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Billets pour la catégorie Conférences et colloques :

lundi 3 décembre 2007

Bronislaw Geremek et l'Europe

Sept jours avant Domenach, c'était Geremek que j'avais écouté. Je ne pensais pas en parler, car son intervention fut d'une certaine manière totalement irrrationnelle. C'est un rêve, une folie, que Geremek est venu nous raconter, pour nous convaincre d'être fous avec lui.

Il nous a raconté son rêve d'Europe, en remontant et descendant le temps. Il a donné tant de références que j'ai abandonné l'espoir de donner un compte-rendu précis de la conférence : Pierre Dubois, au XIVe siècle, Georges Podiébrad, Sully (notre Sully), l'abbé de Saint-Pierre (à propos de sa proposition d'une unité européenne, Voltaire s'exclamera: «jamais vu une oeuvre aussi sotte!»), Saint-Simon, un étudiant (nom illisible: Gxxbxxbosky?) dans sa cellule après l'insurrection de Varsovie en 1830, tous au cours des siècles ont imaginé d'organiser l'Europe, sous des formes et pour des raisons différentes.
Une atmosphère de rêve planait dans la salle, le rêve de plusieurs siècles qui faisait briller les yeux de ce vieux monsieur. C'était étrange et hors du temps.

Geremek a insisté sur le fait que l'Union européenne était le résultat d'une utopie, d'une utopie de paix. Derrière l'idée de paix perpétuelle de Kant il y avait en fait la guerre perpétuelle. Bronislaw Geremek nous a soumis une devinette : il existe dans le trésor de l'église de xx (pas compris: nom allemand ou slave) un chandelier datant du XIIe siècle; sur ce chandelier sont représentés les trois continents, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, et trois mots, la richesse, la science et la guerre. Quel mot est associé à chaque continent?
On aurait dit une nouvelle de Borges.
La richesse, c'était l'Asie (les épices), la science, c'était l'Afrique (les Arabes, les mathématique et la philosophie), et l'Europe, c'était la guerre.

«Nous venons de fêter les cinquante ans du traité de Rome. Il ne faut jamais séparer ce traité de la CECA. En 1950 on a décidé de construire une communauté autour de ce qui était la source de la guerre: l'acier et le charbon. Il fallait dépasser les raisons de la guerre et proposer la réconciliation.»
Jamais cette idée ne m'avait paru aussi énorme. Au lycée, que la France et l'Allemagne soient alliées paraissait tout naturel. Plus le temps passe, peut-être plus je "vis" de guerres (plus je suis contemporaine de guerres qui se déroulent pendant que j'écris cela), et plus cela me paraît énorme. Comme si les pays de l'ex-Yougoslavie pouvaient décider de vivre ensemble, ou l'Irak et l'Iran s'associer, ou la Palestine et Israël, le Liban et la Syrie... Enorme, improbable, impossible.

Geremek continue à nous raconter l'Europe, il détaille son histoire : «on ne fait pas l'Europe avec des chefs comptables. Elle est impossible sans chefs comptables, mais il y faut un grain de folie.»

Il nous parle du traité de Lisbonne: c'est un traité long et difficilement lisible, et c'est tant mieux. Le but était de donner à l'Union européenne la possibilité de mener une politique étrangère commune et donc d'avoir un ministre des affaires étrangères. Les Français et les Hollandais ont refusé cette possibilité, on a donc fait autrement, mais c'est la même chose.
Les citoyens ont la possibilité d'initiative législative: il suffit qu'une proposition recueille un million de signatures. C'est déjà arrivé: il y a eu 1,6 million de signatures pour que le Parlement soit à Bruxelles et plus à Strasbourg (c'est plus économique).

Bronislaw Geremek se demande comment rendre le projet de l'Europe aux citoyens. Les menaces d'une guerre ont suffisamment reculé pour qu'il faille une autre raison de vivre ensemble.


Parmi les questions de la fin a été abordé le problème de l'adhésion de la Turquie:
«On ne répond pas non à un grand pays. Parfois, il faut savoir se taire. Le processus d'adhésion doit être long, très long, quinze ou dix-huit ans. Pendant ce temps, les choses vont bouger, la situation va changer. Accueillir la Turquie dans l'Union européenne, c'est se donner la chance de devenir incontournable sur la scène internationale; mais c'est prendre le risque de faire imploser l'Europe: peut-elle accueillir une population aussi importante, de culture et de religion différentes? Alors il faut prendre son temps.»


Dans les remerciements de la fin, la présentatrice a incidemment mentionné la naissance de Bronislaw Geremek dans le ghetto de Varsovie. Une grande émotion m'a envahie pendant que la salle applaudissait, à regarder ce petit homme souriant et rêveur, né dans le ghetto de Varsovie, ayant vécu une partie de sa vie, dont quelques années en prison, derrière le rideau de fer, ce soir en train de donner une conférence sur l'Europe dans un amphi parisien.
Allons, il y avait encore un espoir.


Pour ceux que cela intéresse, les racines de la culture européenne in La promotion de l'identité culturelle européenne depuis 1946, par Viviane Obaton. (Bizarrerie: cela provient de l'institut européen de l'Université de Genève.)
mise à jour: non ce n'est pas si bizarre, car cet institut est lié au Conseil de l'Europe, dont fait partie la Turquie depuis pratiquement l'origine, à ne pas confondre avec l'Union européenne.
J'ai oublié de préciser que Geremek était un partisan de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne.

dimanche 2 décembre 2007

Jean-Luc Domenach et la Chine

Jeudi dernier, 20 heures.

Jean-Luc Domenach est drôle, et extrêmement convaincant. Ses témoignages amusés sonnent juste : «Aujourd'hui, quand on parle chinois et qu'on ne craint pas les puces et les poux, on peut aller partout»; «La Chine, c'est la terre des épidémies, il y a toujours eu des maladies bizarres, là-bas; j'y envoyais des étudiants, ils revenaient malades, certains sont morts» (dit-il avec entrain. La salle consternée n'ose pas échanger de regards); «Je suis devenu le conseiller matrimonial d'une bande de chauffeurs de taxi...».

Son intervention posera deux questions, ou plutôt une seule question à deux faces : si la Chine devient un géant économique et politique, que deviendrons-nous (nous Occident), si la Chine échoue à devenir un géant politique et économique, le monde pourra-t-il le supporter?

Pas de réponse bien sûr, mais un tableau de la situation. Je condense, mais toutes les expressions amusantes sont des citations aussi exactes que ma mémoire et mes notes le permettent: «Aujourd'hui, entre le café de Flore et le café des deux Magots, mettons, on considère que la Chine est un miracle économique, mais que politiquement, "Oh la la, mais quelle horreur". Pour ma part, je pense le contraire. Politiquement, avec 12% de croissance, le gouvernement a pu desserrer son étreinte, et s'il y a encore beaucoup de condamnations à mort, leur nombre diminue d'année en année. On est passé de deux cent mille prisonniers politiques en 1989 à quatre ou cinq mille aujourd'hui. Alors qu'économiquement, la Chine est très fragile. On peut dire en allant vite qu'elle produit des pantoufles, des balles de ping-pong et des maillots de corps. Pour l'instant elle copie, mais il faut qu'elle apprenne à innover, qu'elle gagne en valeur ajoutée.»

Jean-Luc Domenach dresse la liste des défis que la Chine va devoir relever. Il prévoit une phase de recul (ou de moindre expansion) après l'exposition universelle de Shangaï en 2010. D'une part, les coûts de revient vont progressivement augmenter. Déjà les salaires s'élèvent, grâce au... téléphone portable («Ce sont des travailleurs pauvres, mais des travailleurs avec un portable»): il nous explique que la circulation de l'information provoque d'énormes mouvements de population (plusieurs millions de personnes par an), les gens se déplaçant en fonction des salaires pratiqués d'une région à l'autre. C'est ainsi que quatre à cinq millions de Chinois ont récemment quitté Canton pour Shangaï, obligeant les industriels cantonais à augmenter leurs salaires pour retenir leur main-d'œuvre. Les salariés commencent à réclamer une protection sociale, des hôpitaux, de l'instruction... Peu à peu, la Chine va devenir moins compétitive, c'est pour cela qu'il est impératif pour elle qu'elle sache innover et monter dans les gammes de produits.

C'est pour Domenach le grand défi, on sent qu'il est inquiet et pas très optimiste:
«J'ai compris beaucoup de choses en visitant la Chine. Chez nous, on protège les bizarres (sic), dit-il avec entrain. Je pense à toutes ces grandes familles bourgeoises du XIXe siècle qui ont donné leurs grands industriels à la France. Il avait toujours un bizarre par génération, qui partait aux colonies ou qui finissait ses jours à Monte-Carlo ou qui devenait savant. Moi, j'ai été protégé par ma grand-mère. Quand j'ai commencé à apprendre le chinois, ce qui était très bizarre (la salle rit), elle m'a dit: "si on t'embête, viens me voir". En Chine, ils ont un proverbe qui dit "il ne faut pas qu'un épi de blé dépasse". Ce n'est pas ainsi qu'on développe l'innovation.»
Il ajoute: «J'ai grandi en face de l'appartement de Paul Ricœur. Parfois, la lumière ne s'éteignait pas avant tard dans la nuit, ou elle ne s'éteignait pas du tout. En Chine, on se couche tôt, à 8 heures du matin les étudiants sont à l'université avant leurs professeurs. Il manque aux Chinois cette étincelle de passion pour l'étude, la recherche. Ils ne savent pas ce que c'est.» Cela viendra, mais cela va prendre vingt ans.
Cependant il ajoute, en réponse à une question de la salle: «J'ai été en face de petits génies. Quand vous sélectionnez à l'extrême sur un grand bassin de population, vous écrémez des petits génies.» Mais cela ne suffit pas, il faut une structure qui puisse permettre à ce génie de donner des résultats matériels, concrets.

Réponse à une autre question: «L'Allemagne et les produits allemands jouissent d'une excellente réputation de fiabilité en Chine.» «Angela Merkel peut se permettre de hausser le ton. Lorsqu'elle explique aux Allemands que si nous cédons sur nos principes et les droits de l'homme, les Chinois nous mépriseront, elle a raison.» «J'entendais deux Français qui discutaient (il prend l'accent marseillais): "ils m'avaient demandé des raccord de 15, je n'en avais pas, je leur ai fourgué du 17". Pour les Chinois, c'est très mystérieux; ils ont comme sujet de dissertation (vous savez, l'équivalent de nos sujets bateau sur la Chine): "Comment la France peut-elle être une grande puissance économique en étant aussi peu fiable". La réponse standard, c'est que la France est capable de sursauts, de coups de génie.»

La question du bonheur a beaucoup d'importance pour Jean-Luc Domenach. Lui-même paraît si épanoui, tellement capable d'enthousiasme et de tendresse, même quand il se montre inquiet: «Les Chinois ont été si malheureux depuis cent cinquante ans. Ce à quoi on assiste aujourd'hui, c'est la revanche sur les canonnières occidentales du XIXe siècle. Mais pour en arriver là, ils ont été si malheureux». «Nous avons les industries du bonheur, du loisir. Je crois que c'est par cet art d'être heureux que l'Occident peut faire face à la Chine».

Tout bien pesé, Domenach pense que le monde (aspects politique et économique) et la planète (aspect écologique) pourra s'accommoder d'un succès chinois mais pas d'un échec. Or cet échec reste très possible, la Chine est très fragile.


Hors conférence, deux liens : la page de garde de Twitter, que j'aime bien regarder de temps en temps: la rumeur du monde, ses alphabets que je ne comprends pas, la multiplicité des langues, et une parodie de Wow en chinois, qui m'émerveille (et accessoirement me fait beaucoup rire, surtout la musique): incompréhensible et totalement compréhensible dès qu'on connaît Wow.

mise à jour le 5 décembre : les moteurs de recherche chinois prennent place parmi les plus utilisés au monde.

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