c'est nous-mêmes que nous frappons sans relâche quand nous nous obstinons à nous souvenir des coups que nous leur avons assenés. (Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, 156)

Tuer les parents, c'est le drame du parricide. L'obsession du parricide traverse l'œuvre dès la jeunesse. On la trouve dans La Confession d'une jeune fille, où une jeune fille qui vient de se suicider meurt lentement, le temps de raconter son histoire. Elle a vécu une jeunesse débauchée avant de revenir à la chasteté. Bien que fiancée, elle accepte un soir de suivre son premier amant. Sa mère les surprend en pleins ébats et tombe du balcon de saisissement: la jeune fille s'accuse d'avoir tué sa mère et se suicide. La confession redouble la culpabilité et l'expiation.
Dans la préface [des Plaisirs et les jours, qui contient cette nouvelle], Proust dit qu'il n'a jamais peint le vice que dans les consciences délicates, les consciences «trop faibles pour vouloir le bien, trop nobles pour jouir pleinement dans le mal, ne connaissant que la souffrance». Le mal est inséparable du plaisir. On songe au Baudelaire de "L'héautontimorouménos":

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

D'autre part, Proust a écrit suite à l'affaire Henri Van Blarenberghe un article pour Le Figaro, «Sentiments filiaux d'un parricide». Il tente d'expliquer le crime:

J'ai voulu montrer dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement un de ces drames grecs dont la représentation était presque une cérémonie religieuse, et que le pauvre parricide n'était pas une brute criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que la plus inéluctable fatalité - disons pathologique pour parler comme tout le monde – a jeté – le plus malheureux des mortels – dans un crime et une expiation dignes de demeurer illustres. («Sentiments filiaux d'un parricide» paru dans Le Figaro le 1er février 1907; Pastiches et Mélanges, éd. P. Clarac, La Pléiade, 1971, p. 157)

Dans cet article sont évoqués Ajax et Œdipe, puis Oreste. La fin fut censurée par le directeur du Figaro, qui la trouva trop enthousiaste: « «Rappelons-nous que chez les Anciens il n’était pas d’autel plus sacré (...) que le tombeau d’Œdipe à Colone et que le tombeau d’Oreste à Sparte, cet Oreste que les Furies avaient poursuivi jusqu’aux pieds d’Apollon même et d’Athênê en disant : “Nous chassons loin des autels le fils parricide.”»
Ainsi s'explique l'allusion à Oreste à la fin de Sodome et Gomorrhe:

(...) [l'image de la scène de Montjouvain] conservée vivante au fond de moi – comme Oreste dont les dieux avaient empêché la mort pour qu'au jour désigné il revînt dans son pays punir le meurtre d'Agamemnon – pour mon supplice, pour mon châtiment peut-être, qui sait? d'avoir laissé mourir ma grand-mère; surgissant tout à coup du fond de la nuit où elle semblait à jamais ensevelie et frappant comme un Vengeur, afin d'inaugurer pour moi une vie terrible, méritée et nouvelle, peut-être aussi pour faire éclater à mes yeux les funestes conséquences que les actes mauvais engendrent indéfiniment non pas seulement pour ceux qui les ont commis, mais pour ceux qui n'ont fait, qui n'ont cru, que contempler un spectacle curieux et divertissant, comme moi, hélas! en cette fin de journée lointaine à Montjouvain, caché derrière un buisson (...). (Sodome et Gomorrhe II, RTP, III, p. 499-500)

C'est la thématique de Crime et châtiment, Dostoïevski lu à la lumière des tragiques grecs, un motif sculptural menant à l'expiation. On peut prendre l'exemple de deux épisodes des Frères Karamazov: le père engrosse la folle, puis il est assassiné.

Dans La Recherche, la mère à travers la grand-mère (puisque la grand-mère est une figure maternelle) est assassinée, il y a matricide. C'est la fin de l'article sur Van Blarenberghe:

Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. («Sentiments filiaux d'un parricide», art. cité, p. 158-159)

Vinteuil, c'est aussi une figure maternelle, il entoure sa fille de soins digne d'une mère: «M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille»[5]; et ce qui est mis en cause dans la profanation, ce sont les attentions maternelles: «Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter. Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau, s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.»[6] Mlle de Vinteuil a quasi tué son père de chagrin.
Un même système de profanation de la mère est à l'œuvre dans Confession d'une jeune fille. La jeune fille regarde son visage rendu bestial par le plaisir dans un miroir, dans ce miroir elle croise le regard de sa mère qui la regarde par la fenêtre, horrifiée. Cette vision tue sa mère quasi-instantanément.
Cela rappelle la scène de la fin de Sodome et Gomorrhe, quand Albertine avoue qu'elle connaissait bien Mlle de Vinteuil. Dans cette scène, le narrateur qui parle avec sa mère voit à la fois le paysage d'aurore qui aurait plu à sa grand-mère, et, superposée dans son esprit comme si elle se reflétait sur la vitre, l'image d'Albertine remplaçant l'amie de Mlle de Vinteuil dans la scène de Monjouvain.[7] C'est à nouveau une scène en miroir en présence de la mère, redoublée par le souvenir de la grand-mère.
Le sadisme et la tendresse se confondent. Il est plus simple de les séparer pour se faire comprendre, mais ils ont la même origine:

Tous les romans de Dostoïevski pourraient s'appeler Crime et Châtiment (comme tous ceux de Flaubert, Madame Bovary, surtout, L'Éducation sentimentale). Mais il est probable qu'il divise en deux personnes ce qui a été en réalité d'une seule. Il y a certainement un crime dans sa vie et un châtiment (qui n'a peut-être pas de rapport avec ce crime), mais il a préféré distribuer en deux, mettre les impressions du châtiment sur lui-même au besoin (La Maison des morts) et le crime sur d'autres. (Essais et articles, éd. P. Clarac, La Pléiade, 1971, p. 644-645)

Un autre parricide est celui commis sur Swann. Il meurt une première fois dans l'indifférence générale, le second meurtre est dû à Gilberte qui commence par éviter d'en parler puis va jusqu'à faire disparaître le nom de Swann. Gilberte renie son père et va jusqu'à l'oublier, sacrilège bien plus grand que celui de Mlle de Vinteuil, dont les gestes contribuent à maintenir le souvenir de son père. Ce mouvement opposé des deux jeunes femmes, l'une se souvenant, l'autre effaçant, est d'autant plus douloureux ou choquant qu'on se souvient du jugement de Gilberte sur Mlle de Vinteuil:

Jamais je la connaîtrai, pour une raison, c’est qu’elle n’était pas gentille pour son père, à ce qu’on dit, elle lui faisait de la peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n’est-ce pas, vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais quelqu’un qu’on aime depuis toujours![8]

La profanation de Mlle Vinteuil touche la grand-mère par-dessus la tête du père: le père devient à la fois victime et complice.

Bien plus que sa photographie, ce qu'elle profanait, ce qu'elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait entre eux et elle et l'empêchait de les goûter directement, c'était la ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu'il lui avait transmis comme un bijou de famille (...). (Du côté de chez Swann, RTP, I, p.162)

Tous les fils profanent leurs mères par leurs plaisirs vils et leurs débauches.

Le visage d'un fils qui vit, ostensoir où mettait sa foi sublime une mère morte, est comme une profanation de ce souvenir sacré. Car il est ce visage à qui ces yeux suppliants ont adressé un adieu qu'il ne devait pas pouvoir oublier une seconde. Car c'est avec la ligne si belle du nez de sa mère que son nez est fait, car c'est avec le sourire de sa mère qu'il excite les filles à la débauche, car c'est avec le mouvement de sourcil de sa mère pour le plus tendrement regarder qu'il ment (...). (Contre Sainte-Beuve, éd. B. de Fallois, Paris, Gallimard, 1954, p. 282)

Je laisse de côté les mères profanées. Mais je citerai un dernier exemple, celui de la Berma, qui illustre parfaitement la citation vue plus haut: «nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons»:

La Berma, atteinte d'une maladie mortelle qui la forçait à fréquenter peu de monde, avait vu son état s'aggraver quand, pour subvenir aux besoins de luxe de sa fille, besoins que son gendre souffrant et paresseux ne pouvait satisfaire, elle s'était remise à jouer. Elle savait qu'elle abrégeait ses jours mais voulait faire plaisir à sa fille à qui elle rapportait de gros cachets (...). Malheureusement, ces billets ne faisaient que permettre au gendre et à la fille de nouveaux embellissements de leur hôtel, contigu à celui de leur mère; d'où d'incessants coups de marteau qui interrompaient le sommeil dont la grande tragédienne aurait eu tant besoin. (Le Temps retrouvé, RTP, IV, 573-574)

Les coups de marteau sont comme autant de coups mortels. Le tragique tourne au mélodrame familial.
On arrive au moment de la mort de la Berma. De nouveau les scènes sont parallèles, ou en miroir: la Berma avait joué chez la duchesse de Guermantes, Rachel joue chez la nouvelle princesse de Guermantes, Mme Verdurin. La Berma a invité à un thé, mais les invités profitent d'un moment où elle est allée se reposer de sa maladie qui l'épuise pour s'éclipser. On songe à ce mot de la duchesse de Guermantes, parfaitement indifférente et inconsciente à Swann mourant: «Ah! mon petit Charles, [...]ce que ça peut être ennuyeux de dîner en ville ! Il y a des soirs où on aimerait mieux mourir!»[9]
Rachel est d'une méchanceté banale et commune:

Elle était ravie de porter ce coup à la Berma. Peut-être eût-elle reculé si elle eût su que ce serait un coup mortel. On aime à faire des victimes, mais sans se mettre précisément dans son tort, en les laissant vivre. D'ailleurs, où était son tort? Elle devait dire en riant quelques jours plus tard: «C'est un peu fort, j'ai voulu être plus aimable pour ses enfants qu'elle n'a jamais été pour moi, et pour un peu on m'accuserait de l'avoir assassinée. Je prends la duchesse à témoin.» Il semble que tous les mauvais sentiments et tout le factice de la vie de théâtre passant en leurs enfants sans que chez eux le travail obstiné soit un dérivatif comme chez la mère, les grandes tragédiennes meurent souvent victimes des complots domestiques noués autour d'elle, comme il leur arrivait tant de fois à la fin des pièces qu'elles jouaient. (Le Temps retrouvé, RTP, IV, p. 592)

C'est un matricide à peine dissimulée qui met en œuvre les rapports de réciprocité d'amour haine entre la Berma et sa fille, car la Berma ne se fait aucune illusion: elle aurait fait comme sa fille et sa fille est comme elle:

La Berma n’était pas, du reste, meilleure que sa fille, c’est en elle que sa fille avait puisé, par l’hérédité et par la contagion de l’exemple, qu’une admiration trop naturelle rendait plus efficace, son égoïsme, son impitoyable raillerie, son inconsciente cruauté.[10]

Il y a une réciprocité victime/bourreau, enfant-parent.
Ici deux motifs récurrents s'entremêlent: celui du matricide et celui de l'exécution collective dirigée par un meneur. Le meneur, c'est Rachel. Tous les invités ont fui le thé de la Berma pour aller voir Rachel. Ce n'est pas la première fois que Rachel joue ce rôle, on l'avait déjà vu à l'œuvre dans Le côté de Guermantes, où elle humiliait une jeune actrice et rivale. A cette occasion d'ailleurs, l'histoire du cognac bu par le grand-père revenait comme une honte cuisante au narrateur.[11]

Le crime nourrit Proust comme Dostoïevski. Mais chez Proust, le crime n'est qu'une banale tragédie domestique ou une tragédie d'arrière-cuisine, comme il est dit lors de la scène de l'égorgement du poulet.
On en trouve un dernier écho dans l'exécution de Saniette, la troisième exécution de Saniette qui cette fois va en mourir:

Car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis l'algarade de M. Verdurin, qu'un valet de pied vint prévenir le Patron que M. Saniette était tombé d'une attaque dans la cour de l'hôtel. Mais la soirée n'était pas finie. «Faites-le ramener chez lui, ce ne sera rien», dit le Patron dont l'hôtel « particulier », comme eût dit le directeur de l'hôtel de Balbec, fut assimilé ainsi à ces grands hôtels où on s'empresse de cacher les morts subites pour ne pas effrayer la clientèle, et où on cache provisoirement le défunt dans un garde-manger, jusqu'au moment où, eût-il été de son vivant le plus brillant et le plus généreux des hommes, on le fera sortir clandestinement par la porte réservée aux «plongeurs» et aux sauciers. Mort, du reste, Saniette ne l'était pas. Il vécut encore quelques semaines, mais sans reprendre que passagèrement connaissance. (La Prisonnière, RTP, III, p. 770)

(ce qui entre nous a pour conséquence que les Verdurin ne paieront jamais l'aide qu'ils s'étaient promis d'apporter secrètement à Saniette).

Le crime est un ressort de la vie sociale. On aime à faire des victimes mais sans se mettre dans son tort.

                                  ***


Est-ce un effet de nos protestations? (je pense à sejan et à moi) Antoine Compagnon a été très gentil avec Maya Lavault. Il faut dire que son exposé était intéressant et convainquant.

La version de sejan.

                                  ***


Notes

[1] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.750

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.716

[3] La Prisonnière, Clarac t3, p.300

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.193

[5] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.159

[6] Ibid., p.162

[7] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p1129

[8] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1 p.536

[9] le côté de Guermantes, Clarac t2, p.586

[10] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.997

[11] ''Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.173

cours n°11 : le héros est-il coupable de "fautes ordinaires" ?

La semaine dernière je parlais de fautes ordinaires, selon le mot de Montaigne. Tous les personnages en paraissent affectés, sauf la mère, la grand-mère, et peut-être Albertine.

Qu'en est-il du héros? On a déjà vu cette phrase de la grand-mère rapportée par la mère, au moment où le héros la rattrape à la gare à Venise:

«Tu sais, dit-elle, ta pauvre grand'mère le disait: C'est curieux, il n'y a personne qui puisse être plus insupportable ou plus gentil que ce petit-là.» Nous vîmes sur le parcours Padoue puis Vérone [...] [1]

Je terminai la semaine dernière par l'exécution de Charlus, quand Brichot et le héros doivent prendre une décision. Le narrateur rappelle alors la scène initiatique de son enfance:

Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu.[2]

La préoccupation du héros n'est pas d'empêcher le forfait mais de le fuir.
Finalement il restera, mais il renoncera à agir, cédant à la procrastination qu'on lui connaît.
La lâcheté est une forme ordinaire de la cruauté. Les vrais sadiques, comme Mlle de Vinteuil ou Charlus, ne sont pas cruels; leur sadisme est une preuve de leur tendresse.
Brichot reconnaît lui aussi sa lâcheté. Dans une tirade comme souvent grotesque, il analyse assez bien le dilemme auquel il est confronté. C'est un dilemme kantien. Avant d'obéir à Mme Verdurin, il se confie au narrateur:

Mais d’abord l’universitaire me prit un instant à part : « Le devoir moral, me dit-il, est moins clairement impératif que ne l’enseignent nos Éthiques. Que les cafés théosophiques et les brasseries kantiennes en prennent leur parti, nous ignorons déplorablement la nature du Bien. Moi-même qui, sans nulle vantardise, ai commenté pour mes élèves, en toute innocence, la philosophie du prénommé Emmanuel Kant, je ne vois aucune indication précise, pour le cas de casuistique mondaine devant lequel je suis placé, dans cette critique de la Raison pratique où le grand défroqué du protestantisme platonisa, à la mode de Germanie, pour une Allemagne préhistoriquement sentimentale et aulique, à toutes fins utiles d’un mysticisme poméranien. C’est encore le « Banquet », mais donné cette fois à Kœnigsberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute, et sans gigolos.

C'est donc la seconde critique de Kant qui est concernée. Le discours dans son exagération n'a pas l'air très sérieux, il n'en reste pas moins que le dilemme est exposé. Brichot termine une longue tirade (que je ne lit pas intégralement) par ces mots:

[...] il me semble que je l’attire comme qui dirait dans un guet-apens, et je recule comme devant une manière de lâcheté.»[3]

La lâcheté, c'est l'inaction au lieu de prévenir le mal, c'est un méfait par omission, plus passif qu'actif. le narrateur en renvoie la responabilité aux autres, au bourreau ou même à la victime.

Tout ça me ramène aux vertus et aux vices qui vont par deux: la force et l'inconstance à Padoue, ou la force opposée à la lâcheté à Amiens, tel que Proust les connaît à travers Emile Mâle. La lâcheté est représentée par un chevalier qui jette son épée devant un lièvre tandis qu'une chouette hulule.

Le narrateur revient souvent sur ses duels. Par exemple dans Sodome et Gomorrhe, au moment d'espionner Julien et Charlus:

« Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de l’affaire Dreyfus, [...] [4]

Le narrateur compare la traversée de la cour à ses duels (Compagnon semble trouver cela si absurde que la salle rit).
Dans La Prisonnière nous avons droit à d'autres duels:

Je tenais de ma grand’mère d’être dénué d’amour-propre à un degré qui ferait aisément manquer de dignité. Sans doute je ne m’en rendais guère compte, et à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. Elle passait même pour l’être extrêmement, parce que, n’étant nullement peureux, j’avais facilement des duels, dont je diminuais pourtant le prestige moral en m’en moquant moi-même, ce qui persuadait aisément qu’ils étaient ridicules.[5]

Le narrateur semble revenir sur ses duels pour se faire absoudre sa lâcheté.
On retrouve cette culpabilité diffuse après la mort d'Albertine. Le héros se sent responsable de cette mort, il a l'impression qu'il a tué Albertine en insistant trop pour savoir la vérité.

Et j’avais alors, avec une grande pitié d’elle, la honte de lui survivre.

Il bénéficie en quelque sorte de cette mort. Le narrateur fait un froid calcul, sans doute inconvenant à ce moment précis du récit:

Il me semblait, en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d’une plus grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d’un élément de bonheur, un instrument de chagrin, et il n’y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu’elle nous découvre en nous faisant souffrir.[6]

Albertine est morte mais elle a servi au héros en lui faisant découvrir des vérités universelles. Il y a là une évaluation rationnelle du bénéfice, de l'utilité. Dans la ligne de la même lecture allégorique, je voudrais évoquer de nouveau Manon Lescaut. Il s'agit de la page où des Grieux se félicite après coup, après la mort de Manon, des lueurs intellectuelles qu'à fait naître Manon en lui. C'est un passage rétrospectif, le narrateur parle après la fin de l'histoire, quand il sait déjà tout ce qu'il est advenu. Des Grieux raconte ses souvenirs, il s'agit du moment où il est retourné pour la première fois plein de remords chez son père:

Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième livre de l'Énéide ; je le destine à voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait.[7]

On ne le voit pas ici, mais lorsque des Grieux raconte son histoire à "l'homme de qualité", il est au plus bas, affamé. Mais il souffre d'une sorte d'infatuation due aux Belles Lettres: Manon est morte mais des Grieux est devenu écrivain. Il fera un beau commentaire du livre IV de L'Enéide, celui qui se termine par la mort de Didon.
Ainsi, que la femme parte ou reste, elle meure.
A la fin de l'adoration perpétuelle, dans Le temps retrouvé, se trouve une scène quasi jubilatoire, qui provient du même sentiment de tirer profit de la mort d'autrui:

Et quand nous cherchons à extraire la généralité de notre chagrin, à en écrire, nous sommes un peu consolés, peut-être pour une autre raison encore que toutes celles que je donne ici, et qui est que penser d’une façon générale, qu’écrire, est pour l’écrivain une fonction saine et nécessaire dont l’accomplissement rend heureux, comme pour les hommes physiques l’exercice, la sueur et le bain.

Ecrire une peine d'amour donne un certain bonheur.

À vrai dire, contre cela je me révoltais un peu. J’avais beau croire que la vérité suprême de la vie est dans l’art, j’avais beau, d’autre part, n’être pas plus capable de l’effort de souvenir qu’il m’eût fallu pour aimer encore Albertine que pour pleurer encore ma grand’mère, je me demandais si tout de même une œuvre d’art dont elles ne seraient pas conscientes serait pour elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accomplissement.

"tout de même", "un peu": ce livre sera un monuments aux morts sans que l'on soit vraiment persuadé que les mortes en seront reconnaissantes.

Ma grand’mère que j’avais, avec tant d’indifférence, vue agoniser et mourir près de moi ! Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures abandonné de tous, avant de mourir.

On voit encore une fois apparaître l'indifférence. Il y a nécessité d'expier ce forfait, faire une œuvre de la mort des autres.

D’ailleurs, j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.[8]

L'écrivain utilise la vie et la mort des autres comme matières première. Ce motif était déjà intervenue dans Albertine disparue, le passage se termine par une phrase bien connue dans laquelle le narrateur met en balance sa responsabilité et la noirceur de la société:

Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand’mère et celle d’Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d’un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner.[9]

Il s'agit d'un discours d'autojustification. On retrouve cette casuistique à plusieurs reprises, comme se la villenie du monde expliquait l'indifférence ou la lâcheté du narrateur.
Un exemple de cette méchanceté du monde nous est donné par le baron de Charlus lors du bal de la princesse de Guermantes au début de Sodome et Gomorrhe. Le baron humilie Mme de Saint-Euverte, il parle comme si elle n'était pas là en sachant parfaitement qu'elle l'écoute. Le narrateur s'abstient de réagir:

Une niaise question que je lui posai sans malice lui fournit l’occasion d’un triomphal couplet dont la pauvre de Saint-Euverte, quasi immobilisée derrière nous, ne pouvait guère perdre un mot.

Le baron se lance dans une atroce diatribe, très longue, comparant l'odeur de Mme de Saint-Euverte à celle d'une fosse d'aisance. Il interpelle Mme de Surgis: «Est-ce que vous allez vous crotter là ? demanda-t-il à Mme de Surgis, qui cette fois se trouva ennuyée.» Madame de Saint-Euverte a tout entendu et Charlus le sait. Le narrateur conclut:

Pour ma part, j’étais indigné de l’abominable petit discours que venait de tenir M. de Charlus. J’aurais voulu combler de biens la donneuse de garden-parties. Malheureusement dans le monde, comme dans le monde politique, les victimes sont si lâches qu’on ne peut pas en vouloir bien longtemps aux bourreaux.[10]

En effet, Mme de Saint-Euverte, pour se dégager de l'encoignure de la fenêtre où elle était coincée, va passer devant le baron et s'excuser de le bousculer.
Les victimes sont si lâches qu'on finit par donner raison aux forts.
Vous avez remarqué qu'il y a là une allusion au monde politique. On pourrait en trouver d'autres, notamment dans Jean Santeuil, mais aussi dans Sodome et Gomorrhe 2, quand la princesse Sherbatoff bat froid au narrateur qui a salué Mme de Villeparisis:

Il faut avoir vu l’homme politique qui passe pour le plus entier, le plus intransigeant, le plus inapprochable depuis qu’il est au pouvoir ; il faut l’avoir vu au temps de sa disgrâce, mendier timidement, avec un sourire brillant d’amoureux, le salut hautain d’un journaliste quelconque ; il faut avoir vu le redressement de Cottard (que ses nouveaux malades prenaient pour une barre de fer), et savoir de quels dépits amoureux, de quels échecs de snobisme étaient faits l’apparente hauteur, l’anti-snobisme universellement admis de la princesse Sherbatoff, pour comprendre que dans l’humanité la règle – qui comporte des exceptions naturellement – est que les durs sont des faibles dont on n’a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu’on veuille ou non d’eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la faiblesse.[11]

Voilà encore une sentence qui tend au sublime psychologique. Seuls les forts peuvent se permettre d'être tendres.
Je ne sais pas s'il y a de vrais forts dans La Recherche du temps perdu, peut-être le duc de Guermantes. Prenons par exemple ce passage, quand le duc rencontre le père du narrateur dans la cour:

[...] dès qu’il l’apercevait en train de descendre l’escalier tout en songeant à quelque travail et désireux d’éviter toute rencontre, le duc quittait ses hommes d’écuries, venait à mon père dans la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilité héritée des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la retenant dans la sienne, la lui caressant même pour lui prouver, avec une impudeur de courtisane, qu’il ne lui marchandait pas le contact de sa chair précieuse, [...][12]

Pour le duc, il n'y a aucun risque que sa gentillesse soit prise pour de la faiblesse. Le duc n'a jamais été humilié. Cela rappelle la vraie charité qui s'incarne dans une virilité bourrue à l'opposé de la bonté sucrée des dames patronesses.

A l'inverse, quand le héros rencontre Odette qui lui dit du bien de Swann, il n'a pas le courage de lui dire qu'il sait que tout ce qu'elle lui dit est faux:

J’eus la lâcheté d’ajouter que ce qu’elle disait de Swann était gentil et noble de sa part, mais je savais combien c’était faux et que sa franchise se mêlait de mensonges.[13]

Le narrateur s'accuse souvent de la lâcheté mais il se trouve toujours des circonstances atténuantes. n'est-il jamais coupable de Suave mari magno, bonheur au malheur d'autrui, ou souffrance devant le bonheur d'autrui?
C'est le moment d'évoquer le bal des têtes. Ce passage est lu le plus souvent comme un memento mori, mais c'est également un moment de joie mauvaise.

Mais avant d'arriver à ce moment, il y a également le comportement du héros avec Bloch, qui n'est pas il est vrai un personnage très sympathique:

[...] il était d’un caractère lâche et vivant gaiement et paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d’eau, [...][14]

On se souvient qu'au début de Sodome et Gomorrhe, les méduses seront sauvées («Méduse ! Orchidée ! quand je ne suivais que mon instinct, la méduse me répugnait à Balbec ; mais si je savais la regarder, comme Michelet, du point de vue de l’histoire naturelle et de l’esthétique, je voyais une délicieuse girandole d’azur.[15]), mais pour l'instant, le narrateur se contente de décrire Bloch, mal élevé. On se souvient de Bloch et de sa question «Es-tu snob?»

Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait certainement envie d’être très aimable avec moi. Pourtant, il me demanda: «Est-ce par goût de t’élever vers la noblesse — une noblesse très à-côté du reste, mais tu es demeuré naïf — que tu fréquentes de Saint-Loup-en-Bray? Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob ? Oui, n’est-ce pas ? » Ce n’est pas que son désir d’amabilité eût brusquement changé. Mais ce qu’on appelle en un français assez incorrect «la mauvaise éducation» était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s’apercevait pas, à plus forte raison dont il ne crût pas que les autres pussent être choqués.[16]

Le narrateur comprend que Bloch est désagréable parce que lui, narrateur, ne répond pas à sa demande d'affection.

Le dénigrement furieux était souvent chez Bloch l’effet d’une vive sympathie qu’il avait cru qu’on ne lui rendait pas.[17]

Bloch est comme Cottard ou la princesse Sherbatoff, il fait partie des faibles. Le narrateur souligne quelques comportements dus à l'origine à la négligence et qui se termine par de l'agressivité:

[...] même dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce qu’ayant oublié pendant des mois d’écrire à un bienfaiteur qui vient de perdre sa femme, ensuite on ne

le salue plus pour simplifier[...][18] Il y a donc toujours un contrepied. La comparaison de Bloch avec les méduses intervient alors que le narrateur fait de virulents reproche à Bloch, qui vient de le desservir, sans penser à mal, auprès des Bontemps. Bloch constate la colère du narrateur:

Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je crois, de joie que de gêne de m’avoir contrarié.[19]

Bloch n'a pas un mauvais fond. Il est possible de comprendre l'autre sans pour autant l'apprécier. Le narrateur adapte ses attitudes à ce qu'il a compris de la personnalité de Bloch:

Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d’après ce qu’on m’avait dit du changement à son égard de son père, qu’il n’enviât ma vie, je lui dis que la sienne devait être plus heureuse. Ces paroles étaient de ma part un simple effet de l’amabilité.

Le narrateur ment pour ne pas être obligé d'entendre Bloch se plaindre. Avec des gens comme Bloch, désobligeant dès qu'ils sont envieux, on a tendance à mentir pour être tranquille, c'est encore de la lâcheté:

Mais elle persuade aisément de leur bonne chance ceux qui ont beaucoup d’amour-propre, ou leur donne le désir de persuader les autres. «Oui, j’ai en effet une vie délicieuse, me dit Bloch d’un air de béatitude. J’ai trois grands amis, je n’en voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel à qui le Père Zeus accorde tant de félicités.»[20]

On assiste ici à un jeu de miroir mimétique de l'envie. Le narrateur cherche à se protéger de l'envie de Bloch. Ce dialogue est curieux, comme si Bloch avait compris ce qu'était en train de faire le narrateur et exagérait sa propre réponse. L'insincérité est une forme de protection et de fuite.

A côté de l'attitude envers Bloch, on peut remarquer deux autres moments de hauteur ou d'arrogance de la part de l'auteur, des moments d'expression non dissimulée de contentement de soi.
Ainsi, peu avant l'exécution de Charlus, le narrateur juge les choix de Charlus:

[...], j’ai toujours regretté, dis-je, et je regrette encore, que M. de Charlus n’ait jamais rien écrit. Sans doute je ne peux pas tirer de l’éloquence de sa conversation et même de sa correspondance la conclusion qu’il eût été un écrivain de talent. Ces mérites-là ne sont pas dans le même plan. Nous avons vu d’ennuyeux diseurs de banalité écrire des chefs-d’œuvre, et des rois de la causerie être inférieurs au plus médiocre dès qu’ils s’essayaient à écrire.[21]

Cette remarque est très particulière. En effet, elle est faite du point de vue du narrateur en train d'écrire, au-delà de la fin du roman. Elle ne peut être prononcée que par un narrateur devenu écrivain et juge de très haut. Proust fait-il preuve ici de la dureté qui permet d'être doux ou de la dureté du faible?

Le deuxième exemple est la tirade bien connus sur les célibataires de l'art, les ratés. Elle intervient à la fin de l'adoration perpétuelle. Le héros vient d'avoir la révélation de son art et du moyen à sa disposition, la métaphore. Il a alors cette remarque très dure:

Aussi combien s’en tiennent là qui n’extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l’art. Ils ont les chagrins qu’ont les vierges et les paresseux, et que la fécondité dans le travail guérirait.[22]

La fécondité par le travail, on songe à Zola, fécondité, travail, vérité, justice.
La description se poursuit sur plusieurs pages, avec une sorte d'hystérie des amateurs d'arts. Le narrateur n'a pas de mot assez durs pour les qualifier, il ne montre aucune compassion. Il s'agit cette fois du point de vue du narrateur et non du héros.

Nous verrons la prochaine fois les moments peu charitables du héros au cours du bal des têtes.

la version de sejan

Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.655

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.309

[3] Ibid., p.282-283

[4] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.608

[5] La Prisonnière, Clarac t3, p.290

[6] La Fugitive, Clarac t3, p.496

[7] L'abbé Prévost, Manon Lescaut

[8] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.902

[9] La Fugitive, Clarac t3, p.496

[10] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.700

[11] ibid., p.1046

[12] Le côté de Guermantes, t2, p.33

[13] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1022

[14] La fugitive, Clarac t3, p.443

[15] Clarac t2, p.626

[16] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.740

[17] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.275

[18] Ibid, p.403

[19] La fugitive, Clarac t3, p.443

[20] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.201

[21] La Prisonnière, Clarac t3, p.208 (note de bas de page)

[22] Le Temps retrouvé Clarac t3, p.892

Séminaire n°10 : Françoise Leriche - « C'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité »

Françoise Leriche est professeur à Grenoble.
A ses débuts, elle fut l'assistante de Philip Kolb. Philip Kolb est comme on le sait l'éditeur des vingt-et-un volumes de la correspondance de Proust à laquelle nous devons tant.
Elle a fait sa thèse sur Huysmans et Proust et la question de la représentation. Elle est l'éditrice du Sodome et Gomorrhe dans le Livre de poche et j'ai pu apprécié son travail puisque je faisais le même pour la Pléiade.
Elle est l'auteur d'une anthologie des lettres de Proust, indispensable puisque certains tomes de la Correspondance ne sont plus disponibles.
Elle est l'auteur d'un grand nombre d'articles dans le dictionnaire Proust paru chez Honoré Champion (elle en est la seconde plus importante contributrice).

                                                 ***

J'ai voulu étudier Proust en tant que théoricien de la morale ou la place de Proust dans le débat contemporainsur la morale. Mon sous-titre est "Réflexions proustiennes sur la responsabilité morale dans une civilisation du plaisir", mais c'était un peu long...
La Recherche, des articles et de la correspondance de Proust se dégage une vision du monde polémique.
Quelle différence trouve-t-on entre la correspondance, qui respecte la plupart du temps les conventions sociales, et La Recherche, où se déploie une plus grande liberté?
En fait, la correspondance de Proust n'est pas si contraintes et il livre le fond de sa pensée à certains de ses amis au risque de les choquer.

A 17 ans, le jeune Proust s'élève contre la morale conventionnelle, mais il ne s'agit pas d'a-moralisme. Il défend quelques vues originales (si je puis en juger dans ma grande ignorance du sujet) dans un authentique souci éthique.
La première lettre que je vous propose est adressée à Daniel Halévy. Elle peut paraître très conventionnelle puisqu'elle disserte sur les bonnes et les mauvaises fréquentations pour aboutir à une maxime qui nous ramène à la sagesse des Nations la plus primaire qui est bien souvent dans le vrai. Cependant, cette lettre n'est peut-être pas si conventionnelle quand on la remet dans son contexte:

[à Daniel Halévy, vers l'automne ? 1888 - Lettres, p.85-86 ; Cor., I, p.123-124]
[...] je vais t'expliquer ma pensée ou plutôt causer avec toi comme avec un garçon exquis de choses très dignes d'intérêt, encore qu'on n'aime pas en causer entre soi. J'espère que tu me sais gré de cette pudeur. Je trouve l'impudicité une chose horrible. Elle me paraît bien pire que la débauche. Mes croyances morales me permettent de croire que les plaisirs des sens sont très bons. Elles me recommandent aussi de respecter certains sentiments, certaines délicatesses d'amitié, et particulièrement la langue française [...].
Tu me prends pour un blasé et un vanné, tu as tort. Si tu es délicieux, si tu as de jolis yeux clairs qui reflètent si purement la grâce fine de ton esprit qu'il me semble que je n'aime pas complètement ton esprit si je n'embrasse pas tes yeux, [...] si enfin il me semble que le charme de ton toi, ton toi où je ne peux séparer ton esprit vif de ton corps léger, affinerait pour moi en l'augmentant «la douce joye d'amour», il n'y a rien là qui me fasse mériter les phrases méprisantes qui s'adresseraient mieux à un blasé des femmes cherchant de nouvelles jouissances dans la pédérastie. [...] qui crois-tu donc que je suis, surtout qui je serai[s] si j'ai déjà fini avec l'amour pur et simple! Je te parlerai volontiers de deux Maîtres de fine sagesse qui dans la vie ne cueillirent que la fleur, Socrate et Montaigne. Ils permettent aux tout jeunes gens de «s'amuser» pour connaître un peu tous les plaisirs, et pour laisser échapper le trop-plein de leur tendresse. Ils pensaient que ces amitiés à la fois sensuelles et intellectuelles valent mieux que les liaisons avec des femmes bêtes et corrompues quand on est jeune et qu'on a un sens vif de la beauté et aussi des «sens». Je crois que ces vieux Maîtres se trompaient, je t'expliquerai pourquoi. Mais je retiens seulement le caractère général du conseil. Ne me traites [sic] pas de pédéraste, cela me fait de la peine. Moralement je tâche, ne fût-ce que par élégance morale, de rester pur. Tu peux demander à M. Straus quelle influence j'ai eu [sic] sur Jacques [NB : Jacques Bizet]. Et c'est à l'influence de quelqu'un qu'on juge de sa moralité.
[...]

Dans cette lettre, Proust se défend de l'accusation de décadence porté contre lui par Daniel Halévy.
Proust soutient qu'il ne transgresse pas la morale, mais qu'il la récuse: il refuse une morale qui refuse le plaisir. Il pose que le plaisir sensuel est très bon, en s'appuyant sur les sages antiques.
La morale chrétienne perd de sa validité dans une République qui garantit la liberté de pensée. Il y a conflit entre la philosophie des Lumières qui pose le bonheur comme but et la morale traditionnelle chrétienne, sans compter une certaine liberté de mœurs vécue en toute hypocrisie dans les couches sociales les plus élevées.

Dans ce contexte, Proust fait preuve d'une certaine maturité en choisissant ses propres règles. Il distingue l'amoureux, qui accorde toute son attention à l'autre, du débauché, du blasé, qui ne cherche que son plaisir en instrumentalisant l'autre.
Proust pose de nouveaux critères. Mais l'intention ne suffit pas (on songe à la fable de l'ours et de son ami jardinier, l'ours écrasant par accident le visage de son ami), il faut juger selon les conséquences («Tu peux demander à M. Straus quelle influence j'ai eu [sic] sur Jacques»). Evidemment, on ne peut savoir ce qu'il en est exactement dans ce cas précis, mais l'important est ce qu'en dit Proust. On remarque l'importance accordée à l'autre. Il n'y a pas de nihilisme, pas de relativisme. Proust ne postule pas l'indifférence des valeurs. Il croit à une éthique de la responsabilité et de l'attention à autrui. Cette perpective moderne dépasse la sagesse antique par une plus grande exigence.

Vingt ans plus tard, en 1908, Proust commence La Recherche. Entretemps, la prmauté du plaisir aura été affirmée par la Belle Epoque. D'autre part, Nietzsche commence à être traduit (par Daniel Halévy!) Le corps et le plaisir sont exaltés. Il n'y a pas de règles ni de limites. Ces idées reçoivent un fort écho dans les couches supérieures de la société. Gide en est leur porte-parole:

[Gide, Les Nourritures terrestres, 1897]
NOURRITURES.
     Je m'attends à vous, nourritures !
     Ma faim ne se posera pas à mi-route ;
     Elle ne se taira que satisfaite ;
     Des morales n'en sauraient venir à bout.
[...]
     Je m'attends à vous, nourritures !
     Satisfactions, je vous cherche ;
     Vous êtes belles comme les rires de l'été.
     Je sais que je n'ai pas un désir
     Qui n'ait déjà sa réponse apprêtée.
     Chacune de mes faims attend sa récompense.
[...]
Disponible ! Nathanaël, disponible !
— et par une attention subite, simultanée de tous les sens, arriver à faire (c'est dificile à dire) du sentiment même de sa vie, la sensation concentrée de tout l'attouchement du dehors... (ou réciproquement).      [= un «rendez-vous de sensations»]

Le moi est un "rendez-vous de sensations". On retrouve ces idées chez Henry James, Anna de Noailles: une morale du plaisir immédiat.
Le Proust de La Recherche questionne cette morale qui ne le satisfait pas:

[RTP, «Combray»] Quand j'étais fatigué d'avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l'immobilité, mais qui s'était chargé sur place d'animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu'on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres [... ] recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n'étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m'exaltaient [...]. La plupart des prétendues traductions de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser [...]. [Suit la description de la mare de

Montjouvain et d'un reflet fugitif:]

je m'écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie refermé: "Zut, zut, zut, zut." Mais en même temps je sentis que mon devoir eût été de ne pas m'en tenir à ces mots opaques et de tâcher de voir plus clair dans mon ravissement.

Il s'agit de sensations animales, comme les ressentirait un personnage des Nourritures terrestres. Mais cette culture du plaisir n'est pas la dernière fin, il reste un devoir.
Un autre exemple ou contre-exemple nous est fourni par la marchande de café au lait:

[RTP, A l'ombre des jeunes filles en fleurs]
Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent sur l'habitude [... voyage, lieu inconnu + heure matinale + insomnie = rupture de l'habitude, sens en éveil]. [...] La vie m'aurait paru délicieuse si seulement j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. [...] [le train repart] hélas! elle serait toujours absente de l'autre vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare, projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit [...]

Cet extrait décrit l'éveil des sens dans une situation inconnue. Le narrateur est extrêmement critique envers l'attitude du héros qu'il qualifie de "paresseuse". Le héros s'imagine amoureux, mais son sentiment n'a rien à voir avec la marchande. Ce n'est que la rupture de l'habitude.
Selon Aristote, celui qui choisit une vie de jouissance choisit une vie animale. Le narrateur ne pas ce qu'il faut faire, mais il analyse ce que serait un être de pur rendez-vous de sensations. Nous avons une responsabilité envers nous-mêmes. Nous ne pouvons nous abolir en tant que sujet.

Balbec, c'est la culture du plaisir. Quelle est la part de la mauvaise foi? les vacances, c'est mener une vie de mollusques. L'avachissement mental et physique est férocement souligné.

[RTP, A l'ombre des jeunes filles en fleurs]
[...] le soir [...] les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger [de l'hôtel], celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balanças dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). [...]

Ici manque la description de vieilles dames qui mastiquent avec férocité.

A cette heure-là on apercevait trois hommes en smoking attendant la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois nouvelle et des écharpes, [...] sortait de l'ascenseur comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables conférences sur la composition du menu, et la confection des plats. Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir [...] avant d'arriver au petit restaurant élégant [...] les écharpes de celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et souple mais qui la séparait du monde.

Ces deux extraits insistent sur la séparation, vitre ou écharpe. La vitre de verre est une paroi sociale, elle tient les pauvres à distance. On se donne à voir avec pudeur et indifférence.
La question «Les petits vont-ils manger les gros?» a-t-elle été ajoutée après la Révolution d'octobre? Je n'ai pas les brouillons, mais c'est une parenthèse, et les parenthèses sont souvent ajoutées tardivement sur épreuve.
C'est Adam Smith et Voltaire qui sont mis en cause, et leur éloge du luxe: le développement de la richesse profite au bien-être de tous. Il n'en est rien, nous montre Proust: les pauvres restent pauvres, il n'y a aucune mobilité sociale.
Le héros se trouve dans la salle à manger, c'est le narrateur adopte le point des vue des pauvres: c'est une question de responsabilité sociale.

La deuxième partie de la citation commence se termine par un "mais" qui n'entretient aucun lien logique avec le membre de phrase précédente, l'argumentation est donc à reconstituer: la familiarité avec le cuisinier, le flottement des écharpes auraient pu faire imaginer un monde sans barrière, mais ce n'est qu'une illusion. L'écharpe est aussi infranchissable que la vitre. Il reste à inventer un système qui ne coupe pas les privilégiés du reste du monde. C'est le système des Lumières qui est mis à mal.

Le risque est que les petits viennent manger les petits: les petits ne sont-ils pas responsables? Proust ne cautionne pas cette structure sociale figée. Le narrateur affirme l'humanité du chauffeur de taxi qui fait sursauter tout le monde.
C'est le sens de l'attention selon Lévinas ou de la responsabilité selon la philosophie analytique.

La culpabilité vient de l'indifférence à l'autre. Proust ouvre les piste d'une philosophie pragmatique qui consiste à juger l'acte par ses conséquences. (cf. Lévinas, "l'autre chez Proust").

                                  ***

AC: Ce qui me frappe, c'est la dimension esthétique des citations que vous avez donné.
FL: Oui. Nous avons affaire à un héros qui nous raconte comment il découvre sa vocation d'écrivain: il est normal que les extraits soient esthétiques. Mais Proust veut avant tout inciter chacun à chercher sa vocation (qui n'est pas forcément d'être écrivain!) plutôt que s'abolir dans le plaisir. Il s'agit d'une responsabilité vis-à-vis de soi-même.

(La démonstration était convaincante, Françoise Leriche répondra avec force aux objections de Compagnon qui se ridiculisera un peu en insistant trop. Applaudissements de la salle pour soutenir F. Leriche. Voir chez sejan une peinture plus vivante de cette scène finale).

Cours n°10 : Envie, lâcheté, bonté ancienne, bonté moderne...

Je voudrais poursuivre notre étude des Vices et des Vertus. Revenons à la Charité et l'envie, Caritas et Invidia.
Nous avons vu les deux faces de l'Envie, celle qui éprouve de la peine au bonheur d'autrui, et celle du Suave Mari magno, un sentiment complémentaire, qui éprouve de la joie devant le malheur d'autrui.
J'avais utilisé le nom d'épicaricatie pour désigner ce sentiment, mais une fois que j'eus quitté cette salle, je me suis dit qu'il y avait une expression qui convenait: la joie mauvaise. La Shadenfreude, c'était la joie mêlée de méchanceté:

Quand Sarah m'annonça que Gisèle s'était foulé le pied je sentis une mauvaise joie. (Gide)

On trouve également dans le journal d'Amiel de nombreux passages où celui-ci dénonce la tartufferie genevoise. (Je cite à peu près) : «Ceux qui devraient donner l'exemple sont souvent encore plus dénigreurs, il oublient le commandement "ne jugez pas"». Ils sont pleins «d'acrimonie vigilante, d'inventions gratuites et de commisération hypocrite.» Ces trois traits définissent la méchanceté genevoise. On voit que Genève est à Amiel ce que Grenoble est pour Stendhal. Amiel dit encore : «Quand j'ai passé la frontière, je remplace la défiance par la cordialité», il y a quelque chose «d'astringeant et d'agressif» dans le comportement des Genevoix, un «soupçon ironique», une parole perfide, de la mauvaise joie, un venin hypocrite confit en badinage,...
Pour survivre à Genève, il faut de la «défiance et de la mordacité». «Le Genevoix est un loup pour le Genenevoix.» Amiel reproche aux Genevois leur caractère agressif, soupçonneux et ricaneur. «On est aumônier à Genève mais on est méchant».
La mauvaise joie est résumé par le terme "avenaire". C'est un terme roman qui vient de ad-venarius, l'étranger : la mauvaise joie, c'est ce sentiment de supériorité que l'on ressent à l'égard de l'étranger. Cela rappelle "le rire diabolique" chez Stendhal et les auteurs anglais.
Dans cette mauvaise joie, il n'y a pas de sympathie pour l'autre. On est séparé de l'autre.

Bloch est le grand représentant de l'envie sous ses deux formes. Lorsque le héros publie un article dans le Figaro, on assiste au déplaisir de Bloch: il éprouve de la peine devant le bonheur de son ami, ce qui est l'une des formes de l'envie, l'autre étant le bonheur devant la souffrance d'autrui.
Le narrateur évoque les être généreux et inconnus qui lui écrivent pour le féliciter, Mme Goupil et M. Sauton, qu'il ne reconnaîtra pas tout de suite mais s'avèrera être Théodore (dans Le Temps retrouvé) le modèle du mauvais garçon, tandis que Bloch ne dit rien :

Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs. C’est ainsi que Bloch, dont j’eusse tant aimé savoir ce qu’il pensait de mon article, ne m’écrivit pas. Il est vrai qu’il avait lu cet article et devait me l’avouer plus tard, mais par un choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années plus tard un article dans le Figaro et désira me signaler immédiatement cet événement. Comme il cessait d’être jaloux de ce qu’il considérait comme un privilège, puisqu’il lui était aussi échu, l’envie qui lui avait fait feindre d’ignorer mon article cessait, comme un compresseur se soulève; il m’en parla, mais tout autrement qu’il ne désirait m’entendre parler du sien: «J’ai su que toi aussi, me dit-il, avais fait un article. Mais je n’avais pas cru devoir t’en parler, craignant de t’être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des choses humiliantes qui leur arrivent. Et c’en est une évidemment que d’écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des five o’clock, sans oublier le bénitier.»[1]

Voilà un commentaire assez étrange. Bloch écrit exactement ce qu'il n'a pas envie d'entendre sur son propre article. Il tente de convertir la peine que lui a fait le bonheur de l'autre. En même tent il prend le risque de ternir sa propre joie en dénigrant le journal où il vient de publier.

Le ricanement

Le terme de "mauvaise joie" n'apparaît pas dans La Recherche, mais celui de ricanement. Le Trésor de la langue française définit ainsi le ricanement: «Action de ricaner; rire forcé ou contenu qui traduit la joie mauvaise, la moquerie ou le cynisme.»
On en trouve plusieurs exemple. Après l'exécution de Charlus, Mme Verdurin ricane:

«Ski dit qu’il avait des larmes dans les yeux, as-tu remarqué cela? Je n’ai pas vu de larmes. Ah! si pourtant, je me rappelle, corrigea-t-elle dans la crainte que sa dénégation ne fût crue. Quant au Charlus, il n’en mène pas large, il devrait prendre une chaise, il tremble sur ses jambes, il va s’étaler», dit-elle avec un ricanement sans pitié.[2]

Le même ricanement accompagne l'exécution de Saniette par les Verdurins (dans Sodome et Gomorrhe).
Un autre exemple est fournit par Gilberte, et qui tient directement à sa double nature, généreuse par son père, mesquine par sa mère. Gilberte est ainsi décrite dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs:

[...] il y avait au moins deux Gilberte. Les deux natures, de son père et de sa mère, ne faisaient pas que se mêler en elle ; elles se la disputaient, et encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu’une troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là d’être la proie des deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l’une et puis l’autre, et à chaque moment rien de plus que l’une, c’est-à-dire incapable, quand elle était moins bonne, d’en souffrir, la meilleure Gilberte ne pouvant alors, du fait de son absence momentanée, constater cette déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l’autre parlait avec le coeur de son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au moment où l’on allait conclure, le coeur de sa mère avait déjà repris son tour ; et c’est lui qui vous répondait ; et on était déçu et irrité – presque intrigué comme devant une substitution de personne – par une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se complaisait, car ils sortaient de ce qu’elle-même était à ce moment-là.[3]

Cette fourberie se manifeste par le ricanement. Bloch quant à lui est comparé à l'hyène, ce qui n'est pas très sympathique.
Andrée non plus ne supporte pas le bonheur des autres:

Il y avait maintenant chez elle, à fleur de peau, une sorte d’aigre inquiétude, prête à s’amasser comme à la mer un «grain», si seulement je venais à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine et pour moi. Cela n’empêchait pas qu’Andrée pût être meilleure à mon égard, m’aimer plus – et j’en ai eu souvent la preuve – que des gens plus aimables. Mais le moindre air de bonheur qu’on avait, s’il n’était pas causé par elle, lui produisait une impression nerveuse, désagréable comme le bruit d’une porte qu’on ferme trop fort. Elle admettait les souffrances où elle n’avait point de part, non les plaisirs; si elle me voyait malade, elle s’affligeait, me plaignait, m’aurait soigné. Mais si j’avais une satisfaction aussi insignifiante que de m’étirer d’un air de béatitude en fermant un livre et en disant: «Ah! je viens de passer deux heures charmantes à lire tel livre amusant», ces mots, qui eussent fait plaisir à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup, excitaient chez Andrée une espèce de réprobation, peut-être simplement de malaise nerveux. Mes satisfactions lui causaient un agacement qu’elle ne pouvait cacher.

Andrée en veut à l'autre pour tout plaisir éprouvé sans elle, y compris le plaisir solitaire de la lecture.

Ces défauts étaient complétés par de plus graves : un jour que je parlais de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de golf, si inculte dans tout le reste, que j’avais rencontré avec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner: «Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir une instruction ouverte contre lui. Ils veulent crâner d’autant plus, mais je m’amuse à le dire à tout le monde. Je voudrais qu’ils m’attaquent en dénonciation calomnieuse. Quelle belle déposition je ferais.»[4]

On a là la forme ordinaire de l'envie et sa forme complémentaire. Andrée souffre physiquement des plaisirs que prend le héros. Au passage, le héros fait la liste des personnes non envieuses, heureuses de sa joie: «à ma mère, à Albertine, à Saint-Loup». Ainsi, ces trois personnes sont épargnées par l'envie, y compris Saint-Loup même si on a vu son comportement par ailleurs.
Quant à Albertine, il est possible qu'elle n'éprouve jamais d'envie. Ce serait à vérifier. (Antoine Compagnon a l'air tout surpris, comme s'il venait de découvrir quelque chose à laquelle il ne s'attendait pas).

La supériorité

Le ricanement peut s'accompagner du sentiment de supériorité évoqué par Amiel.

Certes il est légitime que l’homme qui rédige des rapports, aligne des chiffres, répond à des lettres d’affaires, suit les cours de la bourse, éprouve, quand il vous dit en ricanant: «C’est bon pour vous qui n’avez rien à faire», un agréable sentiment de sa supériorité. Mais celle-ci s’affirmerait tout aussi dédaigneuse, davantage même (car dîner en ville, l’homme occupé le fait aussi), si votre divertissement était d’écrire Hamlet ou seulement de le lire.[5]

Il s'agit de la supériorité de l'homme d'affaires qu'on retrouve chez Bloch.

Ayant, par exemple, à dire dans une lettre que le vin qu’on buvait chez lui était un vrai nectar, il écrivait un vrai nektar, avec un k, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine.[6]

Si Albertine n'est jamais envieuse, c'est peut-être pour cela que Bloch et elle ne s'entendent pas. Pourtant le narrateur semble en imputer la faute à un défaut d'Albertine:

Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine. C’était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci, de la dureté, de l’insensibilité de la petite bande, de sa grossièreté avec tout ce qui n’était pas elle. D’ailleurs plus tard quand je les présentai, l’antipathie d’Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il s’inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect exagéré, et si c’était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d’une voix qui se moquait des mots qu’elle prononçait, mais avait conscience d’appartenir à quelqu’un qui n’était pas un mufle.

Bloch est de ces gens qui se débrouille pour vous offenser même en vous disant bonjour.

Cette première seconde donnée à une coutume qu’il suivait et raillait à la fois (comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et heureuse»), il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les nerfs» d’Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria: «Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises.»[7]

L'envie est décrite sous ses deux faces, mais on voit également apparaître la lâcheté. C'est le revers du Suave mari magno, qui est l'impuissance devant ce qu'on voit.
La lâcheté, c'est de refuser de voir, de détourner les yeux, devant ce qu'on pourrait empêcher.

Bonté locale, bonté universelle

Françoise incarne la lâcheté. Elle refuse de voir la souffrance, elle agit de manière contraire à la charité. Elle agit avec une morale fermée, à la genevoise. Sa compassion est abstraite tandis que sa cruauté est concrète.

Je m’aperçus peu à peu que la douceur, la componction, les vertus de Françoise cachaient des tragédies d’arrière-cuisine, comme l’histoire découvre que le règne des Rois et des Reines qui sont représentés les mains jointes dans les vitraux des églises, furent marqués d’incidents sanglants. Je me rendis compte que, en dehors de ceux de sa parenté, les humains excitaient d’autant plus sa pitié par leurs malheurs, qu’ils vivaient plus éloignés d’elle. Les torrents de larmes qu’elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l’objet d’une façon un peu précise.

On voit de nouveau apparaître le journal comme signe de la commisération hypocrite. Françoise éprouve de la sympathie pour les siens et de la sympathie pour l'humanité. Entre les deux, elle n'a qu'indifférence. L'exemple nous est donné par la nuit qui suit l'accouchement de la fille de cuisine.

Une de ces nuits qui suivirent l’accouchement de la fille de cuisine, celle-ci fut prise d’atroces coliques : maman l’entendit se plaindre, se leva et réveilla Françoise qui, insensible, déclara que tous ces cris étaient une comédie, qu’elle voulait «faire la maîtresse». Le médecin, qui craignait ces crises, avait mis un signet, dans un livre de médecine que nous avions, à la page où elles sont décrites et où il nous avait dit de nous reporter pour trouver l’indication des premiers soins à donner. Ma mère envoya Françoise chercher le livre en lui recommandant de ne pas laisser tomber le signet. Au bout d’une heure, Françoise n’était pas revenue ; ma mère indignée crut qu’elle s’était recouchée et me dit d’aller voir moi-même dans la bibliothèque. J’y trouvai Françoise qui, ayant voulu regarder ce que le signet marquait, lisait la description clinique de la crise et poussait des sanglots maintenant qu’il s’agissait d’une malade-type qu’elle ne connaissait pas. À chaque symptôme douloureux mentionné par l’auteur du traité, elle s’écriait: «Hé là! Sainte Vierge, est-il possible que le bon Dieu veuille faire souffrir ainsi une malheureuse créature humaine? Hé! la pauvre!»
Mais dès que je l’eus appelée et qu’elle fut revenue près du lit de la Charité de Giotto, ses larmes cessèrent aussitôt de couler ; elle ne put reconnaître ni cette agréable sensation de pitié et d’attendrissement qu’elle connaissait bien et que la lecture des journaux lui avait souvent donnée, ni aucun plaisir de même famille; dans l’ennui et dans l’irritation de s’être levée au milieu de la nuit pour la fille de cuisine, et à la vue des mêmes souffrances dont la description l’avait fait pleurer, elle n’eut plus que des ronchonnements de mauvaise humeur, même d’affreux sarcasmes, disant, quand elle crut que nous étions partis et ne pouvions plus l’entendre: «Elle n’avait qu’à ne pas faire ce qu’il faut pour ça ! ça lui a fait plaisir ! qu’elle ne fasse pas de manières maintenant.

ce qui est l'équivalent de la formule "bien fait pour elle, elle n'a que ce qu'elle mérite".
Françoise est-elle exceptionnelle, ou ne représente-t-elle nos fautes ordinaires, selon la formule de Montaigne? Elle est insensible à l'autre si ce n'est pas un proche et si ce n'est pas l'humanité. Nous avons là une analyse du conflit entre loyauté et équité, ou pour reprendre les termes de Bergson, entre morale fermée (loyautée) et morale ouverte (charité).

La fille tombe entre les deux catégories, pour son plus grand malheur, elle n'est ni de la famille, ni une partie de l'humanité diffuse:

Si, quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail, en revanche ce même amour des siens et son désir d’assurer la grandeur future de sa maison se traduisait dans sa politique à l’égard des autres domestiques par une maxime constante qui fut de n’en jamais laisser un seul s’implanter chez ma tante,

La loyauté de Françoise envers sa famille est monstrueuse, instinctive, animale:

[...] Et comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses oeufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller.[8]

Nous avons ici une analyse aussi fine que celle des philosophes analytiques contemporains qui distingue entre compassion abstraite et sympathie tendant à l'identification.
Dans le conflit entre loyauté et équité, nous sommes en principe censés le résoudre en faveur de l'équité. Mais ici, c'est la loyauté qui est choisie systématiquement.

Prenons un dernier exemple, celui de la reine de Naples, afin de parcourir toute l'échelle sociale. La reine de Naples est véritablement bonne. Venue par hasard chercher son éventail oublié, elle protège son cousin Charlus après l'exécution par les Verdurins:

La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gens qu’elle aimait, aux siens, à tous les princes de sa famille, parmi lesquels était M. de Charlus, ensuite à tous les gens de la bourgeoisie ou du plus humble peuple qui savaient respecter ceux qu’elle aimait et avoir pour eux de bons sentiments.

Il s'agit d'une morale qui s'étend par cercles concentriques. Bergson réprouvait cette conception de la morale. Il fallait dès lors une conversion pour passer à la charité véritable.

C’était en tant qu’à une femme douée de ces bons instincts qu’elle avait manifesté de la sympathie à Mme Verdurin. Et, sans doute, c’est là une conception étroite, un peu tory et de plus en plus surannée de la bonté. Mais cela ne signifie pas que la bonté fût moins sincère et moins ardente chez elle. Les anciens n’aimaient pas moins fortement le groupement humain auquel ils se dévouaient parce que celui-ci n’excédait pas les limites de la cité, ni les hommes d’aujourd’hui la patrie, que ceux qui aimeront les États-Unis de toute la terre.

Voilà une réflexion très kantienne, qui oppose la bonté conservatrice, ancienne, à la bonté moderne et démocratique.

Tout près de moi, j’ai eu l’exemple de ma mère que Mme de Cambremer et Mme de Guermantes n’ont jamais pu décider à faire partie d’aucune oeuvre philanthropique, d’aucun patriotique ouvroir, à être jamais vendeuse ou patronnesse. Je suis loin de dire qu’elle ait eu raison de n’agir que quand son coeur avait d’abord parlé et de réserver à sa famille, à ses domestiques, aux malheureux que le hasard mit sur son chemin, ses richesses d’amour et de générosité ; mais je sais bien que celles-là, comme celles de ma grand’mère, furent inépuisables et dépassèrent de bien loin tout ce que purent et firent jamais Mmes de Guermantes ou de Cambremer.[9]

On assiste à un débat sur la nature de la morale ouverte et de la morale fermée, à l'opposition entre la morale traditionnelle et la bonté philanthropique. Le narrateur ne nie pas la valeur de cette dernière bonté mais ne cache pas qu'il préfère la bonté plus ancienne qui s'intéresse aux malheureux croisés par hasard.
Parmi les cas de bonté , on a vu aussi celle des Verdurins, qui prennent soin de Saniette à condition que cela ne se sache pas:

Merci, je n’ai pas envie que nous soyons obligés de devenir les bienfaiteurs du genre humain. Pas de philanthropie![10]

C'est encore une condamnation de la philanthropie.

Personne n'échappe à l'ambiguïté de la charité, sauf la mère et la grand-mère, et peut-être Albertine.

Et le narrateur, qu'en est-il? Il s'accuse au moment de l'exécution de Charlus:

Lâche comme je l’étais déjà dans mon enfance à Combray, quand je m’enfuyais pour ne pas voir offrir du cognac à mon grand-père et les vains efforts de ma grand’mère, le suppliant de ne pas le boire, je n’avais plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu.[11]

Il éprouve de la compassion mais ne fait rien. Le plus souvent, il excuse ceux qu'il appelle les bourreaux.


la version de sejan.


Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.590

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.320

[3] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.564

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.59

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1036

[6] Ibid, p.836

[7] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.880

[8] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.122-123

[9] La Prisonnière, Clarac t3, p.320

[10] Ibid., p.325

[11] Ibid., p.309

Séminaire n° 9 : Mariolina Bertini - Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne

remarque : j'ai pris du retard dans mes transcriptions, ce séminaire a eu lieu il y a une semaine, le 4 mars 2008.

Mariolina Bertini enseigne à l'université de Parme. Elle est spécialiste de Balzac et de Proust et a étudié la réception de Balzac ainsi que les rapports entre Proust et Balzac. Elle est l'éditeur de deux nouvelles éditions allemandes de Contre Sainte Beuve et Jean Santeuil.
C'est la plus récente édition de Contre Sainte Beuve. En France nous ne disposons que de deux versions anciennes et très différentes.
Elle a publié Proust e la teoria del romanzo ainsi que de nombreux articles sur Balzac et sur les premiers textes de Proust.
Le titre de son intervention est "Moralité de la lecture, de la vision pédagogique de Ruskin à la complicité proustienne"

                                      ***

Je vais utiliser un texte qui précède La Recherche sans être tout à fait un texte de jeunesse. Ce texte date de 1905, Proust a alors 34 ans. Depuis 1900 il traduit et étudie Ruskin. Sur certains points, Proust est d'accord avec Ruskin, comme par exemple sur l'idée que l'artiste doit oublier tout ce qu'il sait pour s'attacher à traduire ses propres sentiments.
Ils s'opposent en revanche sur une conception morale de la littérature. Pour Ruskin, une bonne œuvre est toujours morale. Proust n'est pas d'accord. En 1904, lors de la traduction de La Bible d'Amiens, il attaque cette idée d'un jugement morales des œuvres.
En 1905, il traduit Sésame et les lys et décide d'expliquer ce qu'il pense dans une préface. Pour Ruskin, l'auteur transmet des valeurs au lecteur qui devient meilleur de par sa lecture. Pour Proust, il y a complicité entre l'auteur et le lecteur.
Proust démontre cette complicité comme les philosophes grecs démontraient le mouvement en marchant : il instaure une complicité avec ses lecteurs et fait de cette complicité un outil de connaissance.

Comment Proust réussit-il à instaurer cette complicité?
Giacomo Debenedetti remarque que les autres écrivains étaient de simples écrivains. proust semblait faire partie de notre destin. Il semblait prendre une partie de notre existence pour en faire une calligraphie lumineuse. Son utilisation du langage lui était propre.

George Eliot apostrophe souvent le lecteur à un moment-clé du récit, mais ce procédé reste chez elle exceptionnel. Chez Proust, le procédé devient systématique, c'est ce qui contribue le plus à l'instauration de cette complicité. Examinons les deux premières phrases de la préface à Sésame et les lys. La première est courte, la seconde très longue:

Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.[1]

Dès la première phrase, Proust met en évidence un paradoxe: ce sont les jours en apparence les plus passifs qui sont les plus actifs. «notre enfance», avec ce «notre», unit celui qui écrit et celui qui lit. Trois «nous» se succèdent comme trois coups de marteau, pour bien enfoncer cette commune expérience de l'auteur et du lecteur.
La phrase suivante est très longue, si longue que je la résume, je ne la cite pas. [2] Proust remarque que des années après, on se souvient parfaitement des incidents venus déranger la lecture: amis, abeille, soleil, goûter, parents, et que la capture de l'image l'a gravée dans notre esprit. Les après-midis de lecture sont devenus un livre illustré.
«nous», de nouveau, est le dispositif utilisé pour intercepter le lecteur. Les mêmes souvenirs que ceux de l'auteur doivent lui permettre de pénétrer dans une scène imaginaire commune.
Une fois cette complicité établie, Proust passe au «je»:

Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti « faire une promenade », je me glissais dans la salle à manger, [...]

La subjectivité règne, mais le «nous» enjôleur a imprégné le lecteur, qui cherche inconsciemment des analogies entre son vécu et celui de l'auteur: grâce à la lecture, il est possible d'échapper à son égotisme.
La séquence racontant la fin de la lecture décrit ce qui se passe quand on atteint les dernières pages du livre. On note un retour à la première personne du pluriel:

Alors, quoi ? ce livre, ce n'était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d'eux. [...] On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à l'amour qu'ils nous avaient inspiré et dont l'objet nous faisait tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal de modes illustré et de La Géographie d'Eure-et-Loir. (Journées de lecture, CSB, p.170-171)[3]

On voit ici passer le bonheur, la fin du bonheur, la déperdition, le deuil. Le livre ne renferme pa l'univers et sa destinée. Ce moment dysphorique occupe une situation privilégiée dans le texte, elle termine le moment de la lecture. Dans le texte original, cette phrase est suivie d'une ligne entière de points de suspension. La déception écrase le lecteur.
Mais la catastrophe n'est pas définitive. On se souvient d'un moment analogue dans La Recherche: après la fin du Journal des Goncourt, qui n'est pas un enregistrement mais un déchiffrement du monde, le narrateur se prend à douter de cette littérature, comme il le faisait enfant à la fin d'un livre. On voit là une illustration des pouvoirs de l'art et de l'écriture.

Pour Ruskin, lire les œuvres, c'est s'élever au niveau des classiques qui représentent la synthèse de la moralité et de la beauté. On voit là une définition du rôle et de l'espace de la littérature qu'illustreront plus tard les œuvres de Romain Rolland. Proust en discutera dans Contre Sainte Beuve.
Pour Proust, la lecture est une activité créatrice, ainsi que cela a été souligné par certains spécialistes, comme Antoine Compagnon dans La III Républiques des Lettres ou par Lucette Finas.

[...] C'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que pour l'auteur ils pourraient s'appeler « Conclusions » et pour le lecteur « Incitations ». Nous sentons très bien que notre sagesse commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de son art lui a permis d'atteindre. (Journées de lecture, CSB, p.176-177)

Ici, la première personne du pluriel n'est plus juste une invitation à la complicité mais une invitation à l'aventure. On pourrait utiliser ici "le concept de distanciation" dégagé par Victor Chlovsky en 1917: la mission d'un auteur est de dégager une vision originale du monde.
Il se développe une amitié entre l'auteur et le lecteur:

L'atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent dans ce calme miroir. (Journées de lecture, CSB, p.187)

La transparence est les point de rencontre entre la lecture et l'écriture, ce qu'on appellerait aujourd'hui le réseau d'interlocution. Il y a fusion entre l'écrivain et le lecteur dans une seule subjectivité.
Pour Ruskin, les œuvres du passé sont un réservoir d'exemples, de moralités exemplaires. Pour Proust, elles valent avant tout par la forme que leur donne le langage, fragile forme abolie. Elles sont des témoignages rescapés des siècles.

[...] Il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de la vie. (Journées de lecture, CSB, p.191)

Dans le prologue de Sur la lecture, l'adulte qui reprenait ses livres d'enfants retrouvait son enfance. Il en est de même pour les œuvres des Anciens: entre leurs pages dort l'esprit de l'époque où elles furent écrites, elles ont capturé une partie de l'atmosphère de jadis.

Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui gardent le souvenir d’usages, ou de façons de sentir qui n’existent plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir encore la couleur.

La réalité de l'enfance s'est réfugiée dans les marges des livres d'enfants, la réalité des époques enfuies s'est réfugiée dans le langage.

[...] C’est bien la syntaxe vivante en France au XVIIe siècle — et en elle des coutumes et un tour de pensée disparus — que nous aimons à trouver dans les vers de Racine.[4]

La marge, la trace, ce sont les espaces négligés qui recueillent les signes les plus important:

Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases — et je pense à des livres très antiques qui furent d'abord récités —, dans l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de cantiques dont il est parsemé, j'ai entendu le silence du fidèle qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets suivants comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis près de deux mille ans. (Journées de lecture, CSB, p.193-94)

Dans la partie narrative de Sur la lecture, il est question d'un carillonnement qui revient comme un leitmotiv, le temps s'enfuyant entre deux sont de cloches. Ce carillonnement appartenait à la marge, c'est dans la marge que se tient la promesse du salut, promesse sans contenu pour l'auteur agnostique mais désormais inséparable de la lecture. Le silence fait renaître le temps des origines quand l'Evangile était récité par les fidèles.
La vérité se trouve dans les espaces négligées où elle a été déposée par le hasard.
Proust souligne la fragilité de la promesse. La vision devient l'horizon, l'extrême du pacte de complicité entre le lecteur et l'écrivain. Je citerai une phrase qu'Antoine Compagnon a prononcé ici l'année dernière: «La lecture littéraire commence par la désorientation et la perte.» La lecture est rongée de l'intérieur par le passé.

Voici la première version de la fin de Sur la lecture, rédigée en 1913. Elle a été plus tard coupée par Proust. Elle contient une description de la place de Venise.

Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du passé: — du passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil. (Journées de lecture, CSB, note 3 de la p.194, p.812)

En 1905, une temporalité vacillante se distingue dans un horizon d'inquiétude. Proust fait naître la complicité entre le lecteur et l'écrivain. Sur ce terreau naîtra La Recherche du temps perdu, exerçant sa fascination.

                               ***

Le débat va être long, et Mme Bertini sera très fine dans ses réponses, contrant Antoine Compagnon avec ses propres mots.
Antoine Compagnon: La conception de la lecture par Ruskin est un leurre, parce qu'il s'agit en plus d'une conception esthétique. Il y a duperie de soi-même dans cette conception de la lecture.

MB : Ruskin est en effet très péremptoire. Selon lui, la décadence de Venise est intervenue quand les Vénitiens ont cessé d'être sincères. Ruskin développe un rapport entre la morale et l'esthétique. La décadence dans les arts se traduit par une décadence dans l'histoire.
Dans Sésame et les lys, la lecture nous transmet les leçons du passé. Proust considère que cette interprétation est trop directe: quelque chose se transmet, mais pas ce que croit transmettre l'auteur en faisant de la morale. Ce sera le reproche fait à Jean-Christophe de Romain Rolland: une morale sans ombre, sans marge, sans imprévu.

AC: Cette théorie de Proust est-elle conforme à la théorie de la lecture à la fin du Temps retrouvé?

MB: Non. C'est trop loin. Dans Le Temps retrouvé, le lecteur est lecteur de lui-même. Ici, ce n'est pas encore le cas. Mais on voit déjà apparaître l'idée de miroir. Proust l'approfondira. Il y a tant de temps entre les deux (entre la préface de Sésame et les lys et la fin du Temps retrouvé'').

La réponse a fusé sans hésitation et obtient un signe de tête approbatif d'AC. J'ai eu la désagréable impression qu'il lui avait posé une grossière question-piège pour voir si elle allait l'éviter: à quoi joue-t-il?

AC : Si je vous résume, ce qui compte, c'est ce qui se passe hors du livre, ou ce qui compte, c'est la langue. Est-ce qu'il n'y a pas ici un grand écart?

MB : Le sujet central, c'est ce que tout le monde voit mais de façon différente. La lecture enregistre les mouvements du cœur.

AC : Cela abolit toute lecture allégorique.

MB : Oui, car la lecture allégorique est celle du cornac, alors que la lecture du cœur est celle de l'éléphant.

La salle rit, elle l'a coincé avec ses propres mots. La séance est levée.


La version de sejan.


Notes

[1] Marcel Proust, Sur la lecture, première phrase

[2] Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

[3] les pronoms en italique étaient notés ainsi sur l'exemplier

[4] Sur la lecture, p.57

cours n°9 : le trope de l'aigre-doux

Nous voilà donc reconduits à ces célèbres Vertus et Vices. Les allégories de Giotto constitue un passage obligé vu le sujet de mon cours, peut-être même en sont-elle l'entrée intévitable et peut-être êtes-vous surpris qu'on ne les aie pas vues plus tôt.

Nous avons vu la semaine dernière que les Vertus ne sont pas plus belles que les Vices. Je voudrais comparer ces allégories avec un roman allégorique, par exemple Manon Lescaut. Antoine Compagnon projette une image : Vous oyez ici la vignette gravée par Pasquier pour illustrer l'édition de 1753 de Manon Lescaut.
Vous apercevez peut-être ce vers d'Horace en exergue: Quanta laborabas Charybdi, digne puer meliore flamma!, c'est-à-dire «Quel tourment n'endures-tu pas, digne d'un plus noble amour». Dans les premiers paragraphes, l'auteur avertit ainsi ses lecteurs:

Outre le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à l'instruction des mœurs ; et c'est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de l'instruire en l'amusant. (texte intégral).

La vignette représente des Grieux en Télémaque et Pallas en Mentor. Calipso, ou la nymphe Eucharis, représente la faiblesse de l'homme face à l'amour charnel sans le secours de la grâce divine. L'amour sacré est représenté par Tiberge, c'est-à-dire ici l'amitié. Le plus noble amour, c'est la vertu, c'est pour cela qu'il s'agit d'un roman allégorique.
Le narrateur de La Recherche en est conscient. Il fait référence à Manon à plusieurs reprises.
Au moment du départ d'Albertine:

J’entendis à l’étage au-dessus du nôtre des airs joués par une voisine. J’appliquais leurs paroles que je connaissais à Albertine et à moi et je fus rempli d’un sentiment si profond que je me mis à pleurer. C’était:
                  Hélas, l’oiseau qui fuit ce qu’il croit l’esclavage,
                              Le plus souvent la nuit
                  D’un vol désespéré revient battre au vitrage
et la mort de Manon:
                  Manon, réponds-moi donc, seul amour de mon âme,
                  Je n’ai su qu’aujourd’hui la bonté de ton cœur.
Puisque Manon revenait à Des Grieux, il me semblait que j’étais pour Albertine le seul amour de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce moment le même air, ce n’eût pas été moi qu’elle eût chéri sous le nom de Des Grieux, [...] [1]

Les situations sont donc comparées, mais le narrateur refuse la lecture allégorique qu'annonce la mort d'Albertine. Et pourtant, une lecture allégorique de La Recherche est bien possible, avec l'opposition de la créature/la création, l'amour sacrée/l'amour charnelle, l'échec de Swann qui choisira l'amour charnel/le succès du narrateur qui choisira l'art.
Comme souvent dans les allégories, une femme doit mourir pour qu'un homme se réalise.

A propos du septuor de Vinteuil, on trouve ces remarques:

Au reste, le contraste apparent, cette union profonde entre le génie (le talent aussi et même la vertu) et la gaine de vices où, comme il était arrivé pour Vinteuil, il est si fréquemment contenu, conservé, étaient lisibles, comme en une vulgaire allégorie, dans la réunion même des invités au milieu desquels je me retrouvai quand la musique fut finie.[2]

La «gaine de vices», c'est le salon des Verdurins. Cela rappelle le début de Gargantua, «l'habit ne fait pas le moine», l'opposition classique de la gangue et du trésor. Mais pour le narrateur, toute allégorie est vulgaire.

Je reviens aux Vices et Vertus en vous les montrant. Les qualités morales n'ont pas de valeur esthétique, ce sera la grande leçon: l'esthétique est indépendante de l'éthique, ce sera la grande leçon que le narrateur retiendra de ces Vices et Vertus.

Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces figures de Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées,

cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance dans les milices de réserve de l’Injustice. [3] Il n'y a pas de différence. L'injustice de Giotto ne présente aucune émotion (Antoine Compagnon nous la montre et la commente): vous voyez à ses pieds le vol, le viol et le meutre, présentés sans trace de souffrance, la Justice est tout aussi insensible.
Les fresques de Giotto illustrent la vie de la Vierge, elles représentent dans un bandeau les sept vertus et les sept vices. Les vertus sont les trois vertus théologales, foi, espérances, charité, et les quatre vertus cardinales, prudence, tempérance, force et justice. Elles se présentent deux à deux, la Folie avec la Force, la Tempérance avec la Colère. Au centre se trouvent la Justice et l'Injustice. On trouve également la Foi et l'Infidélité, que Proust appelle Idolâtrie, et qui tient à la main une idole. Elle servira à décrire Albertine un matin à Balbec:

Un des matins qui suivirent celui où Andrée m’avait dit qu’elle était obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec Albertine que j’avais aperçue, élevant au bout d’un cordonnet un attribut bizarre qui la faisait ressembler à l’« Idolâtrie » de Giotto ; il s’appelle d’ailleurs un « diabolo » et est tellement tombé en désuétude que devant le portrait d’une jeune fille en tenant un, les commentateurs de l’avenir pourront disserter comme devant telle figure allégorique de l’Aréna, sur ce qu’elle a dans la main. [4]

Comme souvent, Proust trivialise l'objet. L'idole devient un diabolo.
La Charité s'oppose à l'Envie et l'Espérance au Désespoir, représentée par le suicide.

Ici Compagnon sourit: Sept vertus et sept vices, j'aurais pu les prendre une à une, cela faisait à peu près mes treize leçons. Si je ne l'ai pas fait, c'est qu'on trouve partout un mélange de vertu et de méchanceté. Chacun est à la fois le mal et le remède. Odette pour Swann, par exemple, c'est à la fois «cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère» [5], et une femme entretenue qui le fait souffrir.
De même, quand le narrateur finit par rejoindre sa mère après l'épisode d' O Sole mio que nous avons vu, celle-ci lui dit (enfin, c'est le texte de la vieille Pléiade, dans la nouvelle, c'est une variante en commentaire):

«Tu sais, dit-elle, ta pauvre grand'mère le disait: C'est curieux, il n'y a personne qui puisse être plus insupportable ou plus gentil que ce petit-là.» Nous vîmes sur le parcours Padoue puis Vérone [...] [6]

On voit que le narrateur note cette cohabitation du vice et de la vertu, et qu'il passe aussitôt à un autre sujet. Il se refuse à théoriser.
Tout cela nous ramène à Montaigne. Dans le chapitre sur les cannibales, il évoque nos fautes ordinaires:

Et les médecins ne craignent pas de s'en servir à toute sorte d'usage, pour notre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors. Mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires. [7]

(On voit ici que Montaigne croit encore aux vertus guérissantes des cadavres, en particulier des remèdes tirés des momies). Dans le chapitre De l'utile et de l'honnête, Montaigne évoque les offices malhonnêtes accomplis au nom de la raison d'Etat. Il établit un parallèle entre les vices au niveau social et les vices au niveau individuel:

Notre être est cimenté de qualités maladives; l'ambition, la jalousie, l'envie, la vengeance, la superstition, le désespoir logent en nous d'une si naturelle possession que l'image s'en reconnaît aussi aux bêtes; voire et la cruauté, vice si dénaturé;

Le vice appartient à la nature, ou du moins nous le croyons et le ressentons ainsi, même à propos de la cruauté, qui échappe pourtant à la nature: car, au milieu de la compassion, nous sentons je ne sais quelle aigre-douce pointe de volupté maligne à voir souffrir autrui; et les enfants le sentent; Toute compassion est impure et mêlée de plaisir, Montaigne reprend ici des vers de Lucrèce de De rerum natura:

                 Suave mari magno turbantibus æquora ventis,
                 E terra magnum alterius spectare laborem.

«Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d'apercevoir du rivage les périls d'autrui.»
Il n'y a pas de vie sans vice. Pour Proust, la pire des cruautés est celle de l'indifférence.

On découvre ici le trope de l'aigre-doux. Il y a un certain plaisir à voir souffrir autrui. Il n'existe pas de compassion sans plaisir.
Les deux premiers vers de Lucrèce pris hors contexte peuvent donner lieu à des accusations d'égoïsme, et Lucrèce l'a prévenu dès les deux vers suivants:

                 Non quia vexari quemquamst iucunda voluptas,
                 Sed quibus ipse malis careas quia cernere suavest.

«non que la souffrance de personne soit un plaisir si grand; mais il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même.»: l'ataraxie du sage est mêlée d'un peu d'inhumanité.
La Recherche regorge d'exemples d'ataraxie, on songe par exemple à l'apparition de Swann malade entrant dans le salon de la princesse de Guermantes. Le narrateur regarde les invités regarder Swann, avec

cette espèce de fascination qu’exercent les formes inattendues et singulières d’une mort prochaine, d’une mort qu’on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage.

Cette expression reviendra à la fin de La Recherche, au moment où la Berma, mourante, sera abandonnée de tous, même de sa fille: là aussi, la Berma portera la mort sur son visage. Swann mourra bientôt, c'est visible par le fait que le type juif fait retour sous le chic anglais.

Et c’est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux (mélange à la fois de suave mari magno et de memento quia pulvis, eût dit Robert), que tous les regards s’attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rongé les joues, comme une lune décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d’optique peut seule ajouter l’apparence de l’épaisseur.[8]

C'est une phrase compliquée comme il arrive chaque fois que Proust cherche à saisir un sentiment impur, alliance de curiosité indiscète, de cruauté et d'égotisme (retour sur soi-même), un sentiment «quiet», c'est-à-dire sans souci, et «soucieux» à la fois. On voit cité memento quia pulvis, «Souviens-toi que tu es poussière». Cette citation des pages roses du dictionnaire est attribuée à Saint-Loup, la parenthèse cherche à saisir la contradiction. Si le narrateur cite Saint-Loup, c'est peut-être pour marquer sa distance.
L'égoïsme est rattrapé au dernier moment par la vanité. Memento quia pulvis es, et in pulverem reverteris, «Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière.» C'est la phrase de la Genèse que prononce le prêtre le jour des Cendres.

Proust est très sensible au thème de la tempête observée en toute sécurité du rivage. Cette métaphore annonce le bal des têtes. Le narrateur a vieilli mais moins que les autres personnages. Il les voit et les décrit, par exemple le duc de Guermantes:

Il n’était plus qu’une ruine, mais superbe, et plus encore qu’une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d’avancée montante de la mer qui la circonvenaient, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j’avais toujours admirés ; [suit une longue métaphore filée] elle était rongée les mèches blanches de sa chevelure moins épaisse venaient souffleter de leur écume le promontoire envahi du visage.[9]

Une autre occurence du suave mari magno, mais plus froide, sans l'adoucissement du memento mori, se retrouve dans l'évocation des planqués, ceux de l'arrière, lors de la guerre: Charlus poursuit ses plaisirs, les Verdurin poursuivent leur salon, et pourtant, cela ne les empêche pas de s'intéresser aux événements du front.

Ils pensaient, en effet, à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air.

La mort perd dans l'anonymat et le multiple sa dimension d'avertissement. La dimension maritime des «passagers engloutis» me fait penser au Suave mari magno.

Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait: « Quelle horreur! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction.[10]

Toute la scène est marine, cela se retrouve jusque sur le visage de Mme Verdurin, avec «surnageait».
Le journal présente une variante moderne du Suave mari magno, étendu au quotidien. Françoise, qui est sans doute le personnage le plus ambivalent de La Recherche, est une grande lectrice de journaux. On retrouve ce trait lors des promenades aux Champs-Elysées, là encore associé à la tempête:

les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête, et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux.[11]

Cette idée avait déjà été émise par Baudelaire dans Mon cœur mis à nu.

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation.
Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.
Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.
Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.

Quelle est la moralité de celui qui lit le journal tous les jours? Le thème du journal est très présent: Morel lit le journal quand l'article du narrateur paraît dans Le Figaro. Le journal est comparé à la multiplication des pains:

Puis je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons.[12]

Il y a là une part de parodie, le journal est assimilé au Notre Père.
Mais en général, le journal dans La Recherche est plutôt associé au bas du corps. Par exemple, quand la responsable des cabinets des Champs-Elysées parle de l'un de ces meilleurs clients:

[...] tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins.[13]

Dans la scène de Mme Verdurin mangeant son croissant, nombreux sont les mots qui évoque le Suave mari magno: naufrage, noyés, douce satisfaction, contraste entre la sécurité de la lectrice à table et la mort des passagers dans la tempête.
Suave mari magno: c'est cela la forme de la cruauté dans La Recherche. C'est un alliage de commisération et d'indifférence, une marque d'insensibilité. En allemand, cesentiment qu'on peut éprouver devant la souffrance de l'autre s'appelle Shadenfreude. En français, il manque un mot. Ce n'est pas l'envie, car l'envie, c'est soit la souffrance devnat le bonheur d'autrui, soit la pointe de bonheur devant le malheur d'autrui.
Il existe bien un mot, mais il est cuistre, c'est un mot ancien tombé du dictionnaire: l'épicaricatie. Ce mot a disparu des dictionnaires au XVIIe siècle. "épi": sur, "cari": joie, "catie": mal. L'épicaricatie se rapproche de la délectation morose, qui est une pensée mauvaise qui donne du plaisir. C'est plutôt un memento mori' sans le suave mari magno''. On en trouve de nombreux exemples chez Bloch. Bloch ressent les deux formes d'envie.

L'épicaricatie apparaît dès le début de La Recherche, mais sous des formes plus graves. L'une des premières scènes présente le supplice de la grand-mère et la lâcheté de la famille. Ce n'est plus tout à fait le suave mari magno, qui est aussi une forme d'impuissance devant l'inélectulable: on ne peut rien faire. Dans la scène suppliciant la grand-mère, il serait possible d'intervenir, mais c'est interdit socialement. Selon le sociologue Gabriel de Tarde, il s'agit de la loi de l'imitation. La grand-mère joue le rôle du bouc émissaire que la grand-tante prend plaisir à tourmenter. La grand-mère est étrangère au groupe, elle est l'autre.Le groupe est ligué contre elle.

Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac ; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand'mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard.

C'est la première découverte du mal, elle a lieu dans le cercle familial. C'est une forme de lâcheté.

Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, [...] [14]

Il s'agit d'un passage initiatique, l'apprentissage de la lâcheté universelle face à la souffrance de l'autre. C'est l'envers du suave mari magno qui est un cas où l'on voit la souffrance sans pouvoir intervenir: dans le cas de la lâcheté sociale, on pourrait intervenir mais on refuse de voir.
Là encore, on trouve des exemples autour de Françoise qui est un parangon de la torture. Toutes les couleurs morales sont réunies chez Françoise. Il s'agit d'un prélude à la scène de la torture de la fille de cuisine. Le narrateur vient de voir comment Françoise mettait à mort les animaux qu'elle cuisinait:

Je remontai tout tremblant; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces poulets ?... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. Car ma tante Léonie savait — ce que j’ignorais encore — que Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d’autres êtres d’une dureté singulière. Malgré cela ma tante l’avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. [15]

Tout le monde est coupable. Tout le monde fait preuve de douceur pour les siens et de dureté pour les autres. Il s'agit d'une morale fermée, qui ne s'étend pas à l'universel. C'est l'exacte contraire de la charité selon Bergson. La loyauté se définit par la solidarité avec les proches, la charité par la solidarité avec le genre humain.


la version de sejan


Notes

[1] La Fugitive, Clarac t3, p.452

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p. 264

[3] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[4] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.886

[5] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.268

[6] La Fugitive, Clarac t3, p.655

[7] Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.161

[8] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.690

[9] Le temps retrouvé, 1017

[10] Le temps retrouvé, Clarac t3, p.772

[11] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.382

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.568

[13] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.310

[14] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.11-12

[15] Ibid, p.122

séminaire n°8 : Raymonde Coudert - Fable de Proust, la lettre au chien

Raymonde Coudert a soutenu une thèse sous la direction de Julia Kristeva, Du féminin dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, qui est paru sous le titre Proust au féminin. Elle a reçu le prix de la recherche universitaire et fait paraître régulièrement des articles dans les revues chères aux Proustiens.

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Je suis heureuse de disposer de la feuille que Raymonde Coudert nous a fait distribuer: les citations auraient été pour la plupart introuvables facilement. Nous remarquerons au fur à mesure du cours qu'elles comportent des explications de contexte entre crochets.

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J'ai changé l'intitulé de ma communication, ce sera "Fable" au singulier. Je vais en effet commenté la Lettre au chien, écrite à Reynaldo Hahn en 1911. Cette lettre est unique de son genre, c'est un hapax. Elle s'adresse au chien de Reynaldo Hahn. A l'époque, Proust à 39 ans et Hahn 36, leur amitié dure depuis 17 ans.

A Zadig [Peu après le 3 novembre 1911 /Mon cher Zadig/
Je t'aime beaucoup parce que tu as beauscoup de chasgrin et d'amour par même que moi; et tu ne pouvais pas trouver mieux dans le monde entier. Mais je ne suis pas jaloux qu'il est plus avec toi parce que c'est juste et que tu es plus malheureux et plus aimant. Voici comment je le sais mon genstil chouen. Quand j'étais petit et que j'avais du chagrin pour quitter Maman, ou pour partir en voyage, ou pour me coucher, ou pour une jeune fille que j'aimais, j'étais plus malheureux qu'aujourd'hui d'abord parce que comme toi je n'était pas libre comme je le suis aujourd'hui d'aller distraire mon chagrin et que je [me] renferm[ais] avec lui, mais aussi parce que j'étais attaché aussi dans ma tête où je n'avais aucune idée, aucun souvenir de lecture, aucun projet où m'échapper. Et tu es ainsi Zadig, tu n'as jamais fait lecture et tu n'as pas idée. Et tu dois être bien malheureux quand tu es triste.
Mais sache mon bon petit Zadig ceci, qu'une espèce de petit chouen que je suis dans ton genre, te dit et dit car il a été homme et toi pas. Cette intelligence ne nous sert qu'à remplacer ces impressions qui te font aimer et souffrir par des fac-similés affaiblis qui font moins de chagrin et donnent moins de tendresse. Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c'est que je n'ai plus senti d'après ces fausses idées, mais d'après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu'il n'y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n'y a que les livres écrits ainsi que j'aime.
Celui qui porte ton nom, mon vieux Zadig, n'est pas du tout comme cela. C'est une petite dispute entre ton Maître qui est aussi le mien et moi. Mais toi tu n'auras pas de querelles avec lui car tu ne penses pas.
Cher Zadig nous sommes vieux et souffrants tous deux. Mais j'aimerais bien aller te faire souvent visite pour que tu me rapproches de ton petit maître au lieu de m'en séparer. Je t'embrasse de tout mon cœur et vais envoyer à ton ami Reynaldo ta petite rançon [.] /Ton ami /Buncht
lettres de proust à Reynaldo Hahn, préface d'Emmanuel Berl et de Philip Kolb, Gallimard, 1956

1911, c'est quatre ans à peu près le début de La Recherche si l'on accepte l'hypothèse d'un début en 1908 en suivant le Cahier de 1908 publié par Kolb. Hahn et Proust s'écrivent, se voient, se querellent.

Contre Sainte-Beuve est écrit (ou ébauché) en 1909. Il se prononce contre l'intelligence, pour la réminiscence:

Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n'est qu'en dehors d'elle que l'écrivain peut ressaisir quelque chose de lui-même et la seule matière de l'art. Ce que l'intelligence nous rend sous le nom du passé n'est pas lui. (Contre Sainte-Beuve, Pléiade p211)

Le souvenir n'est pour rien dans l'énigme du monde. Il faut être capable de sentir. Voici le jugement de Jacques Rivière:

«[...] un des écrivains les moins inquiet de théorie», [et chez qui] «le voltage des sensations ... fut toujours incommensurable avec ce qu'il est chez l'homme moyen [...]», [tout en prenant soin de préciser], qu'«éprouver [...] prenait à Proust toutes ses forces sauf une: l'intelligence». ''Cahier Marcel Proust 13, «Quelques progrès dans l'étude du cœur humain», par Jacques Rivière, Gallimard 1985

C'est d'intelligence et de sensation que parle la lettre à Zadig. Il ne s'agit pas d'opposer l'homme au chien: Poust s'adresse au chien en tant que chien. Il évoque un ancien «être chien». S'agit-il de parler au chien ou de parler chien?
Proust et Reynaldo Hahn se sont toujours beaucoup écrit, avec des variations de style: de 1894 à 1896, c'est le temps de la passion, la langue des lettres est très soutenue. De 1896 à 1903, nous n'avons pas les lettres, elles se sont perdues. De 1904 à 1915, les deux amis utilisent un idiome commun qui provient des habitudes de la fratrie des Hahn.
Mme Hahn était dans la confidence des bininulseries. Ce sont des mots à l'intersection de l'espagnol vénézuelien de Hahn et du français de Proust. Ils ont pris l'habitude de qualifier Proust de "poney".
La première apparition de ce terme date de 1896.

Je vous avais apporté des petites choses de moi et le début du roman [il s'agit de Jean Santeuil, commencé à beg Meil] que Yeatman lui-même près de qui j'écrivais a trouvé très poney. Vous m'aiderez à corriger ce qui le serait trop poney. Je veux que vous y soyez tout le temps mais comme un Dieu déguisé qu'aucun mortel ne reconnaît. Sans cela c'est sur tout le roman que tu serais obligé de mettre "déchire". (Lettre XXXV, A minuit moins vingt [vers mars 1896].

Qu'est-ce qu'un roman trop poney? Un roman trop intime, trop homosexuel, un roman de l'excès, de l'exhibition impossible. Ce roman est le roman de l'excès, Reynaldo Hahn disparaîtra dans La Recherche. Il apparaît dans Jean Santeuil sous le nom d'Henri de Réveillon. Proust note des choses comme "Chose à ne pas oublier : Reynaldo chantant Hérodiade", dans un article écrit entre 1904 et 1914 et paru après sa mort en 1923, Proust note «le distique de Mallamé où «Reynaldo» rime avec «jet d'eau»[1] On retrouve le nom de Reynaldo Hahn dans les assonnances de Hubert Robert, qui est l'architecte du jet d'eau de la princesse de Guermantes [2], et dans le nom de Swann.
Les lettres entre les deux amis sont pleines d'un babil mère-enfant. Elles sont également pleines de silence, comme s'il était inutile d'utiliser beaucoup de mots pour se comprendre. Elles utilisent toutes sortes de déformations de mots, les angrammes, les palindromes, les assonances, "veuve" pour Sainte-Beuve, "nonelef" pour Fénelon, par exemple, elles ajoutent une lettre aux mots (comme le "s" dans beaucoup qu'on a vu dans la "lettre au petit chien"), elles inventent une langue.
Emmanuel Berl parle de diminutifs caressants. On assiste à une glossolalie où l'affectif prime sur la signification, à la limite du prononçable. On peut organiser les mots en série, je vous ai donné un exemple:

Bininulseries, ou bunchteries : avec une consonne à l'initiale — Bunibuls, binibuls, Birninuls, Buls; Buncht, Bunchtniguls, Bunelniguls, Bined tur buls; Funinels; Juninels; Guinbuls, Gruncht et Guerchtnibels; Minusnichant; Muncht; Puncht; Tinibuls; Vincht; Vunchnibuls; Vuncht.
Amputation de la consomme initiale — (H)ibuls, Irnuls, Uninuls. Appellations isolées — Cormouls ou Cornouls.

Ces mots représentent aussi bien l'expéditeur que le destinataire. Ce sont des diminutifs, mais de quels mots?
Les lettres de Proust à Hahn sont peu intimes, peu bavardes. Les deux amis se sont réfugiés dans l'agrammaticalité.

Je t'envoie ô mon maître l'affection de ton enfant, de ton frère, de ton ami, de ton petit malade. / Adieu mon vieux Reynaldo / Marcel. (Lettre CXXIV, 1910, vol. Gall.)


Pourquoi y a-t-il eu cette "lettre au chien"? Zadig est un vrai chien, acheté à une bohémienne:

[...] sans savoir si [Reynaldo] est décoré [il espérait que celui-ci recevrait la légion d'honneur en juillet] et s'il a choisi le petit chouen (tu sais que je tiens essentiellement à te donner aussi l'autre et te prie me dire ce que je te dois pour les 2 [...]. Si par hasard ce mot te suivait dans ce pays si genstil, je compte sur toi pour ne pas montrer toutes ces bininulseries qui je t'assure ne pourraient que nous couvrir de ridicule même auprès des plus bienveillants. (Lettre CXXXIII, Cabourg vers le 12 juillet 1911, vol. Gall.)

Les deux chiens restent une énigme. Le chien est une bininulserie. Proust devait le payer, il y tient, il revient sur sa dette dans une lettre suivante:

Quant à ton petit chouen, je le considère comme inexistant tant que tu ne m'en as pas dit le prix et que je ne l'ai pas hascheté. (lettre CXXXVI, Cabourg, août 1911, vol. Gall.)

Le chien tourne à la dette; la lettre au chien montre ce conflit. On peut faire plusieurs hypothèse à propos de la lettre au chien:
1/ Proust écrit au chien parce qu'il est fâché avec Hahn. C'est une fausse lettre, elle n'attend pas de réponse.
2/ Proust écrit au chien parce qu'il est chien. Il cherche ainsi à atteindre un autre Reynaldo pour parler de musique et de littérature.

La lettre montre deux styles, selon que Proust s'adresse à Hahn ou au chien. Pour Hahn, il s'agit d'un ton plus cérémonieux et d'un vocabulaire plus châtié que d'habitude. Pour s'adresser au chien, le ton est affectueux, «mon petit Zadig», il y a égalité devant l'amour et le malheur. Les temporalités se rejoignent, "être chien" rejoint de temps du "être enfant", c'est à dire des moments où l'on est sans défense. Il n'y a pas de diversion possible, la seule solution, c'est de s'enfermer dans son chagrin, sans perspective de passé ou de futur. Proust était ainsi à Combray: il était chien.

Le deuxième paragraphe de la lettre tourne à la leçon de morale: Proust a été homme et il est chien:

Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c'est que je n'ai plus senti d'après ces fausses idées, mais d'après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu'il n'y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n'y a que les livres écrits ainsi que j'aime.

[Ici Raymonde Coudert a fait allusion à un ouvrage d'Elizabeth de Fontenay qui devrait bientôt paraître (Sans offenser le genre humains), à un passage parlant des vrais et des faux amis. Je n'ai rien noté de plus précis.] Quelle querelle sépare ainsi les deux amis? On ne le sait pas.
En mai 1911, Reynaldo Hahn a perdu sa sœur aînée. Proust pense à son fils:

Depuis quelques jours je ne cessais de penser à votre petit neveu, le sourd et muet, à qui je pense souvent, dont je rêve souvent, un des seuls êtres pour qui je ne puisse pas croire que l'existence est finie et qu'il n'a pas ailleurs une compensation. (Lettre CXXXI, 1911)

En juillet, Proust est à Cabourg et souffre d'asthme. En août, il espère la légion d'honneur pour Hahn. Celui-ci lui envoie une préface qu'il a écrit pour un livre sur le chant. Proust donne son avis:

[...] petite préface où il y a une ou deux pages pas mal, mais rien d'inouï. Mais ce que vous dites à la fin sur le chant est ce que je connais de plus beau dans aucun écrit sur l'art. (Lettre CXXXVI, 1911)

Il continue:

Décourageons! Décourageons! C'est un devoir de décourager [...] tous ceux dont la bruyante nullité encombre un art que nous chérissons ardemment [...] [et qui est] des plus humains. [...] Humain [...] puisqu'il s'inspire de tout, procède de tout, peut et doit traduire ses émotions [...], recéler un pouvoir illimité d'incantation. (Lettre CXXXVI, 1911)

Cet été-là, Proust fait dactylographier Du côté de chez Swann. La lettre se termine ainsi:

«[...] je ne peux pas dire que je pense souvent à toi, car tu es installé dans mon âme comme une de ses couches superposées et je ne peux pas regarder du dedans au dehors, ni recevoir une impression du dehors au dedans sans que cela ne traverse mon binchnibuls intérieur devenu translucide et poreux.» Et il conclut «Adieu mon petit chouen. /Buncht» (Lettre CXXXVI, 1911)

On ne saura pas la raison de la lettre au chien, pourquoi Proust s'adresse au chien plutôt qu'au maître. Il existe entre les deux amis un très ancien différend, presque une controverse, à propos de la place de l'intelligence. Proust a reçu pour surnom "le poney" parce que Hahn habite rue du cirque.

«N'oubliez pas que ce n'est pas un surnom [je souligne] et que je suis, Reynaldo, en toute vérité/votre poney/Marcel». Lettre datée "Ce dimanche matin [16 septembre 1894]/Trouville [Hôtel des] Roches Noires, Calvados"

Proust n'est pas un trope, il est un poney. En PS de cette lettre apparaît un différent sur le jugement de Lohengrin que Proust aimait beaucoup.

«Votre poney vient de jouer [au piano] deux fois le Cimetière de campagne. Et au charme rural s'ajoutent des choses difficiles à nommer dans la langue des poneys et des hommes», [avec] son incompétence «de petite bête qui ne vous doit que sa tête rude à caresser, un regard sincère, et la publicité éclatante d'une confiante fraternité...» (Lettre XXVI, 1895)

Cette «bêtise» évolue vers une conception de la musique qui n'a plus beaucoup varié ensuite.
Emmanuel Berl souligne l'importance de la musique dans les lettres de Proust.
Proust se moque parfois ouvertement de Reynaldo Hahn.

Genstil, je vais vous agacer horriblement en parlant de musique et en vous disant que j'ai entendu hier au théâtrophone un acte des Maîtres chanteurs [encore Wagner] et ce soir... tout Pelleas [Debussy que Reynaldo Hahn n'aime pas davantage]! Or je sais combien je me trompe dans tous les arts [...] mais enfin, comme Buncht ne me punira pas, j'ai eu une impression extrêment agréable. [...] il est vrai que comme les étrangers ne sont pas choqués de Mallarmé parce qu'ils ne savent pas le français, des hérésies musicales qui peuvent vs crisper passent inaperçues pour moi [...] dans le théâtrophone, où à un moment je trouvais la rumeur agréable [...]quand je me suis aperçu que c'était l'entracte! [Et pour finir, Proust s'excuse de sa] «transcendantale incompétence». (Lettre CXXVIII, 1911)

Dans l'étude qu'il fait des «lettres sur la musique», Philippe Blay rappelle les termes de la controverse entre les deux hommes:

Le point sur lequel nous sommes en désaccord c'est que je crois que l'essence de la musique est de révéler en nous ce fond mystérieux (et inexprimable à la littérature et en général à tous les modes d'expression finis, qui se servent de mots et par conséquent d'idées [...]), de notre âme qui commence là où le fini et tous les arts qui ont pour objet le fini s'arrêtent, là où la science s'arrête aussi, et qu'on peut appeler le religieux. Reynaldo au contraire, en considérant la musique comme une dépendance perpétuelle à la parole, la conçoit comme le mode d'expression de sentiments particuliers, au besoin de nuances de la conversation. (Marcel Proust, Lettre à Suzanne Lemaire, 1895 [lundi 20 mai? 1895], in Corr. Kolb, TI, 1880-1895, 1970, Lettre 242, p.388-390)

L'enjeu de la dispute est donc une rivalité entre Reynaldo Hahn et Proust sur l'interprétation de la musique. Pour Proust influencé par Schopenhauer, la musique appartient au silence de l'humain sans mot. Pour Reynaldo Hahn, la musique est inséparable des mots.
Le monde sans mots est d'ailleurs le sol d'où Proust tirera l'écriture de son livre. La sonate et le septuor de Vinteuil, sans ausition possible, sont paradigmatiques de la musique du silence qui habite Proust.

Cela m'a rappelé Lévi-Srauss évoqué par mon maître Martin Rueff, qui dit dans Le Cru et le Cuit que la musique est un langage qui n'imite rien.
Il existe un abîme du silence; qu'on songe au vertige mortel qui saisit le narrateur quand la voix de sa grand-mère se tait au téléphone, à Balbec, ou au vertige du silence de la surdité, évoqué à travers le neveu de Reynaldo. Une autre forme de silence est l'aphasie:

«[...] Adieu mon cher petit genstil qui ne comprend pas pourquoi je n'ai pas pu regarder Zadig et qui a cru que c'était de l'indifférence. Mais pour d'autres choses tu me comprends et tu sais que ta lettre m'a fait la même chose que deux choses un jour où Maman est venue me dire: "Pardon de te réveiller mais ton père s'est trouvé mal à l'Ecole" et un autre plus récent à Evian.» Cette dernière mention renvoyant à une autre lettre qui dit, je cite: «[...] rien ne peut dépasser en horreurs les jours d'Evian où Maman frappait d'aphasie cherchait à me la dissimuler [...]» (Lettre CLII, 1912)

On pourrait citer d'autres exemples de pertes de parole, perte de parole de Blaise Pascal, perte de connaissance de Proust quand il redoute que Reynaldo Hahn obtienne de se faire envoyer au front malgré sa santé fragile, etc. La peur de la perte de parole, c'est la peur de l'inhumain.
Pour reprendre Lévi-Stauss, la musique n'est pas dictée par le sens. Elle est décollée du sens. La littérature conjugue le son et le sens, quoique le langage précède le son.[3]

Dans la lettre au chien transparaît la théorie du langage de Proust. On peut tout dire mais quelque chose est impossible à dire. Il faut mener une guerre à la langue, il y a nécessité de l'animalyser. Le silence de Zadig est le silence de tout vivant qui manque de mot.
Dans son PS à la lettre suivante, Proust indiquera «respects à Zadig», prouvant que pour Proust, l'animal est au dessus de l'intelligence.

                            ***

A.C. : c'est la première fois que j'entends une communication sur la "lettre au chien".
S'en suivra un dialogue de sourds plutôt comique, Antoine Compagnon voulant à toute force faire admettre à Raymonde Coudert que Proust n'écrit pas réellement au chien, qu'il ne s'agit que d'une figure de discours, et qu'il n'y a pas de querelle spécifique à cette période, mais simplement une utilisation de figure de style.
A.C.: Mais pourquoi ne voulez-vous pas que ce soit un trope?
R.C.: Parce que c'est un chien!

la version de sejan

Notes

[1] cf. Essais et articles, Pléiade p.555. Le distique est en fait un quatrain: Le pleur qui chante au langage / Du poète, Reynaldo / Hahn tendrement le dégage, / Comme en l'allée un jet d'eau.

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.656

[3] à retrouver

cours n°8 : les visages multiples de la charité

Je vous avais dit la semaine dernière, pour vous rassurer et pour me rassurer, que j'avais fait un plan. En fait, je ne vais pas faire du tout ce que j'avais prévu. J'ai l'impression de toujours reculer le début du cours et de n'en pas finir avec l'introduction, c'est sans doute le propre de ces cours au Collège de France.

J'ai donc défini ma recherche des morales chez Proust comme quelque chose qui ne serait ni une recherche éthique à la manière des leçons de bonne vie de l'Antiquité, ni une recherche philosophique qui trouveraient ses exemples dans la littérature, mais comme des expériences qui buttent sur un manque d'explication. Qu'on pense à ce sujet à la phrase de Saint-Loup: voilà comme je suis : elle n'explique rien, c'est un fil qui pend, qui ne se noue à rien. Rien n'est jamais simple, comment juger Saint-Loup: «Mais les circonstances sont toujours si embrouillées que celui qui a cent fois raison peut avoir eu une fois tort.»[1] Il n'y a pas de loi absolue, il y a toujours des exceptions. On trouve toujours un hapax, il y a des occasion. Même la loi de l'inversion n'est pas systématique.
La tension entre la loi est l'exception est ce qui rend le roman accueillant, accueillant à l'exception.

Toutes ces réflexions me permettaient d'illustrer les différences définies par Iris Murdoch entre romans secs et romans messy, ou celles établies par Richard Taylor entre morale fine et morale épaisse.
Vous me direz que tout cela n'est pas nouveau. Lorsque Péguy commente Bergson en 1914, il fait une distinction entre la reaison raide (Descartes) et la raison souple (Bergson). Péguy défendait la raison souple, contre le préjugé «qui veut que de la raison raide soit plus de la raison que de la raison souple... Et surtout qu'une morale raide soit plus de la morale, qu'une morale souple. C'est comme si on disait que les mathématiques de la droite sont plus des mathématiques que les mathématiques de la courbe.»[2] Il ajoutait: «Les méthodes souples, les lois souples, les méthodes souples sont les plus sévères étant infiniment plus serrées.» Une morale souple poursuivra le péché dans les sinuosités des défaillances. La raideur est essentiellement infidèle alors que la souplesse est fidèle. (Voilà qui nous rappelle les comparaisons de Bergson sur le temps ou la durée).
La morale raide est un confort intellectuelle qui nous rappelle le cant de Stendhal. La morale souple est plus collante.
Bergson répondra à Péguy: «Je trouve beaucoup de profondeur à vos considérations sur la raideurs et la souplesse».
Quelques jours plus tard, l'œuvre de Bergson sera mise à l'index, car peu compatible avec un catholicisme intransigeant. Seuls les Jésuites pratiquaient cette morale souple. Au fond les Jésuites avaient raison.
Albertine, Odette, Mlle de Vinteuil: on en a jamais fini d'observer les sinuosités des défaillances.

On m'a fait remarquer il y a quelques semaines que j'avais omis Guyau, j'avais également omis Bergson. Certes, le livre de Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion n'est paru qu'en 1932, mais ses conclusions étaient déjà concevables du temps de Proust. Dans ce livre, Bergson étudie les deux sources de la morale. Il distingue deux morales, une morale d'obligation et une morale de l'émotion, ce qui est finalement la façon dont les neuroscientifiques justifie aujourdh'ui la morale.
Il n'y a qu'une seule morale mais celle-ci a deux sources. La morale de l'obligation est sociale, statique, c'est une morale close, la morale de l'émotion est humaine, dynamique, c'est une morale ouverte.
Bergson soutient qu'il faut s'opposer à la conception laïque de la morale, qui veut que la morale s'étende du proche au lointain, de la famille à la patrie à l'humanité: une morale domestique, corporative, universelle. Cette morale, dit-il, n'est qu'une extension de l'égoïsme. La morale s'appliquerait d'abord à l'individu, qui l'appliquerait au groupe pour atteindre à la vertu.
Dans son livre sur Bergson, Jankélévitch remarque que si le bon citoyen apprend la vertu en famille, sa charité n'est superlatif de l'égoïsme. Parce que les nations ressemblent à une grande famille, on les traitera comme des personnes. Il y a ici de l'ironie envers Durkheim pour qui l'internationalisme est une extension de l'amour du prochain.
D'après Bergson, cette façon de penser est une erreur. Il y a une grande différence entre les deux morales, un abîme sépare l'amour pour ses proches et l'amour pour le genre humain. Pour aimer l'humanité il faut une conversion de soi; on ne l'atteint pas en approfondissant l'amour de soi.

De la même façon, Proust se moque souvent de cet amour s'élargissant par cercles concentriques, par exemple lorsqu'il s'agit de son mariage avec Odette:

Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était

prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage.[3] On voit ici l'amour que Forcheville porte à son nom, nom qu'il est prêt à partager avec Odette puis par extension avec Gilberte, dans une sorte d'élargissement à l'amour du genre humain.
Proust ne décrit pas une morale raide, mais une morale dynamique, insinuante, ouverte. La morale plate, à une seule dimension, est extrêmement rare dans La Recherche du temps perdu. Même les personnages qui n'apparaissent qu'une fois sont ambigus.

Il ya deux exceptions: les deux courrières, Marie-Gineste et Céleste Albaret, qui apparaissent dans Sodome et Gomorrhe, et les Larivière dans Le Temps retrouvé. Ce sont d'ailleurs les seuls noms réels de La Recherche.
Tous les autres personnages présentent une fêlure, une ambivalence. Même la grand-mère n'est pas si nette, on aura l'occasion d'y revenir (je ne devrais pas dire ça... [rire dans la salle]).
Revenons aux courrières. A Balbec, Marie Gineste s'adresse ainsi au héros :

«Oh! petit diable noir aux cheveux de geai, ô profonde malice! je ne sais pas à quoi pensait votre mère quand elle vous a fait, car vous avez tout d’un oiseau. Regarde, Marie, est-ce qu’on ne dirait pas qu’il se lisse ses plumes, et tourne son cou avec une souplesse, il a l’air tout léger, on dirait qu’il est en train d’apprendre à voler. Ah ! vous avez de la chance que ceux qui vous ont créé vous aient fait naître dans le rang des riches ; qu’est-ce que vous seriez devenu, gaspilleur comme vous êtes. Voilà qu’il jette son croissant parce qu’il a touché le lit. Allons bon, voilà qu’il répand son lait, attendez que je vous mette une serviette car vous ne sauriez pas vous y prendre, je n’ai jamais vu quelqu’un de si bête et de si maladroit que vous.» On entendait alors le bruit plus régulier de torrent de Marie Gineste qui, furieuse, faisait des réprimandes à sa sœur: «Allons, Céleste, veux-tu te taire ? Es-tu pas folle de parler à Monsieur comme cela?» Céleste n’en faisait que sourire ; et comme je détestais qu’on m’attachât une serviette: «Mais non, Marie, regarde-le, bing, voilà qu’il s’est dressé tout droit comme un serpent. Un vrai serpent, je te dis.»

Suit toute une série de comparaison animale, papillon, écureuil, je passe, l'intervenante du séminaire nous en parlera peut-être. Marie Gineste assimile le héros à un riche, celui-ci proteste ainsi que Marie, qui ne supporte pas la familiarité de sa sœur.

Ici ce n’était pas seulement Marie qui protestait, mais moi, car je ne me sentais pas seigneur du tout. Mais Céleste ne croyait jamais à la sincérité de ma modestie et, me coupant la parole : « Ah! sac à ficelles, ah! douceur, ah! perfidie! rusé entre les rusés, rosse des rosses! Ah ! Molière!»

Comme la semaine dernière, on remarque au passage que la modestie est mise en doute. "Molière" vient clôturer toute une série d'insultes. Pourquoi Molière? L'explication nous est aussitôt donnée: c'était le seul nom que connût Marie Gineste. Cependant ce n'est pas très convaincant. Il est fort possible que ce nom de Molière cache celui de Tartuffe.
Ce morceau de vraie bonté, de tolérance, se poursuit. On évoque les mœurs de Nissim Bernard. marie dit:

«Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne peut jamais savoir ce qu’il peut y avoir dans une vie.» Pour changer le sujet, je lui parlais de celle de mon père, qui travaillait nuit et jour. «Ah! Monsieur, ce sont des vies dont on ne garde rien pour soi, pas une minute, pas un plaisir ; tout, entièrement tout est un sacrifice pour les autres, ce sont des vies données.[4]

Voilà la vraie générosité: l'absence de jugement.
Les personnages qui représentent la charité et la miséricorde se voient donné leur nom réel:

Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; [...]

Ils travaillent toute la journée par dévouement pur:

Dans ce livre, où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage «à clefs», où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire, à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable: ils s’appellent, d’un nom si français, d’ailleurs, Larivière.[5]

Ce sont des saints qui rachètent tous les Français, les planqués en particulier. La grandeur des Larivière est assimilée aux soldats tombés sur la marne.
Mais je crois qu'il faut y insister, seuls ces rares personnages sont unidimensionnels, moraux, sains.
Tous les autres, même ceux qui n'apparaissent qu'une fois, on une moralité trouble. Il ne s'agit pas d'une psychologie plane, mais d'une psychologie "dans l'espace", à plusieurs dimensions. La psychologie souple s'oppose à la psychologie plane (c'est dans un passage d' Albertine disparue: géométrie plane, géométrie dans l'espace).
Evitons donc de faire de Marie Gineste ou des Larivière des personnages exemplaires: en effet, ils ne sont là qu'à titre d'exceptions.

Les autres personnages sont multiples. Il suffit de se rappeler la remarque du narrateur lorsqu'il revoit Gilberte lors du bal des têtes. Le narrateur l'a reconnue à grand peine, elle lui présente sa fille.

Comme la plupart des êtres, d’ailleurs, n’était-elle pas comme sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où viennent converger des routes venues, pour notre vie aussi, des points les plus différents.[6]

Cela rappelle "le soir de l'amitié", quand Robert vient chercher le narrateur tandis que le brouillard recouvre tout:

« Ce n’est pas tout de se perdre, mais c’est qu’on ne se retrouve pas. » La justesse de cette pensée frappa le patron [...][7]

Cette phrase est presqu'une allégorie de La Recherche du Temps perdu: on ne se retrouve pas.

Certes, s’il s’agit uniquement de nos cœurs, le poète a eu raison de parler des «fils mystérieux» que la vie brise. Mais il est encore plus vrai qu’elle en tisse sans cesse entre les êtres, entre les événements, qu’elle entre-croise ces fils, qu’elle les redouble pour épaissir la trame, si bien qu’entre le moindre point de notre passé et tous les autres, un riche réseau de souvenirs ne laisse que le choix des communications.[8]

Le poète, c'est Victor Hugo dans La Tristesse d'Olympio. Toutes les intrigues semblent se rejoindre en Mlle de Saint Loup. Le narrateur parle du livre qu'il va écrire (même s'il ne précise jamais que ce sera un roman). Mais restera des fils non noués, des fils qui pendront:

[...] car cet écrivain, qui, d’ailleurs, pour chaque caractère, aurait à en faire apparaître les faces les plus opposées, pour faire sentir son volume comme celui d’un solide devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupements de forces, comme pour une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art.[9]

Il ne faut pas laisser de côté ce qui n'est pas résolu. Le roman ne doit pas faire l'économie de ces mystères, de ces hapax, de ces signes précurseurs sans qu'on sache de quoi ils sont précurseurs. C'est ainsi que la petite phrase de Vinteuil nous avait été présentée, d'ailleurs: on ne sait pas où elle va. La fille de Gilberte réunit en elle de nombreux fils, mais pas tous.

Tout cela me conduit à vous parler de ces Vertus et Vices de Padoue et de Combray, (et comme c'est bientôt les vacances, je vous ai apporté des images), dont Swann parle à propos de la fille de cuisine:

D’ailleurs elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena.[10]

Ces fresques sont souvent évoquées par Ruskin. Ruskin jugeait que cette Charité était la plus réussie des Vices et des Vertus. On la trouve évoquée dans La Bible d'Amiens traduite par Proust:

A la chapelle de l'Arena elle se distingue de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa tête et à sa croix de feu.[11]


[Compagnon examine l'image projetée] : je ne sais pas trop où est la croix de feu. On le verra, l'interprétation de Ruskin est parfois un peu fantaisiste...
La Charité, c'est la plus sublime des Vertus selon Saint-Paul; selon Bergson, elle ne peut s'extraire d'une morale close. C'est la reine des Vertus. Ruskin la décrit ainsi: «La Charité portant sur son écu une toison laineuse et donnant un manteau à un mendiant nu.» [12], par opposition à L'Avarice, amassant dans un coffre. Dans Pleasures of England, Ruskin compare la Charité de Giotto aux bas-reliefs de la cathédrale d'Amiens:

Tandis que la Charité idéale de Giotto à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture de la ville. [13]

Les Vertus et les Vices de Padoue sont peut-être plus idéaux que ceux d'Amiens, mais le narrateur ne les a jamais vus. Il reste que la Charité n'est pas ce qu'on pense:

De même que l’image de cette fille était accrue par le symbole ajouté qu’elle portait devant son ventre, sans avoir l’air d’en comprendre le sens, sans que rien dans son visage en traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la puissante ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom « Caritas » et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune pensée de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle aurait monté sur des sacs pour se hausser ; et elle tend à Dieu son cœur enflammé, disons mieux, elle le lui «passe», comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. [14]

Le narrateur insiste très lourdement sur cette discordance entre l'apparence de la Charité et ce qu'elle est censée représenter. La discordance n'est pas si forte quand il s'agit de l'Envie:

Mais dans cette fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l’Envie est si gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que l’attention de l’Envie — et la nôtre du même coup — tout entière concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à d’envieuses pensées.[15]

Il y a une même attention au sens littéral. Le sens ne passe pas. Il y a un refus de l'allégorie de la part du narrateur. La Vertu et le Vice semble d'emblée interchangeable. La Vertu n'est pas plus belle que le Vice: il y a un refus de moralisation de la part du narrateur. Mais le premier sentiment est la surprise:

[...] cette Envie qui avait l’air d’une planche illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par l’introduction de l’instrument de l’opérateur, [...] [16]

La Vertu n'est pas belle, le Vice n'est pas repoussant : cette leçon se poursuivra jusqu'à la fin du livre. Il n'y aura pas de rédemption éthique de l'esthétique.


la version de sejan.

Notes

[1] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.179

[2] Charles Péguy, Pensées, p.54, Gallimard, 1934

[3] La Fugitive, Clarac t3, p.575

[4] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.847-848

[5] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.845-846

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1029

[7] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.406

[8] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1029

[9] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1032

[10] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[11] John Ruskin, La Bible d'Amiens, note de Proust en bas de page 303, qui cite Stones of Venice

[12] Ibid, p.302

[13] Ibid, p.303

[14] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.81

[15] Ibid

[16] Ibid

Séminaire n°7 : Edward Hughes, Perspectives sur la culture populaire

a/ Les les podcasts des cours sont disponibles.
Reprenant ces notes le 26 février 2015, je mets le lien du séminaire désormais disponible.
b/ Les références des citations de ce cours sont données en suivant le code adopté par Edward Hughes sur la feuille qu'il nous a fait distribuer.
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Curieusement, en commençant à nous présenter Edward Hughes, Antoine Compagnon nous parle surtout de Richard Bales, professeur à Belfast et mort l'automne dernier: «C'était un éminent Proustien, j'aurais dû l'inviter ici. Maintenant il est trop tard.» Je n'ai pas noté le lien entre les deux, je suppose que Bales a diriger la thèse de Hughes, en tout cas Edward Hughes a rendu hommage à Richard Bales.
La thèse d'Edward Hughes était Marcel Proust: a Study in the Quality of Awareness. Il a également travaillé sur Albert Camus, en particulié La Peste et Le premier Homme. Il a publié Writing Marginality in Modern French Literature: from Loti to Genet et The Cambridge Companion to Albert Camus.
Il a participé au Dictionnaire Marcel Proust publié chez Champion.
Il s'est penché sur les classes sociales et nous propose aujour'dhui «Perspectives sur la culture populaire».
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Merci. J'ai choisi comme sujet «Perspectives sur la culture populaire», avec perspectives au pluriel. En guise d'introduction, je voudrais commenter un playdoyer pour la musique populaire qui se trouve dans Les Plaisirs et les jours. C'est le premier extrait de l'exemplier.
Il lit. Il parle un français parfait. Je suis un peu déçue qu'il n'ait même pas une trace de charmant accent anglais.
ELOGE DE LA MAUVAISE MUSIQUE
Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu'elle s'est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu'elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l'histoire de l'Art, est immense dans l'histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l'amour, de la mauvaise musique, n'est pas seulement une forme de ce qu'on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c'est encore la conscience de l'importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, du nul prix aux yeux d'un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de "bagues d'or", de "Ah! Reste longtemps endormie", dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut — confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu'on leur confie donnent l'enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l'instant d'écouter, a reçu le trésor de milliers d'âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l'inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l'idéal. tels arpèges, telle "rentrée" ont fait résonner dans l'âme de plus d'un amoureux ou d'un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s'envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l'autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci. (Les Plaisirs et les jours, CHAPITRE XIII)
Proust semble tout d'abord obéir au discours du discrédit: la musique populaire est mauvaise. Puis il introduit dans son analyse des critères complètement autres. La musique populaire joue un rôle sentimental. Son influence massive permet une démocratisation du désir. Proust esquisse une sociologie en miniature lorsqu'il propose un rassemblement de toutes les classes sociales: «Le peuple, la bourgeoisie, l'armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d'amour, les mêmes confesseurs bien-aimés.» C'est un panégyrique au sens étymologique, un discours exaltant l'assemblée de tout le peuple.
La mauvaise musique est ainsi vénérable, et c'est le mérite de Proust de l'avoir vu, d'avoir résolu par la musique populaire ce que Barthes appelait «l'opposition dans laquelle nous sommes enfermés: culture de masse ou culture populaire»1. Pour Barthes, c'est Charlot qui réalise la fusion des deux cultures, différentielle et collective.

Dans quelle mesure les analyses de la musique populaire pourraient-elles trouver une application dans une lecture de La Recherche du temps perdu?


Swann, Mme Verdurin et la couturière
Je voudrais faire une parenthèse autour d'un échange épistolaire.
David Halévy, le camarade de proust au lycée Condorcet, à publié dans Les Cahiers de la quinzaine un texte intitulé Un épisode dont l'action se déroule dans le monde ouvrier. Il évoque l'université populaire de façon mélodramatique. Le jeune Guinou subit l'influence d'un professeur bourgeois et bénévole. Il rejette son monde, lit Baudelaire, devient suicidaire. A la fin, il se tue, Les Fleurs du Mal à la main. Lors de son enterrement, un de ses amis prononce une violente diatribe: il n'y a ni art ni science pour le prolétaire.
Proust a lu attentivement ce texte et il écrit à Halévy:
Je reconnais le beau parti pris d'avoir fait quelque chose de froid, de démodé, d'hostile, qui nous prend comme l'hiver, comme la pauvreté, comme la méchanceté. [...] c'est le peuple vu en soi, pas du rivage bourgeois. Je n'aimerais pas vivre avec eux pour une seule raison: c'est qu'Adeline [la jeune amie du héros de Halévy] entre sans dire bonjour, et que le héros ne répond pas quand son voisin lui parle. Mais je sais que c'est vrai. Je vois tout ce qu'il y a de grand dans cette idée de la mort si peu peuple, si homme de lettres de cet ouvrier. (lettre de Proust à Daniel Halévy, décembre 1907 (Correspondance de Marcel Proust, XXI, 619-20)
Proust réagit comme si les mœurs de la classe ouvrières étaient totalement autres et exotiques. On se souvient de sa phrase, à propos d'un autre exotisme, «Un Français établi chez les musulmans s'habitue aux musulmans, mais s'il retrouve un Français, il retrouve la morale française» ''(citation à peu près)''. Dans Un Amour de Swann, (par exemple), le contact des couches populaires fait ressortir le plus mauvais côté de Swann, Swann devient vaniteux pour plaire aux femmes de chambre:
Les trois quarts des frais d’esprit et des mensonges de vanité, qui ont été prodigués depuis que le monde existe par des gens qu’ils diminuent, l’ont été pour des inférieurs. (RTP, I, 189)
Cette citation est loin de résumer la prise de position du narrateur sur le sujet. A d'autres moments, Swann est très conscient de sa classe. Une autre dimension fait penser aux tensions dans le texte sur la musique populaire:
J’habite à trop de milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels sales papotages, […]2
Il s'agit du moment où Mme Verdurin ferme son salon à Swann, en favorisant le rapprochement Odette-Forcheville. Soudain Swann juge les goûts de Mme Verdurin, pour lesquels il avait jusqu'ici montré beaucoup d'indulgence, il parle de l'Opéra-Comique et de sa «musique stercoraire», il pense à la façon insupportable de Mme Verdurin d'écouter la sonate Clair de lune3. Il la traite mentalement d'idiote et de maquerelle, il s'agit de prostitution de l'art contre laquelle il faut lutter:
Il trouvait du bon à la sévérité contre les arts, de Platon, de Bossuet, et de la vieille éducation française. (RTP, I, 283)
Suivre Odette nous permet de voir des lieux plus populaires, lieux que Swann aimerait mieux connaître parce que cela lui permettrait, pensait-il, de mieux connaître Odette:
Dans ces quartiers presque populaires, quelle existence modeste, abjecte, mais douce, mais nourrie de calme et de bonheur, il eût accepté de vivre indéfiniment!4
On assiste à une idéalisation de la vie de la couturière en même temps que subsiste en Swann une violente répulsion:
dans cet escalier pestilentiel et désiré de l’ancienne couturière, comme il n’y en avait pas un second pour le service, on voyait le soir devant chaque porte une boîte au lait vide et sale préparée sur le paillasson, (RTP, I, 319)
L'existence d'un seul escalier, pour le service comme pour les habitants, connote l'idée d'une contagion morale.


Le village de Rachel
On retrouve cette même idée dans du ''Côté de Guermantes'', lorsque le narrateur accompagne Saint-Loup dans le village où habite Rachel. La scène se présente en dyptique.
D'un côté il y a la nature, le printemps et les arbres en fleurs:
comme si tous les logis, tous les enclos du village fussent en train de faire, à la même date, leur première communion.(RTP, II, 453)
Ce tableau idyllique permet de fermer les yeux sur les conditions de vie des couches populaires come Saint-Loup ferme les yeux sur la véritable nature de Rachel.
De l'autre côté on voit les maisons sordides d'un village désert, les seules personnes présentes sont Rachel et ses amis prostituées. Le narrateur veut racheter les habitants invisibles: Mais à côté des plus misérables [maisons], de celles qui avaient un air d’avoir été brûlées par une pluie de salpêtre, un mystérieux voyageur, arrêté pour un jour dans la cité maudite, un ange resplendissant se tenait debout, étendant largement sur elle l’éblouissante protection de ses ailes d’innocence en fleurs : c’était un poirier.(RTP, II, 459) La nature est une force rédemptrice. Nous sommes toujours dans une logique de châtiment et de rédemption; on pense aussi aux Giotto, l'Avarice et la Charité, qui risquent de devenir interchangeables. Les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent être:
ne m’étais-je pas trompé comme Madeleine quand, dans un autre jardin, un jour dont l’anniversaire allait bientôt venir, elle vit une forme humaine et «crut que c’était le jardinier»? (RTP, II, 458)
Nous reconnaissons ici une allusion à Pâques, lorsque Madeleine revient au tombeau et ne reconnaît pas le Christ ressuscité.
De même, Robert semble incapable de comprendre la véritable nature de Rachel. L'action se déroule sur un fond de dramatisation de la vie du village tandis que Robert fait une erreur de malade (d'amour): on assiste à une scène de mélodrame.
C'est Edmund Wilson, dans Axel's Castle, qui disait que la réflexion sur la moralité fonctionne dans la mesure où elle s'ancre dans le mélodrame.


Saint-Loup, Charlus et la guerre
Dans les deux extraits suivants, la moralité est en jeu. Le sens du devoir existant dans la classe ouvrière est présentée comme une découverte pour Saint-Loup et Charlus. Pour Saint-Loup, c'est une occasion de salut, pour Charlus, c'est un obstacle à son plaisir.
1/ Saint-Loup : la guerre lui donne l'occasion de vivre avec les couches populaires. Dans sa lettre au narrateur, Saint-Loup note les expressions des soldats (les boches, on les aura) pour les réprouver («cette chose contradictoire et atroce, une affectation, une prétention vulgaires que nous détestons» (RTP, IV, 332)), mais une fois exprimée son anxiété sur le bouleversement de la hiérarchie sociale, il s'extasie sur l'héroïsme des soldats:
surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants, qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recelaient en eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné, (RTP, IV, 332)
La guerre façonne dans la glaise du peuple un admirable patriotisme:
Rodin ou Maillol pourraient faire un chef d'œuvre avec une matière affreuse qu'on ne reconnaîtrait pas (RTP, IV, 332)
Plusieurs éléments convergent : la classe sociale, la grandeur morale, la rédemption esthétique, le discours sur la fierté patriotique.
L'héroïsme est conféré d'en-haut, il ne bouleverse pas l'édifice social. Le mot «poilu» rejoint les mots «Christ, ou barbares qui étaient déjà pétris de grandeur avant que s’en fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres.»
Si l'on tient à distance des événements, cependant, le monde éclipse la bataille humaine:
les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France. (RTP, IV, 342)

2/ Charlus adore aussi les poilus, et pas uniquement pour des raisons sexuelles. Il a transformé son hôtel en hôpital militaire, moins en raison de son imagination que de son bon cœur.
Pour atteindre le plaisir, Charlus a besoin de beaucoupd'instrument et de beaucoup d'énergie, énergie fournie par des jeunes gens aux motivations diverses:
un certain penchant à le [l'argent] gagner d’une façon qui était censée donner moins de mal que le travail et en donnait peut-être davantage. (IV, 399)
Lorsqu'on parle d'un colonel manque se faire tuer pour son ordonnance, Maurice décide de se mettre au service de ce colonel pour faire reculer la suspicion que les riches continuent à vivre leurs plaisirs pendant la guerre.
Charlus est frustré par le conformisme de la classe ouvrière. Maurice envoie l'argent gagné à sa famille et à son frère au front: Charlus méprise ces attitudes dignes de mélodrame. On songe à Mlle Vinteuil:
Les sadiques de l’espèce de Mlle Vinteuil sont des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux (RTP, I, 162)
Dans Le Temps retrouvé, la poursuite du plaisir sexuel se trouve exotisée par la permanence de la hiérarchie sociale:
restent, hélas, des domestiques et marquent plus nettement les limites (que nous voudrions effacer) de leur caste au fur et à mesure qu’ils croient le plus pénétrer la nôtre, (RTP, IV, 328)
Le modèle archaïque de l'Ancien Régime subsiste. Charlus ne vit que parmi des inférieurs, à la manière de la Rochefoucauld. Les riches chez Jupien n'ont pas d'états d'âme alors que les ouvriers ont mauvaise conscience. Charlus sait que son tortureur n'est pas plus méchant que l'élève choisit au sort pour jouer le Prussien et endurer le mépris de ses camarades:
Notre époque sans doute, pour celui qui en lira l’histoire dans deux mille ans, ne semblera pas moins laisser baigner certaines consciences tendres et pures dans un milieu vital qui apparaîtra alors comme monstrueusement pernicieux et dont elles s’accommodaient. (RTP, IV, 416)
Ailleurs, Charlus critique Brichot qui critique Zola qui voit «plus de poésie dans un ménage d’ouvriers, dans la mine, que dans les palais historiques»; il critique «La vulgarité de l’homme apparaissait à tout instant sous le pédantisme du lettré.» (RTP, IV, 358)


Les lois humaines sont générales et transcendent les classes sociales
La mort égalise les conditions mais l'expérience de la vie tend également à permettre les généralisations. Les gens sont vulgaires, mais l'artiste voit une belle généralité:
Car il n’a écouté les autres que quand, si bêtes ou si fous qu’ils fussent, répétant comme des perroquets ce que disent les gens de caractère semblable, ils s’étaient faits par là même les oiseaux prophètes, les porte-paroles d’une loi psychologique. (RTP, IV, 479)
Le narrateur prend conscience de sa dette envers tant d'êtres qui lui avaient été indifférents:
j’avais une pitié infinie même d’êtres moins chers, même d’indifférents, et de tant de destinées dont ma pensée en essayant de les comprendre avait, en somme, utilisé la souffrance, ou même seulement les ridicules. Tous ces êtres, qui m’avaient révélé des vérités et qui n’étaient plus, m’apparaissaient comme ayant vécu une vie qui n’avait profité qu’à moi, et comme s’ils étaient morts pour moi.(RTP, IV, 481)
Le sacrifice fait par les autres exercent une influence sur l'écriture car celui-ci transcende l'écriture: un langage universel mais qui du moins sera permanent, qui ferait de ceux qui ne sont plus, en leur essence la plus vraie, une acquisition perpétuelle pour toutes les âmes (RTP, IV, 482) Dans The Morality of Proust, Malcolm Bowie analyse la vision morale de la vie dans Le Temps retrouvé en soutenant qu'il ne faut pas s'arrêter uniquement à la dimension la plus évidente, la dimension esthétique. Proust ose crier le sens d'une communauté et d'une communication entre le romancier, ceux et celles qui le lisent et ceux qui ne le lisent pas.
(J'ai noté ici The merciful world of literary composition, mais je ne sais pas à quoi cela se rapporte: une citation de Malcolm Bowie?)

Un des souvenirs d'enfance dans Le Temps retrouvé se rapporte à une semaine passée dans la chambre d'Eulalie dont le mobilier simple émeut le narrateur. Il faut se pencher sur les choses humbles, de même, le narrateur abandonne les grandes comparaisons pour s'en tenir aux plus simples quand il s'agit de parler de son œuvre:
Et changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc je travaillerais à mon œuvre, regardé par Françoise. Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches \[...] je travaillerais auprès d’elle, (RTP, IV, 610)
Françoise possède la compréhension instinctive du travail de Marcel, elle «devinait mon bonheur».

Le sacrifice des autres est à l'origine des livres: «un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés.» On retrouve le texte des Plaisirs et les jours cité en début de séminaire: «Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher, comme un cimetière ou comme un village. Qu'importe que les maisons n'aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût.» L'écrivain se trouve devant une personne ridicule comme le chirurgien devant un malade ayant une mauvaise circulation.


Conclusion (provisoire)
Je voudrais évoquer à titre de conclusion provisoire quelques lignes de Merleau-Ponty tirées d'Éloge de la philosophie qui situe le philosophe non pas du côté d'un savoir absolu, mais du côté de la vie parmi les hommes.
[La] dialectique [du philosophe] ou son ambiguïté n'est qu'une manière de mettre en mots ce que chaque homme sait bien : la valeur des moments où […] son monde privé devient monde commun. Ces mystères sont en chacun comme en lui.
Maurice Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie (Gallimard, 1960) p.63
La perspective de Merleau-Pont rejoint celle du narrateur dans la mesure où celle-ci rejoint une vision plus large de la vie qui englobe la réhabilitation de la culture populaire.
***

Antoine Compagnon : Voila une fin très Dostoïevski.

Compagnon n'a pas l'air satisfait de l'utilisation qu'a fait Edward Hughes de Malcolm Bowie. Visiblement, Hughes a utilisé des pages "généreuses" de Bowie, qui contredisent d'autres pages (que nous avons vues, au moins partiellement, l'année dernière auxquelles Compagnon préfère se référer: Bowie pour un Proust rassembleur contre Bowie pour un Proust profanateur...
Je ne serais pas surprise que Compagnon ait eu l'intention d'utiliser "son" Bowie et qu'Edward Hughes lui ait coupé l'herbe sous le pied. En tout cas, celui-ci a vaillamment résisté et n'a pas cédé sur un pouce de son argumentation.



1 : Roland Barthes par Roland Barthes, p.58, article "Charlot"
2 : Un amour de Swann, Clarac t1, p.287
3 : Ibid, Clarac t1, p.287 et 289
4 : Ibid, Clarac t1, p.319

Cours n°7 : auto-satisfaction et fausse modestie

J'ai l'air de ne pas trop savoir où je vais alors qu'on arrive à la moitié des cours (le septième et il y en aura treize). Mais je vous rassure, hier j'ai fait un plan, même si je ne suis pas sûr de le suivre.

Je voulais donc revenir à cette phrase de Saint-Loup : «Voilà comme je suis!», opinion tranchée et définitive.
On se souvient du contexte, Saint-Loup avait dit à Bloch que le héros ne l'aimait pas, et il était en train de l'expliquer au héros d'un air satisfait.

Je voulais revenir à cette phrase pour deux raisons. D'une part j'ai trouvé une variante de cette formule suivi du même air réjoui.
Curieusement, elle concerne Bloch à propos de Saint-Loup, qu'il appelle Saint-Loup en-Bray. C'est dans Les jeunes filles en fleurs:
Tu dois être en train de traverser une jolie crise de snobisme. Dis-moi, es-tu snob? Oui, n’est-ce pas?1
Le narrateur se lance dans une longue analyse des défauts des amis et arrive à cette description :
Quant à ce dernier ami, il éprouve le besoin de répéter ou de révéler à quelqu’un ce qui peut le plus vous contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force: «Je suis comme cela.»2
On a l'impression que cette dernière phrase décrit Saint-Loup, elle présente la même ingénuité désarmante, la même mauvaise foi, la même autosatisfaction. C'est la seconde raison pour laquelle je voulais revenir à cette phrase. Je me suis demandé comment on pouvait traduire ce sentiment en anglais. — parce que l'anglais est souvent plus riche pour exprimer les sentimaux ordinaires. On se souvient du "cant" de Stendhal :
Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais, le cant et la bashfulness (hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante). 3
Ces deux défaut ont été illustrés à merveille par Molière: Tartuffe et Le Misanthrope.

Comment traduire cette autosatisfaction? self-satisfaction? complacency? seflf-righteouness?, c'est-à-dire auto-suffisance? Ou smug, smugness?
Smug, à l'origine, c'est la netteté. C'est la qualité de ce qui est bien tenu. Le mot a évolué pour signifier avoir un air satisfait, pour évoquer une respectabilité consciente d'elle-même. L'Oxford English Dictionnary donne pour exemple cette citation: There is probably no smugness in the world comparable to the complacent smugness of our insular ignorance.4 Il s'agit donc d'un air satisfait, d'une indifférence à l'autre, d'un manque de générosité, on songe à la philocie —l'amour de soi— dont parle Montaigne.
Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soi indiscrète, est, à mon avis, la substance de ce vice. 5
Ce vice, c'est la présomption. Explorons-le. Le contraire, selon Montaigne, c'est l'ironie sur soi-même:
Parce que Socrate avait seul mordu à certes [sérieusement] au précepte de son Dieu — de se connaître —, et par cette étude était arrivé à se mépriser, il fut estimé du nom du surnom de Sage. Qui se connaîtra ainsi, qu'il se donne hardiment à connaître par sa bouche.6
Montaigne cherche à justifies le fait qu'il parle de lui-même: on en a le droit si on est capable de se moquer de soi.
Le défaut qui rend incapable de se moquer de soi, c'est le snobisme. Cela nous amène à la question de Bloch dans Les jeunes filles en fleurs: «Es-tu snob? Oui, n'est-ce pas.»

Chez Legrandin, le snobisme accompagne le contentement de soi. On se souvient de la première scène qui nous fit découvrir le snobisme de Legrandin: à la sortie de la messe, Legrandin ne salue pas la famille du narrateur, il ne la reconnaît pas, parce qu'il est en compagnie d'une châtelaine. Le narrateur décrit ainsi l'attitude de Legrandin:
Elle était comme toute attitude ou action où se révèle le caractère profond et caché de quelqu’un : elle ne se relie pas à ses paroles antérieures, nous ne pouvons pas la faire confirmer par le témoignage du coupable qui n’avouera pas ; nous en sommes réduits à celui de nos sens dont nous nous demandons, devant ce souvenir isolé et incohérent, s’ils n’ont pas été le jouet d’une illusion ; de sorte que de telles attitudes, les seules qui aient de l’importance, nous laissent souvent quelques doutes.7
Ce passage pourrait aussi bien s'appliquer à l'attitude de Saint-Loup que nous avons évoquée la semaine dernière: il décrit une attitude en contradiction avec tout ce qu'on savait de la personne jusque là. Il y a une double nature de Legrandin comme il y a une double nature de Saint-Loup. Cette double nature est révélé par le langage du corps: il y avait «sinuosité» dans le visage de Saint-Loup, de même c'est le corps de Legrandin qui va révéler son snobisme.%%% Bien que les parents commencent à être conscient du snobisme de Legrandin, il laisse aller le narrateur à un dîner chez celui-ci. Le narrateur demande alors à Legrandin s'il connaît les Guermantes. Celui-ci répond non et se lance dans une longue explication:
Et si je demandais: «Connaissez-vous les Guermantes?», Legrandin le causeur répondait: «Non, je n’ai jamais voulu les connaître.» Malheureusement il ne le répondait qu’en second, car un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui, qu’il ne montrait pas, parce que ce Legrandin-là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme: «Hélas! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie.»8
[Remous dans l'assistance: visiblement, le séminaire de Sophie Duval a laissé des souvenirs.]
On remarque la gravité du regard et l'analyse du langage du corps. Il s'agit «d'hypocrisie de moralité», de bashfulness. Mais du point de vue de Legrandin, ce «je n'ai jamais voulu les connaître» est-il un mensonge ou Legrandin est-il dupe de lui-même?
Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre. 9
En règle générale, nous ne connaissons jamais que les passions des autres. Nous ne nous voyons pas. On se souvient de Sartre dans L'Être et le Néant et de l'impossible coïncidence entre ce que je suis pour autrui et ce que je suis à moi-même. Proust met en scène cette non-coïncidence, à quelques exceptions près que l'on verra dans une prochaine séance. Le «Connais-toi toi-même» se transforme en jeu de dupes, qu'on pourrait traduire par self deception. On a également parlé en psychanalyse «d'auto-mythification».
Jamais le snobisme de Legrandin ne lui conseillait d’aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l’imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Legrandin se rapprochait de la duchesse, s’estimant de céder à cet attrait de l’esprit et de la vertu qu’ignorent les infâmes snobs.10
Le snob est capable de condamner le snobisme des autres mais il ne voit pas le sien. L'«Es-tu snob?» de Bloch est suivi d'une longue analyse des divers comportements possibles des amis, analyse qui montre que chacun est aveugle à ses propres défauts.

Le père du héros taquine Legrandin dont il connaît le défaut en lui demandant s'il ne connaît personne à Balbec où son fils doit aller passer quelques temps. La question est une torture pour Legrandin, qui ne sait comment y échapper et qui finit par répondre:
Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit:
— J’ai des amis partout où il y a des groupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.11
Et comme deux précautions valent mieux qu'une, il ajoute aussitôt:
Mais les choses elles-mêmes y semblent des personnes, des personnes rares, d’une essence délicate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un castel que vous rencontrez sur la falaise, au bord du chemin où il s’est arrêté pour confronter son chagrin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau diaprée hissent à leurs mâts la flamme et portent les couleurs ; parfois c’est une simple maison solitaire, plutôt laide, l’air timide mais romanesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impérissable de bonheur et de désenchantement. Ce pays sans vérité, ajouta-t-il avec une délicatesse machiavélique, ce pays de pure fiction est d’une mauvaise lecture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choisirais et recommanderais pour mon petit ami déjà si enclin à la tristesse, pour son cœur prédisposé.12
J'ai des amis partout, mais vaudrait mieux ne pas envoyer ce garçon à Balbec, je parle dans son intérêt.
Le père continuera à torturer Legrandin en lui demandant l'adresse de sa sœur.

Mais comme tout rusé, le menteur oublie qu'il a menti. Le snob est condamné à mentir et finit par croire vrai ses mensonges. On se souvient de la phrase dans La prisonnière:
En matière de crime, là où il y a danger pour le coupable, c’est l’intérêt qui dicte les aveux. Pour les fautes sans sanction, c’est l’amour-propre.13
C'est ce que Montaigne appelle les "fautes ordinaires".
La façon dont un menteur finit par croire à ses mensonges est analysée à partir des Bloch. Pour reprendre les analyses de René Girard, on désire ce que désire les autres. Le père de Bloch joue sur les mots. Il parle des gens célèbres comme s'il les connaissait en jouant sur le sens du mot "connaître", il connaît Bergotte, il connaît Rothschild, mais il se prend si bien à son propre jeu qu'il en vient à imaginer qu'il ne leur est as lui-même inconnu:
Or, tous les gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que « sans les connaître », pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il s’imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne leur étaient pas inconnus et qu’en l’apercevant, ils étaient souvent obligés de retenir une furtive envie de le saluer.14
Bloch père agit de même à propos de Bergotte. Il en parle sans l'avoir lu.
C’est le miracle bienfaisant de l’amour-propre que peu de gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux partagés parce que l’optique des gradins sociaux fait que tout rang semble le meilleur à celui qui l’occupe et qui voit moins favorisés que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu’il nomme et calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre. Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages personnels par l’amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est nécessaire, l’envie est là pour combler la différence. Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire : « Je ne veux pas le connaître » par « je ne peux pas le connaître ».
L'amour-propre permet de penser «je les connais», mais lorsqu'on est acculé, l'envie permet de traduire en y croyant «je ne peux pas le connaître» par «je ne veux pas le connaître». C'est ce que fait Legrandin:
Il est vrai que si l’envie s’exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire : « Je ne veux pas le connaître » par « je ne peux pas le connaître ». C’est le sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «Je ne veux pas le connaître.»
Le snob est dupe de sa passion.
On sait que cela n’est pas vrai mais on ne le dit pas cependant par simple artifice, on le dit parce qu’on éprouve ainsi, et cela suffit pour supprimer la distance, c’est-à-dire pour le bonheur.15
Le snob, l'envieux, est dupe de son mensonge. Proust fait l'analyse complexe de la double vérité du snob. Malgré la dureté du «je ne peux pas», le snob continue à croire «je ne veux pas». L'imagination console la raison.
L’égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir l’univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le luxe d’en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat, voyant la signature de Bergotte au bas d’un article dans le journal à peine entr’ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience écourtée, prononçait sa sentence, et s’octroyait le confortable plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être embêtant. C’est à se désabonner. Comme c’est emberlificoté, quelle tartine!» Et il reprenait une beurrée.16
Cela nous rappelle une autre scène, celle de Mme Verdurin trempant son croissant tandis qu'elle lit le naufrage du ''Lusitania''.17
Avec Bloch père, nous assistons à une scène de mythomanie. Il se prend pour un acteur du grand monde. Il lit et rejette Bergotte. Legrandin comme Bloch sont imbus de leur importance illusoire. Bloch souffre de snobisme et Saint-loup de smugness, ce que Stendhal aurait appelé de la vanité. Ces troubles rendent incapables d'ironie sur soi. Ils interdisent l'auto-dérision que Montaigne reconnaissait chez Socrate, à moins que le combre de l'auto-satisfaction soit la fausse modestie.

On se souvient que Jules Renard disait: «La modestie est toujours de la fausse modestie.»18
Dans La Recherche, modestie et contentement de soi vont de pair. Par exemple l'oncle Adolphe:
Le « petit hôtel » était assurément confortable (mon oncle y introduisant toutes les inventions de l’époque). Mais il n’avait rien d’extraordinaire. Seul mon oncle, tout en disant, avec une modestie fausse, mon petit taudis, était persuadé, ou en tout cas avait inculqué à son valet de chambre, à la femme de celui-ci, au cocher, à la cuisinière l’idée que rien n’existait à Paris qui, pour le confort, le luxe et l’agrément, fût comparable au petit hôtel.19
(Le valet de chambre est le père de Morel).
La modestie est presque toujours fausse. Quand elle est réelle, car cela arrive parfois, alors elle est inconsciente, comme par exemple chez Octave-dans-les-choux, élégant, plein de grâce et charmant, «avec une infaillibilité orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant»20 Rien n'est exhibé, Octave est un dandy naturel. Il fait preuve de sprezzatura, l'art avec lui rejoint la nature.

Concernant les autres personnages, un doute demeure toujours. Françoise par exemple fait preuve d'une modestie ambiguë. Lors de l'épisode du bœuf froid, par exemple, lorsque M. Norpois fait des compliments sur sa cuisine, le visage de Françoise est empreint à la fois de satisfaction et de modestie: est-ce vraiment compatible?
«L’Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise, avec un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l’accorda, sans être, d’ailleurs, impressionnée par le titre d’ambassadeur; […]21
La modestie de Françoise est toujours coupée d'autres sentiments.
Françoise s’approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est vrai que si j’avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu’à mon état de santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise douloureux ou satisfait.22
Il y a toujours un doute sur le sentiment réel de Françoise.

Un autre exemple de modestie qui n'est jamais celle qui doit être, ou celle qu'on aurait attendue, nous est donné par le coiffeur de Doncières. Ce coiffeur obtient auprès du colonel une permission pour Saint-Loup.
Quant au coiffeur, qui avait l’habitude de se vanter sans cesse et, afin de le pouvoir, s’attribuait, avec une faculté de mensonge extraordinaire, des prestiges entièrement inventés, pour une fois qu’il rendit un service signalé à Saint-Loup, non seulement il n’en fit pas sonner le mérite, mais, comme si la vanité avait besoin de mentir, et, quand il n’y a pas lieu de le faire, cède la place à la modestie, n’en reparla jamais à Robert.23
La situation est paradoxale: cet homme qui se vante des services qu'il ne rend pas ne se vante pas des services qu'il rend. C'est la conséquence d'une vanité essentielle. Ce personnage ment toujours, quand il devient inutile de mentir, il se tait.
C'est le symptôme Groucho Marx, qui n'a pas envie d'appartenir à un club qui accepterait des hommes tels que lui.
Legrandin applique la même logique, les personnes qui le connaissent ne sont plus désirables.

Le contentement de soi semble une forme de bêtise, même pour les plus intelligents. Par exemple s'agissant de Charlus:
Enfin, lui si intelligent, s’était fait à cet égard une petite philosophie étroite (à la base de laquelle il y avait peut-être un rien des curiosités que Swann trouvait dans «la vie») expliquant tout par ces causes spéciales et où, comme chaque fois qu’on verse dans son défaut, il était non seulement au-dessous de lui-même mais exceptionnellement satisfait de lui. 24
Il existe chez Charlus une forme de bêtise qui apparaît lorsqu'il voit le monde du point de vue de son défaut, l'inversion.

Terminons par une véritable forme d'ironie, une forme sublime de contentement de soi. Il s'agit de la grand-mère:
elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait d’ironie que pour elle-même, […] 25
C'est la seule capable de modestie.



1 : A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.740
2 : Ibid., Clarac t1 p.742
3: Stendhal, De l'amour, livre II, ch. 46
4: 1883 Contemp. Rev. Oct. 1883
5: Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.281 - à la fin du chapitre 6 du livre II
6 : Ibid, dernières lignes du chapitre 6 du livre II
7 : Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.126
8: Ibid., p.128
9 : Ibid, p.129
10 : Ibid, p.129
11 : Ibid., p.131
12 : Ibid., p.132
13 : La Prisonnière, Clarac t3, p.239
14 : À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.769
15 : Ibid., p.770
16 : Ibid., p.771
17 : Le temps retrouvé, Clarac t3, p.772
18 : Jules Renard, Journal, 15 avril 1902
19 : Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1058
20 : À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.878
21 : Ibid., p.484
22 : Ibid., p.499
23 : Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.127
24 : Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.787
25 : Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.12

séminaire n°6: Mireille Naturel, les mauvais sujets

Présentation traditionnelle de l'invitée par Antoine Compagnon: Mireille Naturel enseigne à Paris III. C'est une éminente proustienne. Elle a étudié la phrase longue dans Le Temps retrouvé sous la direction de Jean Milly. Elle est un pilier du bulletin Marcel Proust avec, je crois, la publication d'au moins un article par an.
Elle a fait paraître un Proust et Flaubert en 1999, réédité en 2007. Elle est secrétaire générale de la société des amis de Marcel Proust et c'est sous sa direction qu'ont lieu les ventes de nombreux manuscrits.
Elle vient de soutenir une habilitation à soutenir les recherches qui portait sur Proust et le fait littéraire, soutenance que j'ai eu l'honneur de présider. Je pense donc que nous aurons bientôt droit à un livre sur ce sujet.

***


Quand je dis "Les mauvais sujets", je ne veux bien sûr pas parler du sujet choisi cette année par Antoine Compagnon.
Je songe plutôt à Théodore, qui est devenu pour moi le personnage principal de ''La Recherche''. C'est le seul à être officiellement qualifié de mauvais sujet, mais il n'est pas le seul à représenter le mal.

Dans son Mireille Naturel contre Madame Bovary, le procureur Pinard a résumé le roman ainsi: «On l'appelle Madame Bovary; vous pouvez lui donner un autre titre, et l'appeler avec justesse Histoire des adultères d'une femme de province.» Les charges retenues sont de deux ordres: «offense à la morale publique, offense à la morale religieuse. L'offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs que je mettrai sous vos yeux, l'offense à la morale religieuse dans des images voluptueuses mêlées aux choses sacrées.»
Le procureur retient quatre scènes pour étayer son propos: «La première, ce sera celle des amours et de la chute avec Rodolphe ; la seconde, la transition religieuse entre les deux adultères ; la troisième, ce sera la chute avec Léon, c'est le deuxième adultère, et, enfin, la quatrième, que je veux citer, c'est la mort de madame Bovary.»

Il n'y aura pas eu de procès à propos de Proust, mais étrangement, en 2007, deux livres sont parus faisant état de rapports de police mentionnant le nom de Proust.
Vous, Marcel Proust de Lina Lachgar est le journal imaginaire de Céleste Albaret. Il évoque l'hôtel Marigny rue de l'Arcade, hôtel de passe mentionné dans un rapport de police: «Cet hôtel m'avait été signalé comme un lieu de rendez-vous homosexuels...». Le nom de Proust apparaît dans le rapport de police à la rubrique... beuverie.
L'autre livre est La Loi du genre, de Laure Murat, qui s'intéresse au "troisième sexe".

Voyons comment se construit la représentation du mal dans Combray.
Elle arrive très vite, lors de l'épisode de la lanterne magique (à l'origine, cet épisode devait ouvrir le livre. Ce n'est que plus tard qu'il a été repoussé plus loin dans les premières pages). La lanterne condense la magie des légendes et des vitraux.
La première légende est celle de Geneviève de Brabant. Il s'agit d'un épisode d'"offense à la morale publique": elle est accusée,— à tort, par Golo qui est le premier méchant de La Recherche — d'avoir trompé son mari et est condamnée à mort. On l'abandonne dans la forêt avec son enfant.
C'est une histoire tout à fait différente de Madame Bovary, qui trompe son mari et se désintéresse de sa fille. Dans la légende de Geneviève de Brabant, la femme est blanchie et la mère réhabilitée.

Dans Jean Santeuil, Proust avait déjà consacré des pages à la lanterne magique, mais dans ces pages, les histoires racontées par la lanterne tiennent peu de place. C'est surtout le fonctionnement de la lanterne qui est décrit. Barbe-Bleue est nommée, référence à la fois à Charles Perrault et à Anatole France.
Barbe-bleue est nommée une fois dans La recherche du temps perdu, comme si on avait oublié de gommer son nom.
Anatole France a écrit les sept femmes de Barbe-Bleue. Proust l'évoquera en 1906 et 1919 dans des lettres à Reynaldo Hahn.1 Il existe un opéra Barbe-Bleue, d'Offenbach.
Le "cabinet des princesses" dans la version d'Anatole France rappelle le petit cabinet qui sent l'iris au début de La Recherche:
Beaucoup d’habitants de la contrée ne connaissaient M. de Montragoux que sous le nom de la Barbe-Bleue, car c’était le seul que le peuple lui donnât. En effet, sa barbe était bleue, mais elle n’était bleue que parce qu’elle était noire, et c’était à force d’être noire qu’elle était bleue.
On voit ici qu'il n'y a pas que la référence à Balzac qui explique les yeux de Gilberte.
Chez Anatole France, le petit cabinet est un lieu funeste, le lieu dans lequel ses femmes trompent leur mari.
Chez Proust, c'est le lieu du plaisir interdit, c'est aussi l'endroit d'où l'on aperçoit les tours de Roussainville.
Le vitrage de la chambre de l'enfant à des reflets rouges; le sol du cabinet des princesses est rouge, peut-être parce que le ciel se reflète sur les tapisseries. D'autres pensent que c'est la marque du crime, mais le crime de Barbe-Bleue n'est pas prouvé. Quant à la soeur Anne, «elle est mauvaise: elle n’éprouvait de plaisir que dans la cruauté.» Cependant Anatole France trouve bien des excuses aux femmes infidèles:
Hélas! si la dame de Montragoux n’avait attenté qu’à l’honneur de son époux, sans doute, elle encourrait le blâme de la postérité : mais le moraliste le plus austère lui trouverait des excuses, il alléguerait en faveur d’une si jeune femme les moeurs du siècle, les exemples de la ville et de la Cour, les effets trop certains d’une mauvaise éducation, les conseils d’une mère perverse, car la dame Sidonie de Lespoisse favorisait les galanteries de sa fille.
(Parmi les questions qu'on pose à la Société des amis de Marcel Proust, il y a celle du prénom de Mme Verdurin: elle s'appelle Sidonie.)
Le vitrage est rouge et la lanterne a des couleurs de vitrail, c'est le même glissement qui permet de passer de La Mare au diable à François le Champi.

Il me manque des transitions, mais je crois qu'il n'y avait pas beaucoup de transitions dans l'exposé de Mireille Naturel, qui avait tendance à procéder par appositions et collages. Sans transition donc, lecture du premier extrait de la feuille qu'elle nous a fait distribuer.

Et dès qu’on sonnait le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le boeuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules2.
Il y a opposition entre la grosse lampe et la lanterne, l'une rassurante et familière, l'autre inquiétante et magique. La grosse lampe ignore Golo, elle ignore le Mal. L'enfant s'identifie à Golo, au méchant, c'est l'occasion d'un examen de conscience.

On pense également au Golaud dans Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck, qui deviendra un opéra de Debussy. Proust en écrira également un pastiche, apvec Reynaldo Hahn et lui-même dans les rôles de Pelléas et Markel.3 L'histoire est simple: dans une forêt Golaud rencontre Mélisande en pleurs. il l'emmène avec lui dans son château, où se trouve son frère, Pelléas. Avec le temps Mélisande et Pelléas tombent amoureux. Ils sont surpris par Golaud qui, fou de jalousie, tue son frère.

Quant à Butor, il sera le premier à identifier Gilbert le Mauvais et Barbe-Bleue dans Les sept femmes de Gilbert le Mauvais. (On songe également au Sept lampes de l'architecture de Ruskin.)
Dans une scène fondamentale, au moment où il le possède, il tue ce qu'il aime, comme le sultan Shéhérazade.
L'intrigue des Mille et une nuits, c'est la mort de femmes adultères plus une, qui ne meurt pas.
Il y a donc deux figures de femmes entrelacées: celle de Geneviève de Brabant, l'innocente figure maternelle, et celle de Shéhérazade, qui représente la culture et les récits.

On se souvient de la lettre de Proust à Albufera dans laquelle il détaille la liste de ses projets, et parmi ses projets se trouve "une étude sur les vitraux".4 Cette étude est un motif romanesque, un leitmotiv. Il est utilisé pour la première fois lorsqu'apparaît un peintre dans l'église de Combray qui copie le vitrail de Gilbert le Mauvais.
Le vitrail se donne à lire, entre le signe et l'image. C'est également le lieu des correspondances des couleurs, à la Baudelaire ou à la Rimbaud.

Qui est Gilbert le Mauvais? Il faut se reporter au chapitre IV du livre Illiers édité en 1907 et réédité en 2004 qui décrit le château d'Illiers. Gilbert le Mauvais a fait brûler l'église primitive d'Illiers.

Proust a quatorze ans quand il répond au célèbre questionnaire que ses écrivains préférés sont George Sand et Augustin Thierry. Quelques années plus tard, il répondra à la même question: Anatole France et Pierre Loti.
Augustin Thierry a décrit sa méthode dans sa préface au Récit des temps mérovingiens : l'unité d'impression pour le lecteur sera assurée par la réapparition de quatre personnages, Frédégonde, Hilperick, Eonius Mummolus et Grégoire de Tours. Frédégonde est décrite comme «l’idéal de la barbarie élémentaire, sans conscience du bien et du mal».
Hilperick, voulant faire comme son frère Sighebert, souhaita épouser une reine et choisit Galeswinthe. Il congédia alors sa maîtresse Frédégonde, mais la reprit peu de temps après comme concubine. La reine Galeswinthe fut étranglée. La fin du texte est la suivante:
On disait qu’une lampe de cristal, suspendue près du tombeau de Galeswinthe, le jour de ses funérailles, s’était détachée subitement sans que personne y portât la main, et qu’elle était tombée sur le pavé de marbre sans se briser et sans s’éteindre. On assurait, pour compléter le miracle, que les assistants avaient vu le marbre du pavé céder comme une matière molle, et la lampe s’y enfoncer à demi.
Elle est reprise presque mot pour mot par Proust:
et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve — comme la trace d’un fossile — avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ».5
Le prénom de la grand-mère, Bathilde, est celui de l'épouse de Clovis II. Les deux plus jeunes frères du roi s'étant rebellés, Clovis voulait les tuer, mais Bathilde préféra l'énervement (c'est-à-dire leur brûler les nerfs des jambes). On les abandonna sur une barque sur la Seine, ils dérivèrent jusqu'à une abbaye (c'est la légende des énervés de Jumiègne).

Eugène Hyacynthe a écrit en 1832 un Essai sur la peinture sur verre, où il décrit le vitrail de Saint Julien dans la cathédrale de Chartres. Flaubert y fait allusion dans la dernière phrase de La légende de Saint Julien l'Hospitalier: «Et voilà l'histoire de saint Julien-l'Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve, sur un vitrail d'église, dans mon pays.»
Le meurtre commis par Julien repose sur une méprise, il croit à un amant dans le lit de sa femme alors qu'il s'agit d'un jeu de lumière sur son père et sa mère.

Tante Léonie parle du vitrail avec le curé. Dans une première version, Proust avait comparé la couleur du vitrail à du sang de poulet, ce qui rappelle les «éclaboussures et [les] flaques de sang» chez Flaubert.

Il y a deux figures de la grand-mère: une pour les autres et une pour l'enfant. Ce ne sont pas les mêmes. La figure de la grand-mère vue par les autres est associée à la santé et à l'hygiène, la figure vue par l'enfant est associée à la culture.
Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire.6
La méchanceté de la tante est à rapprocher du sadisme de Françoise.
Le monde de l'enfance est celui des fleurs.
Le château sans donjon (je laisse de côté l'étude du symbole phallique!) est celui d'Illiers. Roussainville est un lieu secondaire mais c'est un lieu qui sert de point de repère. Il clôt le chapitre de Combray par une longue métaphore biblique:
Devant nous, dans le lointain, terre promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n’ai jamais pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu.7
L'adjectif "mauvais" est utilisé dans l'expression "mauvais sujet" mais aussi dans l'expression "mauvais temps". Il y a souvent chez Proust une correspondance entre le temps du ciel et le temps spirituel. On se rappelle le capucin (domaine spirituel) du baromètre (domaine météorologique) qui décidait de la promenade du jour.
La pluie est associée au châtiment, le soleil au pardon, comme la terre est promise ou maudite. Roussainville, ville maudite, c'est Roussainville-Gomorrhe. Et lorsque l'enfant part en promenade, quelle lecture quitte-t-il? L'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands d'Augustin Thierry.

Les baies, les arbres, représentent le désir. Plus loin le narrateur frappe les arbres de Roussainville: il s'agit des mêmes désirs que ceux ressentis dans le cabinet qui sent l'iris.

Dans Le Temps retrouvé, on apprend de Gilberte que les ruines de Roussainville servait aux enfants pour des jeux non innocents. On apprend le rôle de Théodore et le désir de Gilberte pour le narrateur.
Jean-Pierre Richard a montré que le souterrain était le lieu du refoulé.
J'avais l’habitude, ajouta-t-elle d’un air vague et pudique, d’aller jouer avec de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me direz que j’étais bien mal élevée, car il y avait là dedans des filles et des garçons de tout genre, qui profitaient de l’obscurité. L’enfant de chœur de l’église de Combray, Théodore qui, il faut l’avouer, était bien gentil (Dieu qu’il était bien,!) et qui est devenu très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s’y amusait avec toutes les petites paysannes du voisinage.8
A Combray, Théodore remplissait plusieurs fonctions, dont celle d'enfant de chœur, de garçon de course, de mauvais sujet,... François excuse ses relations avec Legrandin car elle pense que ce sont les coutumes de ce monde-là. Le narrateur découvre que Théodore est celui qui lui a envoyé un mot de compliment pour son article dans Le Figaro. 1/ Le mauvais temps à Combray est associé à un monde cruel. La famille et l'église sont réunis dans la morale populaire de Françoise.
2/ La grand-mère fait montre d'une morale de classe, mais on assiste à un brouillage car Françoise se montre sadique à l'occasion.
3/ La morale est soutenue par la mère et par l'histoire
4/ La morale est l'instrument d'une vision: elle permet l'interprétation du vitrail
5/ La morale, c'est aussi un lieu de représentation plus personnelle. Le clocher permet une échappée. On va vers une expression plus personnelle.

Gilbert le Mauvais s'oppose à l'innocente Geneviève de Brabant. Saint Hilaire, qui est homme et femme (cf.les interprétations du curé sur ce nom), les absout. Saint Hilaire, c'est le glissement vers il/elle, c'est la corruption.


la version de sejan.

Je signale 1: à vérifier, mes notes sont incertaines.
2 : Du côté de chez Swann, Tadié t1, p.10
3 : Pastiches et mélanges, Pléiade p.206
4 : «J'ai en train: / une étude sur la noblesse / un roman parisien / un essai sur Sainte-Beuve et Flaubert / un essai sur les Femmes / un essai sur la Pédérastie (pas facile à publier) / une étude sur les vitraux / une étude sur les pierres tombales / une étude sur le roman», Lettre à Albufera, 5 ou 6 mai 1908, Correspondance, Ph. Kolb, Plon, t. VIII, p.112-113
5 : Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.62
6 : Ibid, p.12
7 : Ibid, p.152
8 : Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.693

Cours n°6 : la perplexité comme morale de la littérature

J'ai eu l'impression indéfinissable qu'Antoine Compagnon n'était pas très à l'aise au cours de ce cours, comme s'il n'avait pas eu le temps de réellement le préparer : une sensation de toile tissée un peu trop lâche, justement.

***

Je voudrais revenir sur deux points abordés la semaine dernière.

1/ Tout d'abord, j'ai parlé de l'antimachiavélisme de Montaigne, qui s'élève contre une séparation de la morale privée et de la morale publique, la morale publique autorisant plus souvent le mensonge au nom d'un intérêt supérieur. Pour Montaigne, cette position n'est pas tenable; il défend que l'infidélité à sa parole (le contraire de fides, la foi) détruit la société.
On peut avoir l'impression que le narrateur de Proust est assez éloigné d'une problématique morale privée/morale publique, même si Elizabeth Lavenson nous a rappelé l'intérêt de Proust pour Montaigne, puisque Jean Santeuil est séduit par des citations de Montaigne, tandis que Proust écrivait à Daniel Halévy que Socrate et Montaigne étaient les deux fleurs (sic) de la philosophie. On se rappelle par ailleurs que Cottard mélange allègrement des références à Socrate, à Montaigne et à Saint Jean.
Françoise quant à elle parle de "perfidité". Dans Albertine disparue, le narrateur envoie Saint-Loup en mission auprès de Mme Bontemps afin de lui acheter Albertine (au sens propre puisqu'il lui propose de l'argent). Tandis que le narrateur guette le retour de Saint-Loup, il est témoin d'une scène qui le déstabilise profondément:
Avant de dire pourquoi les paroles qu’il me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla ensuite tellement
toujours le trouble, qui signale les moments importants
qu’il affaiblit, sinon l’impression pénible que me produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique de cette conversation.
la portée pratique, c'est qu'il n'a pas pu faire revenir Albertine
Cet incident consista en ceci. Brûlant d’impatience de voir Saint-Loup, je l’attendais (ce que je n’aurais pu faire si ma mère avait été là, car c’est ce qu’elle détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand j’entendis les paroles suivantes: «Comment! vous ne savez pas faire renvoyer quelqu’un qui vous déplaît? Ce n’est pas difficile. Vous n’avez, par exemple, qu’à cacher les choses qu’il faut qu’il apporte. Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l’appellent, il ne trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui: «Mais qu’est-ce qu’il fait?» Quand il arrivera, en retard, tout le monde sera en fureur et il n’aura pas ce qu’il faut. Au bout de quatre ou cinq fois vous pouvez être sûr qu’il sera renvoyé, surtout si vous avez soin de salir en cachette ce qu’il doit apporter de propre, et mille autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction
j'ai déjà insisté à plusieurs reprises sur cette surprise qui coupe la parole, qui laisse sans voix
car ces paroles machiavéliques et cruelles
les paroles machiavéliques sont des paroles dépourvues d'honnêteté et chargées de ruse. Le machiavélisme consiste à avoir un plan.
étaient prononcées par la voix de Saint-Loup. Or je l’avais toujours considéré comme un être si bon, si pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s’il avait récité un rôle de Satan
en réalité, nous avons déjà assisté à plusieurs scènes où Saint-Loup n'était ni bon, ni malheureux:
ce ne pouvait être en son nom qu’il parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son interlocuteur que j’aperçus alors et qui était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes. «Qu’est-ce que ça vous fiche du moment que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en plus le plaisir d’avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu’à ce qu’il finisse par préférer s’en aller. Du reste, moi je pousserai à la roue, je dirai à ma tante que j’admire votre patience de servir avec un lourdaud pareil et aussi mal tenu.» Je me montrai, Saint-Loup vint à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais de l’entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me demandai si quelqu’un qui était capable d’agir aussi cruellement envers un malheureux n’avait pas joué le rôle d’un traître vis-à-vis de moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps.1
Le narrateur se trouve une fois de plus en position de voyeur dans l'escalier. Il se trouve confronté à l'image des deux Saint-Loup: le Saint-Loup si bon aux malheureux et le Saint-Loup cruel et méchant.
Il reconnaît la voix de Saint-Loup, mais ne peut croire qu'il s'agisse du vrai Saint-Loup: le narrateur préfère croire que son ami joue un rôle. Une fois de plus on voit apparître l'idée d'une double personnalité, à la Docteur Jekill et Mister Hyde. Cette scène, en montrant la dissimulation de Saint-Loup, annonce peut-être l'inversion du personnage, mais rien ne le dira explicitement, même si l'on a vu au début de Sodome et Gomorrhe que l'inversion constituait pour certains juges une circonstance atténuante («de même que certains juges supposent et excusent plus facilement l’assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs pour des raisons tirées du péché originel et de la fatalité de la race.»2)
Il y a de nombreux autres exemples d'une telle duplicité de la parole. Pour ne citer que ce cas, reprenons le passage vers la fin de Guermantes où Charlus fait une scène incompréhensible au héros qu'il accuse d'avoir dit du mal de lui. Comme le héros se récrie et demande le nom de son calomniateur, Charlus refuse de le donner:
«C’est très possible, me dit-il. En principe, un propos répété est rarement vrai. C’est votre faute si, n’ayant pas profité des occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m’avez pas fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui créent la confiance, le préservatif unique et souverain contre une parole qui vous représentait comme un traître. En tout cas, vrai ou faux, le propos a fait son oeuvre. Je ne peux plus me dégager de l’impression qu’il m’a produite. Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie bien, car je vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus.»3
On retrouve ici la phrase de Montesquieu : «Un mot répété n'est jamais vrai.»
Nous avons ici une réflexion sur la confiance, l'ouverture de la parole qui permet de se connaître, on n'est pas si loin de ces remarques sur le machiavélisme ou l'antimachiavélisme.

2/ Ensuite, j'ai abordé la distinction que faisait Iris Murdoch entre les romans messy et les romans dry tandis que Charles Taylor parlait dans les années 80 de romans à morale épaisse et de romans à morale fine. Thibaudet pour sa part avait distingué les romans posés ou déposés.
Qu'est-ce que cela signifie?
Charles Taylor montrait que la morale dépend du contexte sociale et historique. Elle s'enracine dans une culture et une communauté.
Avant Taylor, ce concept avait été développé par les anthropologues, et notamment par Clifford Geertz en 1973: la description des faits sociaux doit être épaisse pour expliquer le geste dans son contexte. Le même geste peut prendre des sens très différents dans différentes cultures.
Proust est très sensible à cet état de fait. J'en avais donné un exemple très court dans ma leçon inaugurale, c'est l'exemple du garçon liftier auquel le narrateur adresse la parole lorsqu'il arrive à Balbec:
Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur.A l'ombre des jeunes filles en fleurs 4
Nous avons ici un modèle de description épaisee: toute une série d'interprétations nous est donnée, entre lesquelles d'ailleurs le narrateur ne choisit pas.
Nous retrouvons cette même idée chez le philosophe britannique Gilbert Rye. Lui prend l'exemple du clin d'œil: si quelqu'un fait un clin d'œil, on ne peut en comprendre le sens sans connaître le contexte. Cela peut avoir pour but d'attirer l'attention sur soi, de marquer son approbation, de communiquer avec vous. Quand le contexte change, le sens du geste change.
Le grand spécialiste du clin d'œil, c'est Cottard, et c'est d'ailleurs une source de malentendus, car un clin d'œil peut effectivement être interprété de multiples façons. Par exemple, prenons la scène de la première rencontre de Swann avec Cottard chez les Verdurin, dans Un amour de Swann:
en le voyant lui cligner de l’oeil et lui sourire d’un air ambigu avant qu’ils se fussent encore parlé (mimique que Cottard appelait «laisser venir»), Swann crut que le docteur le connaissait sans doute pour s’être trouvé avec lui en quelque lieu de plaisir, bien que lui-même y allât pourtant fort peu, n’ayant jamais vécu dans le monde de la noce. Trouvant l’allusion de mauvais goût, surtout en présence d’Odette qui pourrait en prendre une mauvaise idée de lui, il affecta un air glacial.5
La même scène se reproduira à La Raspelière, quand Charlus rencontrera Cottard pour la première fois:
Cottard, qui était assis à côté de M. de Charlus, le regardait, pour faire connaissance, sous son lorgnon, et pour rompre la glace, avec des clignements beaucoup plus insistants qu’ils n’eussent été jadis, et non coupés de timidités. Et ses regards engageants, accrus par leur sourire, n’étaient plus contenus par le verre du lorgnon et le débordaient de tous côtés. Le baron, qui voyait facilement partout des pareils à lui, ne douta pas que Cottard n’en fût un et ne lui fît de l’oeil. Aussitôt il témoigna au professeur la dureté des invertis, aussi méprisants pour ceux à qui ils plaisent qu’ardemment empressés auprès de ceux qui leur plaisent.6
L'interprétation est toujours dans l'œil de celui qui observe. Les interprétations de Swann et de Charlus sont différentes, mais provoquent toujours la même réaction: dans les deux cas, les personnages restent perplexes devant un geste qui peuvent recevoir plusieurs interprétations.

Il s'agit d'une lecture littéraire du monde, une lecture impressionnable, vulnérable, sans certitude. Le roman ne doit pas se protéger contre les loose-ends, les "chemins qui ne mènent nulle part".7
Sans loose-ends, la dimension morale de la littérature reste limitée. J'aime l'image des fils qui pendent car Proust lui-même comparait l'écriture de son roman à de la couture:
épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. [...] À force de coller les uns aux autres ces papiers, que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient çà et là. Au besoin Françoise pourrait m’aider à les consolider, de la même façon qu’elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes ou qu’à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l’imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d’un carreau cassé.8
Il y a des carreaux cassés dans La Recherche du Temps perdu, il y a des chemins qui ne mènent nulle part.

Nous sommes à l'opposé de L'Art poétique d'Aristote qui voulait que dans une tragédie, tous les fils noués soient dénoués. Il ne fallait pas donner à la tragédie la structure d'une épopée, dans laquelle on peut laisser des fils sans réponse pendant quelques épisodes.

To be at loose-ends, c'est ne pas savoir quoi faire, ne pas savoir quel parti adopter, c'est demeurer perplexe, cette perplexité si importante dans la littérature. Nous en avons un exemple particulièrement important dans La Prisonnière, lorsque M. de Charlus ne comprend pas ce qui lui est arrivé. Il ne le comprendra jamais:
L’ambassadeur disgracié, le chef de bureau mis brusquement à la retraite, le mondain à qui on bat froid, l’amoureux éconduit examinent, parfois pendant des mois, l’événement qui a brisé leurs espérances; ils le tournent et le retournent comme un projectile tiré on ne sait d’où ni on ne sait par qui, pour un peu comme un aérolithe. Ils voudraient bien connaître les éléments composants de cet étrange engin qui a fondu sur eux, savoir quelles volontés mauvaises on peut y reconnaître. Les chimistes, au moins, disposent de l’analyse ; les malades souffrant d’un mal dont ils ne savent pas l’origine peuvent faire venir le médecin ; les affaires criminelles sont plus ou moins débrouillées par le juge d’instruction. Mais les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles.9
C'est un constat d'échec dans ce roman perspicace qui semble ne jamais lâcher le morceau: le narrateur admet qu'il existe des situations que l'on ne peut expliquer, où l'on ne saura jamais ce qui s'est passé.
C'est ainsi que se dessine une troisième voie pour définir une morale de la littérature, une morale qui ne serait ni des recettes de bonne vie, ni des exemples à suivre ou éviter, mais dans une énigme.
Nous découvrons rarement le mobile de nos semblables, et le raisonnement se heurte au brouillard. Il y a justement une grande scène de brouillard dans La Recherche, qui coïncide avec une interrogation morale. Il s'agit du passage appelé «le soir de l'amitié», ce soir où Saint-Loup vient chercher le narrateur qui souffre car il attendait Mlle de Stermaria qui ne viendra pas. Les deux amis sortent dans le brouillard:
À deux pas les réverbères s’éteignaient et alors c’était la nuit, aussi profonde qu’en pleins champs, dans une forêt, ou plutôt dans une molle île de Bretagne vers laquelle j’eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la côte de quelque mer septentrionale où on risque vingt fois la mort avant d’arriver à l’auberge solitaire ; cessant d’être un mirage qu’on recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on lutte, de sorte que nous eûmes, à trouver notre chemin et à arriver à bon port, les difficultés, l’inquiétude et enfin la joie que donne la sécurité – si insensible à celui qui n’est pas menacé de la perdre – au voyageur perplexe et dépaysé.
Le désir de Mlle de Stermaria se transforme en désir de Bretagne.
Il s'agit d'une scène de dépaysement. le narrateur est désorienté par le brouillard. Ce contexte est important, puisque aussitôt après Saint-Loup va le déconcerter encore plus par l'aveu d'un comportement inexpliquable:
Une seule chose faillit compromettre mon plaisir pendant notre aventureuse randonnée, à cause de l’étonnement irrité où elle me jeta un instant. « Tu sais, j’ai raconté à Bloch, me dit Saint-Loup, que tu ne l’aimais pas du tout tant que ça, que tu lui trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j’aime les situations tranchées », conclut-il d’un air satisfait et sur un ton qui n’admettait pas de réplique. J’étais stupéfait. Non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie par ce qu’il avait dit à Bloch, mais il me semblait que de plus il eût dû être empêché de le faire par ses défauts autant que par ses qualités, par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise.
Une fois de plus la confiance est trahie, une fois de plus le narrateur est stupéfait. Le déroulement de la scène est le même que tout à l'heure, le narrateur est stupéfait par une déloyauté, une trahison. Saint-Loup n'a qu'une phrase, «j'aime les situations tranchées», pour expliquer son comportement inexcusable.
Comme d'habitude, le narrateur cherche une explication rationnelle en dressant des listes de possibilités:
Son air triomphant était-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque embarras en avouant une chose que nous savons que nous n’aurions pas dû faire? traduisait-il de l’inconscience? de la bêtise érigeant en vertu un défaut que je ne lui connaissais pas? un accès de mauvaise humeur passagère contre moi le poussant à me quitter, ou l’enregistrement d’un accès de mauvaise humeur passagère vis-à-vis de Bloch à qui il avait voulu dire quelque chose de désagréable même en me compromettant?
Il trouve quatre ou cinq explications possibles:
1/ c'est une gaffe, et l'air de triomphe de Saint-Loup est destiné à cacher sa culpabilité;
2/ Saint-Loup a agi par aveuglement;
3/ par bêtise;
4/ par irritation contre le narrateur;
5/ par irritation contre Bloch.
Mais ces hypothèses sont écartées. Le narrateur se range à l'idée d'une double personnalité, à la Docteur Jekill et M. Hyde.
Du reste sa figure était stigmatisée, pendant qu’il me disait ces paroles vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue qu’une fois ou deux dans la vie, et qui, suivant d’abord à peu près le milieu de la figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur donnait une expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute passagère et sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-là, qui sans doute ne revenaient qu’une fois tous les deux ans, éclipse partielle de son propre moi, par le passage sur lui de la personnalité d’un aïeul qui s’y reflétait.
L'explication que donne le narrateur est celle de la possession momentanée par un ancêtre. C'est l'explication ancestrale qui est retenue comme l'explication définitive.
«Voilà comme je suis» avec le mot "air" répété trois fois. Saint-Loup est content de lui, il est plein de lui-même, comme l'étaient les dames de charité de Combourg dont le narrateur soulignait le pharisaisme quelque jous plus tôt.
Tout autant que l’air de satisfaction de Robert, ses paroles : « J’aime les situations tranchées » prêtaient au même doute, et auraient dû encourir le même blâme. Je voulais lui dire que si l’on aime les situations tranchées, il faut avoir de ces accès de franchise en ce qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux dépens des autres.10
C'est l'annonce d'une leçon de morale. Mais celle-ci n'aura finalement pas lieu puisque les deux amis arrivent au restaurant. Saint-Loup se rachètera se soir-là par un extraordinaire numéro d'équilibrie au-dessus des banquettes pour couvrir les épaules du narrateur du manteau de vigogne du comte de Foix. Saint-Loup se montre ce soir-là le plus dévoué des amis qui consacre le narrateur comme le plus sacré des amis.
La deuxième scène ajoute donc à la perplexité, elle rajoute de la contradiction et du bouillard.

Ainsi, il y a dans La Recherche du temps perdu de nombreux exemples de perplexités, de loose-ends.
Je vais en donner un dernier exemple. Il s'agit du moment où le narrateur refuse de quitter Venise parce qu'il a appris l'arrivée prochaine de la femme de chambre de la baronne Putbus. Il s'installe à la terrasse de l'hôtel pour boire un verre devant le grand Canal en écoutant dans le lointain la romance napolitaine ''O sole mio'', alors assez récente, et qui sera assez vite assimilée à un chant de gondolier. Ronaldo Hahn parle dans une de ses lettres d'une interprétation de Caruso et je vous propose de l'écouter. [La chanson].
Cet air qu'il entend n'a rien de vénitien puisqu'il est napolitain. Elle est l'occasion de la description d'une crise d'angoisse qui vaut la crise du baiser à Combray. Ce qui est intéressant, c'est qu'elle est calquée sur le développement de la chanson.
Bientôt, elle [ma mère] serait partie, je serais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler.
Cette phrase est typique d'un embrouillement des émotions, d'une confusion des sentiments. On n'a vu le même jeu avec la grand-mère et Albertine, quand le narrateur commence par faire de la peine à l'être aimé, se retrouve seul, en éprouve du chagrin et regrette la présence de l'autre.
Venise, ville de pierre et d'eau, va être le lieu et l'objet d'un cauchemar digne de Baudelaire ou de Poe:
[...] La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties, quantités de marbre pareilles à toutes les autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’oxygène, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on vient d’arriver, qui ne vous connaît pas encore – comme un lieu d’où l’on est parti et qui vous a déjà oublié.
Il s'agit bien d'un phénomène de désorientation.
Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me laissait contracté, je n’étais plus qu’un coeur qui battait et qu’une attention suivant anxieusement le développement de « sole mio ».
Le narrateur perd toute capacité de décision. Seul son attachement au chant le retient là, à la terrasse de l'hôtel, et pendant qu'il écoute il reste à Venise, tandis que sa mère part: la chanson décide pour lui, l'écouter, c'est décider.
Je sentais bien qu’en réalité, c’était la résolution de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bougeri; mais me dire.: « Je ne pars pas », qui ne m’était pas possible sous cette forme directe, me le devenait sous cette autre.: « Je vais entendre encore une phrase de « sole mio »; mais la signification pratique de ce langage figuré ne m’échappait pas et, tout en me disant.: « Je ne fais en somme qu’écouter une phrase de plus », je savais que cela voulait dire: «Je resterai seul à Venise.»11
Nous continuerons la semaine passée.

Et par cette phrase, Antoine Compagnon a confirmé mon sentiment de sa désorientation.

la versionde sejan.



1 : La Fugitive, Clarac t3, p.470
2 : Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.615
3 Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.560
4 A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.665
5 Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.202
6 Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.919
7 Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part et Rilke dans Quatrains valaisans: «Chemins qui ne mènent nulle part/entre deux prés,/que l'on dirait avec art/de leur but détournés,/chemins qui souvent n'ont/devant eux rien d'autre en face/que le pur espace/et la saison.»
8 Le Temps retrouvé, Clarac t3 p.1033-1034
9 La prisonnière, Clarac t3, p.318
10 Le côté de Guermantes, Clarac,t2, p.398-399
11 La Fugitive, Clarac t3, p.652-654

Intermède

En attendant les transcriptions de mardi dernier (rien aujourd'hui, et peut-être rien demain), vous pouvez lire Les sept femmes de Barbe-bleue d'Anatole France et La légende de Saint Julien l'Hospitalier de Flaubert utilisés lors du séminaire. Compagnon a également fait référence à ce texte de Gilbert Ryle.

Je signale à lecteur que j'ai mis en ligne la citation exacte du texte sur l'éléphant. Une note précise à propos de cet éléphant : «Le compte rendu que Thibaudet a consacré au Tour du monde d'un sceptique d'Aldoux Huxley (Candide, 8 septembre 1932) est tout entier construit autour de l'apologue de l'éléphant, qui fait partie du répertoire d'histoires drôles de l'entre-deux-guerres.» (Réflexions sur la littérature, note de bas de page, p.987)

D'autre part, je connais une variante de l'apologue de l'éléphant, c'est une histoire de chameau, publiée dans Le Pélerin en septembre 1929, citée en exergue de Génération: tome1, Les années de rêve, d'Hervé Hamon et Patrick Rotman. Je la conserve dans mon portefeuille depuis 1987:
Un Français, un Anglais et un Allemand furent chargés d'une étude sur le chameau.
Le Français alla au jardin des Plantes, y passa une demi-heure, interrogea le gardien, jeta du pain au chameau, le taquina avec le bout de son parapluie, et, rentré chez lui, écrivit pour son journal un feuilleton plein d'aperçus piquants et spirituels.
L'Anglais, emportant son panier à thé et son matériel de campement, alla planter sa tente dans les pays d'Orient et en rapporta, après un séjour de deux ou trois ans, un gros volume bourré de faits sans ordre ni conclusion, mais d'une réelle valeur documentaire.
Quant à l'Allemand, plein de mépris pour la frivolité du Français et l'absence d'idées générales de l'Anglais, il s'enferma dans sa chambre pour y rédiger un ouvrage en plusieurs volumes intitulé: Idée du chameau tiré de la conception du Moi.

séminaire n°5 : Elisabeth Ladenson, Proust et la morale publique

J'ai eu Elisabeth Ladenson comme élève il y a... longtemps, j'ai dirigé son mémoire de maîtrise sur Proust et Baudelaire, autour du poème A une passante. Elle a publié Proust Lesbianism, traduit en Proust lesbien.
Son dernier livre s'intitule Dirt for art's sake, une étude des procès littéraires de Madame Bovary à Lolita.

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Intervenante amusante et facile à suivre, excellente intervenante donc, à la voix grave ou profonde, déformant les mots pour leur donner des sonorités en "on" et en "en".
Finalement je me rend compte que les intervenants qui ne présentent pas de plan mais le laisse se découvrir sont sans doute les meilleurs, ils ont cette capacité à vous proposer une promenade, et non à vous propulser dans un circuit à boucler à toute force en une heure. «Pourquoi Proust n'est pas Balzac» aurait été un titre plus exact pour ce séminaire. Evidemment cela aurait perdu toute référence à la morale.

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La semaine dernière, Jacques Dubois citait un texte de Roland Barthes, Une idée de recherches, en démontrant la survenance régulière de solution biscornue issue de renversement inattendue; ainsi la tenancière de bordel s'avère-t-elle être la princesse Sherbatoff, et Barthes donne sept autres exemples de renversement parmi les multiples occurences dans le roman: le père sévère qui se montre complaisant, Swann dont le narrateur pensait qu'il se moquerait de lui s'il connaissait sa souffrance alors que Swann était justement le mieux à même de comprendre cette souffrance du fait de son amour jaloux pour Odette, la marquise des Champs-Elysées qui n'est que Madame Blatin, etc.

Le ne que de la réduction perd sa faculté de réduction. Il est le signe de l'inversion.
L'inversion comme forme envahit tout le roman, l'inversion comme thème également, les deux, inversation structurale et inversion thématique, sont liées.

Charlus par exemple subit des transformations régulières puis une transformation subite. Il nous est d'abord présenté comme l'amant de Madame Swann, plus tard comme un symbole de virilité auprès des femmes dans les salons, puis il est brutalement dévoilé au début de Sodome et Gomorrhe. Le lecteur habitué ou le relecteur en a pris l'habitue, il s'attend à un retournement. Si la dame es Champs-Elysées semble aristocratique, c'est qu'elle doit être de basse origine.

L'inversion sexuelle est à cet égard exemplaire (mais non forcément fondatrice), puisqu'elle donne à lire dans un même corps la surimpression de deux contraires absolus, l'Homme et la Femme (contraires, on le sait, définis par Proust biologiquement, et non syboliquement: trait d'époque, sans doute, puisque pour réhabiliter l'homosexualité Gide propose des histoires de pigeons et de chiens); la scène du frelon, au cours de laquelle le Narrateur découvre la Femme sous le baron de Charlus vaut théoriquement pour tous les contraires [...][1]

Les paradoxes proustiens sont immuables. Une seule exception peut-être, sont les yeux de Gilberte. La scène se trouve dans Du côté de chez Swann, avant la première vision de Charlus et de ses yeux exhorbités qui reviendront des milliers de pages plus tard. On nous décrit une fillette rousse, une bêche à la main:

Ses yeux noirs brillaient et, comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez «d’esprit d’observation» pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs – ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait – je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.[2]

Cette phrase rassemble toutes les caractéristiques du style de Proust. Elle est très longue et contient ses propres péripéties, elle commence par «les yeux noirs», se termine par «les yeux bleus», c'est une sorte de Proust au carré. Elle ne respecte pas les règles établies par Mme de Sévigné et Dostoïevski, qui veulent que l'on présente les choses dans l'ordre des perception avant de les montrer dans l'ordre de la réalité. Ici on a d'abord la réalité, puis l'illusion.
Cet exemple est différent de celui de Charlus ou de la princesse Sherbatoff, qui pouvaient être deux choses à la fois: paraître viril et être homosexuel; ressembler à une tenancière de bordel et être princesse. Ici c'est impossible. Vous pouvez avoir de l'encre Waterman bleu-noir, mais des yeux sont soit noirs, soit bleus, mais pas les deux à la fois. Le renversement n'est pas possible.

Un détour

Mais laissons-là les yeux pour le moment et faisons un détour.
Le passage le plus choquant du premier livre publié, celui de Mlle de Vinteuil crachant sur le portrait de son père, a provoqué l'opprobe mais n'a suscité qu'une réaction écrite — et celle-ci élogieuse, de la part de Willy, le mari de Colette. Proust exaspéré a demandé à Jacques Rivière de ne plus lui envoyer de lettres des lecteurs. Dans une lettre à Albuferra en mai 1908, il détaille une liste de projets dont «un essai sur la pédérastie (pas facile à publier) / [...][3].
C'est l'époque du procès d'Oscar Wilde. Aucun auteur sérieux depuis Balzac n'a osé aborder le sujet de l'homosexualité masculine. En revanche ils se sont emparé du sujet des lesbiennes : c'est La fille aux yeux d'or de Balzac, Mlle Maupin de Gautier, Les femmes damnées de Baudelaire. Un tableau de Gustave Courbet intitulé Paresse et luxure (qu'on a pu voir récemment à Paris) avait été refusé par les Salons. C'est l'époque de Claudine à l'école, jeune fille vierge et dévergondée, suivi par Claudine en ménage qui pourrait s'intituler Claudine en ménage à trois (On comprend que Proust ait été horrifié d'être félicité par Willy!).
L'Immoraliste, qui représente ce qu'on appellerait aujourd'hui un coming-out, a été publié en 1902 et se lit comme un roman philosophique. Gide a retardé la publication de Corydon, ce qu'il regrettera d'ailleurs plus tard. En 1908, Proust écrit dans le carnet 49 (qui est repris en note dans le Sodome et Gomorrhe en folio ou en pléiade) qu'il ne sait quel mot utiliser. Il opte finalement pour le mot inversion, mais le seul qui lui convienne, c'est ceui de Balzac: «tante».

Ce terme conviendrait particulièrement bien à mes personnages à mes personnages qui sont vieux et papotent [...]. Le lecteur français veut être respecté, c'est pourquoi j'utiliserai le mot inverti.

Il s'agit de la citation d'une phrase de Boileau:

Le latin dans les mots brave l’honnêteté,
Mais le lecteur français veut être respecté ;
Du moindre sens impur la liberté l’outrage,
Si la pudeur des mots n’en adoucit l’image.
Je veux dans la satire un esprit de candeur,
Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.[4]

(Elisabeth Landenson relève la tête et nous regarde:) Cela me fait penser à cet étudiant de Columbia venu me voir en fin de cours pour que je le conseille. Il voulait lire Proust et ne savait pas trop comment faire. Je lui donne quelques conseils et il repart avec Du côté de chez Swann. Il est revenu quelques temps plus tard, inquiet. Il avait fini le livre et l'avait trouvé drôle, il voulait savoir s'il avait tort. (Il était prêt à le relire sans le trouver drôle si c'était ce qu'il fallait faire).

Proust note: «Il faut respecter les règles de la bienséance quand on n'est pas Balzac.»
Que signifie être Balzac? Il faut voir que Proust devient de plus en plus "exotique", si l'on considère les relations de Morel et d'Albertine, ou de Charlus réputé fournir des jeunes filles à Léa tout en entretenant des relations avec Morel... (Elisabeth Landenson relève la tête : Tout cela est dans mon livre Proust lesbien, entre nous, c'est un titre de l'éditeur, je ne sais pas ce que ça veut dire.)

Pourquoi Proust n'est pas Balzac?
Il faut revenir à Jean Santeuil. Presque tout y est, mélangé, mais tout y est. Tout, sauf Sodome et Gomorrhe: il manque les épisodes lesbiens de Sodome et Gomorrhe. Le seul épisode de ce type concerne l'interrogation de Françoise, qui avoue avoir couché avec Charlotte. Françoise est congédiée et Jean poursuit Charlotte (ce qui se passera également avec Albertine et Andrée). Le discours chargé d'horreur et de culpabilité ne ressemble à aucun des discours des femmes de La Recherche du Temps perdu, en revanche, c'est la tonalité des discours sur l'homosexualité masculine.

C'est l'époque du procès d'Oscar Wilde et de son emprisonnement qui provoquera sa mort prématuré. On se rappelle la lettre à Robert Dreyfus dans laquelle Proust notait «comme Oscar Wilde disant que le plus grand chagrin qu’il avait eu c’était la mort de Lucien de Rubempré dans Balzac, et apprenant peu après par son procès qu’il est des chagrins plus réels.», phrase également évoquée dans Sodome et Gomorrhe, sans nommer Wilde:

Et la mort de Lucien ! je ne me rappelle plus quel homme de goût avait eu cette réponse, à qui lui demandait quel événement l’avait le plus affligé dans sa vie : « La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et Misères[5]

L'Immoraliste, Claudine, Lucien, aucun n'est publié à l'époque où Proust écrit Jean Santeuil. Il n'y avait pratiquement que Balzac qui avait traité de l'homosexualité masculine.
Ceux qui veulent voir dans La Recherche, une autobiographie font remarquer qu'il y manque toute la période de l'école. Pourquoi? Proust a-t-il voulu éviter les souvenirs qu'on voit chez Gide, par exemple? On connaît l'importance de l'école dans Si le grain ne meurt, dont on dit qu'elle occupe une place trop importante qui ne s'explique que par l'importance qu'elle a dans la réalité.
Dans Jean Santeuil, l'école est le lieu d'une amitié passionnée avec un autre garçon, Henri de Réveillon, qui séduit Jean par des citations de Montaigne (à son tour le narrateur de La Recherche séduira Albertine par des citations). Dans Jean Santeuil, il n'y a rien sur Gomorrhe mais tout sur Sodome.
Dans La Recherche du Temps perdu, l'amitié pour Saint-Loup est entourée de paragraphes violents contre l'amitié (c'est du temps perdu, c'est une illusion, etc.), cela afin de conjurer tout soupçon.

Splendeurs et Misères des courtisanes est le livre qui parle de "tantes" et qui raconte la mort de Lucien de Rubempré. Dans La Recherche, c'est la lecture du livre qui le précède, Les Illusions perdues, qui est recommandé au narrateur. Les Illusions perdues représente une clé de lecture de La Recherche; on y trouve l'ambition effrénée d'un jeune homme gênée par le goût pour les mondanités.
Au début du livre nous sont présentés deux amis, David Séchard et Lucien de Rubempré.

Vivement séduit par le brillant de l'esprit de Lucien, David l'admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord. S'il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se rebuter ; et, s'il avait la fermeté d'une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d'une inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l'un des deux aimait avec idolâtrie, et c'était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de son ami comportait une supériorité qu'il acceptait en se trouvant lourd et commun.[6]

La beauté physique est un des atouts de Lucien. C'est aussi ce qui va le perdre.
Cette beauté physique est sans aucune ambiguïté. La beauté de Lucien est présentée résolument comme féminine, comme celle de Julien dans Le Rouge et le Noir. C'est une beauté composée d'aristocratie naturelle et d'un brin de décadence.
A la fin des Illusions perdues, Lucien est ruiné. Il est sauvé par Vautrin en échange de son âme, puisqu'il en devient le mignon, la suite se trouve dans Splendeurs et misères des courtisanes.

Charlus recommande la lecture des Illusions perdues au narrateur dans une scène de séduction:

Quand M. de Charlus ne parlait pas de son admiration pour la beauté de Morel, comme si elle n’eût eu aucun rapport avec un goût – appelé vice – il traitait de ce vice, mais comme s’il n’avait été nullement le sien. Parfois même il n’hésitait pas à l’appeler par son nom. Comme, après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce qu’il préférait dans la Comédie Humaine, il me répondit, dirigeant sa pensée vers une idée fixe : «Tout l’un ou tout l’autre, les petites miniatures comme le Curé de Tours et la Femme abandonnée, ou les grandes fresques comme la série des Illusions perdues. Comment ! vous ne connaissez pas les Illusions perdues? [...][7]

Charlus chante les louanges de Lucien. Les destins de Morel et Lucien se ressemblent : tout le monde leur succombe et tout le monde leur échappe. Charlus n'hésitait pas à appeler son vice par son nom, et les autres ce moquent:

Au mot tiré du grec dont M. de Charlus, parlant de Balzac, avait fait suivre l’allusion à la Tristesse d’Olympio dans Splendeurs et Misères, Ski, Brichot et Cottard s’étaient regardés avec un sourire peut-être moins ironique qu’empreint de la satisfaction qu’auraient des dîneurs qui réussiraient à faire parler Dreyfus de sa propre affaire, ou l’Impératrice de son règne.[8]

Charlus a deux statuts, d'une part il est le Vautrin de La Recherche, d'autre part il représente la mise en abyme de la position du narrateur: un narrateur qui appelle la pédérastie par son nom comme si elle ne le concernait pas.
L'auteur a bien compris qu'il ne peut faire comme Balzac et mettre en scène un homme qui aime les hommes. On se souvient de la notation de Gide qui est allé rendre visite à Proust:

Je lui apporte Corydon dont il me promet de ne parler à personne, et comme je lui dis quelques mots de mes Mémoires: «Vous pouvez tout raconter, s'écrire-t-il, à condition de ne jamais dire:Je», ce qui ne fait pas mon affaire.[9]

En fait, ce qui a surtout fait scancale à l'époque de la publication de La Recherche, c'est moins Sodome et Gomorrhe que la séquestration d'une jeune fille de bonne famille. Si Charlus représente la mise en abyme du narrateur, on peut remarquer que de son côté, le personnage de Lucien représente une transposition des ambitions de Balzac. En particulier, entre les deux livres Illusions perdues et Splendeurs et misères, Lucien a fait les démarches pour obtenir le droit de porter le nom de sa mère, de même Sixte Châtelet est devenu Sixte du Châtelet.

Retour aux yeux de Gilberte

Mais le temps passe et j'ai ouvert trop de pistes. Revenons aux yeux de Gilberte dont j'ai dit qu'ils paraissaient une exception dans le système de renversement proustiens: les yeux noirs restent noirs même s'ils paraissent bleus. Cette fixité de la couleur s'explique par le fait qu'il s'agit encore d'un emprunt à Balzac: les yeux de Gilberte sont les yeux de Lucien de Rubempré:

Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c'était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d'amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d'un enfant.[10]

Chez Balzac, il y a une hésitation sur la couleur car le livre et l'observateur ne font qu'un, ce qui n'était plus possible à l'époque de Proust. Ainsi, ni l'amitié entre hommes, ni les yeux bleus à force d'être noirs, ne sont plus possible.

                            ***

Comme d'habitude, j'ai très peu noté l'échange de la fin.Voici une remarque prise à la volée).
Antoine Compagnon : Vos remarques sur l'absence de souvenirs d'école sont très intéressantes. Finalement le seul condisciple, c'est Bloch.
Elisabeth Ladenson : Oui, c'était Balzac ou Bloch. (Presque une semaine après, je ne comprends plus ce que E. Ladenson a voulu dire.) Bloch, c'est l'abjection juive incarnée.


La version de sejan.


Notes

[1] Roland Barthes, "Une idée de recherche", in Recherches de Proust, Points Seuil, p.37

[2] Du côté de chez Swann, Clarac t1 p.140/ Tadié t1 p.139

[3] Marcel Proust, Lettre à Albufera, 5 ou 6 mai 1908, Correspondance, Ph. Kolb, Plon, t. VIII, p.112-113

[4] Nicolas Boileau, L'Art poétique

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1050

[6] Honoré de Balzac, Les Illusions perdues, partie I Les deux poètes, édition Furne p.23 (encore une université américaine, grâce lui soit rendue)

[7] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1050

[8] Ibid., p.1053

[9] André Gide, Journal, Pléiade (1951), 14 mai 1921

[10] Honoré de Balzac, Les Illusions perdues, partie I Les deux poètes, édition Furne p.22

cours n°5 : Manifeste pour une littérature profuse

J'ai reçu une lettre me demandant pourquoi je n'ai pas parlé de Jean-Marie Guyau, contemporain de la jeunesse de Proust.
Je suis loin d'avoir cité tous les philosophes de l'époque, je n'ai cité que ceux avec qui Proust avait pu être en contact: Darlu à Condorcet, Janet et Boutroux à la Sorbonne, Desjardins par relations familiales.

Jean-Marie Guyau est l'auteur d'une Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction rééditée ces jours-ci, livre qui est une tentative de donner des fondements à une morale laïque sans référence ni kantienne ni mystique.
Guyau est le fils d'un auteur que je lisais dans ma jeunesse et qui m'a beaucoup marqué, Bruno, auteur du Tour de France de deux enfants. Il s'agissait en fait de sa mère, Mme Feuillée.
Nietzsche connaissait l' Esquisse de Guyau et il l'y répond, notamment dans les Fragments à la fin de sa vie.

Je reviens à la fin du cours.
Nous avons vu qu'un certain courant philosophique lisait les modernes comme s'ils répondaient aux questions des philosophes antiques. Or on est très loin de cela chez Proust.
En voici quelques exemples dans ''Le Temps retrouvé"":

L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur.[1]

Le lecteur ne fait que lire en lui-même. La lecture est l'épreuve d'une certaine reconnaissance en soi. C'est une façon de faire l'expérience du livre. Le narrateur distingue ce qui est de la dimension de l'action et de la dimension d'une herméneutique. Il s'agit davantage d'une esthétique que d'une éthique.
Bien sûr, il faudrait nuancer, on trouve bien à la fin de La Recherche une certaine générosité, une certaine exaltation du genre humain, on y reviendra à la fin.
En attendant, la générosité kantienne est toujours évoquée pour être moquée. Ainsi, lorsque se retrouvent dans le petit train menant à la Raspelière Cottard, Brichot, Ski et la princesse Sherbatoff, il apparaît que la morale est avant tout une affaire de médecins. Au milieu d'une bouillie de lieux communs se trouvent des choses importantes dans ce passage:

— Le sage est forcément sceptique, répondit le docteur. Que sais-je ? guothi seautou, disait Socrate. C’est très juste, l’excès en tout est un défaut. Mais je reste bleu quand je pense que cela a suffi à faire durer le nom de Socrate jusqu’à nos jours. Qu’est-ce qu’il y a dans cette philosophie ? peu de chose en somme. Quand on pense que Charcot et d’autres ont fait des travaux mille fois plus remarquables et qui s’appuient, au moins, sur quelque chose, sur la suppression du réflexe pupillaire comme syndrome de la paralysie générale, et qu’ils sont presque oubliés ! En somme, Socrate, ce n’est pas extraordinaire. Ce sont des gens qui n’avaient rien à faire, qui passaient toute leur journée à se promener, à discutailler. C’est comme Jésus-Christ : Aimez-vous les uns les autres, c’est très joli. — Mon ami..., pria Mme Cottard. — Naturellement, ma femme proteste, ce sont toutes des névrosées.[2]

Une fois de plus c'est un passage qui ne doit pas être pris trop au sérieux. Il s'agit aussi de blagues de potaches. Mais il reste que la morale est une affaire de médecins. D'ailleurs, «l'excès en tout est un défaut» est une phrase que l'on retrouvera dans la bouche du professeur E., le premier qui a ausculté la grand-mère au moment de sa maladie et prédit sa fin prochaine. Des pages plus tard on retrouve ce professeur E. à Balbec et cela donne lieu à une page d'une grande violence contre les médecins. Le professeur dira:

«Du vin ? en quantité modérée cela ne peut vous faire du mal, c’est en somme un tonifiant... Le plaisir physique ? après tout c’est une fonction. Je vous le permets sans abus, vous m’entendez bien. L’excès en tout est un défaut.»[3]

- «Que sais-je», c'est le «Que sais-je? comme je la porte à la devise d'une balance» de Montaigne;
- «Connais-toi toi-même», c'est la devise au temple d'Apollon;
- «L'excès en tout est un défaut» : c'est Aristote repris par Condorcet: «chaque vertu est placée entre deux vices»[4], c'est Horace, Sénèque, Joubert... (Antoine Compagnon nous regarde avec un sourire heureux: «je regrette de n'avoir pas fait de note à cette phrase dans l'édition de la Pléiade de Sodome et Gomorrhe». Bref, il nous donne ses annotations en direct). Le marquis de Cambremer utilisera lui aussi cette expression en dénonçant le dreyfusisme de Saint-Loup, qui n'est pas excusable malgré sa famille allemande:

[...] il a beau avoir toute une parenté allemande, son père revendiquait avant tout son titre de grand seigneur français, il a repris du service en 1871 et a été tué pendant la guerre de la plus belle façon. J’ai beau être très à cheval là-dessus, il ne faut pas faire d’exagération ni dans un sens ni dans l’autre. In medio... virtus, ah! je ne peux pas me rappeler. C’est quelque chose que dit le docteur Cottard. En voilà un qui a toujours le mot. Vous devriez avoir ici un petit Larousse.»[5]

Louis Maurice Boutet de Monvel, illustrateur de La Fontaine, est l'auteur de ces lignes:

Faut d' la vertu, point trop n'en faut
L'excès en tout est un défaut.

- «Aimez-vous les uns les autres», c'est Saint Jean (v13-34): «Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.» Cottard confond tout. Il tourne en dérision le message de la charité chrétienne. Proust n'est pas ou très peu du côté de l'attention à l'autre. Il se situe à l'opposé de Montaigne qui disait dans le chapitre 13 du livre III des Essais «La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute.» Montaigne est le défenseur de la loyauté, de la fidélité à la parole donnée; il réfute le mensonge. Il pense que le mensonge détruit l'édifice social et s'oppose en cela à Machiavel. Montaigne nous en donne un exemple extrême qu'il reprend à Cicéron dans le De Officiis livreIII. Cicéron prend l'exemple d'un prisonnier qui une fois libéré ne rapporte pas la rançon promise aux pirates. C'est légitime, dit Cicéron, car les pirates sont les ennemis du genre humain, d'autre part un serment obtenu sous la contrainte n'engage à rien.
Montaigne n'est pas d'accord, dans le chapitre De l'utile et de l'honnête il soutient que l'on doit toujours tenir parole:

L'exemple qu'on nous propose pour faire prévaloir Futilité privée à la foi donnée ne reçoit pas assez de poids par la circonstance qu'ils y mêlent. Des voleurs vous ont pris; ils vous ont remis en liberté, ayant tiré de vous serment du paiement de certaine somme ; on a tort de dire qu'un homme de bien sera quitte de sa foi sans payer étant hors de leurs mains. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a fait une fois vouloir, je suis tenu de le vouloir encore sans crainte ; et quand elle n'aura forcé que ma langue sans la volonté, encore suis-je tenu de faire la maille bonne de [tenir scrupuleusement] ma parole. Pour moi, quand parfois elle a inconsidérément devancé ma pensée, j'ai fait conscience de la désavouer pour autant.

La parole doit être tenue même si elle a dépassé ma pensée

Autrement, de degré en degré, nous viendrons à renverser tout le droit qu'un tiers prend de nos promesses et serments. Comme si l'on pouvait faire violence à un homme courageux (Cicéron, Les Devoirs, III, 30). En ceci seulement a loi l'intérêt privé de nous excuser de faillir à notre promesse, si nous avons promis chose méchante et inique de soi; car le droit de la vertu doit prévaloir le droit de notre obligation.[6]

Il y a deux grands principes: la fidélité à la parole et l'équité. Quand le respect de la parole est contraire à l'équité, on a alors le droit de se dédire de sa parole, et c'est le seul cas où cela est possible.
Car seule une parole vraie permet l'échange:

Un parler ouvert, ouvre un autre parler, et le tire hors, comme fait le vin et l'amour.[7]

Peu de choses semblables peuvent être trouvées dans Proust.

Richard Rorty dont nous avons déjà parlé était un philosophe contemporain qui a opréré un retour vers une philosophie non kantienne. Il distinguait deux sortes de livres, ceux qui nous aident à devenir plus autonomes et ceux qui nous aident à devenir moins méchants, sachant qu'un livre appartient rarement aux deux catégories. Rorty plaçait résolument La Recherche dans la première catégorie, une somme, une élaboration d'expériences qui nous aide à devenir nous-même, vieille injonction reprise par Nietzsche dans Ecce homo.
Pour Rorty, La Recherche est un livre du soi, et non un livre de l'autre, il se préoccupe des obligations que l'on a vis-à-vis de soi, et non vis-à-vis de l'autre.
D'une certaine façon, il rejoint Bataille qui défendait dans ses articles de La littérature et le mal qu'il existait une morale supérieure non soumise aux obligations ordinaires des autres morales. Cette morale supérieure était autorisée au mensonge au nom de la quête de la vérité. Un Proust nietzschéen se réclame alors d'une morale souveraine: la vérité des artistes.
On est loin ici de Montaigne qui dénonçait Machiavel et réfusait qu'il puisse y avoir une morale souveraine du prince.

Pour ma part, je voudrais contredire l'idée qu'il y ait deux sortes de livres (ceux qui vous rendent plus autonomes/ ceux qui vous rendent moins méchants), non pour défendre l'idée d'une Recherche généreuse ou altruiste, mais pour montrer que la connaissance de soi passe par les autres. les actes qui nous rendent plus autonomes ou moins méchants sont difficilement séparables.
Je voudrais emprunter une troisième voie et opérer une réappropriation littéraire de La Recherche. Je voudrais m'intéresser à tout ce qui interloque dans La Recherche en refusant tout séparation selon des axes méchant/autonome. La littérature pense les problèmes autrement, sans les limitations de la philosophie, elle apporte d'autres réponses.

Souvenez-vous de l'angoisse de Proust en 1908 au moment de commencer son son roman. Il s'interroge: «Faut-il en faire un roman, une étude philosophique, suis-je romancier?»[8]
Il choisira le roman. La littérature n'ignore pas le cornac mais pense que sans l'éléphant il n'y aurait pas de cornac alors que sans cornac il y aurait encore un éléphant. Cela me rappelle un passage d'Albert Thibaudet dans Réflexions sur la littérature (en 1925):

Il s'agit d'écrire un ouvrage sur l'éléphant. L'Anglais part pour l'Afrique ou les Indes, et en rapporte un gros mémoire en désordre, bourré de descriptions et de chiffres, y compris celui de ces notes d'hôtel. L'Allemand descend en lui-même pour y trouver l'Idée de l'éléphant, l'éléphant en soi, l'Ur-éléphant. Le Français écrit, au café du jardin d'acclimatation, un brillant article sur l'éléphant, où l'on remarque des allusions fines à M.Chéron, et où Georges Pioch n'est pas oublié. Le Polonais rédige l' Éléphant et la Question polonaise (ce qui n'est pas si ridicule). Et le Russe apporte un livre qui s'appelle: L'Éléphant existe-t-il?.[9]

Il y a beaucoup de façon de s'occuper de l'éléphant, Proust s'en occupe à la manière anglaise: un livre débordant de faits et de notes d'hôtel...

Un autre philosophe, Charles Taylor, est l'auteur d'un livre intitulé Human agency and language. C'est assez difficile à traduire, agence, agent, agir humain. Charles Taylor réfléchit aux rapports entre le self et le langage. Les thèses classiques s'attachent à déterminer qui contrôle qui: soit le sujet contrôle le langage (ce qu'on pourrait appeler le logocentrisme métaphysique), soit le langage précède le sujet (ce sont les thèse de la déconstruction).
Taylor préfère l'in-between, les réseaux, l'interdépendance:

Il n'y a pas moyen pour un être d'être introduit à l'identité sans être introduit au langage. L'être appartient à un réseau discurssif qui donne et coupe la parole.

Il y a de nombreux exemples de cela dans La Recherche. Qu'on songe par exemple aux samedis de Combray que Jacques Dubois a évoqué la semaine dernière. Entre famille et patriotisme, le lien est vite établie.
Jacques Dubois nous a donné de nombreux exemples d'interlocutions et du troubles qu'elles créent.

Un autre ouvrage de Rorty s'intitule Les sources du moi: la formation de l'identité moderne. Il y étudie la généalogie de l'identité (c'est ma traduction): «On ne peut pas être un soi tout seul. Je suis un soi en relation avec certains interlocuteurs. [il manque une partie de la citation]» Un soi n'existe que dans des réseaux d'interlocution, parmi une communauté définitoire.
Rorty établit une distinction entre une auto-définition, qui constitue le socle de soi, et une auto-compréhension, qui intervient comme une ressaisit de soi. Il n'y a pas de connaissance de soi qui précède le devenir de soi. Il n'y a pas d'identité dans la solitude.
Pour Rorty il y avait deux sortes de livres, pour Taylor il y a deux sortes d'éthiques: les éthiques minces et des éthiques épaisses. Les minces sont constituées de règles, d'impératifs catégoriques, les épaisses sont narratives et non prescriptives. Les éthiques épaisses se trouvent dans les romans épais, compliqués, embrouillés comme la casuistique, comme les romans de Dostoïevski, Les frères Kamarazov où tout le monde est coupable à la fin, comme les phrases de Proust dont les détours cherchent à épouser la pensée.
Taylor ramène la morale du côté de l'herméneutique, nous existons dans ces plis, dans ces détours, dans ces relations. On songe à nouveau à Montaigne qui disait dans De l'institution des enfants: «Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire».[10] Ainsi, la littérature est fidèle à cette épaisseur de la vie morale et à cette opacité des individus. Je songe à un article d'Iris Murdoch publié en 1961 intitulé Against Dryness, Contre la sécheresse[11]. Elle s'élève contre la tentation du purisme qui voudrait que nous trouvions la beauté dans de petites choses sèches, dans une littérature qui veut nettoyer la vie des détails inexpliqués, des fils dénoués, dans une littérature qui ne nous donne plus l'idée de la contingence. Il s'agit finalement d'un plaidoyer en faveur des gros romans. Il faut que les romans soient des messages aux trames lâches, desserrées, débordantes, pour accueillir la contingence de la vie.

Albert Thibaudet disait qu'il y avait les romans composés (les français, classiques, construits) et les romans déposés (les anglais ou les russes, désordonnés, foisonnants d'un point de vue français).
La semaine dernière, Jacques Dubois avait pris pour exemple l'amateur de Le Sidaner: «Il parlait bien des livres, mais non de ceux des vrais maîtres, de ceux qui se sont maîtrisés.»[12]. Cet amateur est un être incomplet. Il aime les écrivains qui se sont maîtrisés, et non ceux qui ont produit des œuvres non soignées, incluant l'épaisseur de la vie.
Cette épaisseur, Proust en parle. On se rappelle la grand-mère qui refusait de se laisser prendre en photo car les photographie étaient plates:

Elle essayait de ruser et, sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer, pour la plus grande partie, de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d’art.[13]

La limitation de la littérature serait d'être trop soignée. Il faut accepter le caractère profus, approximatif, heuristique, non axiomatique, de la littérature. Il s'agit d'un appel à lire autrement. La lecture littéraire commence par la perte et la désorientation.
Selon Iris Murdoch, la vie est pleine de loose-ends, de fils qui pendent, non noués. La littérature moderne a peur d'un impur monde moderne pleins d'impurs personnages modernes.
Cette idée de fil est présente dans La Recherche:

il regardait Jupien avec la fixité particulière de quelqu’un qui va vous dire: «Pardonnez-moi mon indiscrétion, mais vous avez un long fil blanc qui pend dans votre dos », ou bien : « Je ne dois pas me tromper, vous devez être aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontré souvent chez le marchand d’antiquités.»[14]

Dans La Recherche, tout finit par se rejoindre, on connaît la soigneuse construction du roman, et pourtant, celui-ci est plein d'indécidable, de non-dits, ainsi que le revendique Proust dans sa description du livre idéal:

[...] le [le livre que l'on porte en soi] créer comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art.[15]


La version de sejan


Notes

[1] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.911

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1051

[3] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.641

[4] Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

[5] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1094

[6] Michel de Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre I, édition établie et présentée par Claude Pinganaud, Arléa (2002), p.585

[7] Ibid, p.580

[8] Marcel Proust, Le Carnet de 1908, établi et présenté par Philip Kolb, Gallimard (1976). p. 61.

[9] Albert Thibaudet, Réflexions sur la littérature (2007), p.987

[10] Op. cit., Livre I chapitre XXV, p.117

[11] Cet article est paru en français dans un livre intitulé L'Attention romanesque, composé d'articles d'Iris Murdoch

[12] Sodome et Gomorrhe, Clarac, t2, p.806

[13] Du côté de chez Swann, Clarac t2, p.40

[14] Sodome et Gomorrhe, Clarac, t2, p.605

[15] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.1032

séminaire n°4 : Jacques Dubois, petites sociologies proustiennes

Jacques Dubois est professeur émérite à l'université de Liège. Il s'est intéressé au naturalisme et notamment à Zola, et au roman policier. Il est l'éditeur de Simenon dans la Pléiade. Il faudrait également citer quelques ouvrages de sociologie.
Il a publié en 1978 L'institution de la littérature, et en 1997 Pour Albertine, un très beau livre sur ce moment souvent négligé et enfin, Stendhal: une sociologie romanesque, qui m'a bien servi pour mon cours.

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Jacques Dubois a fait distribuer une feuille de citations. Elles sont toutes tirées de Sodome et Gomorrhe, dans l'édition Folio de 1991. Je reprends ces références.

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Jacques Dubois commence par remercier. Hélas, je ne me doutais pas que les premiers mots seraient importants, je n'ai donc noté que les adjectifs, sans les phrases.
Je suis ravi [...], heureux [...], content [...], comme aurait dit Mme de Cambremer. (Ouf, cet intervenant semble moins crispé, plus détendu, que les autre, il ose regarder davantage la salle que ses notes. La suite nous confirmera la légèreté d'un exposé qui n'hésite pas à faire rire).

Barthes avait remarqué:

L'œuvre de Proust est beaucoup plus sociologique qu'on ne dit : elle décrit avec exactitude la grammaire de la promotion, de la mobilité des classes.[1]

Cette remarque contient une part de vérité évidente, peut-on pour autant parler de sociologie? Car c'est une œuvre pleines de nuances, une petite sociologie plurielle.

Le monde comme un théâtre

Proust est avant tout un romancier. Il ne s'exprime que dans le singulier, le local, etc. Il écrit à l'époque de Durkheim ou de Guillaume de Tarbe et profite de cette atmosphère, mais le romancier dispose de ses propres moyens pour décrire le monde. Bourdieu a dit que les études littéraires permettaient de mieux rendre compte de l'aventure individuelle que les études scientifiques, car elles disposaient de la métaphore et de la métonymie, ce qui lui donnait un avantage certain sur les laborieux scientifiques.
S'il existe une sociologie chez Proust, c'est avant tout une sociologie spontanée: petite sociologie de Combray, petite sociologie des bains de mer, c'est-à-dire la description de ce qui se passe dans une communauté donnée.

Maintes séquences de La Recherche du temps perdu se réduisent à de grands échanges polémiques entre les personnages présents. Les stratégies des acteurs sont ordonnées par le narrateur à ses propres fins. On observe deux axes : des rapports de domination et de pouvoir entre des personnages, des rapports entre des groupes liés par l'ascendance, l'héritage, la lignée.

A. Les rapports de domination
Dans Proust sociologue, Catherine Bidou-Zachiariensen interprète La Recherche comme le récit de querelles entre salons: salon de la duchesse de Guermantes, salon de la princesse de Guermantes, salon d'Odette, salon de Mme Verdurin, et quelques petits salons: il s'agit de la batailles entre les différents groupes pour conserver un pouvoir, le pouvoir de fixer les canons du goût. Ce sont d'ailleurs ceux qu'on attendait le moins, c'est-à-dire les salons bourgeois, qui gagneront à la fin, car eux ont su miser sur les avant-gardes (Stravinsky, Debussy, etc), tandis que le groupe aristocratique est resté à des codes de savoir-vivre et un art du monde en train de tomber en désuétude. Les salons bourgeois on pris en main les codes aristocratiques tout en imposant les nouveaux canons du goût. On connaît la théorie des avant-gardes professée par La Recherche: «Car les théories et les écoles, comme les microbes et les globules, s’entre-dévorent et assurent, par leur lutte, la continuité de la vie.»[2]
L'enjeu peut paraître dérisoire. Il est particulièrement mis en scène lors de la visite de Mme Cambremer à la Raspelère. On se rappelle du contexte, Mme de Cambremer a loué le domaine aux Verdurin qui ont redécoré les pièces à leurs goûts. D'après la sociologue Catherine Bidou, on assiste là à une véritable bataille:

À ce point de vue, Mme Verdurin, tout en passant aux yeux des Cambremer pour tout bouleverser, était non pas révolutionnaire mais intelligemment conservatrice, dans un sens qu’ils ne comprenaient pas.[3]

Il s'agit d'une véritable en des bourgeois, des nobliaux de province, des aristocrates parisiens, un artiste et Marcel, qui représente une classe à lui tout seul. La confrontation est très violente. Un même acteur vient occuper différents points du temps et de l'espace, comme le fait également remarquer Italo Calvino: chez Proust les différents points du réseau spatio-temporels sont coccupés tour à tour par tous les personnages, on assiste à un phénomène de glissements.

B. les rapports d'appartenance
Proust fait preuve d'une véritable fascination pour les rapports d'appartenance et les héritages, et la façon dont ils sont vécus et négociés d'une génération à l'autre, d'une personne à l'autre. On en voit un parfait exemple dans la transmission du langage de la famille — comme un leg — à Albertine par sa mère et sa tante.[4]
Il n'y a pas de partage entre le psychologique et le sociologique, Proust a contribué à dissoudre la frontière entre les deux.

Partant de l'idée "le monde est un théâtre"; Erving Goffman a étudié la mise en scène de la vie quotidienne et en a fait le titre d'un livre, études que Livio Belloï a repris pour analyser La Recherche: La scène proustienne: Proust, Goffman et le théâtre du monde.

Retour à Barthes : analyse du renversement

On trouve dans un livre intitulé Recherches de Proust édité dans la collection Points Seuil un article de Barthes dans lequel il propose un travail qu'il faudrait mener. Cet article s'appelle "Une idée de recherche". Barthes observe un phénomène qu'il désigne sous deux mots : renversement et inversion (je n'utiliserai que le premier pour éviter toute confusion):

Dans le petit train de Balbec, une dame solitaire lit la Revue des deux mondes; elle est laide, vulgaire; le Narrateur la prend pour une tenancière de maison close; mais au voyage suivant, le petit clan, ayant envahi le train, apprend au Narrateur que cette dame est la princesse Sherbatoff, femme de grande naissance, la perle du salon Verdurin.[5]

Barthes, avec son chic habituel, analyse la scène comme une surprise et un comble. C'est une surprise qu'elle soit une princesse, c'est un comble qu'elle soit une princesse qui ressemble à une maquerelle. Barthes en donne d'autres exemples, je ne les cite pas tous:

M. Verdurin parle de Cottard de deux façons : s'il suppose le professeur peu connu de son interlocuteur, il le magnifie, mais il use d'un procédé inverse et prend un air simplet pour parler du génie médical de Cottard, si celui-ci est reconnu;
Odette Swann, femme supérieure selon le jugement de son milieu, passe pour bête chez les Verdurin;[6]

Barthes observe que dès que le lecteur est habitué à ce que chaque observation se poursuive jusqu'à son contraire, il va s'y attendre et en déduire une loi du renversement. (Bien entendu, vous faites la part de l'humour de Barthes dans une remarque aussi catégorique).
Cette loi du renversement va devenir une véritable pandémie. Il ne faut pas l'investir de trop de contenu, nous prévient Barthes, et en particulier, il ne faut pas l'investir de contenu moral, aucun terme n'est plus vrai que l'autre. La vérité de la princesse serait d'être une princesse qui ressemble à une maquerelle? Non, nous dit Barthes, la vérité est qu'elle est les deux.
C'est un discours de jubilation, partiellement érotique.
Je n'insiste pas trop sur ce point et je passe à mes exemples.

Les solutions biscornues

Les textes de Proust sont pleins d'humour, souvent sarcastiques. Les scènes comiques seraient presque des gags si l'on était au cinéma. Plus qu'un renversement, le principe que l'on observe est souvent une solution biscornue [7]: un personnage tiraillé entre deux options finit par opter pour une solution boîteuse, qui est presque un ratage.

C'était un de ces hommes à qui leur expérience professionnelle consommée fait un peu mépriser leur profession et qui disent par exemple: «Je sais que je plaide bien, aussi cela ne m'amuse plus de plaider», ou : «Cela ne m'intéresse plus d'opérer ; je sais que j'opère bien.» Intelligents, artistes, ils voient autour de leur maturité, fortement rentée par le succès, briller cette «intelligence», cette nature d'«artiste » que leurs confrères leur reconnaissent et qui leur confère un à-peu-près de goût et de discernement. Ils se prennent de passion pour la peinture non d'un grand artiste, mais d'un artiste cependant très distingué, et à l'achat des œuvres duquel ils emploient les gros revenus que leur procure leur carrière. Le Sidaner était l'artiste élu par l'ami des Cambremer, lequel était du reste très agréable. Il parlait bien des livres, mais non de ceux des vrais maîtres, de ceux qui se sont maîtrisés. Le seul défaut gênant qu'offrît cet amateur était qu'il employait certaines expressions toutes faites d'une façon constante, par exemple : «en majeure partie», ce qui donnait à ce dont il voulait parler quelque chose d'important et d'incomplet. (Proust, Sodome et Gomorrhe, Folio, 1991, p. 201-2)

L'auteur procède par coups d'épingle successifs et aggrave progressivement le cas de son personnage. Que reproche le narrateur à ce personnage? de se débattre entre deux lois sociales pas nécessairement opposées mais qui ici ne vont pas s'harmoniser: le personnage est excellent dans sa profession et riches dans ses revenus, mais il se targue de goûts "artistes". Il n'arrive qu'à un accord boîteux entre les deux mondes.

Autre exemple.

M. de Vaugoubert se dandinant (par un excès de politesse qu'il gardait même quand il jouait au tennis où à force de demander des permissions à des personnages de marque avant d'attraper la balle, il faisait inévitablement perdre la partie à son camp) [...] (Ibid, p. 73-74)

A la fin, M. de Vaugoubert sera lui-même comparé à une balle de tennis. Quel est son problème?
M.de Vaugoubert est un diplomate et un homosexuel. Il a tellement pris l'habitude de dissimuler ses penchants qu'il se répand en précautions et en excuses en toute occasion. Evidemment, quand on joue au tennis, cette solution boîteuse donne pour résultat un match perdu.

J'ai commencé ce cours en me disant ravi, heureux, content, ce qui reprend la règle des trois adjectifs qui permet à Mma de Cambremer de dire des qualités de Saint-Loup qu'elles sont «uniques-rares- réelles». Il s'agit de deux lois sociales expliquées par Proust:

C'était l'époque où les gens bien élevés observaient la règle d'être aimable et celle dite des trois adjectifs. Mme de Cambremer les combinait toutes les deux. Un adjectif louangeur ne lui suffisait pas, elle le faisait suivre (après un petit tiret) d'un second, puis (après un deuxième tiret) d'un troisième. Mais ce qui lui était particulier, c'est que, contrairement au but social et littéraire qu'elle se proposait, la succession des trois épithètes revêtait dans les billets de Mme de Cambremer l'aspect non d'une progression, mais d'un diminuendo. (Ibid, p. 336)

Mme de Cambremer connaît la règle et la respecte, mais elle en mésuse. Proust explique cela par son impatience: trop impatiente d'appliquer la règle de l'amabilité, Mme de Cambremer mettait tout le poids de soes compliments dans le premier mots, il ne lui restait rien pour continuer.

Mon dernier exemple sera typique du renversement barthésien:

Ne quittant la lecture de Stuart Mill que pour celle de Lachelier, au fur et à mesure qu'elle croyait moins à la réalité du monde extérieur, elle [Mme de Cambremer jeune] mettait plus d'acharnement à chercher à s'y faire, avant de mourir, une bonne position. Eprise d'art réaliste, aucun objet ne lui paraissait assez humble pour servir de modèle au peintre ou à l'écrivain. Un tableau ou un roman mondain lui eussent donné la nausée; un moujik de Tolstoï, un paysan de Millet étaient l'extrême limite sociale qu'elle ne permettait pas à l'artiste de dépasser. Mais franchir celle qui bornait ses propres relations, s'élever jusqu'à la fréquentation des duchesses, était le but de tous ses efforts, tant le traitement spirituel auquel elle se soumettait par le moyen de l'étude des chefs-d'œuvre, restait inefficace contre le snobisme congénital et morbide qui se développait chez elle. Celui-ci avait même fini par guérir certains penchants à l'avarice ou à l'adultère auxquels étant jeune elle était encline, pareil en cela à ces états pathologiques singuliers et permanents qui semblent immuniser ceux qui en sont atteints contre les autres maladies. (Ibid, p.315-16).

Il existe un chiasme entre le spiritualisme de Lacelier et le réalisme en art qu'exige la jeune Mme de Cambremer. Le comique naît du rapprochement de vices qu'on n'aurait pas songer à rapprocher, l'avarice et l'adultère.

Conclusion

On est dans l'anecdote. La peinture est cocasse et cruelle. Le paraître social est mis en cause par le ratage social. Les aptitudes sont mises en regard du statut, il y a croisement des deux logiques qui sont perturbées en fonction de la volonté des personnages.
Mme de Cambremer jeune rassemble trop d'aspirations en elle: la bourgeoise élevée à la noblesse provinciale qui souhaite atteindre la haute noblesse.
Je n'aurais pas le temps de parler du philosophe norvégien, lui aussi être hybride.

Les ratages sont l'indice révélateur d'une anomalie, anomalie qui va jusqu'à s'incarner: ainsi Mme de Cambremer mère salive beaucoup, tandis que sa fille est «plate comme une galette bretonne».
On pourrait établir une tératologie proustienne à partir de Charlus, figure de l'ajustement des logiques sociales lorsqu'il visite la Raspelière.

                                            ***


Mes notes se terminent ainsi. Jacques Dubois a pris grand soin d'écourter son exposé afin de laisser un temps de débat à la fin de son intervention, et c'est tout à son honneur d'avoir ainsi respecté la règle du jeu qui consiste malgré tout à se laisser volontairement passer au grill...

Avant de retranscrire les quelques notes que j'ai prises ensuite, je vais donner mon avis sur ce séminaire: il est amusant de constater, et peut-être finalement pas si surprenant, que Jacques Dubois a lui-même adoptée une solution biscornue: il a commencé son intervention par une partie théorique destinée à nous démontrer que La Recherche n'était pas vraiment une sociologie parce qu'elle s'intéressait trop au particulier; et qu'elle n'était pas morale puisque l'effet de surprise l'intéressait davantage que la recherche de la vérité; puis après nous avoir présenté une des grilles de lecture de Proust par Barthes (le renversement), il a accumulé les exemples pour nous monter que l'effet de cocasserie résultait moins d'un renversement barthésien que de solutions biscornues adoptées par des personnages ne sachant pas trancher entre deux logiques sociales.

Jacques Dubois a donc adopté lui-même une solution biscornue en nous démontrant qu'il n'y avait pas de petites sociologies morales proustiennes tout en intitulant son cours «Petites sociologies proustiennes».
C'est par-dessus ce chiasme que Compagnon va tenter de jeter un pont dans la conversation qui va suivre: Antoine Compagnon va vouloir prouver à toute force qu'il y a bien de la morale dans La Recherche.
L'échange est assez étrange, car chacun semble poursuivre en roue libre sa propre pensée.

                                            ***


Antoine Compagnon: Vous nous avez dit que le renversement proustien selon Barthes n'avait pas de contenu moral puisqu'il ne dévoilait aucune vérité. Pourtant tous les exemples que vous nous avez donnés étaient liés au problème de l'identité. Peut-on ne pas lier les troubles de l'identité et une certaine vérité de l'être (même si un personnage peut nous tromper ou se tromper lui-même)?

Jacques Dubois: J'ai repris cette analyse de Barthes, mais je ne suis pas toujours d'accord avec Barthes. Il y a une méchanceté "morbide" de Proust. En même temps, La Recherche met en scène des gens troublés, des gens fragiles, et on sent, même si rien ne permet d'étayer cette sensation, on sent Proust s'attendrir.

AC: Ne serait-ce que dans l'observation de ces boîteries...

JD: Oui. D'ailleurs on ne sait pas qui observe ça. Ce sont des faux pas inconnus (car en réalité, qui est réellement gêné par une collection de Le Sidaner?) mais terribles.

AC: Et donc j'ai du mal à ne pas voir une certaine vérité dans la faiblesse de ce collectionneur...

JD: Ce n'est pas le meilleur exemple. Prenez la jeune Mme de Cambremer. Elle est d'une part très ridicule, mais aussi victime de la violence des salons. C'est une autre idée qui court La Recherche: la violence.Si vous boîtez vous attirez les coups. J'aurais un exemple mais je ne vais pas le donner...
[la salle rit].
AC: Oui. On se rappelle à Ce propos ce geste du narrateur prêt à baiser les mains de Norpois qui venait de lui promettre une introduction chez les Swann. Le narrateur pensait que ce geste était passé inaperçu, puis apprend plus tard que Norpois a raconté ce geste dans les salons.

JD: Bon alors je donne mon exemple. il s'agit du moment où arrivant à La Raspelière, Marcel donne son avis sur la décoration:

Le comble fut quand je dis: «Ma plus grande joie a été quand je suis arrivé. Quand j’ai entendu résonner mes pas dans la galerie, je ne sais pas dans quel bureau de mairie de village, où il y a la carte du canton, je me crus entré.»[8]

Pourquoi a-t-il dit cela? Pour affirmer un certain goût poétique?

AC: Oui, lui seul est sensible à l'insignifiant, ce passage se situe au moment de la lustrine verte. Cette lustrine, c'est une amorce avortée qui aurait dû permettre une plongée dans la mémoire involontaire. Ce passage est maladroit car il n'a pas été exploité ultérieurement. C'est une sorte de "bavure" de l'auteur. La lustrine était censée annoncer Le Temps retrouvé.

JD: Les Verdurins sont assez putassiers mais ils vont gagner à la fin. Ce sont eux qui vont inventer l'art moderne.

AC: J'ai beaucoup aimé votre citation d'Italo Calvino sur la structure en réseau, sur le fait que la position sur le réseau compte davantage que les identités.


La version de sejan.


Notes

[1] Roland Barthes, "Une idée de recherche", in Recherches de Proust, p.37

[2] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2 p.815/ Tadié t3 p.210

[3] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.917

[4] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.355

[5] Roland Barthes, "Une idée de recherche", in Recherches de Proust, p.34

[6] Ibid, p.34-35

[7] c'est moi qui souligne

[8] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.944

cours n°4 : la morale, obsession des philosophes

Je me suis aperçu que j'avais suivi un fil au cours de ses trois premiers cours que je n'ai reconnu qu'après coup. Il s'agit du fil de la conduite de la vie, de la conduite de soi. Les comparaisons utilisées le montrent: l'éléphant et le cornac (pour illustrer les relations entre moralité intuitive et moralité rationnelle, celle-ci pilote précaire de celle-là)), la chute de cheval de Montaigne, moment capital dans la prise de conscience de la perte de contrôle de soi, Aristote et Campaspe, où la courtisane chevauchant le philosophe illustrait l'échec de la philosophie morale à gouverner les passions et l'impuissance du contrôle de soi.
Tous ces exemples utilisent l'image de la conduite, du cavalier.

Pour Montaigne, l'expérience de la chute est représentative de la mort. Montaigne, c'est l'homme fragile dans un monde en guerre, c'est l'homme à la recherche de son assiette (il utilisera cette image à plusieurs reprises). Le passage qui précède la chute illustre la précarité de la situation.

Pendant nos troisièmes troubles [guerres civiles] ou deuxième (il ne me souvient pas bien de cela), m'étant allé un jour promener à une lieue de chez moi, qui suis assis dans le moyeu [sis au milieu] de tout le trouble des guerres civiles de France, estimant être en toute sûreté et si voisin de ma retraite que je n'avais pas besoin de meilleur équipage, j'avais pris un cheval bien aisé, mais non guère ferme. A mon retour, une occasion soudaine s'étant présentée de m'aider de ce cheval à un service qui n'était pas bien de son usage, un de mes gens, grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche désespérée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et le petit cheval, et les foudroyer de sa raideur et de sa pesanteur, nous envoyant l'un et l'autre les pieds contre-mont [en l'air]: si [si bien] voilà le cheval abattu et couché tout étourdi, moi dix ou douze pas au-delà, mort, étendu à la renverse, [...][1]

"Le petit homme et le petit cheval", voilà l'image que je voudrais retenir de Montaigne. C'est l'image du Moi bousculé dans le monde, ce qui introduit et explique les intermittences de la raisons. Cela rejoint l'image des pavés de la cour de l'hôtel de Guermantes contre lesquels le narrateur trébuche, il y a instabilité.

Je disais donc la semaine dernière qu'il y avait deux pistes que je ne souhaitais pas emprunter : faire de Proust un catalogue de recettes pour diriger sa vie et isoler un certain nombre de cas pour dégager de La Recherche une philosophie morale. Nous essayerons d'emprunter une troisième voie.

Mais avant cela, revenons à ce rejet de Kant et du néo-kantien que nous trouvons dans Proust.
Aristote et Campaspe reprenne le topos du philosophe amoureux tel qu'on peut l'imaginer illustré dans l'église de Combray.
Ce topos est utilisé de façon plus explicite dans Le salon de la comtesse Potocka paru en 1904:

Elle fut aussi l'amie d'un philosophe connu, et si elle fut toujours bonne et fidèle à l'homme, en lui elle aimait à humilier le philosophe. Là encore je retrouve la petite-nièce des papes, voulant humilier la superbe de la raison. Le récit des farces qu'elle faisait, dit-on, au célèbre Caro me fait invinciblement penser à cette histoire de Campaspe faisant marcher Aristote à quatre pattes, une des seules histoire de l'antiquité que le moyen âge ait figurées dans ses cathédrales afin de montrer l'impuissance de la philosophie païenne à préserver l'homme des passions.[2]

Il s'agit d'humilier la superbe de la raison. L'image est empruntée à Emile Mâle. "humiliation de la raison": la philosophie est impuissante à régler la vie.
Bergotte comme Augustin a connu l'humiliation de la raison, ce qui est indispensable à l'œuvre du moraliste.
Mais il faut aller plus loin.
"Le célèbre Caro" à qui la comtesse faisait des farces a été le héros en 1881 d'une pièce de théâtre, Le Monde où l'on s'ennuie, d'Edouard Pailleron. C'est également un mondain dans Sodome et Gomorrhe. La jeune Mme de Cambremer est assidue aux cours de Caro, de Brunetière et aux concerts Lamoureux.[3] J'ai trouvé dans une nécrologie qu'il «fascinait les dames du Faubourg Saint Germain». Il a écrit Etudes morales sur le temps présent, Le pessimisme au XIXe siècle, George Sand, Léopardi, Schopenhauer, Hartmann, entre autres. Le pessimisme était à la mode (qu'on songe à Huysmans et A rebours, ou Bourget) dans les années 1881-187, et l'on se rappelle la remarque de Brichot: «Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l’an passé le pessimisme»[4]. D'Aristote à Caro, il y a donc toute une tradition de philosophes amoureux et ridicule, et l'on se souvient que le plus grand traité de morale contemporain avait été écrit en pensant à un jeune porteur de dépêches.

La morale est le grand problème que se pose la philosophie du temps de la jeunesse de Proust. Tout le monde enseignait la morale même s'il n'y avait pas de professeurs de morales. La grande question était celle d'une morale laïque, et il est très étonnant de voir cette question ressurgir ces jours-ci...[rires dans la salle]. Pour Darlu, la morale est au cœur de la philosophie. Dans les satires de Proust, il est important de se souvenir que Darlu était l'un des modèles du professeur Beulier, dans Jean Santeuil.
L'autre chaire était occupée par Paul Janet qui a écrit La Morale, ouvrage d'inspiration néo-kantienne. Proust a suivi son cours, "Unicité et identité du Moi". En 1894-1895, Proust a suivi les cours d'Emile Boutroux.
A la question «Quels sont vos héros dans la vie réelle», Proust répond à vingt ans: «Darlu et Boutroux», ce qui montre l'influence énorme de ces philosophes sur le jeune homme.

On pourrait citer de la même époque Lucien Lévy-Bruhl et Gabriel Séailles, qu'on préféra à Bergson pour remplacer Janet à la Sorbonne. Séailles a fait paraître un ouvrage sur la morale laïque dans la conscience moderne. Songeons également que le titre du premier cours de Durkheim à la Sorbonne était "L'éducation morale":

Entre Dieu et la société il faut choisir. […] à mon point de vue, ce choix me laisse indifférent, car je ne vois, dans la divinité, que la société transfigurée et pensée symboliquement.[5]

La divinité n'est que l'expression d'une société: on trouve ici les fondements d'une morale laïque. Dans ce contexte, la morale est à la fois intérieure et extérieure, c'est une sorte de kantisme parfait.
On retrouve tous ces noms dans les revues: La revue philosophique de Théodule Ribot qui a influencé psychologiquement Proust et surtout son père, La revue métaphysique de la morale dans laquelle écrivent Xavier Léon, Hélie Halévy, tous amis de Proust... Un devoir du jeune Proust écrit dans le cadre du cours sur l'identité et l'unicité du moi est parvenu jusqu'à nous; le sujet en était la spiritualité de l'âme. On y retrouve l'idée de cette société à la fois intérieure et extérieure à nous:

Chaque vie humaine est une vague dans la mer. Nous participons à la création universelle et nous devons la réaliser individuellement [...] entièrement.

Cela fonde l'obligation de la science et de la charité, et donc de solidarité. Sur quoi fonder l'obligation de solidarité? C'est toute la querelle entre Darlu, laïc, et Brunetière, revenu au catholicisme.
Cette question est d'actualité à l'heure où l'on réédite Léon Bourgeois tandis que Marie-Claude Blais publie La solidarité: histoire d'une idée.

Le père de ce mouvement est sans doute Paul Desjardins, plus connu comme fondateur des décades de Pontigny, ancêtre de Cerisy. Paul Desjardins publiait un feuilleton dans Le Temps, que j'aurai dû lire d'ailleurs puisqu'il s'intitule La demoiselle du Collège de France (reconnaît Compagnon avec un sourire franc). Madame Proust garde ces épisode puisqu'elle écrit dans une lettre à Marcel «Je te les enverrai». La même lettre continue: «Aujourd'hui Robert va au cours de Boutroux».
Il est l'auteur d'un livre Le devoir présent, publié en 1892, qui étudie la possibilité de morales théoriques, qu'il juge froides. Comment fonder une société là-dessus? Il se dispute avec Robert Dreyfus qui lui reproche d'abandonner la laïcité. Il fonde le mouvement "Union pour la Vérité" avec Lagneau, qui est le modèle de Bouteillé dans Les Déracinés de Barrès.
Proust écrit à Desjardins à propos de la charité. Il n'est pas encore le traducteur de Ruskin mais on sent déjà des prémisses. Proust reproche à Desjardins une conception un peu trop esthétique de la charité, une conception qui préfère le beau geste au geste le plus utile: celui qui verse du parfum sur les pied d'un pauvre fait un beau geste mis un geste inutile. (citation exacte à retrouver dans la correspondance). Il s'agit d'un acte artistique.
Le nom de Desjardins sert à ridiculiser Legrandin:

« Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins :
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...
N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n’avez peut-être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant ; aujourd’hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide...
Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu...
Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ; et même à l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel. »[6]

De la même façon, Brichot et son collègue X renvoie à toute cette constellation autour de Darlu (qu'on retrouve dans Beulier (Jean Santeuil) et partiellement chez Brichot).

J'ai fait ce long détour car curieusement la question de la possibilité et de la validité d'une morale laïque est redevenue très actuelle.
Dans La Recherche, on est revenu du néo-kantisme et le narrateur témoigne du plus grand scepticisme. Ainsi dans Un amour de Swann, il est fait allusion aux opinions qui tournent:

C’est que Swann arrivait à un âge dont la philosophie – favorisée par celle de l’époque, par celle aussi du milieu où Swann avait beaucoup vécu, de cette coterie de la princesse des Laumes où il était convenu qu’on est intelligent dans la mesure où on doute de tout et où on ne trouvait de réel et d’incontestable que les goûts de chacun – n’est déjà plus celle de la jeunesse,[...].[7]

Il y a conflit entre l'intelligence et la moralité. L'individualisme, le scepticisme, le dilettantisme, le pessimisme, sont les bêtes noires de l'époque.
La coterie des Guermantes se caractérisait par un conflit entre l'intelligence et la morale.

Le génie de la famille avait d’ailleurs d’autres occupations, par exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes plus particulièrement intelligents, des Guermantes plus particulièrement moraux, et ce n’étaient pas d’habitude les mêmes. Mais les premiers – même un Guermantes qui avait fait des faux et trichait au jeu et était le plus délicieux de tous, ouvert à toutes les idées neuves et justes – traitaient encore mieux de la morale que les seconds,[...].[8]

Celui qui a l'expérience du mal est le plus délicieux et parle le mieux.
Le jeune Proust réagissait déjà contre le néo-kantisme dans Les Plaisirs et les jours:

Les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain, puisque les plus épais et les plus déplaisants préjugés d'aujourd'hui eurent un instant de nouveauté où la mode leur prêta sa grâce fragile. Beaucoup de femmes d'aujourd'hui veulent se délivrer de tous les préjugés et entendent par préjugés les principes. C'est là leur préjugé qui est lourd, bien qu'elles s'en parent comme d'une fleur délicate et un peu étrange.
Elles croient que rien n'a d'arrière-plan et mettent toutes choses sur le même plan. Elles goûtent un livre ou la vie elle-même comme une belle journée ou comme une orange. Elles disent l'«art» d'une couturière et la «philosophie» de la «vie parisienne». Elles rougiraient de rien classer, de rien juger, de dire: ceci est bien, ceci est mal.[...] Autrefois, quand une femme agissait bien, c'était comme par une revanche de sa morale, c'est-à-dire de sa pensée, sur sa nature instinctive. Aujourd'hui quand une femme agit bien, c'est par une revanche de sa nature instinctive sur sa morale, c'est-à-dire sur son immoralité théorique [...].[9]

Entre paradoxes et préjugés, il n'y a pas de place pour les principes. Autrefois c'était la morale rationnelle qui dominait, aujourd'hui, c'est la bonté instinctive. On voit se profiler Mlle de Vinteuil et sa profanation rationnelle contre son adoration filiale instinctive.

Les philosophes contemporains, et notamment américains, ne croient plus aux principes comme règles de conduite de soi. C'est pour cela qu'ils se tournent vers la littérature qui permet une méditation sur la contingence des situations. Il y a un retour de la philosophie morale prenant pour objet la littérature. La philosophie cherche dans la littérature la réponses à des questions (Comment un homme doit-il vivre? Qu'est-ce que la vie bonne?) que se posait la littérature classique.
Mais la littérature moderne s'est fondée contre cette lecture morale de la littérature: est-il dès lors légitime de lire ses auteurs selon cette grille? "Devoir", "être humain", "nos vies", etc : ce sont des notions absentes chez Baudelaire. Quand ces mots figurent dans La Recherche, c'est que les personnages sont malheureux (on revient toujours à l'aphorisme «On devient moral dès qu'on est malheureux».[10]). Ainsi Swann trouve les Verdurins moraux tant qu'il est heureux mais ne leur trouve que des défauts quand ceux-ci emmènent Odette à Chatou sans l'inviter:

« Quelle gaieté fétide ! disait-il en donnant à sa bouche une expression de dégoût si forte qu’il avait lui-même la sensation musculaire de sa grimace jusque dans son cou révulsé contre le col de sa chemise. Et comment une créature dont le visage est fait à l’image de Dieu peut-elle trouver matière à rire dans ces plaisanteries nauséabondes ? Toute narine un peu délicate se détournerait avec horreur pour ne pas se laisser offusquer par de tels relents. C’est vraiment incroyable de penser qu’un être humain peut ne pas comprendre qu’en se permettant un sourire à l’égard d’un semblable qui lui a tendu loyalement la main, il se dégrade jusqu’à une fange d’où il ne sera plus possible à la meilleure volonté du monde de jamais le relever. J’habite à trop de milliers de mètres d’altitude au-dessus des bas-fonds où clapotent et clabaudent de tels sales papotages, pour que je puisse être éclaboussé par les plaisanteries d’une Verdurin, s’écria-t-il, en relevant la tête, en redressant fièrement son corps en arrière. Dieu m’est témoin que j’ai sincèrement voulu tirer Odette de là, et l’élever dans une atmosphère plus noble et plus pure. Mais la patience humaine a des bornes, et la mienne est à bout ».[11]

Autrui ne peut être pensé comme le visage de Dieu que dans ce contexte. Swann ne témoigne de laa bienveillance et de la générosité envers Odette uniquement dans le moment d'une grande violence envers les Verdurin. La patience, l'amour humain, la bonté, ne se montre qu'au moment du désespoir.
De même quand Swann se flatte des qualités d'Odette après son mariage, alors que les salons refusent de le recevoir avec sa femme et qu'il dîne avec des bourgeois, il fait preuve de beaucoup d'indulgence:

l’ancien Swann avait cessé d’être non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s’agissait de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne l’exaspérait-elle pas ? Comment pouvait-il la déclarer agréable ? Le souvenir du milieu Guermantes aurait dû l’en empêcher, semblait-il ; en réalité il l’y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à l’encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût raffiné même, mais aussi du snobisme, d’où possibilité d’une interruption momentanée dans l’exercice du goût. [...] Seulement, une grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l’esprit. Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu’on la recevait, on s’ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que c’est parce qu’on l’avait trouvée agréable qu’on la recevait. Swann venant au secours de Mme de Guermantes lui disait quand l’Altesse était partie : « Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu’elle ait approfondi la Critique de la Raison pure, mais elle n’est pas déplaisante. — Je suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle était intimidée, mais vous verrez qu’elle peut être charmante. © Elle est bien moins embêtante que Mme X (la femme de l’académicien bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes. — Mais il n’y a même pas de comparaison possible. » La faculté de dire de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l’avait acquise chez la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l’égard des gens qu’il recevait. Il s’efforçait à discerner, à aimer en eux les qualités que tout être humain révèle, si on l’examine avec une prévention favorable et non avec le dégoût des délicats [...][12]

Swann fait preuve d'une indulgence telle qu'il se trompe lui-même. Le "dégoût des délicats": la philosophie du dilettantisme est mise à l'écart au profit de l'intelligence.
L'éthique kantienne, républicaine est toujours présentée comme une illusion (à l'exception des Larivière). La solidarité, clé de voûte de la République, est en réalité une solidarité de castes, de communautés, jamais une solidarité humaine.
A Combray, par exemple, il s'agit d'une solidarité familiale, illustrée par la tradition du samedi:

Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme: «Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi!»[13]

La famille, c'est le lieu de la complicité et du "patriotisme" (!), ce qui est à opposer à Darlu, qui prônait un patriotisme à travers un amour universel. Ici, il ne s'agit que d'une solidarité entre des fidèles.

Un autre exemple est donné par les jeunes filles à Balbec:

Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule environnante était composée des êtres d’une autre race et dont la souffrance même n’eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité, elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à s’écarter ainsi que sur le passage d’une machine qui eût été lâchée et dont il ne fallait pas attendre qu’elle évitât les piétons, et se contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles n’admettaient pas l’existence et dont elles repoussaient le contact s’était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n’avaient à l’égard de ce qui n’était pas de leur groupe aucune affectation de mépris, leur mépris sincère suffisait.[14]

C'est tout le contraire d'un comportement selon la maxime: «Agis de telle sorte que tu puisses également vouloir que ta maxime devienne une loi universelle».

De la même façon, la maladie et l'affaire Dreyfus amèneront Swann à ressentir une solidarité juive: là encore, il s'agit d'une solidarité communautaire, non-universelle.

Cette solidarité de caste est parfaitement résumée par l'opinion de Françoise à propos du jugement de ma grand-mère sur Mme de Villeparisis:

Tout au plus ne croyait-elle pas ma grand’mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante.[15]


La version de sejan.


Notes

[1] Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.275

[2] Essais et articles, Pléiade, p.493

[3] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.819

[4] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.1050

[5] Emile Durkheim, "Détermination du fait moral" (1906) in Sociologie et philosophie, Paris, PUF.

[6] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.120

[7] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.279

[8] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.440

[9] Les Regrets, V

[10] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.630

[11] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.286

[12] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.513

[13] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.110

[14] A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t2, p.791

[15] Ibid, p.697

Séminairen°3: Luc Fraisse, Proust et l'écriture du mensonge

Comme souvent, j'ai laissé passer l'introduction, attendu l'annonce du plan, afin de prendre la mesure de ce nouveau professeur, pour évaluer sa vitesse d'élocution, sa façon de se répéter pour laisser le temps de prendre des notes (technique que Compagnon maîtrise à merveille, ce qui facilite grandement la prise de notes (une auditrice prenait la défense des intervenants en séminaire (toujours cette tentation de les appeler séminaristes) en me faisant remarquer qu'ils n'avaient qu'une heure, que cela devait être très impressionnant, et surtout, qu'ils devaient essayer de dire le maximum dans ce peu de temps, alors que Compagnon savait qu'il aurait encore une heure, et encore une heure... Je ne partage pas cette indulgente opinion. J'attends d'un professeur intervenant au Collège de France autant de maîtrise sur le fond que sur la forme.))

Je n'ai pas entendu de plan, je n'ai pas entendu ce léger changement de ton qui indique que l'introduction est finie, qu'on entre dans le cœur du sujet. Je n'ai entendu que des phrases comportant le mot mensonge, tout les trois ou quatre mots. Je n'ai pas compris quelle était la thèse exposée et quelle était la thèse défendue. Si, peut-être: Proust a menti, a menti partout, dans son livre et dans sa correspondance, il a cherché à retarder le moment du dévoilement. Fraisse s'est placé successivement du point de vue philosophique, puis du point de vue littéraire.
S'il se trouvait, comme il est probable, que ce séminaire soit diffusé sur France Culture dans les prochains mois, prévenez-moi dans les commentaires, je reprendrai cette transcription qui n'en est pas une.

En attendant, voici des fragments, des notes éparses, sans véritable ligne directrice. Ceci est à peine une transcription, je ne comprends pas mes notes à la relecture, ce qui n'es pas surprenant puisque j'étais tellement exaspérée que j'en ai pris très peu.


Le premier livre de Luc Fraisse est sa thèse, soutenue sous la direction de Michel Raimond: Le Processus de la création chez Marcel Proust: le fragment expérimental.
Luc Fraisse a publié L’Œuvre cathédrale – Proust et l’architecture médiévale qui a reçu le prix de l’essai de l’Académie française, il est un spécialiste de la correspondance de Proust, il a écrit sur l'esthétique de Proust, le japonisme de Proust, sur Henri Bosco, et une histoire de l'histoire littéraire.


Les mensonges sont essentiels à l'humanité. On ment toute sa vie. (réflexion à propos de La Fugitive).
Les mensonges dans la Recherche sont inombrables et variés.
Quel est le rapport de Proust au mensonge? L'écrivain ment-il aussi quand il parle de son œuvre? Proust ment-il? Pourquoi, à qui, comment? On peut définir deux mensonges croisés, celui du philosophe et celui de l'écrivain (en considérant un Proust penseur, philosophe, et un Proust écrivain).

Définition du mensonge: énoncer des choses fausses en sachant qu'elles sont fausses.

Le narrateur est philosophe. Selon Gracq, dans La Littérature à l'estomac, Proust pensait que sa gloire serait liée à la découverte de quelques grandes lois psychologiques.
On passe du mensonge à l'illusion et de l'illusion à l'erreur. (exemple typique de phrase incompréhensible quand je relis mes notes: s'agit-il d'un constat de Proust s'appliquant à ses personnages, ou à la vie, ou d'un constat de Fraisse à propos de La Recherche? C'est indécidable à la lecture de mes notes. les deux sont possibles, et justes sans doute, mais noter cette phrase sans savoir à qui l'attribuer ne permet pas un compte-rendu fidèle de l'exposé de Fraisse).

Swann a beaucoup de mal à dire la vérité, à exprimer ce qu'il pense:

Pour quelle autre vie réservait-il de dire enfin sérieusement ce qu’il pensait des choses, de formuler des jugements qu’il pût ne pas mettre entre guillemets, et de ne plus se livrer avec une politesse pointilleuse à des occupations dont il professait en même temps qu’elles sont ridicules?[1]

Le narrateur est un menteur provisoire. La Recherche est une œuvre qui garde ses vérités pour plus tard. Le livre permet l'assurance d'une forme solide. Le sujet écrivant trouve dans la construction un recours contre le mensonge: j'écris donc je dis vrai.

Le philosophe et l'écrivain sont soumis à la nécessité de vivre. La correspondance est-elle le lieu de la vérité, ou du mensonge redoublé? On se rappelle Amicus Plato, sed magis amica veritas, «Platon m'est cher, mais la Vérité m'est encore plus chère.» (En fait je n'ai pas compris: il m'a semblé ici que Fraisse disait que la correspondance était le lieu de la vérité, et que Proust n'hésitait pas à blesser ses amis, tandis que la suite de l'exposé m'a laissé l'impression inverse: Proust mentait à ses amis dans la correspondance. Ici encore, les deux sont possibles, mais c'est agaçant de ne pas savoir si j'ai mal compris/mal entendu, ou si c'est Fraisse qui a adopté un plan contourné.)

La vérité n'est pas intéressante d'un point de vue romanesque. Elle ne permet ni les gros plans, ni les anecdotes. J'opposerai le télescope de la vérité au microscope du mensonge, la vérité est universelle, le mensonge est particulier. D'autre part, le mensonge présente l'intérêt d'un point de vue narratif de pouvoir être rectifié: il permet de continuer le récit.

La morale est la partie de la philosophie qui fait le moins partie de la philosophie, car elle se présente avant rtout comme une suite d'applications particulières.
Comment articuler la théorie et la pratique, la logique et l'intuition?
Le narrateur vit dans la hantise d'être dupe. On pense à la chimère nervalienne: le mensonge à soi-même librement consenti. C'est ainsi que Swann se mentira à propos d'Odette comme le héros se mentira à propos d'Albertine.

La correspondance de Proust distribue des contre-vérités. On soupçonne que Proust expérimente le mensonge, ce qui rappelle le modèle augustinien: traverser bien des erreurs pour vivre enfin dans la vérité.

Platon identifiait trois idées majeures: le Bien, le Vrai, le Beau. Schopenhauer a défini l'amour comme une métaphysique du mensonge. Bergson se méfiait de l'intelligence. Le manque de volonté produit le mensonge, qui conjugué à l'oubli produit les intermittences du cœur.

En 1908-1909, il fait paraître des pastiches dans Le Figaro. On n'a pas assez étudié les rapports unissant l'écriture et le mensonge.
On songe également au faux Goncourt dans La Recherche.

Je fermai donc le journal des Goncourt. Prestige de la littérature.![2]

On se rappelle Bloch et ses plagiats, qui lorsqu'il entend une idée s'exclame toujours que par coïncidence il vient d'écrire la même chose, puis rentre chez lui et écrit les pages en question.

Et Bloch se donnait, en effet, un alibi rétrospectif en me disant, chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien : « Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te lise cela. » (Il n’aurait pas pu me le lire encore, mais allait l’écrire le soir même.)[3]

Proust écrit également à M. Bibesco: «J'ai dû brûler presqu'un livre sur la Bretagne.» : peut-on considérer que l'introduction des noms de Quimperlé et Pont-Aven dans un roman est la preuve que tout n'a pas été brûlé? Il reste toujours des traces, toute phrase ressemble à une autre, même si elle est nouvelle au-delà de la surface, comme le rappelle une remarque à propos de la sonate de Vinteuil:

Ces phrases-là, les musicographes pourraient bien trouver leur apparentement, leur généalogie, dans les œuvres d’autres grands musiciens, mais seulement pour des raisons accessoires, des ressemblances extérieures, des analogies plutôt ingénieusement trouvées parsenties par l’impression directe.[4]

L'écrivain ment toujours sur ses sources, la vie permet parfois de rétablir la vérité. Seules les vies de Laclos et Mme de Genlis permettent de connaître les vies de Laclos et Mme de Genlis[5], pas leurs œuvres. Quand l'auteur se met à mentir, la littérature peut commencer.
Dans un roman, la vérité peut se passer de mots, d'où des malentendus, par exemple le geste obscène d'Albertine mal interprété.[6]

Le mensonge suit un modèle musical.

L'autobiographie fictive est le comble du scandale. C'est un mensonge sur soi, celui qui dit "je ment.

Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures ; je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui, j’en connais clairement la vérité subjective.[7]

Le narrateur s'avoue être plus ou autre chose que le narrateur. Il y a un écart entre l'auteur et le narrateur qui permet de glisser le mensonge, mais le mensonge peut jouer dans tous les sens, car tout est à peu près aussi incompréhensible.

Trois sortes de mensonges: le snobisme, qui est mensonge à soi-même; l'inversion, qui est le mensonge obligé; et la jalousie, qui est la peur du mensonge de l'autre.

Le mensonge déclaratif est pauvre, retournable (c'est-à-dire qu'en en prenant l'inverse on obtient la vérité). Le mensonge par omission est beaucoup plus intéressant.

Il est possible de faire une analogie entre les détails cachés des statues des églises, détails hors de vue sur des statues placées en hauteur, et la vocation invisible de l'auteur cachée dans le texte de La Recherche, cette vocation qui y est proclamée cachée.
En effet, un sujet peut en cacher un autre. Proust écrit à Jacques Rivière qu'il est obligé de feindre des erreurs:

Mais cette évolution de la pensée, je n’ai pas voulu l’analyser abstraitement mais la recréer, la faire vivre. Je suis donc forcé de peindre des erreurs, sans croire devoir dire que je les tiens pour des erreurs ; tant pis pour moi si le lecteur croit que je les tiens pour la vérité.

Le vrai sujet du livre (la révélation de la vocation de l'auteur) est caché par des erreurs afin de différer les vérités.

Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité.[8]

«J'aurais cru» : le narrateur n'a pu aller au bout du mensonge, il avoue ici qu'il se trompe, qu'il sait que ce qu'il écrit est faux: aller visiter la région n'aurait pas permis d'atteindre la vérité.

Mes notes contiennent ensuite une série de citations, sans commentaire. Je ne sais pas faire le lien entre elles. Elles ont été lues, c'est tout ce que je puis dire.

Il y a bien des années de cela. La muraille de l’escalier où je vis monter le reflet de sa bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.[9]

Aussi depuis le déjeuner mes regards anxieux ne quittaient plus le ciel incertain et nuageux. Il restait sombre. Devant la fenêtre, le balcon était gris.[10]

Le narrateur rassemble tout ce qu'il sait être faux.

Mais alors, autant que par l’identité que j’avais remarquée tout à l’heure entre la phrase de Vinteuil et celle de Wagner, j’étais troublé par cette habileté vulcanienne. Serait-ce elle qui donnerait chez les grands artistes l’illusion d’une originalité foncière, irréductible en apparence, reflet d’une réalité plus qu’humaine, en fait produit d’un labeur industrieux ? Si l’art n’est que cela, il n’est pas plus réel que la vie, et je n’avais pas tant de regrets à avoir.[11]

Il s'agit le la sonate de Vinteuil. Rien n'est original, il n'y aurait qu'imitation dissimulée.
L'art est irréel, ce n'est qu'un reflet. L'interrogation n'est qu'un artifice rhétorique. L'interrogation nous ramène aux procédés de la tragédie classique. L'interrogation est un procédé important, c'est ainsi que la rencontre Charlus/Jupien est comparée aux «phrases interrogatives de Beethoven».[12]

Proust écrit en 1914 à Jacques Rivière qu'il s'est résolu à ne pas annoncer la vérité. L'entreprise de vérité consiste à dévoiler ce qui est caché.

Comment atteindre la vérité? La Jalousie est peut-être la solution, car, disait Anne Henry, «si l'amour est mensonge, la jalousie qui est son contraire devrait permettre d'atteindre une certaine vérité».

Même les déclarations de l'auteur sont fausses.
Ainsi, Proust écrit à Rosny aîné que Swann était apparu en 1913, qu'il n'avait pas retouché ses textes pendant la guerre.
C'est faux. Il s'agit de convaincre le public que l'œuvre avait une solide construction interne. Proust ment au service d'une vérité supérieure. Comme l'a fait remarquer Gide, Proust n'aurait jamais tant insisté sur l'évidence de la construction de son œuvre si cette construction avait été évidente.

Le mensonge de l'auteur sur son œuvre résulte de l'écart entre la volonté de l'écrivain doctrinaire et celle de l'auteur.

J'ai à peine noté la conclusion. J'espérais encore que Compagnon rassemblerait l'exposé qu'il venait d'entendre, en exposerait le plan, les idées directrices... Il n'en fut rien. Antoine Compagnon évoqua Deleuze et la vertu heuristique du mensonge.

Vous aurez peut-être davantage de chance chez sejan.


Notes

[1] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.98

[2] Le Temps retrouvé, Clarac t3, p.717

[3] Ibid., p.1034

[4] La Prisonnière, Clarac t3, p.255

[5] La prisonnière, Clarac t3, p.379

[6] Le Temps retrouvé, Clarac t3 p.693

[7] La Prisonnière, Clarac t3, p.347

[8] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.86

[9] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.37

[10] Ibid, p.396

[11] La Prisonnière, Clarac t3, p.161

[12] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.605

cours n°3 : la perplexité, recherche et reconnaissance du Moi

Nous avons lors des séances précédentes que le temps était venu d'un retour, non pas à une morale de Proust dans le sens d'une règle de conduite (même si l'on pourrait dans cette perspective adopter la règle "Travaillez tant que vous avez de la lumière"), mais comme enquête et investigation de soi-même.

Pour cela, j'avais proposé le passage où le narrateur pleure en apprenant les préférences sexuelles de Saint-Loup, sans trouver d'explication à ses larmes.
Il y a un conflit entre la raison et les systèmres moraux, une opposition entre le rationnel et l'intuitif.

Il faut ici introduire une note de prudence. En effet, Albertine disparue est un livre inachevé dont la publication est posthume. C'est un texte répétitif, parfois lassant, qui présente les défauts que Proust reprochait à Péguy: l'eau bout à cent degrés, il est inutile de le dire de dix façons différentes. [1]
Ce ressassement aurait pu être amendé sur les épreuves que Proust corrigeait abondamment. L'analyse du passage concernant Saint-Loup nous laisse interloqué, cela ne serait peut-être pas le cas si nous disposions du texte définitif.
Il faut donc être prudent, éviter d'être trop catégorique.

L'instinct de moralité

Aujourd'hui, les neurosciences nous confirment qu'il existe un sens moral rationnel et un sens moral intuitif. Celui-ci est le plus profond, le plus souterrain, le plus ancien. Selon les biologistes, le raisonnement moral n'est que la pointe de l'iceberg. Les philosophes réfléchissent sur la morale spéculative, qui n'est que cette pointe. Les biologistes la comparent à un cornac monté sur un éléphant. Les philosophes s'intéressent au cornac (selon les biologistes), peut-être que les poêtes s'intéressent à tout l'éléphant.

Cela renvoie à toute une tradition, au débat classique entre l'inné et l'acquis, entre Rousseau et Kant. Il s'agit peut-être d'un débat dépassé depuis longtemps. En tout cas, la réflexion de La Recherche du temps perdu porte sur les deux.
Ainsi, durant sa maladie, Bergotte fait appel à plusieurs médecins qui lui proposent différents remèdes; il choisit parmi ceux-ci: il y a un instinct physiologique:

Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation du docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer.[2]

Voilà encore une sentence. Il y a un instinct moral du cœur comme il y a un instinct physique du corps. On sait d'instinct comment soigner son corps.

A la fin du Temps retrouvé, le narrateur nous livre ses réflexions à propos du livre à venir, le livre à venir.

Quant au le livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous.

C'est une tâche devant laquelle la plupart recule:

Aussi combien se détournent de l’écrire! Que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là! Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du Droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct.

«plus de génie, c’est-à-dire d’instinct»: on se rappelle la note dans Sésame et les Lys: la morale instinctive de l'artiste, c'est l'instinct de conservation de son talent.

Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder.

Il y a conflit entre le devoir moral inné et l'intelligence. La Recherche comporte d'ailleurs de nombreux passages où le narrateur cherche à se justifier.

Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier.[3]

On trouve dans ses lignes une dimension morale prescriptive. L'artiste possède en lui un instinct qu'il doit reconnaître en lui et suivre.
La nature de cette morale est innée, a priori, acquise. Proust déplace les termes du débat, il s'agit ici d'une morale interne, qui consiste à suivre ses impératifs intérieurs.

Lorsque j'étais à New York un livre m'est passé entre les mains: Proust was a neuroscientist. Je ne l'ai pas acheté car le titre m'a donné l'impression de n'être là que pour attraper le client. J'ai eu tort (on a toujours tort de ne pas acheté un livre). Je sais qu'il est à la mode de parler de livres qu'on n'a pas lus, mais je n'en suis pas encore là, donc j'attendrai de l'avoir lu pour vous dire ce qu'il en est.

La morale de l'artiste est une morale de l'identité, du Moi, du self. Le Moi est le fondement de toute morale. Le narrateur s'interroge souvent sur cette identité, en particulier quand il réfléchit sur le sommeil, un peu à la manière de Montaigne. C'est dans le chapitre 6 du livre II, De l'exercitation. Montaigne raconte une chute de cheval qui lui a fait perdre connaissance. Il rapporte les gestes que ses compagnons lui ont dit qu'il a faits, sans qu'il s'en souvienne :

Ce conte d'un événement si léger est assez vain, n'était l'instruction que j'en ai tirée pour moi ; [...][4]

On pourrait dire pour le Moi. L'événement est si troublant que Montaigne s'observe et le commente longuement.

Je m'étale entier: c'est un skeletos[écorché, académie] où, d'une vue les veines, les muscles, les tendons, paraissent, chaque pièce en son siège. L'effet de la toux en provoque une partie; l'effet de la pâleur ou battement de cœur une autre, et douteusement.
Ce ne sont mes gestes que j'écris, c'est moi, c'est mon essence.[5]

Ce récit est ouvert par une comparaison entre le sommeil et la mort, comparaison que l'on retrouve dans Proust:

Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à notre sommeil même pour la ressemblance qu'il a de la mort.
Combien facilement nous passons de la veille au dormir! Avec combien peu d'intérêt [dommage] nous perdons la connaissance de la lumière et de nous!
A l'aventure pourrait sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'était que, par celui-ci, nature nous instruit qu'elle nous a pareillement faits pour mourir que pour vivre et, dès la vie, nous présente l'éternel état qu'elle nous garde après celle-ci, pour nous y accoutumer et nous en ôter la crainte.[6]

Le sommeil nous est donné par la Nature pour nous apprendre à mourir.
On trouve également de nombreuses pages du sommeil comme perte du moi et expérience de la mort dans Proust. Je prendrais pour exemple les nuits profondes de Doncières, et surtout les réveils:

On appelle cela un sommeil de plomb ; il semble qu’on soit devenu soi-même, pendant quelques instants après qu’un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est-ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves, entièrement différents de nous) ? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience ? La résurrection au réveil – après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil – doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés.[7]

Compagnon note en parenthèses et en souriant : «les tractions de la langue»: ces comparaisons médicales nous rappelle est bien informé par son milieu familial...
Ce passage décrit un phénomène de mémoire. Pendant un moment de latence on n'est plus personne. Et puis on se reconnaît, on reconnaît ce qui nous entoure. C'est l'expérience du ressaisissement, celui du "nom sur le bout de la langue", dont j'avais parlé l'année dernière, mais dans un autre contexte. Je n'avais pas alors ce passage à l'esprit. C'est une image qui revient à plusieurs reprises chez Proust.

Bref. La réflexion proustienne est davantage du côté de l'éléphant, et donc assez loin des réflexions des philosophes kantiens et de la morale spéculatives.

Différentes approches

En 1953, Jacques Nathan fit paraître un livre intitulé La morale de Proust qui terminait le cycle commencé dans les années 20 en concluant que Proust était plutôt immoral. Plus exactement, il identifiait deux morales, une morale dans les textes écrits avant 1914, qui affirmait la rédemption par l'art, et une seconde morale, pendant et après la guerre, plus moralisante. Cette thèse est aujourd'hui démodée; on a dit aussi qu'elle était fausse car elle reposait sur l'idée de deux livres fondus en un.
Jean-Yves Tadié écrivait en 1983: «Les rapport de la littérature et de la morale ne touche guère les lecteurs des années 80».
Entre ces deux dates, 1953 et 1983, le thème de la morale chez Proust ne fut guère étudié.
Un livre de Malcolm Bowie — vous vous souvenez de Malcolm Bowie, je l'avais évoqué ici l'année dernière alors que je venais d'apprendre sa mort la veille — reprend la leçon inaugurale qu'il a prononcée en prenant la chaire Maréchal Foch de littérature française à Oxford (il y a d'ailleurs succédé à Jean-Yves Tadié). Cette leçon s'intitulait, en 1994, The morality of Proust.

De 1983 à 1994, la réflexion a donc repris. Il s'agit cette fois d'une moralité analysée sous l'angle de la conduite de soi, d'une éthique dans le sens d'une ascétique, qui s'élabore à travers des malentendus et des reconnaissances, comme l'expérience du réveil au moment de retrouver son corps.

A.La perplexité
Où trouver ces moments de moralités, ces moments où, comme au réveil, on se considère de l'extérieur, comme un objet (soi-même comme un autre, a écrit Paul Ricœur)? Dans les moments d'interlocution, les moments où l'on est interloqué, abasourdi, pour utiliser ce mot qui vient de l'argot et qui signifie abasourdi. Ce sont dans ces situations de perplexité qu'il faut chercher les moments où l'on a l'impression de se percevoir soi-même comme autre.
Il s'agit de moments où le narrateur se surprend en train de ne pas exister dans le regard de l'autre.
Un exemple nous est donné quand le narrateur publie son premier article dans Le Figaro (dans Albertine disparue). C'est un passage qui a été élaboré très tôt et qui a mis longtemps à trouver sa place, qui bouge dans les brouillons avant de trouver la bonne place.
Le début est une expérience de reconnaissance, découvrir son nom imprimé pour la première fois. On se souvient de l'aphorisme de Baudelaire dans ''Mon cœur mis à nu: «Le jour où le jeune écrivain corrige sa première épreuve, il est fier comme un écolier qui vient de gagner sa première vérole.» Baudelaire se moque ici gentiment du côté intime et grave du moment où l'on se rencontre comme auteur.
Le narrateur se rend chez les Guermantes pour observer l'effet de cet article sur ses voisins. Or ils vont le renvoyer à son néant, à une impression de zéro. C'est une expérience très pascalienne. Le narrateur se débrouille pour mentionner son article:

A propos d’Elstir je l’ai nommé hier dans un article du Figaro. Est-ce que vous l’avez lui? — Vous avez écrit un article dans le Figaro? s’écria M. de Guermantes avec la même violence que s’il s’était écrié: «Mais c’est ma cousine.» — Oui, hier. — le Figaro, vous êtes sûr? Cela m’étonnerait bien. Car nous avons chacun notre Figaro, et s’il avait échappé à l’un de nous l’autre l’aurait vu. N’est-ce pas, Oriane, il n’y avait rien.» Le duc fit chercher le Figaro et se rendit qu’à l’évidence, comme si, jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j’eusse fait erreur sur le journal où j’avais écrit. «Quoi? je ne comprends pas, alors vous avez fait un article dans le Figaro? » me dit la duchesse, faisant effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas.[8]

On rencontre la phrase favorite de M. de Guermantes, «Mais c’est ma cousine.». Il est clair que tout cela ne les intéresse pas, il s'agit d'une scène du trouble de l'identité. On pense à Pascal: «S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.»[9] Cette scène intervient à la suite d'un double malentendu, et est l'occasion d'une double reconnaissance. En effet, le narrateur en venant chez les Guermantes a suivi une jeune fille sur laquelle il s'était trompé puisqu'il s'agissait de Gilberte.

B. Deux pistes à écarter
La première serait de faire un retour à une morale tiède et bien-pensante. Cette tendance se rencontre chez certains lecteurs de Proust comme chez certains lecteurs de Montaigne: ils cherchent dans Proust des recettes pour "la bonne vie". Alain de Bottom a ainsi publié en 1997 Comment Proust peut changer votre vie, ou comment adopter une approche proustienne de l'existence. C'est un type de lecture édificatrice. C'est une lecture possible, mais qui ne permet pas d'approcher la perplexité.

La deuxième piste à ne pas emprunter est celle de la philosophie morale. On a assisté au cours des vingt dernières années, et notamment aux Etats-Unis, à un retour à la littérature. L'idée est que la littérature permet mieux d'apprendre comment vivre la vie bonne que la philosophie.
Pourquoi et comment est-on parvenu à cette conclusion? Il s'agit d'une critique des courants qui ont dominé la philosophie morale, c'est-à-dire d'une part de Descartes et de la philosophie métaphysique, d'autre part des philosophes utilitaristes américaines qui oppose le devoir et l'intérêt, l'impératif catégorique et l'utilitarisme.
Les philosophes américains se sont lassés de ce dilemme et se sont tournés vers les Grecs, vers Aristote, pour trouver les principes de bonne vie.
Richard Rorty, qui est mort en 2007, écrivait qu'on se détourne de Kant et plus généralement de l'impératif catégorique. On recherche une réflexion sur le Bien et le Mal qui ne soit pas une tentative d'établir une philosophie morale. La lecture d'Henry james et de Proust devient un exercice spirituel. Le roman a remplacé la religion depuis deux siècles.» (citation précise à retrouver).
Colin McGinn pense pour sa part que «le monde de la fiction est le monde idéal dans lequel partir pour des explorations éthiques.»

On trouvait déjà ces idées chez Proust. Le narrateur doutait déjà de l'intérêt de l'impératif catégorique dans la vie. Cette idée est illustrée juste après l'exécution de M. de Charlus à laquelle Brichot, présenté comme un professeur de morale (ce qui n'est pas innocent), participe. Brichot relate le plaisir qu'il prenait au discussion avec M. de Charlus:

Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X... par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. Le baron ignorait cette dernière histoire. Inutile de vous dire qu’elle a charmé son orthodoxie. Vous imaginez aisément que, chaque fois que j’argumenterai avec mon collègue à une thèse de doctorat, je trouve à sa dialectique, d’ailleurs fort subtile, le surcroît de saveur que de piquantes révélations ajoutèrent pour Sainte-Beuve à l’œuvre insuffisamment confidentielle de Chateaubriand. De notre collègue, dont la sagesse est d’or, mais qui possédait peu d’argent, le télégraphiste a passé aux mains du baron «en tout bien tout honneur» (il faut entendre le ton dont il le dit).[10]

(Le télégraphiste est un signe sexuel qui court les pages de La Recherche. En 1908, Proust avait demandé à Albufera de lui faire rencontrer un jeune télégraphiste, afin d’en obtenir des renseignements pour un «livre» auquel il travaillait.)
Le discours et les actes de Brichot illustrent la contradiction entre la philosophie et la conduite de la vie. Brichot rappelle Bouteiller, le personnage de Barrès dans Les Déracinés, mais Barrès était bien plus virulent dans sa critique de la morale kantienne. Bouteiller menait une vie d'opportuniste contraire à ce qu'il enseignait aux jeune gens.

Il s'agit là d'un topos de la critique de la philosophie morale. On le trouve sous d'autres formes, par exemple celle du philosophe amoureux. Ce topos est évoqué de façon voilée à propos des statues de Notre-Dame-des-Champs: «Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes relatives à Aristote et à Virgile».[11]. Cette anecdote est bien connue, il s'agit d'Aristote à quatre pattes, cornaqué par la courtisane Campaspe à qui il avait reproché de détourner l'empereur Alexandre de ses devoirs. Proust a sans doute rencontré ce fabliau dans Emile Mâle. Campaspe s'était vengée en séduisant le philosophe. Le philosophe ne s'était pas démonté et avait conclut: «Combien un jeune prince doit se défier de l'amour puisqu'un vieux philosophe comme lui s'y laisse prendre».

Il existe donc toute une tradition de débauche à travers le télégraphiste ou la courtisane, en contrepartie d'un éloge de la sagesse grecque.

On rejoint ici Montaigne, qui citait la courtisane Laïs: «Je ne sais quels quels livres, disait la courtisanne Lays, quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là battent aussi souvent à ma porte qu'aucuns autres.»[12]

Montaigne aura autant servi à Proust qu'Epicure.

(Hum. J'ai un doute sur cette dernière phrase. Je ne suis pas sûre de ne pas faire un contresens. je corrigerai éventuellement).


La version de sejan.


Notes

[1] «C'est le reproche que l'on pouvait faire à Péguy, [...] d'essayer dix manière de dire une chose, alors qu'il y en a qu'une.» préface à Tendres stocks, in Essais et articles, in Pléiade 1971, p.616

[2] La Prisonnière, Clarac t3, p.185

[3] Le temps retrouvé, Clarac p.879, p.879-880

[4] Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa (2002) édition établie et présentée par Claude Pinganaud, p.279

[5] Ibid, p.280

[6] Ibid, p.275

[7] Du côté de Guermantes, Clarac t2, p.88

[8] La Fugitive, Clarac t3, p.583

[9] Blaise Pascal, Pensées, fragment 121 édition Brunschvicg

[10] La Prisonnière, Clarac t3, p. 328-329

[11] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.151

[12] Michel de Montaigne, Essais, Livre III chapitre IX ou op.cit. p.714

Séminaire n°2: Philippe Chardin, amoralités proustiennes

Messieurs (et dames) intervenant aux séminaires, soyez plus cool! Celui-ci aurait facilement ri quand il levait les yeux de ses notes, malheureusement, il ne les levait pas souvent. Et donc il parlait trop vite.
Faites plus court, faites des points, ne rédigez pas, pensez à respirer, en un mot ne soyez pas si pressés.
Voilà.
A part ça, c'était bien.

NB: Philippe Chardin ayant distribué des feuilles avec les citations qu'il a utilisées, je reprends les références telles quelles. Il s'agit donc de l'édition de la Pléiade mise au point par Tadié, et non de celle de Clarac que j'utilise habituellement.


Philippe Chardin est professeur de littérature comparée à Tours.
Il a fait paraître Le Roman de la conscience malheureuse et L'Amour dans la haine ou la jalousie dans la littérature moderne (Dostoïevski, James, Svevo, Proust, Musil).
Proust ou le bonheur du petit personnage qui compare vient de paraître chez Honoré Champion.
J'apprends à l'instant, ce que je ne savais pas, qu'il est également l'auteur d'une œuvre romanesque, dont un Alma Mater, "premier roman comique inspiré par l'université française", ce qui m'intéresse beaucoup (termine Antoine Compagnon en souriant un peu malicieusement. Pour ma part, j'ai remarqué ce matin dans Amazon L'Obstination. La littérature peut-elle aider à garder une femme?)


On a davantage remarqué les amoralités que les immoralités chez Proust. Il apparaissait vite qu'il y avait non-compatibilité entre les codes moraux de la société et ceux des deux mondes proustiens, les mondes de l'enfance et du désir.
Le mot "amoralité" apparaît en 1885. L'amoralité dans le roman proustien est souvent lié au mot indifférent: «Il me parut indifférent...», «sur un ton indifférent...», «me rendant indifférent...». Qu'on songe aux moments où le narrateur avoue être devenu indifférent aux femmes de sa vie ou indifférent au souvenir de sa grand-mère.

Ici une introduction et une annonce de plan que je n'ai pas notées

I. L'amoralité ou le défaut de volonté: la scène primitive

Combray est le lieu de la scène primitive, avec le baiser de la mère. (Certes, en orthodoxie freudienne, la scène primitive doit avoir bien plus tôt, mais on peut la situer où l'on veut: dans la Recherche il s'agit d'un jeune garçon, quant à Pascal Quignard, il la situe avant la naissance!) Même si Proust n'avait pas lu Freud, la vision freudienne et la vision proustienne ont en commun l'intensité psychique de l'origine.

La scène de Combray présente une succession de transgressions des règles familiales, de la part du narrateur, de la mère et du père.
L'anxiété dévorante de l'enfant l'amène à attendre dans le couloir, ce qui constitue une transgression inouïe des règles.

Eh bien ! dussé-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j'aimais encore mieux cela. Ce que je voulais maintenant c'était maman, c'était lui dire bonsoir, j'étais allé trop loin dans la voie qui menait à la réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin. (Du côté de chez Swann, «Combray», Pléiade Tadié I, p.33)

La mère, qui respecte habituellement des règles strictes, cède, parce que le père, au lieu de la soutenir, n'obéit qu'à une règle qui semble être "Tel est mon bon plaisir".

Mon père me refusait constamment des permissions qui m'avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand-mère parce qu'il ne se souciait pas des « principes » et qu'il n'y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu'on ne pouvait m'en priver sans parjure, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me disait : « Allons, monte te coucher, pas d'explication ! » Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de principes (dans le sens de ma grand-mère), il n'avait pas à proprement parler d'intransigeance. (Du côté de chez Swann, «Combray», Tadié I, p.35-36)

On voit réapparaître la formation de l'école des Sciences politiques: Proust utilise à des fins comiques des termes du droit international. De même, les termes religieux ("parjure", "rituelle") sont tournés en dérision, dans la nostalgie d'une foi ou de règles morales.
Quant à la mère du narrateur, en acceptant de passer la nuit dans la chambre de son fils, elle accepte une exception, elle abjure sa croyance aux principes. D'autre part, elle fait ce qu'elle s'interdit en temps normal: elle laisse transparaître ses émotions devant son fils et elle pleure. Cela nous rappelle Madame Santeuil disant "On peut ce qu'on veut" en pleurant, ce qui atténue beaucoup la force de cette affirmation.
Quant à Françoise, elle est l'image-même de la réprobation, mais cette réprobation est liée non à une loi morale mais à un code pittoresque qui peut interdire des actions anodines et rendre obligatoires des massacres:

Elle possédait à l'égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). (Du côté de chez Swann, «Combray», Tadié I, p.28)

II. L'amoralité des codes particuliers, en particulier des codes mondains

A. Le respect des mondanités, du comique à l'atroce
Les codes entrent fréquemment en contradiction avec les valeurs morales ce qui produit souvent un effet comique. L'amoralité des Guermantes évoquée avec ébahissement par le narrateur entre dans le génie de la famille. Les formes sont ce qu'il y a de plus important.

dans les manières de M. de Guermantes, [...] esclave des plus petites obligations et délié des pactes les plus sacrés, je retrouvais encore intacte après plus de deux siècles écoulés cette déviation particulière à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de conscience du domaine des affections et de la moralité aux questions de pure forme. (Le Côté de Guermantes, Tadié II, p.729)

Proust utilise les déformations, les déplacements spatiaux et les retournements pour décrire cette importance de la forme.

D'ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais où, par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient essentielle et profonde, le duc et la duchesse considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent négligés au moins par l'un d'eux, de la charité, de la chasteté, de la pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la princesse de Parme qu'à la troisième personne. (Le Côté de Guermantes, Tadié II, p.719)

Ainsi s'expose le paradoxe vertigineux de la morale mondaine. L'humour léger et rose s'applique à la conduite légère des invités tandis qu'un humour grave et noir souligne les conduites boufonnes, odieuses et profanatrices. La cruauté de cette exigence de forme prend tout son relief devant la mort, et l'on se souvient de l'incroyable conduite de M. de Guermantes au moment de la mort de la grand-mère. Le narrateur s'en moquera de moins en moins pour devenir de plus en plus amer, ainsi dans l'un des derniers monologues du Temps retrouvé:

Un des moi, celui qui jadis allait dans ces festins de barbares qu'on appelle dîners en ville et où, pour les hommes en blanc, pour les femmes à demi nues et emplumées, les valeurs sont si renversées que quelqu'un qui ne vient pas dîner après avoir accepté, ou seulement n'arrive qu'au rôti, commet un acte plus coupable que les actions immorales dont on parle légèrement pendant ce dîner, ainsi que des morts récentes, et où la mort ou une grave maladie sont les seules excuses à ne pas venir, à condition qu'on eût fait prévenir à temps pour l'invitation d'un quatorzième, qu'on était mourant [...]. (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.617)

Parlant d'Aimé, Proust adresse un vibrant éloge paradoxal à des valeurs paradoxales: le dévouement à la puissance de l'argent, sans jugement moral. Proust met en évidence la morale des gens sans morale, mais aussi le jugement que nous portons sur ces gens, lui-même paradoxal.

Outre qu'il connaissait admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent, indifférents à toute espèce de morale et dont - parce que si nous les payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment tout ce qui l'entraverait car ils se montrent aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que dépourvus de scrupules - nous disons : « Ce sont de braves gens. » (Albertine disparue, Tadié IV, p.74)

B. Les causes d'indignation morale, source de malentendus; l'explication du malentendu, source de comique
Dans un audacieux syncrétisme, Proust va confondre différents corps de métier qui ont tous l'habitude de séparer la morale de la forme de la morale. C'est ainsi qu'il va assimiler un juge à un tenancier de bordel. Proust utilise l'une des formes les plus sûres du comique, le comique de répétition. C'est ainsi qu'il va utiliser le même ressort comique avec trois personnages, une mère de famille aristocratique, le chef de la sûreté, une femme du peuple. Ces trois personnages vont présenter une forte indignation morale, mais dont le motif ne sera pas celui qu'attendait le lecteur. Une fois le malentendu levé, ces personnages montreront la plus grande indulgence pour le fond de l'affaire.
- Ainsi, Mme de Surgis finit par interdire à Charlus de voir ses fils, non pas parce qu'elle est choquée des intentions du baron, mais parce qu'elle ne supporte pas qu'il leur pince le menton. Elle y voit un signe de folie.
- Le chef de la sûreté convoque le narrateur soupçonné de détournement de mineur. Le chef de la sûreté, dont on nous dit énigmatiquement qu'il «aimait les petites filles», fait la leçon au narrateur, pas du tout parce que celui-ci s'intéresse au petites filles, mais parce qu'il a proposé trop d'argent. (On remarque par ailleurs qu'à l'époque, c'est l'homosexualité qui choquait, pas la pédophilie).
- Enfin Françoise, qui estime que les filles qui souffrent en accouchant n'ont que ce qu'elles méritent et qui méprise Albertine, s'extasie sur la gentillesse des protecteurs de Théodore.

Françoise qui avait déjà vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel n'en concluait pas que c'était un trait qui reparaissait à certaines générations chez les Guermantes, mais plutôt — comme Legrandin aidait beaucoup Théodore — elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de préjugés, par croire que c'était une coutume que son universalité rendait respectable. Elle disait toujours d'un jeune homme, que ce fut Morel ou Théodore : «Il a trouvé un monsieur qui s'est toujours intéressé à lui et qui lui a bien aidé.» Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu'ils détournaient, n'hésitait pas à leur donner le beau rôle, à leur trouver «bien du cœur». (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.278-79)

On assiste donc à un certain comique inverse. Proust brouille les cartes, les personnages s'indignent pour des motifs inattendus alors que les motifs attendus les laissent indifférents. Les situations se présentent à front renversé: Charlus s'érigeant en protecteur des ménages ne supporte pas les maîtresses de Swann, Jupien s'indigne du comportement de Morel laissant tomber l'oncle pour le neveu, Morel emportera plus tard la décision dans un procès du fait de sa «haute moralité» reconnue.

C. La subordination des jugements moraux aux affects

Mais, comme les vertus qu'il attribuait tantôt encore aux Verdurin n'auraient pas suffi, même s'ils les avaient vraiment possédées, mais s'ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnanimité et qui, même propagées à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que d'Odette, — de même, l'immoralité, eût-elle été réelle, qu'il trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir leur «infamie». (Du côté de chez Swann, Tadié I, p.283-84)

On assiste à une réduction ironique des opinions aux motivations personnelles. Ce mécanisme s'applique également aux jugements politiques, comme on le voit au moment de l'affaire Dreyfus.

D. La sexualité échappe à la morale
La dissociation entre la sexualité et la moralité est mise en évidence durant la scène de la flagellation. Le narrateur fait preuve d'un certain "souci de soi".

l'habitude de séparer la moralité de tout un ordre d'actions [...] devait être prise depuis si longtemps que l'habitude (sans plus jamais demander son opinion au sentiment moral) était allée en s'aggravant de jour en jour, jusqu'à celui où ce Prométhée consentant s'était fait clouer par la Force au rocher de la pure matière. (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.417)

Le discours apologétique sur les scènes les plus crues soustrait le champ de la sexualité à la moralité. La sexualité est un domaine "où tout est permis" (selon Dostoïevski). Les circonstances atténuantes varient et s'inversent. La piété filiale de Mlle de Vinteuil ou le patriotisme des jeunes gens procédant à la flagellation sont loués, la profanation à laquelle procède Mlle de Vinteuil doit être pardonnée car elle est artificielle, à l'inverse, les jeunes gens doivent être pardonnés parce qu'ils procèdent à la flagellation avec naturel, presqu'avec ennui, sans aucun sens du vice.

III. La faiblesse humaine et la rédemption par l'œuvre d'art

Selon Proust, les morales sociales manquent d'humanité. Lui s'intéresse aux battements de cœur du détourneur de fonds dans le scandale Marie (dans Jean Santeuil) ou à la façon dont un homme trop voyant est exécuté par les Verdurin.
La notion d'indifférence est capitale chez Proust: indifférence aux opinions sur les mœurs, indifférence aux sentiments de la justice, indifférence à la morale elle-même. Seule l'intéresse la peine que l'on fait aux plus faibles.

De plus, le sentiment de la justice, jusqu'à une complète absence de sens moral, m'était inconnu. J'étais au fond de mon cœur tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Je n'avais aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l'idée des souffrances qu'on préparait à M. de Charlus m'était intolérable. (La Prisonnière, Tadié III, p.795)

On trouve ici une forme d'intransigeance morale kantienne: une morale de l'affection.
Emile Boutroux, le professeur de philosophie de Proust, avait cherché à humaniser la morale kantienne. Dans La Recherche, Brichot symbolise l'échec de Kant à résoudre le dilemme pratique suivant: faut-il accepter de trahir un ami? (Et Brichot finira par trahir Charlus après avoir un peu hésité.)
On trouve également dans Jean Santeuil un mépris de l'éthique au profit de la sacralisation du Beau.
On a vu dans une note à Sésame et les Lys que la débauche était moins à craindre que le snobisme.
Contre Sainte-Beuve est un projet d'affection, puisqu'il est une longue conversation avec la mère. C'est un projet paradoxal puisqu'il se propose de débattre du sujet sulfureux de la continuité ou non-continuité entre les vies et les œuvres: il s'agit de convaincre la mère de l'amoralité de la littérature.

quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand-mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres [...]. (Du côté de chez Swann, Tadié I, p.42)

Il y a un projet de rédemption éthique à travers le travail de l'écrivain et l'œuvre d'art.
Cela sera illustré dans le personnage de Bergotte qui mène notoirement une vie dissolue. La mort de Bergotte sont l'occasion des lignes les plus kantiennes de La Recherche. Elles interviennent en contrepartie des palinodies de Brichot au moment de trahir Charlus. C'est aussi l'occasion d'un pari sur l'immortalité de l'âme:

il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste athée à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner, revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées [...]. (La Prisonnière, Tadié III, p.693)

Proust ne croit pas à l'idée de Bildung. La Recherche suggère malgré tout la possibilité de progrès, de sagesse, comme chez Goethe à la fin des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. Toute La Recherche tend à rendre au narrateur à la fin de sa vie la volonté abandonnée lors de la nuit du baiser, source de toutes les transgressions.

La volonté est l'antidote à tout. On découvre uncurieux désir d'expiation, qui est une variation originale à partir de bien des sources: Oscar Wilde (l'influence de Wilde sur Proust est généralement très sous-estimées), Crimes et Châtiments, Les mille et une Nuits (et ici non plus le narrateur ne peut mourir tant que le récit n'est pas terminé).
Le remord, c'est celui d'avoir hâté la mort de la grand-mère et celle d'Albertine.

Dans ces moments-là, rapprochant la mort de ma grand-mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait me pardonner. (Albertine disparue, Tadié IV, p.78)

Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures, abandonné de tous, avant de mourir! (Le Temps retrouvé, Tadié IV, p.481)

Ces lignes sont imprégnées de Dostoïevski. Comme chez lui on assiste à une assimilation du vice au crime. A l'amant soupçonné correspond le policier enquêteur. Raskolnikov tue deux fois, une vieille femme (démoniaque), et une jeune, décrite comme angélique. Chez Proust, le portrait des femmes "tuées" est inversé. De même, Raskonikov comme le narrateur souffre du même mal, l'ambition. Raskolnikov veut devenir un petit Napoléon, le narrateur Victor Hugo.

Conclusion

On assiste à une victoire de l'amoralité sur la loi morale. Cette transgression intervient dès le début avec la scène du baiser de la mère. Puis le paradoxe sape les bases des lois sociales: on le voit dans la vie mondaine, le comique né d'indignations morales pour de mauvaises raisons ou l'indifférence du narrateur.
La société, la sexualité, l'affection sont soustraits au champ moral, et cela nous est exposé avec un naturel désarmant. Tout cela est largement plus amoral que les scènes les plus crues.

La dimension éthique s'incarne dans la victoire de l'art, l'immortalité de l'âme, le remords. C'est par cela qu'il y a rédemption possible.

De ces carnets émergeront les "écrivains société" et les "écrivains solitude". L'épisode des Larivière, les cousins riches de Françoise, signe le retour du sentiment vrai, pur, à la fin du livre. Proust est tiraillé entre Flaubert et Dostoïevski. Le sentiment sera finalement le plus important, mais le sentiment ne fait pas partie de la morale.


La version de sejean

Cours n°2 : D'une hygiène morale au conflit intérieur

Comme toujours, Antoine Compagnon commence son cours comme s'il le continuait:
J'ai commencé à recevoir des petits mots qui veulent me prendre en défaut. En particulier, j'avais dit qu'il n'y avais pas de livre de maximes tirées de Proust édité en français, et l'on m'a fait parvenir la référence d'un livre de maximes rassemblés par Bernard de Fallois. Je l'ai commancé sur e-bay, quand je l'aurai reçu on verra ce qu'on peut en faire.

Antoine Compagnon a fini son apparté, il reprend le fil du cours.
La semaine dernière j'avais amorcé deux justifications préalables au sujet que j'ai choisi cette année.
La première expliquait pourquoi il était à nouveau possible de parler d'éthique et de littérature après un long silence de plusieurs dizaines d'années, la seconde se demandait si l'on pouvait parler de morale quand on évoquait Proust, alors qu'on l'avait si longtemps considéré comme amoral ou immoral.

I. Qu'est-ce que la morale?

Concernant la première justification, j'avais évoqué un anti-humanisme qui se méfiait, et sans doute avec quelques raisons, de l'éthique: l'éthique, c'était la nature humaine transformée en idéologie; et nous avions vu que cette théorie était plutôt platonicienne: elle se méfiait de l'image. Elle refusait l'instrumentalisation de la littérature et sa récupération idéologique.

Cette réflexion n'était pas nouvelle. Elle accompagne tout le modernisme (le surréalisme, et avant, Flaubert, Baudelaire,...) qui se dresse contre le discours édifiant de la morale. Prenons par exemple Baudelaire, qui s'oppose à toute utilité de l'art. De même, Proust est contre l'art à thèse, ainsi qu'on le voit dans Le Temps retrouvé:

L’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique, si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule. [...] Ce n’est pas la bonté de son coeur vertueux, laquelle était fort grande, qui a fait écrire à Choderlos de Laclos les Liaisons Dangereuses[1]

C'est ainsi que le meilleur des hommes a écrit le plus méchant des livres. Il y a un écart dont on ne peut rendre compte entre l'homme et l'œuvre. Cette idée est longuement expliquée dans ce passage fondamental où le narrateur donne à Albertine une leçon sur Dostoïevski:

Si je vais avec vous à Versailles, comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et, juste en face, celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contenta pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants.[2]

Ainsi la plus méchante des femmes écrit des contes pour enfants, tandis qus le meilleur des hommes écrit le plus pervers des livres. Il y a un chiasme entre la moralité de la vie d'un auteur et la moralité contenue dans son œuvre.
Cette tradition remonte au moins à Baudelaire, mais elle n'exclut pas un souci de la morale. Baudelaire s'élève contra la confusion de l'art et de la morale, confusion parfaitement illustrée selon lui par George Sand. Baudelaire écrit ainsi dans Mon cœur mis à nu:

La femme Sand est le Prudhomme de l'immoralité.
Elle a toujours été moraliste.
Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale.
Aussi elle n'a jamais été artiste.
Elle a le fameux style coulant, cher aux bourgeois.
Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Elle a, dans les idées morales, la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues.[3].

Le moralisme de George Sand est associé au roman, au cant, cette "hypocrisie de moralité" dénoncée par Stendhal.

Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les mots immoral, immoralité, moralité dans l'art et autres bêtises me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui m'accompagnant une fois au Louvre, où elle n'était jamais allée, se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque instant par la manche, me demandait devant les statues et les tableaux immortels comment on pouvait étaler publiquement de pareilles indécences.

Les feuilles de vigne du sieur Nieuwerkerke.[4].

(C'était le surintendant du IIe empire qui couvrait les statues.)


A. Une morale du travail
Mais ce refus d'une certaine attitude ou d'un certain discours n'exclut pas la présence d'une autre morale.
C'est ainsi que Michel Foucault évoque une morale qui est souci de soi. (C'est dans Histoire de la sexualité en trois volumes: le troisième volume s'intitule Le souci de soi.)
On retrouve cette idée dans les fragments de Baudelaire, où la morale est associée à l'hygiène:

Hygiène. Morale. A Honfleur le plus tôt possible, avant de tomber plus bas.
Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il est grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et de faire ma perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire, c'est-à-dire du Travail![5]

Il y a là une exhortation à l'action et une crainte de la procrastination que l'on retrouve dans A la recherche du temps perdu. Il s'agit de faire du travail une ascèse, une hygiène.

Hygiène. Conduite. Morale. A chaque minute nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps.[C'est la menace du temps qui mène à rechercher une morale, précise Compagnon.] Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l'oublier le plaisir et le travail. Le plaisir nous use. Le travail nous fortifie.
Choisissons.[6]

Baudelaire se dresse contre la pseudo-moralité de George Sand et met sur le même plan la prostituée effarouchée par une peinture et la bourgeoisie éprise de respectabilité. Il n'y a de morale que celle du travail, Morale et Travail avec des majuscules allégorisantes.
On retrouve cette même idée dans Les Plaisirs et les Jours. Nous avons vu dans Sodome et Gomorrhe I que «tout être suit son plaisir», dans une définition à la Virgile ou à la Stendhal. Il n'empêche que s'il y a une morale de Proust (ce n'est pas sûr, et ce n'est pas la direction que je souhaite suivre), c'est celle du travail. Proust comme Ruskin semble convaincu de la valeur du travail. En 1904, dans une interview au moment de la sépation des Beaux arts, il répond:

Je crois que nous mourons en effet mais faute non pas de liberté mais de discipline. Je ne crois pas que la liberté soit très utile à l'artiste. [...] c'est en nous efforçant d'obéir aux autres que peu à peu nous prenons connaissance de nous-même.[7]

D'après Ruskin, «Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît du travail»[8]. On trouve cette idée en note de Sésame et les Lys, et Proust annote la note, de ces longues notes de Proust qui font l'intérêt de ses traductions:

Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme.[9]

Voilà un Proust bien loin de La Recherche du temps perdu, un Proust démocratique, heureux de se trouver au milieu des autres.
On trouve également dans la préface de Sésame et les Lys la phrase «Work while you have light» , phrase qui résume les conférences et la vie de Ruskin. L'autre phrase qu'affectionnait Ruskin était tirée de Saint Matthieu: «Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde».
Proust n'a jamais oublié cette morale de Ruskin et il cite volontiers ces deux formules. C'est ainsi qu'il écrit à Georges de Lauris en 1908 (1908, c'est le début de La Recherche, la fin de la proscratination) une lettre qui nous rappelle les exhorations de Baudelaire à se mettre au travail:

Georges, quand vous le pourrez, travaillez. Ruskin a dit quelque part une chose sublime et qui doit être devant votre esprit chaque jour, quand il a dit que les deux grands commandements de Dieu [...] étaient: «Travaillez pendant que vous avez encore de la lumière» et «Soyez miséricordieux pendant que vous avez encore la miséricorde».[10]

Il fournit dans cette lettre une ébauche de morale, cette morale est une hygiène morale. Mais ce n'est pas dans cette direction que je voudrais orienter ces cours, ce n'est pas cette vertu édificatrice que je veux suivre, même s'il est dans l'air du temps de travailler plus (termine-t-il avec malice).


B. Vers une définition subjective de la morale
Non, je voudrais étudier à travers La Recherche la constitution de soi comme sujet moral. Comment le narrateur se constitue-t-il comme sujet moral par des pratiques et des techniques d'action? Il est temps sans doute d'en venir à quelques définitions. Michel Foucault reconnaissait dans le deuxième volume de l' Histoire de la sexualité, L'usage des plaisirs, l'ambiguïté du mot. J'ai utilisé indifféremment les mots morale et éthique, qui viennent du grec ou du latin et sont synonyme en philosophie, avec parfois une dimension davantage spéculative accordée à l'éthique, qui serait une science de la morale.
La moralité concerne ce qui peut être jugé selon les critères du bien et de mal. Le sens moral suppose d'agir selon ses principes.
Le moralisme fait de ces principes des devoirs (on y reviendra).
La moraline est un terme péjoratif utilisé par Nietzsche pour se moquer de la mièvrerie bien-pensante du christianisme.

Qu'est-ce qui est bon? — Tout ce qui élève l'homme l'e sentiment de la puissance, la volonté de puissance, la puissance même. [...] Qu'est-ce qui est mauvais? — Le sentiment de la faiblesse. Qu'est-ce que le bonheur? Le sentiment que la force croït, qu'une résistance est surmontée.
Non pas la satisfaction, mais davantage de puissance, non pas la paix en elle-même, mais la guerre; non pas la vertu mais l'étoffe (vertu dans le style de la Renaissance, la virtù, la vertu exempte de moraline).[11]

On distingue trois notions, qui varient selon les auteurs.
Marcel Conche à propos de Montaigne distingue
- l'éthique ancienne, qui est l'art individuel de vivre heureux. C'est l'art de la vie bonne selon la sagesse ancienne. Elle se caractérise par l'absence de devoirs ou de normes impératives;
- les morales collectives, qui sont aussi diverses que les collectivités humaines. Il s'agit de règles collectives et culturelles, à l'origine du cant. Ce sont ces morales et leur relativisme qui fondent le scepticisme de Montaigne;
- la morale universelle, que l'on trouve à l'état d'ébauche chez Montaigne et qui se déploiera avec les Lumières: honnêteté, respect de l'autre, tolérance viennent limiter l'éthique individuelle. Ce n'est pas encore les droits de l'Homme, mais on s'en approche.

Michel Foucault propose une autre triade:
- un code moral composé de l'ensemble des valeurs et des règles proposées au groupe par la famille, l'école, l'église, etc. Ces règles sont plus ou moins explicites ou implicites.
- Il faut ensuite distinguer ce code de l'application qui en est faite par les individus. On constate ici de grandes variation d'un individu à l'autre.
- La troisième notion est la manière de se conduire moralement, la façon de se constituer en sujet moral, la façon dont on travaille sur soi-même pour devenir sujet moral. Il s'agit pratiquement d'une ascétique.

On détermine ainsi trois histoires possibles de la morale: celle des codes, celle des comportements, et celle de l'ascétique, forme subjective de la morale.
C'est cette histoire à laquelle je vais m'intéresser dans l'œuvre de Proust.


II. A la recherche de la subjectivité

Proust a longtemps été jugé moral et amoral, jusqu'à Bataille qui en fit un auteur nietzschéen, ce qui amène l'idée d'une morale souveraine.
Proust exprime son idée de la morale, ou tout au moins de ce qu'il juge grave, une fois de plus dans une note à Sésame et les Lys, notes dans lesquelles on a souvent vu les prémisses de l'œuvre proustienne. Le vice le plus grave pour l'homme de lettres, c'est le snobisme, le carriérisme:

[C']est le plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré autrefois qu'à cause de cela, il est le vice le plus grave pour l'homme de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont il a le plus de remords, bien plus que la débauche, par exemple, qui lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant en quelque sorte renversée pour l'homme de lettres.

Cet homme de lettres débauché sera représenté par le personnage de Bergotte, qui devient un grand écrivain après avoir traversé le vice, comme Saint François ou Saint Augustin. Il existe une morale par-delà le bien et le mal.

Ce qui m'intéresse, c'est de saisir les moments où apparaît une sujectivité ou une intersubjectivité. Si l'on reprend le passage du dévoilement de l'homosexualité de Saint-Loup qu'on a lu la semaine dernière, par exemple, il n'y a pas de condamnation par le narrateur des pratiques homosexuelles, mais un certain amoralisme : :«Personnellement, je trouvais absolument indifférent du point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pourrait le trouver»[12], cependant le narrateur est pris de larmes à deux reprises. Cette émotion reste inexpliquée. Malgré les longues phrases en cascades, il reste des moments inexpliquées dans La Recherche.
Mais le narrateur ne moralise pas la sexualité. C'était déjà le cas dans une nouvelle de 1893, Avant la nuit:

[…] il n'y a pas de hiérarchie entre les amours stériles et il n'est pas moins moral — ou plutôt pas plus immoral qu'une femme trouve du plaisir avec une autre femme plutôt qu'avec un être d'un autre sexe. On ne peut pas dire parce que la plupart des gens voient les objets qualifiés rouges, rouges, que ceux qui les voient violets se trompent.[13]

Il y a ici un rapport en le plaisir et les couleurs sur lequel il faudra revenir.
C'est cette non-condamnation qui peut-être considérée comme une attaque de la morale. Le narrateur ne moralise pas la sexualité. Moralise-t-il sur autre chose (comme nous ne moralisons plus la sexualité, mais la cigarette)? (Décidément, ce n'est plus le même Antoine Compagnon. Tant mieux).

Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû me faire aucune peine. Et pourtant je sentais bien que celle que j'éprouvais eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait m'eût été bien indifférent.[14]

Le narrateur est donc affecté. On retrouve l'idée deux pages plus loin (il y a beaucoup de redites dans ces textes posthumes):

L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert.[15]

Un même raisonnement est suivi deux fois: c'est peut-être le mariage qui me rend malheureux, non ce n'est pas le mariage, c'est peut-être l'amitié, non je ne crois pas à l'amitié. Le narrateur s'arrête, il ne parvient pas à saisir ce qui a été trahi: la loyauté, la pureté, l'honnêteté?
Il y a donc quelque chose que Saint-Loup a trahi et que le narrateur écoue à nommer malgré la rationalisation.

Ici, la voix de Compagnon change, il ouvre une parenthèse orale:
Le rapport des raisons et des émotions a été abordé de façon très différente au cours du temps. Je lisais hier un article du Monde qui expliquait la récente prise en compte des émotions dans l'analyse des décisions économiques. De même, on observe aujourd'hui par résonance magnétique le conflit de la raison et des émotions dans notre cerveau.

Dans La Recherche du temps perdu, le narrateur avoue ou affirme «une complète absence de sens moral» (C'est dans La Prisonnière, quand il participe à l'exécution de Charlus par les Verdurin). Pourtant, quand il apprend l'homsexualité de son ami, quelque chose le fait pleurer: qu'est-ce que c'est?

Mon intérêt ne se porte pas sur une morale de Proust mais sur ces moments où l'on peut observer un conflit entre la rationalisation et l'émotion. Il s'agit d'un trouble moral, on assiste au conflit entre deux systèmes. Le narrateurs et le lecteur sont ainsi surpris, étonnés, ébahis, époustouflés, ahuris, stupéfaits, abasourdis, interloqués: interloqués, inter-locution, ce qui coupe la parole, ce qu'on est incapable d'expliquer.
Il y a des choses inexplicable, ce qui nous ramène à la célèbre closule d' Un amour de Swann:

Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu'il n'était plus malheureux et que baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même: «dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre!»[16]

Il y a conflit entre la muflerie du jugement rationnel et la moralité du malheur (ce qui nous rappelle le "on devient moral dès qu'on est malheureux" de la semaine dernière).

— «Vous savez qui c’est? Mme Swann! Cela ne vous dit rien? Odette de Crécy?»
— «Odette de Crécy? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes... Mais savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse! Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon.»[17]

La muflerie crée un élément de surprise, la surprise jouant comme une nécessité.

fin abrupte et obscure, j'ai mal noté les transitions, j'espère que ce sera repris la semaine prochaine.


La version de sejan.


Notes

[1] le Temps retrouvé, Clarac t3, p.888

[2] La prisonnière, Clarac t3, p.379)

[3] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu XLVIII

[4] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu CVI

[5] Charles Baudelaire Mon cœur mis à nu CX

[6] Charles Baudelaire Mon cœur mis à nu CX

[7] Correspondance, t. IV, p. 234

[8] Ruskin, Sésame et les Lys

[9] Ibid

[10] Correspondance, t. VIII, p. 285

[11] Friedrich Nietzche, L'Antéchrist, Garnier Flammarion 1996, traduction Blondel, §2 p.46

[12] La Fugitive, Clarac t3, p.686

[13] Les Plaisirs et les Jours, Pléiade, p.169

[14] La fugitive, Clarac t3, p.686

[15] Ibid, p.688

[16] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.382

[17] Du côté de chez Swann, Clarac t1, p.420

De Montaigne à Nietzsche

Synthèse (personnelle: il ne s'agit plus de notes prises en cours).

La lecture morale des romans et de la poésie est inévitable. L'identification avec les personnages amènent à les juger, à juger leurs réactions et à nous imaginer dans les mêmes situations devant les mêmes dilemmes.
Elle est inévitable et sans doute utile (et nécessaire) si l'on en croit les Grecs, elle permet l'évacuation des passions (catharsis).
Il existe deux sortes de moralistes, les moralistes "formels", attentifs aux respects des convenances et pratiquant l'hypocrisie sociale, et les grands moralistes, creusant le cœur des comportements humains. Proust s'inscrit dans la lignée des grands moralistes français (Montaigne) par la place qu'il accorde à l'autre et l'observation attentive accordée à soi-même (le "connais-toi toi-même" de Socrate): c'est ainsi que Proust met en évidence la bonté des méchants.
La grande littérature est celle qui ébranle nos certitudes et pose davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses.

Cependant, l'œuvre de Proust a beaucoup dérangé par son "indécence", plus précisément par le traitement de l'homosexualité.
Proust était lui-même très conscient que ses livres pouvaient choquer. Des années 20 aux années 50 le combat fera rage entre critiques pour juger de la morale/l'amoralisme de Proust et de Gide (absence de Dieu, absence de transcendance, homosexualité de Saint-Loup).
Sa réhabilitation commencera avec Georges Bataille qui démontre que la vertu ne peut se prouver et s'éprouver que dans le vice.
La grande affaire de Proust fut la recherche de la vérité, c'est pourquoi La Recherche explore le mensonge, l'écart entre les paroles et les actes, l'art et la vie. Elle ne condamne pas cet écart, mais en fait le moteur de la possibilité d'accéder à la vérité.

Séminaire n°1 : suite du cours n°1 - Proust et la morale

Antoine Compagnon a été dur avec nous: il a voulu enchaîner la deuxième heure de cours sans pause. Les gens se sont malgré tout levés et agités, mais il a enchaîné assez vite. Deux heures de notes d'affilé, c'est difficile pour la concentration et la prise de notes quand on a perdu l'entraînement estudiantin (surtout qu'il n'y a pas de tablette pour poser ses feuilles et écrire).

                                          **************

J'avais en commençant le cours deux propositions à démontrer. La première tenait au rapport entre la littérature et la morale, et j'espère vous avoir convaincu durant la première heure de l'importance d'une critique éthique, d'une attention "au commerce avec l'autre".
La deuxième consiste à examiner la possibilité de parler de morale quand on parle de Proust. Le premier obstacle au thème que j'ai choisi est le refus d'une lecture morale de la littérature, le second tient à la réputation d'immoralisme ou d'amoralisme de Proust. Pendant son purgatoire (du milieu des années 20 au milieu des années 50), l'œuvre de Proust a été condamnée au nom de critères explicitement éthiques : on lui reprochait son snobisme et son manque d'engagement. Mais on lui reprochait surtout l'indécence de son œuvre, en particulier le traitement abondant de l'homosexualité.

La question de la bienséance et de l'obscénité préoccupe Proust depuis ses premiers écrits, depuis Les Plaisirs et les jours. Dans une lettre à Albufera en mai 1908, il détaille une liste de projets: «J’ai en train: une étude sur la noblesse / un roman parisien / un essai sur Ste Beuve et Flaubert / un essai sur les femmes / un essai sur la pédérastie (pas facile à publier) / [...] [1]

A chaque fois que Proust entre en contact avec un éditeur, il prend la précaution de prévenir celui-ci du caractère potentiellement choquant de son œuvre.
En avril 1909, dans une lettre à Alfred Valette qui dirigeait le Mercure de France — Alfred Valette était le mari de Rachilde, on peut le supposer peu effarouchable — Proust le prévient qu'il écrit un livre «extrêmement impudique en certaines parties». Ce livre contient des parties obcènes qui en interdisent une prépublication dans le Figaro. Mais, précise Proust, il n'y a pas là l'ombre de pornographie.
En 1912, il propose la première version de La Recherche à Eugène Fasquelle en l'avertissant qu'il s'agit de «ce qu'on appelait un ouvrage indécent» et qu'il est beaucoup plus indécent qu'on a l'habitude de publier. Il prévient Fasquelle que Charlus deviendra pédéraste dans la suite du livre[2].
Quand il contacte Gaston Gallimard en novembre 1912, il le prévient de l'extrême indécence de l'œuvre mais «il n'y a pas une exposition crue. Et enfin vous pouvez penser que le point de vue métaphysique et moral prédomine dans l'œuvre.» [3]
Et enfin à Bernard Grasset en 1913 il dit que «la licence et l'indécence de certaines parties caractérisent cet ouvrage»[4].

En 1916 il passe à la NRF et publie Sodome et Gomorrhe tout en écrivant que le volume est sans aucune intention immoral. Dans une lettre à Grasset, il écrivait quelques temps auparavant qu'il prévoit de meilleures ventes pour le volume indécent et ajoute «je regretterais que ce fait soit la raison de son succès».
Francis Jammes a condamné aussitôt la scène de Montjouvain.
Par ailleurs, Proust acquiert très tôt, sous la plume de Léon Daudet, une étiquette de moraliste. Léon Daudet le comparait dans l' Action française à «un Saint Evremond, un La Bruyère, un La Rochefoucauld», bref, aux moralistes du 17e siècle.
En 1920 Jacques Rivière écrit un article important sur "Proust et la tradition classique", dans lequel il juge Proust le successeur de Stendhal dans l'analyse de soi.
La référence à Gide est inévitable, même si L'Immoraliste date de 1902.
Proust est-il immoral ou moraliste, la question s'est très vite posée en ces termes.

Avant la parution de Sodome et Gomorrhe, Mauriac a défendu Proust (je mets entre crochets et en italique les phrases de Compagnon, quand il interrompt la lecture de la citation): «et sans doute il déplaira aux moralistes [pas les grands moralistes, mais ceux qui moralisent en défendant le formel] que dans ce monde recréé, jamais ne se révèle une préoccupation religieuse. Mais ne collabore-t-il pas [Proust] avec le moraliste s'il est vrai qu'un moraliste expose la somme de la sensibilité contemporaine? [Ainsi donc, le grief qui est fait à Proust est d'avoir créé un monde sans transcendance]. Dès lors, qu'il ne soit plus question d'immoralisme. L'examen de conscience est à la base de toute vie morale et Prous jette bien des lumières dans nos abîmes.»[5]
A la mort de Proust, en 1922, et donc après Sodome et Gomorrhe, François Mauriac a changé d'opinion. Dans un article il remarque que

Dieu est terriblement absent de l’œuvre de Marcel Proust. Nous ne sommes point de ceux qui lui reprochent d’avoir pénétré dans les flammes, dans les décombres de Sodome et de Gomorrhe; mais nous déplorons qu’il s’y soit aventuré sans l’armure adamantine. Du seul point de vue littéraire, c’est la faiblesse de cette œuvre et sa limite: la conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la peuplent ne connaît l’inquiétude morale, ni le scrupule, ni le remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui sache ce que signifie pureté;[6]

Pour François Mauriac, l'absence de transcendance est un défaut littéraire.
Ce texte a été écrit dans le contexte d'une grande dispute littéraire lors de la parution de Un jardin sur l'Oronte, de Barrès. Les trois noms dont on débat sont Gide, Proust et Barrès. On reconnaît que Proust a construit un monde fondé sur la bonté.

En septembre 1924, Benjamin Crémieux fait paraître un article dans la Revue de Paris sur la psychologie de Proust. La notion de Dieu n'apparaît pas chez Proust, reconnaît-il, mais il y a une morale de Proust, c'est celle du "connais-toi toi-même" de Socrate.
Les bons sont méchants et les méchants sont capables de bonté. Songez à cette scène fondamentale dans laquelle les Verdurin persécute Saniette mais lui font la charité en souhaitant que cela ne soit pas su.

En janvier 1923 Albert Thibaudet, dans un article à la NRF intitulé "Proust et la tradition française", fait de Proust un successeur de Montaigne : « On réunira sans doute un jour en un volume les réflexions psychologiques et morales qu'il a semées dans les pages de son œuvre, et l'on verra à quel point il se relie à la pure lignée des grands moralistes français.»
Il s'agirait donc d'un recueil de maximes morales extraites de l'œuvre.
Des anthologies existent, et Ramon Fernandez, dans la préface de l'une d'elle fait remarquer «nous avions pensé à une composition thématique de l'œuvre». Mais cela n'existe pas en français. En revanche, j'ai reçu d'une collègue à qui j'en avais parlé un petit livre d'Espagne, Máximas Y Pensamientos (aforismos), recueil de maximes proustiennes rassemblées par Carles Besa. Il s'agit de 452 maximes extraites d' A la recherche du temps perdu. Elles sont classées en cinq sections, l'homme, la société, l'amour, le temps et la mémoire, l'art:

Les « quoique » sont toujours des « parce que » méconnus.[7]
On pardonne les crimes individuels, mais non la participation à un crime collectif.[8]
Car le plus dangereux de tous les recels, c’est celui de la faute elle-même dans l’esprit du coupable.[9]
On devient moral dès qu'on est malheureux.[10]

En 1924, Jacques Rivière publie une Lettre ouverte à Henri Massis sur les bons et les mauvais sentiments en réponse à Henri Massis qui l'a attaqué sans nuance, l'accusant de défendre Gide, l'auteur de L'immoraliste, Corydon et, encore à venir, en 1926, Si le grain ne meurt.
Un livre rassemblera les termes du débat en 1932: Moralisme et littérature, dialogue entre Jacques Rivière et Ramon Fernandez.

Ces textes datent de 1924, c'est-à-dire d'avant 1926 et la publication d' Albertine disparue. Or c'est ce livre qui est le plus difficile à accepter, car l'aveu de l'homosexualité de Saint-Loup cause un profond malaise malgré les justifications du narrateur :«Personnellement, je trouvais absolument indifférent du point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pourrait le trouver» ou la formule «tout être suit son plaisir»[11]. Trahit sua quemque voluptas, aurait dit Virgile.

La liaison de Saint-Loup et Morel choque et blesse le narrateur lui-même. Elle lui cause une peine infinie quand il l'apprend de Jupien, de Jupien indigné :

Non, que ce misérable musicien ait quitté le baron comme il l’a quitté, salement, on peut bien le dire, c’était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas. » [il y a une morale de l'immoralité, un code de l'honneur des malfrats] Jupien était sincère dans son indignation; chez les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi fortes que chez les autres et changent seulement un peu d’objet. [Voilà encore une maxime] [12]

Le narrateur a beaucoup de mal à expliquer sa peine.

Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû me faire aucune peine. Et pourtant je sentais bien que celle que j'éprouvais eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait m'eût été bien indifférent. Mais je pleurais en pensant que j’avais eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu’il ne me rendait plus, les hommes, dès qu’ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d’amitié. [13]

Ensuite le narrateur se rappelle d'une révélation d'Aimé:

L’apprendre de n’importe qui m’eût été indifférent, de n’importe qui excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d’Aimé ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que je ne crusse pas à l’amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où j’avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel j’étais obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.[14]

Le narrateur expose des sentiments complexes. Son amitié a été trahie, cependant il explique qu'il ne croyait pas à l'amitié, qu'il n'éprouvait pas d'amitié et que finalement il n'y a pas véritablement d'explication à sa peine.

L'amour inverti est-il universalisable? René Crevel, qui appartient au cercle surréaliste, condamne la transposition proustienne, «tricherie qui tue notre confiance».

En 1926, c'est Georges Bernanos qui s'insurge: Dieu est absent de l'œuvre de Proust, il est impossible d'en trouver la trace, ce qui serait concevable si la morale était imposée de l'extérieur. Mais la morale est en nous-mêmes. Puis en 1937 Massis publie un livre qui reprend tous les arguments contre Proust. En 1945, Sartre s'élève contre la «psychologie intellectualiste» de Proust. Il lui reproche de croire à un amour universel, ne dépendant pas des sexes, de la classe, de la richesse ou de la Nation. Selon Sartre, Proust «s’est choisi bourgeois» et répand le mythe de la nature humaine.

Il faut attendre les écrits de Georges Bataille en 1950 à propos de Jean Santeuil et de Contre Sainte-Beuve pour que Proust sorte du purgatoire. Pour Bataille, la morale est liée à la transgression de la morale. La quête de la vérité exige le vice et le mensonge. L'impératif moral de la recherche de la vérité implique le recours au mal.
On songe à ce passage d' Albertine disparue:

Le mensonge, le mensonge parfait, sur les gens que nous connaissons, sur les relations que nous avons eues avec eux, sur notre mobile dans telle action formulé par nous d’une façon toute différente, le mensonge sur ce que nous sommes, sur ce que nous aimons, sur ce que nous éprouvons à l’égard de l’être qui nous aime, et qui croit nous avoir façonné semblable à lui parce qu’il nous embrasse toute la journée, ce mensonge-là est une des seules choses au monde qui puisse nous ouvrir des perspectives sur du nouveau, sur de l’inconnu, qui puisse éveiller en nous des sens endormis pour la contemplation d’univers que nous n’aurions jamais connus.[15]

ce qui nous amène au commentaire suivant de Georges Bataille:

A la base d'une vertu se trouve le pouvoir d'en briser la chaîne. [...] S'il y a morale authentique, son existence est toujours en jeu. La véritable haine du mensonge admet, non sans une haine surmontée, le risque pris dans un mensonge donnée. [...] Nous vénérons [...] la règle que nous violons.[16].

Voilà donc un Proust nietzschéen, bien loin du grand moraliste de tout à l'heure. On se souvient de Bergotte, analysé et condamné par Norpois au nom de la morale bourgeoise et hypocrite. Le narrateur en conclut que finalement, ce n'est que dans le vice que se trouve la possibilité d'un questionnement moral:

Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété. Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de l’Église commencèrent souvent tout en étant bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous.[17]


la version de sejan.


Notes

[1] Marcel Proust, Lettre à Albufera, 5 ou 6 mai 1908, Correspondance, Ph. Kolb, Plon, t. VIII, p.112-113

[2] Correspondance, t. XI, p. 255

[3] Lettres à la NRF, Paris : Gallimard, 1932 (Cahiers Marcel Proust, n° 6).

[4] référence à retrouver

[5] citation prise en note, à corriger

[6] François Mauriac, Écrits intimes, La Palatine, Genève – Paris, 1953, p.216

[7] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.438

[8] Le côté de Guermantes, Clarac t2, p.152

[9] Sodome et Gomorrhe, Clarac t3, p.715

[10] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.630

[11] Sodome et Gomorrhe, Clarac t2, p.621

[12] La fugitive, Clarac t3, p.678

[13] La fugitive, Clarac t3, p.686

[14] La fugitive, Clarac t3, p.688

[15] La fugitive, Clarac t3, p.216

[16] Georges Bataille, "Proust", in La Littérature et le mal, folio p.102

[17] À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Clarac t1, p.558

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