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Joseph Brodsky - Vingt sonnets à Marie Stuart

Reçu aujourd'hui un livre tout à fait étonnant, qui confronte deux traductions françaises et une traduction anglaise déjà parues séparément des mêmes poèmes.
Les traductions sont présentées en vis-à-vis pour faciliter les comparaisons. (Mentionnons pour mémoire que le livre est publiée en deux parties tête-bêche, ce qui impose arrivé à la moitié de retourner le livre pour le recommencer au début.)

Sommaire:
Les deux traductions françaises en vis-à-vis: Claude Ernoult et André Markowicz
Le texte russe de Joseph Brodsky en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur
Le texte russe en face de la traduction française d'André Markowicz
La traduction d'André Markowicz en face de la traduction anglaise de Peter France et l'auteur.

Selon la tendance actuelle, la traduction de Markowicz semble préférée. Et pourtant, l'élégante traduction de Claude Ernoult est plus conforme à la tradition française, respectant la forme du sonnet et privilégiant le sens sur le son.

La traduction anglaise validée par l'auteur peut servir de référence. Tout cela est effrayant, que lisons-nous de ce qu'ont écrit les auteurs étrangers?

A titre d'exemple, voici le septième sonnet — sans la version russe, mon blog ne supportant que les caractères latins.

1/ la traduction anglaise de Peter France
Paris is still the same. The Place des Vosges
is still, as once it was (don't worry), square.
The Seine has not run backward to its source.
The Boulevard Raspail is still as fair.
As for the new, there's music now for free,
a tower to make you feel you're just a fly,
no lack of people whom it's nice to see,
provided you're the first to blurt "How's life?"

Paris by night, a restaurant… What chic
in words like these—a treat for vocal cords.
And in comes eine kleine nachtmuzhik
an ugly cretin in a Russian shirt.
Café. Boulevard. The girlfriend in a swoon.
The General-Secretary-coma moon.

2/ Traduction d'Ernoult
Paris, je te le dis, n'a pas changé. La place
des Vosges reste encor parfaitement carrée.
La Seine vers l'amont ne s'est pas écoulée.
Le boulevard Raspail garde sa même grâce.

Quoi de neuf ? Des concerts gratuits et la pensée
que tu n'es rien qu'un pou sous la tour Montparnasse.
On voit beaucoup de gens dont les propos délassent
si l'on dit le premier : « Salut, c'est ma tournée ! »

Paris, la nuit, au restaurant. C'est un tel chic
de prononcer ces mots ; pour ma bouche une fête !
Mais qui donc entre ici ? C'est un petit moujik

de nuit. Sa gueule sort d'une étrange liquette.
Café et boulevard. A l'épaule une amie.
La lune : ton tyran pris de paralysie..

3/ Traduction de Markowicz
Paris ne change pas. La Place Carrée,
sans blague, n'est pas plus triangulaire.
Les cygnes sont rentrés chez Baudelaire,
Le fleuve Seine coule sans marées.
Quelques concerts accueillent le vulgaire
gratis, la tour nous tient désemparée.
Beaucoup d'amis qu'on ne revoit plus guère —
« Mais quel bon vent ?… » — On part. On est paré.

Paris, la nuit, un restaurant. Le chic
de cette phrase. Non, tu t'imagines?…
Se pointe quelque kleine nacht moujik
qu'un rhume écharpe et que prévoit l'angine…
Or, j'inspirais la nuque de l'aimée.
Café. La Lune — un Lénine embaumé.

Joseph Brodsky, Vingt poèmes à Marie Stuart, "VII", édition Les doigts dans la prose, 2013

Venise l'hiver

«Mais pourquoi donc y aller à cette saison-là?» me demanda un jour mon directeur de collection, alors que nous étions attablés dans un restaurant chinois de New York avec ses mignons, ses jeunes poulains anglais. «Mais oui, pourquoi donc?» reprirent-ils en écho à ce bienfaiteur en puissance. «À quoi ça ressemble en hiver?» Je pensai leur parler de l'acqua alta, des nuances diverses de gris que l'on voit à la fenêtre quand on prend son petit déjeuner à l'hôtel, entouré de silence et du blême linceul matinal des visages de jeunes mariés; des pigeons qui, dans leur affinité sommeillante pour l'architecture, soulignent chaque courbe et chaque corniche du baroque de l'endroit; d'un monument solitaire à Francesco Querini et ses deux chiens de traîneau sculptés dans cette pierre d'Istrie de la même couleur, je crois, que ce qu'il vit juste avant de mourir lors de son périple maudit vers le pôle nord, lui qui écoute maintenant le bruissement éternel du feuillage toujours vert des Giardini en compagnie de Wagner et de Carducci; leur parler d'un courageux moineau perché sur l'aile dansante d'une gondole avec pour toile de fond une infinité moite rendue trouble par le sirocco. Non, me dis-je devant leurs visages veules mais avides, non, ça ne marchera pas. «Eh bien voilà, dis-je, c'est comme Greta Garbo nageant.»

Joseph Brodsky, Acqua alta, pp.83-84
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