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Gide/Nabokov en un coup

Amusée à midi en commençant l' Anthologie de la poésie française de Gide par le début (pour changer de mon habituel feuilletage) de constater que l'exergue en est tiré de Boswell :

Boswell : Then, Sir, what is poetry?
Johnson : Why, Sir, it is much easier to say what it is not. We all know what light is; but it is not easy to tell what it is. [1]

Boswell, 11 avril 1776

car c'est également le cas de l'exergue de Feu pâle:

Cela me rappelle l'histoire ridicule qu’il raconta à M. Langton, à propos de l’état abject d’un jeune gentleman de bonne famille. "Monsieur, la dernière fois que j’ai entendu parler de lui, il courait la ville en tirant sur les chats." Puis, dans une sorte de rêverie bienveillante, il songea à son chat favori et dit: "Mais on ne va pas tirer sur Hodge: non, non, on ne tirera pas sur Hodge."

James Boswell, La vie de Samuel Johnson


Gide raconte un dîner à Cambridge, son étonnement en entendant son voisin affirmer qu'il n'existait pas de poésie française. Il ne se souvient plus de la conversation mais peut aisément la reconstituer:

Je ne sais pas trop ce que je répondis et n'ai pas gardé souvenir bien net de la suite de notre entretien, mais je l'imagine sans peine. Il pourrait se poursuivre ainsi:
Mais d'abord, qu'est-ce que la poésie?
L'on n'en sait parbleu rien, et c'est tant mieux, car cela permet la méprise. La littérature naît toujours d'un malentendu. (Il va s'en dire que ces propos paradoxaux, je les prête à l'autre, réservant pour les miens une apparence de raison. [..])

André Gide, préface à Anthologie de la poésie française, p.8, collection la Pléiade

La parenthèse de Gide est en quelque sorte son aveu de folie et son besoin de l'avouer, car après tout quel besoin avait-il de nous donner cette parenthèse?

Notes

[1] — Et donc, monsieur, qu'est-ce que la poésie? — Eh bien, monsieur, il est bien plus facile de dire ce qu'elle n'est pas. Nous savons tous ce qu'est la lumière; mais il n'est pas facile de dire ce qu'elle est.

Exemples d'universaux

Mais la haine peut être ressentie contre les classes.
Aristote

Il nous arrive, par la volonté, d'aimer ou de haïr quelque chose en général.
Thomas d'Aquin

J'aime les pommes en général.
Jacques Chirac

Alain de Libera, La querelle des universaux, exergues

Le désir

L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie.

Simone Weil, "Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l'amour de Dieu" in L'attente de Dieu

Guerre à Havard, de Nick McDonell

J'ai acheté ce livre d'abord parce qu'il était petit. J'essaie de ne plus acheter que des livres que je vais lire, je choisis donc des livres peu épais (c'est l'un des pires effets pervers du blogging: qui veut bloguer à propos de livres doit lire, qui lit ne blogue pas... à moins de choisir de tout petits livres).
J'ai hésité, car le ton de ce livre était atrocement banal, sans effet de manche. Puis je l'ai acheté parce que le ton en était sans effet de manche, atrocement banal.

Je ne le regrette pas. Il est constitué de chapitres très courts qui pourraient être des billets de blogs ou des éditoriaux. Ils ne leur manquent pour cela qu'une certaine ironie ou une volonté de démonstration.

J'ai rarement lu un livre aussi platement descriptif. Tout l'art de l'auteur réside dans le collage, l'apposition d'événements ou de scènes sans grand intérêt, à peine des événements, qui mis côte à côte ont encore moins de sens.

Tout cela se passe à Havard, parmi les futurs dirigeants politiques ou économiques ou médiatiques de la nation.
Rien ne se passe comme on n'aurait pu le prévoir.
Mais il y a longtemps que plus rien n'est prévisible.

L'auteur est très jeune, né en 1984. C'est son troisième livre. Je vais acheter les deux autres et je vais attendre les suivants.

Je mets en ligne le premier chapitre.

Dans le gymnase Hemenway de la faculté de droit de Harvard, il doit y avoir vingt-cinq tapis de course, constamment utilisés. Ce sont des machines remarquables, noires, brillantes, presque silencieuses : des outils de luxe au service de la santé et de la vanité. Chacun est doté d'un écran plat diffusant les meilleures chaînes du câble. Les coureurs sont eux-mêmes remarquables. Hemenway est considéré comme la meilleure salle de sport ouverte à la population non universitaire. Tout le monde est en forme. Aucun regard ne se croise, bien que l'endroit fourmille d'une énergie sexuelle alimentée par le balancement de queues-de-cheval humides. Les athlètes, vêtus de shorts moulants estampillés Harvard, de T-shirts « Sauvez le Darfour » ou de joggings aux couleurs des New York Knicks, semblent être des jeunes gens extrêmement sérieux, acquis à la cause de l'esprit sain dans un corps sain. Beaucoup, tandis qu'ils courent sur place, regardent les infos.
L'Info, c'est toujours l'Irak. Si l'on se tient au fond de la salle, près des courts de squash blancs aux normes olympiques, on peut observer cette élite courir sur place devant un des nombreux reportages : bombes artisanales explosant, reporters équipés de gilets pare-balles sur leurs chemises en coton ou l'éternel enfant en sang qu'on porte dans les bras. Si on revient le lendemain, on verra les mêmes personnes, courant au même endroit, regardant les mêmes horreurs. Sauf que ces horreurs empirent de jour en jour.
Bien sûr, tout le monde ne s'intéresse pas à la guerre. Pour chaque amateur de journal télévisé, il y a un amateur de sport et un amateur de série. Mais ceux qui regardent le JT sont les plus intéressants. Non que le sport ou les séries soient ennuyeux, mais en raison de l'analogie entre cette guerre malheureuse et le fait de courir sur place, dans la prestigieuse salle de sport de la plus prestigieuse université. Il est toujours difficile de savoir ce que les gens pensent des informations qu'ils regardent. Et ici, dans la plus prestigieuse salle de sport etc., savoir ce qu'ils pensent n'est pas seulement difficile mais crucial, parce que, parmi ces jeunes gens qui regardent les informations, certains espèrent en devenir un jour les acteurs - et parfois, à raison.
C'est du moins ainsi que ça se passait dans la promotion 2006 - ma promotion.

Guerre à Havard, de Nick McDonell, p.9 - Flammarion, 2008

Le problème herméneutique chez Pascal, de Pierre Force

La lecture de ce livre est directement issue de la lecture de Du sens. En effet, le livre de Pierre Force y est longuement cité en relation avec Buena Vista Park. Il s’agit une fois encore (mais à l’époque de BVP, ce n’était que la deuxième fois dans l’œuvre camusienne[1]) d’illustrer la bathmologie, c’est-à-dire, entre autres, la façon dont une même opinion (une même opinion en apparence : une opinion s’exprimant avec les mêmes mots) peut avoir un sens et des conséquences très différentes selon l’étape de raisonnement où elle intervient[2].

J’ai donc entrepris de lire Le problème herméneutique chez Pascal. Je m’attendais à un livre de philosophie, il s’agit davantage d’un livre analysant la logique de Pascal et les méthodes qu’il emploie pour convaincre les libertins (sens étroit : ceux qui ne croient pas en Dieu et ne respectent pas les Ecritures) de lire la Bible.
En effet, la conviction de Pascal est que les Ecritures contiennent en elles-même de quoi convaincre les plus rebelles, non par quelque révélation immanente, mais par les mécanismes rigoureux de la lecture et de l’interprétation effectuées selon des règles logiques. « Lisez et vous croirez » serait le credo pascalien.
Pierre Force dégage donc les règles de cette méthode de lecture, méthode qui ne se préoccupe pas de l'authenticité des textes: ce n'est qu'avec Spinoza que cette démarche sera entreprise. Pascal s'inscrit encore dans l'héritage de Saint Augustin en reconnaissant a priori l'autorité des Ecritures.

Pascal suppose que tout texte est nécessairement cohérent. Il applique ce principe à la Bible comme s'il s'agissait de n'importe quel texte. Il en découle que chaque fois qu'une contradiction se présente dans la Bible, il convient de chercher une interprétation des passages considérés, qui ne doivent pas être pris au sens propre, mais figurativement. L'interprétation doit permettre d'accorder le sens des passages avec le plus grand principe: la charité. Tout passage contraire à la charité doit être interprété afin de l'accorder à la charité.
Il s'agit des contradictions internes au texte ("syntagmatiques", dirait Todorov), par opposition à Saint Augustin qui s'attachait aux contradictions entre le monde et les Ecritures ("paradigmatiques").
L'intérêt des critères syntagmatiques, c'est qu'il ne suppose pas de connaissances préalables: tout est présent dans le texte qu'on lit.

La deuxième partie traite de l'interprétation des signes, différente chez Pascal et Saint Thomas.

Revenons à Augustin : chez l'auteur de la Doctrine chrétienne le symbolisme des choses, fondé sur une vision religieuse de l'univers coexiste avec l'allégorie, héritée de la rhétorique païenne. Pour saint Thomas, le symbolisme des mots n'existe pas : l'allégorie est assimilée au sens littéral. Tous les objets de l'univers sont signes de Dieu. Tout est res et signum.
Pascal part du point de vue opposé : pour lui (ou, à tout le moins, pour l'interlocuteur de l'apologiste) il n 'y a pas de signes de Dieu dans la nature. Le monde est silencieux. Seuls les textes parlent. Le message divin ne pourra venir que d'un livre. La preuve de Dieu sera tirée des mots et non des choses.
Pierre Force, Le problème herméneutique chez Pascal, p.112

Le monde est un chiffre et il est à déchiffrer. C'est de cette époque que datent les systèmes ésotériques et les références à la Cabale: Trithème, Kircher, Fludd, espèrent mettre à jour des lois de traduction automatique entre les différentes langues, il n'y a pas de différence entre cryptographie et traduction.

Pascal n'a rien d'ésotérique et s'appuie entièrement sur la logique: un texte doit être intrinséquement cohérent. Il faut s'appuyer sur le sens des mots.
Qu'est-ce que le sens? Dans un premier temps, Pascal pose qu'on peut donner n'importe quel nom à une chose, l'important étant ensuite de toujours désigner la même chose (sens large: objet, idée, etc) par le même mot.
Dans un second temps, il reconnaît qu'il existe un sens courant, un sens commun des mots, et qu'il importe d'utiliser celui-ci pour être clair et compréhensible. (Ici, querelle avec les Jésuites que Pascal accuse de tromper l'auditoire en utilisant les mots dans des sens qui ne sont pas le sens commun, et de changer de sens utilisé d'un discours à l'autre. Analyse des Provinciales, querelle janséniste.)

Selon Pascal, il est très difficile de lire "juste", de penser "juste". L'interprétation est le domaine du jugement faussé, dont il faut se méfier même pour juger son propre travail:

De même qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, il est aussi difficile d'être son propre juge :
« Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après on n'y entre plus [3]
Le problème semble si difficile à Pascal qu'il le présente comme une énigme :
« Je n'ai jamais jugé d'une chose exactement de même, je ne puis juger d'un ouvrage en le faisant. Il faut que je fasse comme les peintres et que je m'en éloigne, mais non pas trop. De combien donc? Devinez... [4]
Le jugement adéquat, la perception juste, sont un point à trouver entre un trop et un trop peu. Cela est illustré par le rythme de la lecture :
41. « Quand on lit trop vite ou trop doucement on n'entend rien.»
La vérité elle-même est considérée comme un dosage à effectuer entre un excès et un manque :
38. « Trop et trop peu de vin.
Ne lui en donnez pas : il ne peut trouver la vérité.
Donnez-lui en trop : de même.»
Ibid., p.169

Il s'agit donc de se placer au bon endroit, spatial et temporel, pour juger (en art, de la vérité, de la morale). Le Christ est médiateur (thème de Saint Augustin, repris à la Renaissance) tandis que l'homme ne sait trouver sa place.

La vérité a souvent deux faces, ou plus exactement, toute affirmation contient une part de vérité : «Les hérétiques ne seraient pas hérétiques si leur doctrine ne contenait une part de vérité.»[5] Pascal s'attache davantage à montrer ce qui unit les thèses jésuites, jansénistes, calvinistes que ce qui les sépare. Puis il établit une hiérarchie en observant quelle thèse est contenue dans quelle autre. Exemple:

Les propositions pélagiennes sont susceptibles d'une interprétation augustinienne, mais les propositions augustiniennes ne peuvent en aucun cas admettre une interprétation pélagienne. Si la doctine de Pélage est contraire à celle de saint Augustin, la doctrine de saint Augustin est contraire de celle de Pélage; mais si la doctrine de saint Augustin inclut et comprend celle de Pélage, il n'y a aucune réciproque possible. Ibid. p.191

Il est possible de prouver la dissymétrie parce qu'il y a une hiérarchie entre les termes. Il y a irréversibilité des antinomies. L'interprétation consiste à retenir le sens provenant de la thèse supérieure.

Pascal n'essaie pas de défendre la religion chrétienne par une accumulation de preuves. En effet, il applique une méthode, et quelques exemples lui suffisent à l'illustrer. Cette méthode, c'est le principe de non-contradiction interne d'un texte donné. Quand un texte comporte des contradictions, il faut rechercher l'explication qui les résoud toutes avec le plus d'économie de moyens. Concernant les contradictions de la Bible, c'est le Christ, la venue du Christ, qui explique et résoud les contradictions de l'ensemble des prophéties. Un seul principe explicatif résout toutes les contradictions, il s'agit donc de l'explication la plus économe de moyens; il est donc inutile d'en chercher d'autres.

Ensuite, Pierre Force s'attache aux fragments plus "sociaux et politiques". Il s'agit d'expliquer et de justifier le monde comme il va (les signes de pouvoirs, le respect dû aux puissants, etc). Pascal s'appuie sur les traditions stoïcienne et pyronnienne. Il est héritier des stoïciens, qui identifie recherche des causes et compréhension des signes.
D'un point de vue pyrrhonien (qui soutient que la raison humaine ne peut rien avancer avec certitude), toute opinion peut être mise en doute et dépassé par une opinion inverse supérieure. Il y a renversement continuel du «pour» et du «contre».

[...] tout rapport entre signe et signifié peut devenir à son tour signe d'un nouveau signifié. Toute interprétation peut devenir l'objet d'une interprétation qui la dépasse. La marque rhétorique de ces dépassement est l'ironie.
Ibid., p234 [6]

Cependant, le renversement des «pour» et des «contre» peut être hiérarchisé en gradations, qui fait accéder à un point de vue véritablement supérieur. Tout ce développement est cité dans Du sens.

La loi des séries, ou raison des effets, est donc plus complexe qu'une simple loi d'alternance. La raison des effets est constituée par l'itération d'une structure ternaire, dont le dernier élément sert de premier élément à la structure suivante. Tout élément de rang impair représente une opinion du premier ou du troisième degré.Toute opinion de rang pair est une opinion du second degré.

Les éléments de rang impair sont dans la série des points de repos.

Ibid., p239

Cependant, pour celui qui a atteint l'un des degrés, il est difficile d'envisager les autres, sauf à se projeter dans l'esprit de son contradicteur. Pascal remarque qu'une opinion vraie et qu'une opinion fausse peuvent être exprimées en des termes identiques. Pour les départager, il faut connaître le contexte dans lequel elles sont exprimées, et connaître l'ensemble des arguments des parties en présence. La vérité d'une proposition dépend de son sens et non de sa formulation. A contrario, une opinion est ininterprétable si l'on ignore son contexte.

Pierre Force termine son travail par cette remarque:

L'année même où sont publiées les Pensées, paraît à Hambourg le Traité théologico-politique, qui marque la fin du règne de l'exégèse patristique. [...] Montrant à son interlocuteur qu'il est embarqué, et qu'avant qu'il s'en rende compte, il se trouve en situation herméneutique, Pascal décrit l'interprétation comme un mode de notre existence.

Notes

[1] La première fois intervient dans Travers, à propos du bandeau du maréchal Ney et des valises Vuitton, deux illustrations d’ailleurs reprises dans Buena Vista Park.

[2] exemple donné dans Buena Vista Park p.80 : La princesse P., qui avait toujours désiré passionnément une didacture impitoyable, mais qui détestait Mussolini parce qu’il avait été socialiste, put se vanter, en 43, d’avoir été une des premières opposantes, et des plus constantes, au fascisme.

[3] fragment 21 des Pensées selon les éditions complètes Lafuma de 1963

[4] Fragment 558, ibid.

[5] Ibid., p.185

[6] Très intéressant : on voit apparaître l'ironie, redoutable arme camusienne, en plein développement sur la bathmologie (comme ne l'appelle pas Pierre Force).

Rien sur Le Clézio

En 1988, j'ai passé trois mois à la librairie Mollat, deux mois de stage et un mois de boulot d'été.

Je me souviens du mètre cube d'une biographie de Mitterrand le long du comptoir au moment de sa réélection.

Je me souviens des clientes qui achetaient Sollers, Femmes ou Paradis, grande bourgeoisie bordelaise trop bronzée riant avec embarras ou un sourire entendu de s'encanailler à si bon compte. J'ai bien peur que ce soit à l'origine de ma difficulté à lire Sollers: vu ses lectrices, je n'arrive pas à le considérer comme un auteur envisageable. (Pourtant, son humour et son détachement me font parfois soupçonner qu'il doit y avoir quelque chose, là.)
(La même réflexion ou presque peut s'appliquer à Alina Reyes: c'était l'année du succès du Boucher, les lecteurs qui achetaient ce livre ne m'ont pas donné envie de le lire.)

C'était aussi l'année de La Fée Carabine. Pennac était inconnu, je ne sais combien d'exemplaires de ce livre j'ai offerts (c'est hélas le meilleur de la série).

Pour ma part, je m'étais entichée du Bourreau affable de Ramon Sender que je vendais dès qu'un "vrai" lecteur me demandait son avis (ce qui n'arrivait presque jamais, puisque l'une des caractéristiques des vrais lecteurs est de ne jamais demander de conseil dans une librairie).

J'ai découvert la puissance de Bernard Pivot: les gens ne prenaient même pas la peine de retenir les auteurs qui étaient passés dans son émisssion: «Je voudrais le Pivot d'hier», tout était dit. Les représentants des maisons d'édition précisaient: «Il va passer chez Pivot», et nous commandions vingt exemplaires supplémentaires. (Je me souviens de L'Homme de paroles de Claude Hagège. Tout le monde voulait son livre; je l'ai feuilleté, il était illisible au commun des mortels (dont moi). Les gens étaient incroyables, pourquoi achetaient-ils cela?) J'ai appris que notre époque pardonnait à un écrivain de mal écrire s'il parlait bien, mais pas l'inverse.

J'ai appris aussi qu'on pouvait savoir si un livre était bon à la façon dont les lecteurs venaient l'acheter, un certain silence et une certaine impatience dans leurs gestes et leur regard. C'est ainsi que j'ai repéré Le Maître et Marguerite, La conjuration des Imbéciles et La Régente, de Leopoldo Alas dit Clarin (que je n'ai toujours pas lu). Il y aurait aussi La jeunesse de Pouchkine à lire un jour (Tynianov).

Le Clézio, Modiano, Labro: est-ce par homophonie, je les confonds. Leurs lecteurs ne m'ont pas marquée, il s'en dégageait quelque chose de classique et d'un peu ennuyeux, la modernité dans l'absence de risque. Concernant Le Clézio, il y avait la rumeur: «Mais si, il est en Amérique du sud, il ne donne pas d'interviews, il est très beau, il passe mal à la télé car il ne parle pas...» J'ai dû le feuilleter, comme j'ai feuilleté les deux autres. Il ne m'en reste rien.

Ce n'est pas sans un certain effroi que je vois s'ajouter le nom de Le Clézio à ceux de Claude Simon, André Gide, François Mauriac.


edit le 15 octobre

Je découvre ce billet de ligne de fuite qui reprend trois personnages de mon récit.

Attendu en septembre 2009: Laura, de Nabokov

Le manuscrit forme un ensemble de 138 fiches de bristol, écrites au crayon — mon père utilisait un crayon n°2, assez fin, qui lui permettait de biffer son texte. Ces cartes sont numérotées, et un bon tiers est assemblées dans un ordre définitif. Le reste est un ensemble d'esquisses, de fragments, de disgressions qu'il est possible d'interpréter de plusieurs manières. Mon idée est de présenter la partie achevée de l'œuvre sous forme d'un livre, et le reste en fac-similé, que le lecteur pourra arranger à sa fantaisie. Il pourra battre les cartes à sa façon, se faire lui-même son petit Nabokov.

Dmitri Nabokov, interviewé dans le dernier numéro de Point de vue, 1er octobre 2008 (cinq pages avec moult photos)

Des souvenirs, de Joseph Conrad

J'ai lu Joseph Conrad pour la première fois en 1995. Heart of Darkness faisait partie d'une liste des cinq livres devant illustrer les caractéristiques du genre "le roman d'aventure".[1]
Au fur à mesure que je le lisais, j'avais l'étrange impression de comprendre chaque phrase sans comprendre le dessein général, ce que j'attribuais, comme lors de la lecture de The turn of the screw, à ma connaissance insuffisante de l'anglais, tout en sachant que c'était faux: ce livre était délibérément écrit pour ne pas être compris "de face". Ce qui m'a sans doute le plus gênée, c'est l'écart entre ce que je lisais et ressentais et les commentaires lus et entendus ici et là. Pourquoi parlait-on de ce livre à voix basse avec des mines mystiques (ce qui aurait davantage convenu à Aguire ou la colère de Dieu, par exemple)? C'était pourtant un livre simple, les souvenirs d'un homme, sur un bateau amarré dans la nuit anglaise (et quelque chose du Horla dans cette nuit scintillante), l'armateur, la chaleur, l'Afrique, un fleuve, des sauvages, un homme malade et incompréhensible, le retour : pourquoi parler de cette œuvre de façon quasi religieuse, en baissant la voix avec une mine inspirée (ou en agitant les bras en criant "le Mal, le Mal", comme j'en connais un)? Je sentais là une distorsion de lecture que je n'osais mettre sur le tapis.


Des souvenirs m'aura décomplexée: j'ai maintenant la certitude que Conrad aurait ri qu'on parlât ainsi de son livre — mais dans son fors intérieur, extérieurement il serait resté d'une parfaite courtoisie.
Dans Des souvenirs, Conrad est censé écrire une autobiographie. Son fil conducteur est l'écriture de La Folie Almayer, les voyages du manuscrit toute la durée de l'écriture de La Folie. La structure très exactement calculée de ces souvenirs que l'on pourrait croire écrits au fil de la plume, par pures associations d'idées (mais la structure est aussi l'écriture par association d'idées), nous amène de Rouen à Marseille en passant par la Pologne et la Malaisie, sans jamais traverser l'Atlantique (détail étonnant: Conrad n'a jamais traversé l'Atlantique). Trois thèmes sont principalement évoqués: la famille de Conrad, sa vocation de marin, le dur métier d'écrivain (bien que jamais Conrad ne s'abaisserait à se plaindre ainsi: c'est moi qui résume). Il parle d'autre part de son attachement à la langue anglaise, mot faible puisqu'il évoque un coup de foudre, et cette évocation commence et clôt le livre, de façon théorique dans les premières pages, fort concrète dans la dernière.

L'œil et la mémoire de Conrad sont un véritable appareil photographique, photographies qu'il excelle à rendre sur le papier, en y mêlant aussitôt des réflexions et des songes. Que ce soit le chien mangé par l'oncle durant la retraite de Russie ou le poney d'Almayer, chaque anecdote est décrite, commentée, soupesée, pour elle-même et pour l'impression qu'elle a laissée chez l'auteur, et pour ses conséquences (Conrad serait-il devenu écrivain s'il n'avait pas rencontré Alamayer? Non, sans doute pas.)
L'écriture se caractérise par un humour profond, si profond qu'il ne produit que des effets de moirage à la surface, des envies de rires que l'on réprime et qui nous font, incrédules, relire la page; et par un esprit d'observation qui ne recherche pas l'objectivité, mais plutôt la justice: rendre à chacun ce qui lui revient. Comme il est impossible à un humain de savoir exactement ce qui revient à chacun, l'esprit le plus exact, le plus droit, comme semble être celui de Conrad (caractéristique sans doute encore augmentée par une vie de marin: le mot "responsabilité" et "irresponsabilité" apparaissent deux fois, fondamentaux) doit admettre une part de doute, d'indécidable, ce que Conrad appelle l'indulgence. Ces deux caractéristiques produisent un texte toujours ambigu; chaque phrase a plusieurs sens selon différents plans. Le texte est parcouru de courants souterrains: un rire feuilleté de gravité ou l'inverse, un grand moment de lecture.


Contexte de cet extrait: Conrad était en train d'évoquer les jours exténuants passés à écrire les derniers chapitres de Nostromo. Une voisine, fille de général, vint l'interrompre de façon fort impolie et sans s'excuser, et qualifia en toute inconscience ces journées de souffrance de moments «délicieux» (et Conrad rend hommage à l'école de la marine anglaise qui lui permit de faire face à cette intrusion violente avec une politesse imperturbable). Les pages continuent alors par un hommage à Stephen Crane, puis par l'évocation du chien offert par Stephen Crane au fils aîné de Conrad:

Mais le chien est là : un vieux chien maintenant. [...]. Quand il est couché près du feu, la tête droite et le regard fixé vers les ombres de la pièce, il atteint à une noblesse d'attitude frappante dans la calme conscience d'une vie sans tache. Il a contribué à élever un bébé et maintenant, après avoir vu partir pour l'école l'enfant commis à sa charge, il en élève un autre avec le même dévouement consciencieux, mais avec une plus grande gravité d'allure, indice d'une plus grande sagesse et d'une plus mûre expérience, mais indice aussi, je le crains bien, de rhumatismes. Depuis le bain du matin jusqu'au cérémonial du berceau du soir, tu assistes, mon vieil ami, le petit être à deux jambes que tu as adopté, et dans l'exercice de tes fonctions toute la maisonnée te traite avec tous les égards possibles, avec une infinie considération — aussi bien que lorqu'il s'agit de moi, seulement tu le mérites davantage. La fille du général te dirait que ce doit être «tout à fait délicieux».
Ah ! mon pauvre chien ! Elle ne t'a jamais entendu hurler de douleur (c'est cette pauvre oreille gauche!) tandis qu'au prix d'une incroyable contrainte tu conserves une immobilité rigide de peur de renverser la petite créature à deux jambes. Elle n'a jamais vu ton sourire résigné lorsque ce même petit être à qui l'on demande sévèrement: «Qu'est-ce que tu fais encore à ce pauvre chien?» répond avec un grand et innocent regard: «Rien. Je l'aime seulement, Maman chérie!»
La fille du général ignore les conditions secrètes des tâches qu'on s'impose à soi-même, mon bon chien, la souffrance que renferme la récompense même d'une ferme contrainte. Mais nous avons vécu ensemble bien des années, nous avons vieilli aussi; et , quoique notre tâche ne soit pas encore terminée, nous pouvons nous permettre de temps à autre de rêver un peu au coin du feu, de méditer sur l'art d'élever les enfants et sur le parfait délice d'écrire des romans, où tant de vies s'agitent aux dépens d'une vie qui, imperceptiblement, s'épuise.

Joseph Conrad, Des souvenirs, p.198, édition Sillage

Notes

[1] Les quatre autres: Treasure Islan de Stevenson, King Solomon's Mines de H. R. Haggard (à mon grand plaisir, puisque c'est l'auteur préféré de Wield dans la série des Pascoe et Dalziel de Reginald Hill), The Man Who Would Be King de Kipling et The Lost World de Conan Doyle.

Allen de Valery Larbaud

C'est un petit texte, que je n'ai acheté que parce que l'édition me séduit — des petits livres blancs tachés une seule couleur, vert, bleu, mauve, orange, sur papier mat. Introduction, repères biographiques, ce sont des livres réalisés avec soin. J'apprends que Larbaud a traduit Landor et Coleridge, La ballade du vieux marin, poème dont je m'obstine, sans succès jusqu'ici, à vouloir trouver des traces dans L'Amour l'Automne.

C'est un texte si court, si simple, qu'il semble illusoire d'en faire une recension sans le paraphraser et donc le dénaturer, c'est le récit, sous forme de conversation, d'une excursion dans une superbe voiture jusqu'au centre de la France, c'est une ode au Nivernais.

Tout en rendant hommage à la campagne française, aux villes de province, un sort est fait aux provinciaux, provinciaux dont le portrait correspond si exactement à ce que je connais dans ma famille que je me suis sentie vengée:

— Mais pour l'Ecclésiaste, une chose n'est pas vanité: c'est la crainte du Seigneur. Et pour la province aussi, mais ce n'est pas la crainte du Seigneur. C'est le côté matériel, primitif de la vie: le désir du bien-être, contrarié par la peur de la dépense. Voilà leur ciel et leur enfer. Ce qui, pour nous est à l'arrière-plan et comme dans les coulisses, le cadet de nos soucis, devient ici la principale, l'unique préoccupation. De là, l'orgueil de la richesse, le mépris de la pauvreté, et la mesquinerie de la vie, et les clans, et la vilaine morale, et l'avarice. [...] Et de là l'indifférence pour tout ce qui nous paraît le plus digne de soins et de sacrifices. Et cette indifférence produit l'ignorance. Si la littérature, ou la géographie, ou l'histoire de l'imprimerie, me sont indifférentes, je n'en saurai jamais un mot. Ainsi ce qui est pour nous l'essentiel, la vie même, est pour la province un luxe que sa peur de la dépense lui fait regarder avec méfiance, et où nous disons «sérieux», elle pense «frivole».
Valery Larbaud, Allen, édition Sillage p.82


Pour les camusiens :

Ah ! que de souffles aux Provinces !
Saint-John Perse, chanson liminaire d'Anabase cité aux premières lignes d'Allen. (références camusiennes à retouver).

Chantelle, ô Cantilia !
Allen, fin du prologue au lecteur. cité dans Journal d'un voyage en France et dans Corée l'absente p.355

Et maintenant vous ouvrez la porte, vous tournez la page et vous entrez au beau milieu d'une phrase.
Ibid. (références camusiennes à retouver).

200 chambres 200 salles de bain, de Valery Larbaud

Ce récit est extrait de Jaune bleu blanc. Il est édité en une mince plaquette d'une soixantaine de pages par les éditions du Sonneur, dont la profession de foi est de faire «un pari sur la qualité du livre, la durée de son existence, une relation d'estime avec le lecteur».
Je résiste mal à ces éditions élégantes, à la mise en page recherchée. Ici, ces quelques pages sont illustrées par des gravures de Jean-Emile Laboureur et préfacées par Alberto Manguel:

Sa profession [de Valery Larbaud] (pour l'appeler ainsi) de traducteur résultait tout autant de sa condition de lecteur exemplaire et d'écrivain talentueux que de son envie de parcourir le monde, car traduire consiste à transposer d'un ensemble linguistique à un autre un bagage narratif et imaginaire. Dans un sens, le traducteur, tel que Valery Larbaud l'entendait, est un conducteur de caravane.
Alberto Manguel


Dans ce texte court, Valery Larbaud nous explique que lorsque qu'on est malade, la vie d'hôtel est une façon habile de se retirer du monde sans en avoir l'air. Durant les longues nuits d'insomnie et d'angoisse, le malade «veille sur les valides»; il aiguise son sens de l'observation et devient expert à reconstituer la vie, les vies, à partir de minces indices, une voix, un soupir. Il vit à travers les autres, avidement, son univers se résume à la place qu'il voit de sa fenêtre, le monde se donnant là en représentation.

Un passage m'a émue, qui m'a paru tout à la fois l'opposé et le reflet de la décision du narrateur dans Le Temps retrouvé de se retirer dans sa chambre pour écrire sans plus se laisser distraire.
Valery Larbaud évoque le moment où le malade, guéri après trois ou quatre ans de réclusion, a l'autorisation de quitter la chambre :

Mais il porte un regret sous la clarté retrouvée des réverbères et des lampes des carrefours. Il sait qu'il a quitté un séjour de paix, d'ordre et de sagesse, et qu'il va lui falloir affronter de nouveau la bousculade, courir où ses désirs le mèneront malgré lui, se gaspiller en des entreprises que son juge intérieur désapprouvera, sourd à l'excuse sans cesse présentée: rattraper le temps perdu. Etait-ce vraiment du temps perdu? Parce qu'il a été passé à l'écart de la vie, avec des livres, avec des réflexions sur des souvenirs, avec l'idée de la mort, peut-on le dire perdu, ce temps?
Valery Larbaud, 200 chambres 200 salles de bain, p.30

Proust et Larbaud auront été malades tous les deux. Pour l'un le temps perdu était celui passé cloîtré dans la chambre, pour l'autre c'était celui passé dans les salons. L'un cherchera à rattraper ce temps en traduisant les autres et en parcourant le monde, l'autre en s'enfermant et en écrivant.


Ajout le 11 juin 2010

Cette Sharrow Bay Country House rejoint en tout cas ma liste personnelle d'hôtels mythiques qui s'ouvrit il y a trente ans sur le Palumbo de Ravello, le Bussaco Palace Hotel de Bussaco (l'original du "Deux cents chambres, deux cents salles de bain" de Larbaud, bien qu'il n'y ait guère plus d'une trentaine des unes et des autres, je crois bien) et l'hôtel des Ducs de Bourgogne à Bruges, que j'ai revu bien banalisé dans les années récentes (et Bruges aussi je crois bien).
Renaud Camus, Au nom de Vancouver, p.277

Deux approches du roman policier

Je finis La Bibliothèque de Villers. J'ai noté sur la première page qu'il a été acheté sur le pont de Melun, je me souviens très bien du temps passé à fouiller dans les boîtes du bouquiniste, je ne sais absolument plus ce que nous faisions à Melun un 20 août 2005.
J'avais acheté ce livre parce que Jan Baetens parlait de Peeters de façon élogieuse.

C'est un livre mince, vite lu, et disons tout de suite que ce n'est pas mon genre. Peut-être intervient-il trop tard, peut-être ai-je déjà trop lu dans cette veine.

Les premières pages, avec l'errance dans la ville, rappellent le début des Gommes (Robbe-Grillet), la suite évoque L'Emploi du temps (Butor). Le narrateur est vite louche.
Dès qu'il voit surgir une partie d'échecs, le lecteur averti n'a plus de doute: les règles classiques du roman policier vont être bousculées. Depuis Nabokov, il n'est plus possible d'évoquer naïvement un plateau d'échecs. Le lecteur note machinalement une phrase: «Voyez-vous, mon cher, me dit-il sur un ton où il y a une nuance de défi, il y a une chose qu'on néglige trop aux échecs: c'est de tenir compte de la couleur des cases». Il faut donc tenir compte de la couleur des cases? Voyons.
Avec cela en tête, le lecteur commence à relever le noir et le blanc, la raie au beurre noir et le riz, le mariage et l'enterrement, le revolver noir dans le linge blanc, etc. Il note les initiales redoublées des victimes. I, V, R, E, L. Well, well.

Quand le coupable n'est pas donné à la fin (cela arrive dans certains Vasquez Montalban, ou dans le compliqué Quinconce de Charles Palliser), il reste à faire le compte des personnages apparaissant dans le roman puis à déterminer le meurtrier le plus "vraisemblable".
Mais ici, il y a si peu de personnages, la narration est si épurée, qu'il y a peu d'hésitation possible: est coupable le policier ou le narrateur (ou le lecteur ou l'auteur, mais on sort alors du texte: je ne sais si c'est réellement une possibilité envisageable).
Arrivé à la fin du livre, il faut donc reprendre la lecture pour déterminer lequel des deux est coupable. Mais au fond de lui, le lecteur a déjà la réponse, et agacé, il laisse tomber.

Finalement, la seconde partie, Tombeau d'Agatha Christie, m'a bien plus intéressée. Peeters démontre qu'Agatha Christie ne pouvait parler de sa technique d'écriture, de peur de perdre ses lecteurs, attachés pour la plupart à une image romantique du romancier :

Agatha Christie ne peut parler de son travail car le discours qu'elle tiendrait serait irrecevable. Si elle évoquait sa manière d'écrire (en expliquant par exemple le rôle générateur des comptines et leur utilisation comme bases de la construction des romans) elle serait immédiatement accusée d'être une fabricante ou une «faiseuse», non un véritable auteur (comme si l'écriture, à l'égale de toute autre pratique artistique, n'était pas avant tout de l'ordre du faire!) Son public lui-même, bercé depuis près de deux siècles par les refrains romantiques sur la création et l'inspiration, risquerait de se détacher d'elle.
Benoît Peeters, Tombeau d'Agatha Christie, p.127

Benoît Peeters avance la théorie que la découverte du coupable à la fin d'un roman policier tend d'une certaine façon à exclure le lecteur: il serait plus intéressant de le laisser chercher.

A bien le cerner, l'obstacle, qui vient interrompre la lecture et, pour ainsi dire, l'interdire, c'est, à l'intérieur du rôle du détective, le moment de cette fameuse scène d'explication qui, au dernier chapitre remet chaque chose à sa place. Cette conclusion trop explicite, attendue par le lecteur, opère comme une manière de dispense du travail et lui ferme le livre au nez. A quoi bon lire puisque le texte finira par lui-même se relire?
Ibid., p.131

Et La bibliothèque de Villers sera la tentative d'un livre «dont la fiction serait suffisamment passionnante» pour que le lecteur, privé du mot de la fin, reprenne la lecture au début pour tenter de comprendre.
A cela près que je n'ai pas trouvé la fiction passionnante (contrairement à celle du Quinconce, par exemple, malgré le héros antipathique et la narration dans le style du XIXe siècle) et qu'il est possible de trouver le coupable par simple déduction, sans relire.

Je lis un roman policier pour avoir de l'action, un mystère, un dénouement, et le plus souvent un arrière-fond socio-culturel (c'est pour cela que je préfère les romans policiers étrangers). Je le lis vite, je n'ai pas l'intention de le relire, je le relirai quand j'aurai oublié l'intrigue et le coupable — ou avant, si son charme est assez puissant pour que le meurtre ne soit plus la raison de la lecture (les Reginald Hill, les van de Wettering).
Je partage l'avis de Borgès, qui voit dans le roman policier le dernier refuge contre la déconstruction du récit:

Que pourrions-nous dire pour faire l'apologie du roman policier? [...] A notre époque si chaotique une chose, modestement, a gardé ses vertus classiques: c'est le roman policier. On ne conçoit pas un roman policier qui n'ait pas un commencement, un milieu et une fin.
Borgès, Conférences, Folio p.202

(On m'objectera que j'ai pourtant regretté que la clé du mystère ait été donnée dans le cinquante-quatrième jour. Mais d'une part ce n'est pas véritablement un roman policier (ni crime, ni meurtre, mais une simple mystification littéraire), d'autre part je sais bien qu'il n'y avait pas d'autre façon de terminer le livre.)

Le 25 juin

Ces gens qui ont réussi à donner à tous les jours du mois de juin (et nous sommes le 25), le même air luisant et propre, avec les mêmes coups de gong, les mêmes leçons, les mêmes commandements qui nous obligent à nous laver, à changer de robe, à travailler, à manger.

Virginia Woolf, Les Vagues, dans le deuxième "chapitre"


(Parfois je rencontre une date au cours de mes lectures, il me semble que c'est souvent celle du jour. Allons-y pour un relevé des coïncidences.)

Le bateau ouvert, de Stephan Crane

Quatre hommes sont à bord d'un canot de sauvetage. Ils ne peuvent aborder à cause des récifs, ils passent la nuit en mer bien que la terre soit à portée de vue.

«Si je dois me noyer — si je dois me noyer — pourquoi, au nom des sept dieux déments qui gouvernent la mer, m'a-t-on permis d'arriver jusqu'ici et de contempler le sable et les arbres?»
Pendant cette affreuse nuit, en effet, un homme aurait conclu que telle était vraiment l'intention des sept dieux en dépit de l'abominable injustice du fait. Car c'était certainement une abominable injustice que de noyer un homme qui avait peiné si dur, si dur. Ledit homme éprouvait que ce serait là un crime des plus contre-nature. Il y avait eu d'autres gens noyés en mer depuis le temps où les galères grouillaient sur les eaux avec leurs voiles peintes, pourtant...
Lorsqu'un homme se rend compte que la nature ne le regarde pas comme important et qu'elle sent qu'elle n'estropiera pas l'univers en disposant de lui, son premier vœu est de jeter des briques au temple, et il déteste profondément le fait qu'il n'y a ni briques ni temple. Toute expression visible de la nature serait sûrement criblée de sarcasmes.
Stephen Crane, Le bateau ouvert, p.44-45

En lisant les pages de cette courte nouvelle qui reprend des éléments biographiques de la vie de Crane, (lors d'un naufrage, il passa trente heures dans un canot de sauvetage avec trois compagnons), j'ai pensé à Jack London, à Construire un feu, par exemple. C'est la même précision dans la description des éléments, la même petitesse de l'homme face à la nature. C'est le même don de savoir rendre les sensations du monde physique en les liant ou au contraire en les séparant des émotions. De Fenimore Cooper à Steinbeck, il me semble trouver chez les auteurs américains l'idée d'une confrontation à la nature, confrontation et tentative de pacte avec le pays-même, sa terre et son climat, idée reprise ensuite dans les westerns, où le pays est souvent autant à dompter que les bestiaux ou les desperados, idée qui se poursuivrait aujourd'hui jusque dans dans certains des films des frères Coen.

The Narrative of Arthur Gordon Pym, d'Edgar Allan Poe

Parmi mes lectures obligatoires de ce mois (parfois il me semble que je fais trop de promesses), je devais choisir le texte d'un "écrivain de la mer". Melville était le plus évident (mais impossible de remettre la main sur Billy Budd, j'en viens à me demander si je l'ai acheté), Conrad bien sûr (Lord Jim m'attend depuis 1984), peut-être Loti, j'ai repoussé la tentation de Golding parce que c'était beaucoup trop long.
Je regrette un peu de ne pas avoir pris le temps de trouver Le vieil homme et la mer. Je l'ai lu il y a très longtemps, et quand j'y pense, je suis prise de vertige. S'il est un livre dont le temps de la lecture est appelé à représenter le temps de la fiction, c'est bien celui-là: rien d'autre qu'un poisson, un homme, la mer, et le temps. Il faut donc que l'écriture résiste à la lecture, empêche le lecteur d'atteindre trop vite la fin. Quelles techniques Hemingway a-t-il utilisées? Sont-elles efficaces? Qu'en penserais-je aujourd'hui?
Ce sera pour une autre fois. Je me suis résolue à lire Les aventures d'Arthur Gordon Pym, ce qui me permettait de combler une lacune et tenir ma promesse d'un même mouvement.

Trois remarques :
1/ Les récits qui commencent par un épisode qui paraît totalement détaché de la suite me fascine. Je songe à cette remarque de Victor Hugo citée par Ricardou:

«Toutes les pièces de Shakespeare, deux exceptées, Macbeth et Roméo et Juliette, trente-quatre pièces sur trente-six, offrent à l'observation une particularité qui semblent avoir échappé jusqu'à ce jour aux commentateurs et aux critiques les plus considérables (...). C'est une double action qui traverse le drame et qui le reflète en petit. A côté de la tempête dans l'Atlantique, la tempête dans un verre d'eau. Ainsi Hamlet fait au-dessous de lui un Hamlet; il tue Polonius, père de Laertes, et voilà Laertes vis-à-vis de lui exactement dans la même situation que vis-à-vis de Claudius; il y a deux pères à venger. Il pourrait y avoir deux spectres. Ainsi, dans Le Roi Lear, côte à côte et de front, Lear désespéré par ses filles Goneril et Regane, et consolé par sa fille Cordelia, est répété par Gloucester, trahi par son fils Edmond et aimé par son fils Edgar. L'idée bifurquée, l'idée se faisant écho à elle-même, un drame moindre copiant et coudoyant le principal, l'action traînant sa lune, une action plus petite que sa pareille; l'unité coupée en deux, c'est là assurément un fait étrange.»[...]
Dans la mesure où le récit-satellite, pour parler comme Hugo, résume le grand récit qui le contient, il joue le rôle d'un révélateur.
Jean Ricardou, Le Nouveau roman, p.60 à 86

Le premier chapitre de Gordon Pym est-il un révélateur? On y voit le caprice d'un jeune homme qui entraîne son ami dans une aventure stupide sans que celui-ci ne songe à résister, les dangers de l'ivresse (intoxication), un naufrage, une mort quasi-certaine, l'opposition d'un homme droit à un homme fourbe, enfin le retour au port, où tout se passe comme s'il ne s'était rien passé: l'aventure est tellement enjolivée par les témoins qu'elle ne peut plus être reconnue, les protagonistes mentent et personne ne met en doute leur mensonge:

Scoolboys, however, can accomplish wonders in the way of deception, and I verily believe not one of our friends in Nantucket had the slightest suspicion that the terrible story told by some sailors in town of their having run down a vessel at sea and drowned thirty or forty poor devils, had reference ever to the Ariel, my companion, or myself.
fin du premier chapitre

Une fois de retour, les jeunes gens mentent donc habilement sur ce qui s'est passé. Faut-il en déduire que le récit qu'on nous fournit est mensonge? Ou n'est-ce que le signe qu'il faut mettre en doute le récit de la transmission du récit, cet éditeur Poe qui reprendrait à son compte le récit de l'aventurier Pym?

Je soulignerais également la qualité onirique de cette première aventure: tout se passe comme s'il ne s'était rien passé. Un bateau a été détruit et a disparu, mais personne ne pose de question, personne ne s'étonne, sans qu'on sache s'il s'agit d'une preuve de l'extrême liberté dont dispose l'ami du héros dans sa famille, ou de la preuve de l'extrême négligence de l'auteur, ou de la volonté de l'auteur de ne pas enchaîner événements et conséquences (dans le but d'accentuer le caractère rêvé et brumeux de l'épisode?).

2/ M'a frappé l'accumulation des détails durant la traversée sur le Grampus: trois temps, celui de la claustration, celui de la mutinerie, celui du naufrage. Seul celui de la mutinerie permet l'action. Comment donner une épaisseur de temps au récit de l'absence d'événements? en se consacrant aux détails matériels, en détaillant tout, de la façon d'arrimer un chargement à celui de boire l'eau d'une tortue de mer. En accumulant les pages sur ce genre de détails à la Jules Verne, en s'attachant avec une précision maniaque à l'alternance des jours et des nuits (les naufragés dorment vraiment peu!), Poe réussit à faire passer le temps.
D'autre part, on sait dès le début du récit, par sa tonalité qui fait à plusieurs reprises des incursions dans le futur pour nous préparer à ce qui va se passer (tout en nous mettant sur de fausses pistes), que le personnage principal va être sauvé. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce sauvetage n'intervient pas rapidement et que Poe n'hésite pas à accumuler les situations désespérées et les faux espoirs, de navires fantômes à navire s'éloignant en sens inverse à navires scélérats ne recueillant pas de naufragés, sans compter que dès que ceux-ci accumulent quelques vivres, une vague plus forte vient leur enlever.
Chaque fois qu'un personnage plonge pour essayer de trouver de la nourriture ou qu'une voile apparaît à l'horizon, le lecteur se dit que l'épisode naufrage va prendre fin, comme par miracle, et que décidément être personnage de livre est de tout repos, on est toujours sauvé par un événement inattendu.
Mais pas ici. Les péripéties s'accumulent, les espoirs sont à chaque fois déçus (alors qu'on sait qu'il faut que l'auteur sauve ces personnages, on l'attend, à chaque nouveau délai on se demande comment il va s'y prendre), tant et si bien que lorsque apparaît le navire salvateur, le narrateur commence par nous prévenir que nombreux sont les navires qui ne s'arrêtent pas pour recueillir des naufragés — pour être aussitôt démenti. Poe joue ainsi à prendre systématiquement le contre-pied de ce qu'on attend ou de ce qui serait logique, créant des effets de suspense, d'étonnement et de malaise.

3 / S'il est frustrant pour le lecteur qui éprouve l'impression d'être floué (Poe échappant à la tâche d'expliquer à quoi Pym a échappé et comment), l'artifice qui consiste à faire mourir le narrateur après son son retour mais avant qu'il n'ait fini son récit, est une péripétie qui dans dans "la vraie vie" serait extrêmement vraisemblable.


Enfin, de façon plus anecdotique, je crois que la fin de ces aventures a directement inspiré la fin d'un des tomes de la Chronique de Narnia, The voyage of the Dawntreader. Il me semble même qu'elle en serait la contraposée positive.
Le Passeur d'aurore est parti vers l'est pour atteindre la fin du monde. Après de multiples aventures, il atteint un endroit où l'eau de l'océan est devenue douce. Elle a des pouvoirs magiques, elle comble la faim, rajeunit les explorateurs, leur permet de contempler le soleil. le navire se déplace sans vent, porté par un fort courant.
L'obsession du blanc, ici valeur positive, et le voile d'eau, rappellent Poe:

"My Lord", said Caspian to Drinian one day, "what do you see ahead?"
"Sire", sais Drinian, "I see whiteness. All along the horizon from nort to south, as far my eyes can reach."
[...]
The whiteness did not get any less mysterious as they approached it.
C.S. Lewis, The voyage of the Dawntrader, dernier chapitre

Les explorateur vont découvrir une mer de lotus.
Plus tard:

There was no need to row, for the current drifted them steadily to the east. None of them slept or ate. All that night and all next day they glided eastward, and when the third day dawned — withe a brightness you or I could not bear even if we had dark glasses on — they saw a wonder ahead. It was as if a wall stood up between them and the sky, a greenish-grey, trembling, shimmering wall. Then up came the sun, and at it first rising they saw through the wall and it turned into wonderful rainbow colours. Then they new that the wall was really a long, tall wave — a wave endlessly fixed in one place as you may often see at the edge of a waterfall.
C.S. Lewis, The voyage of the Dawntrader, dernier chapitre

à comparer avec:

I can liken it to nothing but a limitless cataract, rolling silently into the sea from some immense and far distant rampart in the heaven.
Edgar Allen Poe, The narrative or Arthur Gordon Pym, avant dernier chapitre.

Le Passeur d'aurore n'atteindra pas le voile d'eau, il s'échouera avant.

Le silence de la mémoire, de Nicole Lapierre

Je n'ai pas compris ce que cherchait l'auteur: trouver un prétexte universitaire pour partir à la recherche de ses propres racines (la mère de son père), explorer la faille entre mémoire et histoire, examiner les conditions d'une identité juive aujourd'hui, après la catastrophe (Shoah) et la naissance de l'Etat d'Israël ?

En 1984, Nicole Lapierre entreprend de retrouver les survivants de la communauté juive de Plock éparpillée par le nazisme puis les suites de la seconde guerre mondiale. Elle peint l'effervescence de la jeunesse juive en Europe orientale dans les années vingt et trente, poussée à choisir ou à inventer une nouvelle articulation entre la tradition du Shetl, la modernité économique et l'espoir né de la révolution russe. Ce livre constitue ainsi un arrière-plan parfait au chapitre "Rosa Luxembourg" des Vies politiques d'Hannah Arendt.
La jeunesse juive polonaise n'aura pas le temps d'inventer un nouveau modèle, la guerre détruira toute trace de sa vie antérieure, rendant impossible et l'oubli et la mémoire : se souvenir n'est pas vivre, oublier est trahir.
J'en retire l'impression que Nicole Lapierre nous murmure que tout un mode de vie était condamné à disparaître (très) lentement, absorbé par la modernité et les espoirs politiques, dispersé par l'émigration en occident ou en Palestine, et que l'une des conséquences paradoxales de l'œuvre nazie est que personne désormais n'osera parachever cette disparition : le shetl est dorénavant éternel, car comment s'autoriser à oublier?

Avec l'anéantissement d'une société fut aussi aboli l'espoir de ceux qui la contestaient. Ils voulaient rompre avec une vie juive marquée par la misère et la résignation, mais aussi se défaire de l'emprise de la tradition et du conformisme. De cette vie, plus rien ne demeure et les ruptures anciennes sont devenues d'irrémédiables et coupables abandons, scellés dans le silence. Revendiquer aujourd'hui les révoltes et rejets d'autrefois, c'est dénoncer, condamner les travers d'un univers depuis martyrisé. Rares sont ceux qui l'assument, même lorsqu'ils sont resté fidèles à leur engagement. Cet effondrement a rétroactivement doté du sens mythique de la nostalgie cet univers que l'émigration avait abandonné. Or la nostalgie est l'inverse d'une mémoire fondatrice, en elle, aucun présent, aucun avenir ne saurait se ressourcer, elle n'est que traces des pertes et des ruptures.
Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire : à la recherche des Juifs de Plock, p.273

Exil avant la guerre (vers la France, souvent), fuite pendant la guerre (vers l'est, la Sibérie, le Nord de l'URSS ou le Caucase), hommage au peuple russe, pogroms polonais de 1946, tracasseries administratives françaises des années cinquante, livres de mémoire (Yzker biher), arogance des sabras (jeunes Israëliens nés en Israël) dans un pays qui valorise la résistance et les héros et tait la "catastrophe",...

L'épilogue clôt ce récit comme seul le réel ose clore un récit.
Et je songe aux Disparus de Mendelsohn : ce n'est finalement que l'accomplissement fictionnel de la recherche entreprise par Nicole Lapierre, recherche à la fois merveilleuse et éternellement décevante.
Je ne sais comment se termine Les Disparus.

A la kermesse (hier)

Acheté

  • le petit livre rouge de Mao (Ecrits politiques de Mao Tse-Tung (Est-ce bien raisonnable à la kermesse paroissiale?)). Livre mythique de ma jeunesse, j'espère que je trouverai le temps de le lire. La première page est datée de 1928, la dernière de 1949 : cela ressemble fort à un journal de guerre. Les caractère sont si petits qu'il me faudra une loupe.
  • L'Idiot dans l'édition du livre de poche de 1963. J'ai vérifié avec les deux volumes de la collection Folio empruntés à un ami: à trente ans d'écart, c'est la même traduction. Pensée pour Barthes qui voulait qu'une traduction soit revue régulièrement (ce qui me fait dire pour ma part qu'il est sans doute plus facile à un Français de lire Shakespeare en français qu'à un Anglais de le lire en anglais);
  • Lolita dans l'édition du livre de poche de 1959. Je suis contente d'avoir trouvé cette vieille édition (c'est le même fétichisme que celui qui m'a poussée à acheter Autant en emporte le vent dans une édition de 1938, une édition d'avant le film, donc (il faudrait que je la fasse relier, elle part en lambeaux));
  • deux Agatha Christie (dont Pension Vanilos qu'on avait déjà (j'ai cru que notre exemplaire appartenait à ma sœur, d'où l'erreur d'achat)), un Modesty Blaise (cette fois, achat volontaire d'un double, les Modesty Blaise sont difficiles à trouver et plaisants à offrir);
  • Exercices de style en collection blanche (des années 40);
  • L'Alchimiste de Coelho (je sais, je sais... c'est H. qui a insisté, par curiosité. Moi je l'ai déjà lu, à sa sortie (1995?) : un mélange de Saint-Ex et de Tahar Ben Jelloun, de mémoire, un Jonathan le goéland version saharienne);
  • Zadig et autres contes (Eh non, nous n'en avions aucun exemplaire à la maison. Cela a dû rester chez nos parents. Apparemment, H. avait éprouvé un besoin urgent de le lire il y a quelques jours et ne l'avait pas trouvé dans la bibliothèque);
  • La Tulipe noire en vieille édition de la bibliothèque verte (le genre de choses auxquelles je ne résiste pas).

J'ai noté avec surprise un nombre important de Michel Bataille. Je ne les ai pas achetés, sachant que je ne les relirais pas (ou que leur relecture me ferait honte).
Pas acheté non plus les quatorze ou seize tomes des Hommes de bonne volonté en livre de poche: impressionnant dans une bibliothèque, mais beaucoup trop volumineux pour une œuvre que je n'ai aucune intention/envie de lire.

Trilogie maritime, de William Golding

En remontant le fil d'une recherche sur les stéréotypes, j'arrive à ces actes de colloque.

La lecture de l'article d'Odile Gannier, Stéréotypes et roman maritime : gros temps sur la ''Sea Trilogy. To the Ends of the Earth'' (Trilogie maritime) de William Golding, m'a fait rire et donné envie de lire ces livres (il y en a trois: Rites de passage, Coup de semonce et Cuirasse de feu).


Extrait de cet article qui démontre la volonté parodique de Golding. On reconnaît un humour à la Sterne.

Les numéros de chapitres sembleraient des indices fiables, si l’on en croit le début. Or, dans Rites de passage, après le chapitre 5, le héros est souffrant, et le sixième chapitre est repéré par un « x », le septième par un « (12) », pour le huitième « I think it is seventeen. What does it matter. » Le neuvième porte un point d’interrogation, le dixième le numéro 23, puis 27, 30 ; le treizième est nommé (y), le quatorzième « zêta », puis « z » (« Zed, you see, zed, I do not know what the day is »); suit « oméga », 51 (« This is the fifty-first day of our voyage, I think ; and then again perhaps it is not. I have lost interest in the calendar and almost lost it in the voyage too. » Après avoir été « négligent » et « laissé passer quelques jours sans [s]’intéresser au journal » (« I have been remiss and let a few days go by without attention to the journal »), il se trouve au chapitre « alpha », précédant le 60, le 61, le « bêta », « gamma » (« In my case I find there is hardly time to record the events of a day before the next two or three are upon me. ») Le vingt-troisième et le vingt-quatrième, sans chiffres, sont les chapitres « collés » écrits par Colley. Le vingt-cinquième jette l’éponge, mais le vingt-sixième et dernier porte une esperluette.


Odile Gannier cite également Gautier qui a mis en évidence le paradoxe de la fausse immensité du roman maritime: le cadre n'est pas l'océan, mais le navire :

Je ne crois pas qu’il puisse y avoir une littérature proprement dite maritime ; c’est une spécialité beaucoup trop étroite, quoiqu’elle ait, au premier aspect, un faux air de largeur et d’immensité. La mer peut fournir quatre à cinq beaux chapitres dans un roman, ou quelque belle tirade dans un poème; mais c’est tout. Le cadre des événements est misérablement restreint: c’est l’arrivée et le départ, le combat, la tempête, le naufrage ; vous ne pouvez sortir de là. Retournez tant que vous voudrez ces trois ou quatre situations, vous n’arriverez à rien qui ne soit prévu. Un roman résulte plutôt du choc des passions que du choc des éléments. Dans le roman maritime, l’élément écrase l’homme. Qu’est-ce que le plus charmant héros du monde, Lovelace ou Don Juan lui-même sur un bâtiment doublé et chevillé en cuivre, à mille lieues de la terre, entre la double immensité du ciel et de l’eau? L’Elvire de M. de Lamartine aurait mauvaise grâce à poisser ses mains diaphanes au goudron des agrès. La gondole du golfe de Bahia est suffisamment maritime pour une héroïne. Le drame n’est, du reste, praticable qu’avec des passagers. Quel drame voulez-vous qu’on fasse avec des marins, avec un peuple sans femmes! Quand vous les aurez montrés jurant, sacrant, fumant, chiquant, dans l’ivresse et dan le combat, tout sera dit. Un romancier nautique, avec son apparence vagabonde et la liberté d’aller de Brest à Masulipatnam, ou plus loin, est en effet forcé à une unité de lieu beaucoup plus rigoureuse que le poète classique le plus strictement cadenassé. Un vaisseau a cent vingt pieds de long sur trente ou quarante de large, et l’écume a beau filer à droite et à gauche, les silhouettes bleues et lointaines des côtes se dessiner en courant sur le bord de l’horizon, l’endroit où se passe la scène n’en est pas moins toujours le même, et la décoration aussi inamovible que le salon nankin des vaudevilles de M. Scribe : que l’on soit à fond de cale, à la cambuse, à l’entrepont, aux batteries ou sur le tillac, c’est toujours un vaisseau.

Gautier, « Histoire de la marine », La Chronique de Paris, [in Sue, Romans de mort et d’aventures, p. 1338.]

La mort de Britannicus

Certains historiens modernes croient pourtant que Britannicus est bien mort de maladie (ce qui, soyons juste, à bien une chance sur dix ou sur cent d'être vrai), et l'un d'eux a même publié une lettre de son médecin. Quand la Faculté a parlé, il faut s'incliner. Mais ma femme, elle-même médecin, a bien voulu me faire un certificat selon lequel elle aurait refusé le permis d'inhumer Britannicus.

Paul Veyne, Sénèque, p.285

Avant Israël

Hans Jonas est né en 1903 en Allemagne dans une famille juive assimilée. Le passage suivant intervient en 1920-1921.

Tandis que le socialisme exerçait une immense attraction morale autant qu'intellectuelle sur beaucoup de gens de ma génération, Martin Buber me conduisit au sionisme. Toutefois, il ne fut la première cause de mon adhésion à celui-ci. Au début, il y avait l'affermissement de ma conscience juive, dont je viens de parler, à quoi s'ajouta un sens politique aiguisé par les événements de l'époque [la défaite de l'Allemagne en 1918], et troisièmement je fus marqué par la virulence de l'antisémitisme, qui devait prendre un caractère nouveau, haineux et agressif, lié à la chute de l'empire, à la défaite, à l'édification de la république de Weimar et à l'insurrection spartakiste à Berlin, à laquelle des juifs prenaient partout activement part dans les rangs de la gauche radicale. Il ne s'agissait plus de la légère tendance habituelle à caricaturer, humilier, railler les juifs , ou à s'en distancer, mais d'une réelle hostilité active. Je notais que nous ne faisions plus partie du tout, que nous devenions les boucs émissaires de la défaites et des troubles de la révolution, que nous passions pour les auteurs du «coup de poignard dans le dos». Moi-même, je ressentis comme un peu déplacé que Hugo Preuss, juif, ait élaboré la Constitution allemande: «C'est aux Allemands de le faire, nous ne devrions pas nous exposer de compagnie». Bref, il se développait chez moi une conscience nationale juive, selon laquelle nous n'étions pas simplement des citoyens allemands de confession juive, mais un groupe ethnique pouvant certes rivaliser avec tous les autres pour la connaissance de la culture allemande — à ce moment-là déjà, ma connaissance de Goethe et d'autres classiques était supérieure à celle qu'avaient la plupart de mes camarades de classe —, sans pour autant faire réellement partie de l'ensemble. Ce sentiment d'une différence, allié à la fierté et à l'idée que jusqu'alors le mode d'argumentation du mouvement d'émancipation et d'assimilation avait échoué, m'amena donc au sionisme.
Avec mon père, je connus les plus terribles affrontements en raison de ma profession de foi sioniste.
[...]
En dehors de moi appartenaient au groupe quelques individus de mon âge représentant la classe inférieure des juifs. De modestes petits commerçants, souvent aussi des juifs qui à l'origine n'étaient pas venus de l'Est, donc des gens avec lesquels on n'entretenait pas de relations, des gens qui n'étaient pas pleinement fréquentables. Mon père était bien sûr très malheureux que je me déclasse ainsi pour me ranger spontanément, à cause de mes idées sionistes, dans une catégorie sociale inférieure. [...]
Hans Jonas, Souvenirs, Rivages, p.47 et 49

Hans Jonas émigrera en Palestine en 1935.


Victor Klemperer est né en 1881. Il était professeur de romanistique à Dresde avant le début de la seconde guerre mondiale. Les passages suivants sont datés du 23, 24 et 25 juin 1942.

[...] Lu L'Etat juif de Hertzl avec un sentiment de malaise.
Je ne peux plus vraiment croire que le national-socialisme n'est pas foncièrement allemand; c'est une excroissance proprement allemande, un carcinome fait de chair allemande, une variété de cancer, comme il existe une grippe espagnole.
[...]
Etude des écrits sionistes de Herzl. Incroyable parenté avec l'hitlérisme. Sauf que Herzl élude soigneusement la question du sang. La nation est pour lui «un groupe historique dont la cohésion est manifeste et qui a un ennemi commun. (Une bien fade définition).
Les Ecrits sionistes de Herzl. Ce sont les raisonnements, parfois même les mots, c'est le fanatisme d'Hitler. [...] Comme Herzl se dérobe à la question de la race! A quel point il a prévu l'avenir. (Et d'un autre côté, pas prévu du tout, car il tient la suppression de l'émancipation , la rechute européenne dans le Moyen Âge pour impossibles.) Et pourtant, il a tort pour des millions de gens. Moi, je ne suis qu'allemand.
[...] Les Ecrits sionistes de Herzl. J'ai été saisi par la profonde communauté de pensée avec l'hitlérisme. Le même triple accord: outrance de la tradition — outrance de l'antiaméricanisme — outrance de la solidarité avec les pauvres. En outre, les invectives outrées contre les riches, contre les prêtres d'autres chapelles. Le tableau de la magnificence future. Les assurances solennelles de la paix et les menaces.
Victor Klemperer, je veux témoigner jusqu'au bout, p.135, 136, 139 et 140

Victor Klemperer restera en Allemagne de l'Est après la guerre.

L'Aliéniste, de Joaquim Machado de Assis

Offert par T. qui en trouva la référence dans Clément Rosset (ceci pour la petite histoire).

Un homme qui ne parvient pas à faire d'enfants à sa femme décide, pour s'occuper et pour la plus grande gloire de la science, d'étudier et de soigner les fous de la commune. Il les enferme dans son asile aux volets verts suivant une définition de plus en plus large, jusqu'à provoquer la peur et la colère de la population qui se soulève.
Je n'en dirai pas plus. C'est drôle, rapide, avec quelque chose du style de Voltaire (Candide) et de Flaubert (Bouvard et Pécuchet). Il fait partie de ses livres où l'on devine quelques lignes ou pages à l'avance ce qui va se passer («qui nous assure que l'aliéné n'est pas l'aliéniste?» p.103), et où cependant l'on est toujours surpris par la tournure des événements.

Machado de Assis se moque des institutions, de la coquetterie des femmes, de la vanité des hommes, de la sacralisation de la science, des charlatans...

L'un des charmes du livre à mes yeux est l'importance des mots pour les personnages du récit. Les hommes adhèrent ou rejettent une idée pour une belle tournure de phrase ou un mot rare, non pas abrutis par la propagande, mais transportés par la beauté de l'image :

Et il répétait à part lui, séduit: «Bastille de la raison humaine!» (p.103)

Un instant j'ai cru voir dans le récit une parodie de la Révolution française: «Nous ne nous disperserons pas» (p.117) rappelle furieusement le «nous ne sortirons que par la force des baïonnettes» de Mirabeau; mais en fait, c'est bien davantage les procès staliniens que m'évoquent certaines pages, dévorant d'un même pas vainqueurs et vaincus. (C'est tout de même inattendu pour une nouvelle écrite à la fin du XIXe siècle.
Evidemment, ce phénomène de dévoration a également été constaté (ou d'abord été constaté) lors de la Révolution française, mais si je parle ici de procès staliniens, c'est que l'aliéniste réussit à faire enfermer non seulement les adversaires du pouvoir en place, mais également ses partisans, dans un mouvement qui souhaite ne prendre en compte que des critères objectifs en rejetant ceux de l'intérêt personnel.

Prenons garde d'en dire trop. Quelle que soit la tonalité de mon dernier paragraphe, c'est un livre avant tout très amusant.

Aucun chemin, tous les chemins

Celui qui est incapable de se perdre jamais est aussi bien celui qui est à jamais perdu; aux deux, c'est-à-dire au même, il manquera toujours la possibilité de s'engager sur une route. Car une route implique le relief d'une série déterminée sur un fond de paysage indéterminé; or rien de tel n'est possible dans le cas qui nous occupe, celui de l'être à qui tout, toujours, peut devenir chemin. L'homme décrit par Sophocle est à la fois muni de chemins et dépourvu de chemin, à la fois pantoporos (qui a tous les chemins) et aporos (qui est sans chemin). [...]
Cette confusion des chemins est très différente de ce qui se passe dans un labyrinthe. Que l'homme soit privé de chemin ne signifie pas du tout qu'il soit perdu dans un labirynthe, ne sachant pas, pour aboutir, s'il vaut mieux emprunter le chemin de gauche ou le chemin de droite et retrouvant, à chaque carrefour, un problème analogue. Dans le labyrinthe il y a un sens, plus ou moins introuvable et invisible, mais dont l'existence est certaine: sont donnés de multiples itinéraires dont un seul, ou quelques rares, sont les bons, les autres ne menant nulle part. Le labyrinthe n'est donc pas un lieu où se manifeste l'insignifiance; bien plutôt un lieu où le sens se révèle en se recélant, un temple du sens, et un temple pour initiés, car le sens y est à la fois présent et voilé. Le sens y circule de façon secrète et inattendue, à la manière de l'itinéraire improbable et déroutant que doit emprunter l'homme égaré dans le labyrinthe s'il veut trouver une issue. A l'absence de chemins — c'est-à-dire à leur omniprésence — propre à l'insignifiance s'oppose ici la complication des chemins. [...]
Clément Rosset, Le réel, p.15 puis 17

Ces pages me paraissent commenter ma nouvelle préférée de Borges (sans doute du fait de son caractère extrêmement ramassé: très peu de mots pour faire rêver):

Les deux rois et les deux labyrinthes
Les hommes dignes de foi racontent (mais Allah en sait davantage) qu'en les premiers jours du monde, il y eût un roi des îles de Babylonie qui réunit ses architectes et ses mages et qui leur ordonna de construire un labyrinthe si complexe et si subtil que les hommes les plus sages ne s'aventueraient pas à y entrer et que ceux qui y entreraient s'y perdraient. Cet ouvrage était un scandale, car la confusion et l'émerveillement, opérations réservées à Dieu, ne conviennent point aux hommes. Avec le temps, un roi des Arabes vint à la cour et le roi de Babylonie (pour se moquer de la simplicité de son hôte) le fit entrer dans le labyrinthe où il erra, outragé et confondu, jusqu'à la tombée de la nuit. Alors il implora le secours de Dieu et trouva la porte. Ses lèvres ne proférèrent pas une plainte, mais il dit au roi de Babylonie qu'il possédait en Arabie un meilleur labyrinthe et qu'avec la permission de Dieu, il le lui ferait connaître quelque jour. Puis il entra, réunit ses capitaines et ses lieutenants et dévasta le royaume de Babylonie vec tant de bonheur qu'il renversa les forteresses, détruisit les armées et fit prisonnier le roi. Il l'attacha au dos d'un chameau rapide et l'emmena en plein désert. Ils chevauchèrent trois jours avant qu'il dise: «Ô Roi du Temps, Substance et Chiffre du Siècle! En Babylonie, tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes. Maintenant, le Tout-Puissant a voulu que je montre le mien, où il n'y a ni escaliers à gravir, ni portes à forcer, ni murs qui empêchent de passer.»
Il le détacha et l'abandonna au cœur du désert, où il mourut de faim et de soif. La gloire soit à Celui qui ne meurt pas.
Jorge Luis Borges, in L'Aleph, p.171. traduction Roger Caillois

En lisant les lignes de Rosset, je me demandais s'il fallait supposer une infinité de chemins préexistants à l'homme, et s'ouvrant tous devant lui (ou autour de lui), ou s'il fallait considérer que c'était l'homme (un homme), sa présence, qui était à l'origine de l'infinité des chemins: «l'être à qui tout, toujours, peut devenir chemin».
Si devient chemin tout trajet tracé par les pas d'un homme (si la définition d'un chemin est la ligne tracée par l'avancée d'un homme), l'infinité des chemins est potentielle, une seule possibilité se réalise, objectivée par l'acte d'avancer.
Est-ce important, qu'est-ce que cela change de considérer que l'homme trace son propre chemin, unique, parmi l'infinité des trajectoires possibles plutôt qu'il emprunte un chemin parmi tous les chemins possibles? Cela diminue-t-il l'insignifiance et l'indétermination de la destinée humaine?

Paul-Jean Toulet, qui êtes-vous ?

Ce livre présente trois intérêts: des photographies, une analyse de l'œuvre (qui se confond avec des notes biographiques) et des extraits de romans et de poèmes.

De l'homme, je retiendrai, selon Pierre-Olivier Walzer, qu'il était trop cynique et trop lucide pour écrire une grande œuvre: l'ironie de Toulet lui interdisait l'accès à la grande littérature, le cantonnant aux pièces courtes, dans lesquelles il excellait, jouant avec une rare élégance de la grammaire et d'un vocabulaire précieux.

Au détour d'un chapitre, Walzer présente sa conception du romancier:

Mais ces noms, accablants, nous font justement mesurer la distance qui sépare l'œuvre romanesque de Toulet des grandes œuvres romanesques. Toulet avait-il l'étoffe d'un romancier? Monsieur du Paur, Le Mariage de don Quichotte, La Jeune Fille verte semblait en apporter les preuves intrinsèques. Après ce départ plein de promesses, on s'aperçoit pourtant, en considérant les circonstances particulières d'où naîtront ses nouvelles œuvres d'imagination, que Toulet n'a jamais été qu'un romancier d'occasion. Toulet est un styliste. il se donne des thèmes à développer. Ce qu'on goûte chez lui, ce sont les charmes du langage, la fantaisie du primesaut, l'ironie mordante ou amusée, les touts de la syntaxe, le choix des mots, la délicatesse ou l'imprévu des images, en bref: le style. Il est clair qu'il possède le don de narrateur indispensable au genre, mais ce n'est pas là tout le romancier: «ce qui le fait, c'est en grande partie la qualité représentative de ce qu'il nous raconte; ou, ainsi que le dit Edmond Jaloux, la somme plus ou moins complète de ses observations sur les lois de la destinée ou de la nature humaine. Marcel Proust peut raconter n'importe quoi et à force de génie introspectif donner à ce n'importe quoi autant de signification éternelle que Balzac ou Dostoïevski aux gestes d'un Hulot, d'un Raskolnikoff ou d'un Stavroguine. Mais c'est une exception. Et ce qui a ruiné le roman de mœurs, c'est que beaucoup d'écrivains ne sont arrivés à ne voir dans les tableaux de ce genre que ce que tel ou tel milieu avait de pittoresque facile, vite banal et sans lendemain.»
Toulet, dans le domaine du roman, ne dépasse guère cette facilité, qui a certes toute espèce de charmes, mais qui ne mérite pas toute notre attention. Toulet ne croit pas à ses personnages, il ne se confond pas avec eux; ces bonshommes l'amusent, confie-t-il à Madame Bulteau. C'est l'aveu d'un échec.
Pour le vrai romancier il ne s'agit pas de jeu, il s'agit de communion.
«Madame Bovary, c'est moi.»

Pierre-Olivier Walzer, Paul-Jean Toulet, qui êtes-vous ?, p.24

Un raccourci saisissant

A propos de Milestones (Ma'alim fi al-Tariq), de Sayyid Qutb, père du renouveau intégriste, inspirateur d'al-Qaida via les Frères musulmans, qui circula sous le manteau en Egypte avant d'être finalement publié en 1964 puis interdit:

Its ringing apocalyptic tone may be compared with Rousseau's Social Contract and Lenin's What Is to Be Done? — with similar bloody consequences.

Lawrence Wright, The Looming Tower - Al-Qaeda's road to 9/11, Penguin p.29

Conversation sur fond de Rhoda Scott et de Manu Dibango (live)

O. : Donc c'est une planète où il y a un virus qui te transforme en zombie zaft. La seule façon de ne pas être malade, c'est de boire, dès la naissance. Donc tu as le choix entre mourir de cirrhose ou devenir un zombie. Et quand tu es un zombie, tu as envie de viande, et c'est dur parce qu'il n'y a plus de vaches...
C. : Et il y a les métis, des croisements entre les zombies et les vivants. Ce sont des loups-garous, donc évidemment à la pleine lune...
O. : il y a des problèmes. Mais heureusement le héros a une super-Cadillac avec un super-auto-radio qui permet d'écouter Led Zepellin et d'assister à ses concerts à Londres en remontant le temps...
C. : oui, mais quand même, il faut dire que le gros problème du héros, c'est de baiser, il ne pense qu'à ça...
O. : oui, il est complètement obsédé!
Moi, faisant mine d'être choquée : Et tu as prêté ça à C.?
O., dégagé : Ben je me suis dit qu'il n'était pas trop boutonneux.
Moi, mi-pensive : Hum. Tu sais je ne lis plus trop ce genre de truc, je suis passée à la vraie littérature...
O., souriant : Oui, je devrais peut-être essayer la vraie littérature.

etc.

PS : c'était l'anniversaire de Manu Dibango, dans une sorte de Buffalo Grill local le long de la N.19, quelque chose comme l'adaptation française d'un motel américain.

PPS : Pour ceux qui veulent tester le livre, il s'agit de Le Temps du Twist, de Joël Houssin.

L'eau et les nuages

C'est un livre non choisi, à peine un livre offert, plutôt un livre qu'on m'a abandonné parce qu'il ne plaisait pas, un livre recueilli, donc.

Il est mince, presque une plaquette, la couverture est bleue, le titre évoque Bachelard, le sous-titre Roussel: comment je crée des histoires et comment mes histoires me créent.

C'est un livre austère qui commence sous les pêchers en fleurs au bord de la mer, c'est un livre de méditation, une longue conversation avec soi-même. Décide-t-on de sa vie ou est-elle menée par le hasard, le narrateur soutient la première thèse, mais une voix intérieure se moque de lui: sentiments et hasards, voilà ce qui mène la vie, affirme-t-elle.

De cette première conversation sort un premier livre, et c'est alors que le lecteur réalise que tout cela est un récit autobiographique et non une fiction.
Universalité des réactions face à la littérature: les collègues de Shen Congwen prendront ombrage de cette première nouvelle dans lesquels ils se reconnaîtront.
Jugement lapidaire de Shen Congwen: «Voilà qui est étrange! ce sont des gens qui s'accommodent sans se plaindre de leur petite vie mais qui ne supportent pas qu'un artiste la transpose.» (p.21)

Les femmes, toujours appelées "Hasard", comme s'il s'agissait d'un unique prénom, guident l'auteur d'une œuvre à l'autre, en fonction de ce que chacune lui apporte. Puis il s'en détache, menant toujours plus loin la réflexion sur lui-même et son art: exister (matériellement) ou vivre (spirituellement), Shen Congwen choisit en toute conscience la seconde voie.

Parce qu'il décrit les hommes et écrit pour les hommes, il est censuré pendant la guerre (car il ne fait pas de propagande),

J'entrepris de raconter des histoires fondées sur ce sentiment de «connaissance en profondeur»: c'est ainsi que naquit Le Long Fleuve. L'interdiction qui frappa cette œuvre ne fut pas fortuite, car pour décrire la guerre en répondant aux exigences de l'heure, il n'était pas nécessaire de creuser aussi profond.
Shen Congwen, L'eau et les rêves, p.44

puis par la Chine communiste (parce qu'il ne fait pas de propagande).

Que dois-je écrire sur la feuille blanche? Parce que j'ai prarlé de «l'homme», c'est la troisième fois ce mois-ci que je suis épinglé par la commission de censure , preuve que ma réflexion sur les rapports humains et les règles auxquelles obéit mon style ne sont effectivement plus en accord avec l'époque.
Ibid, p.56

Ces pages se terminent sur le silence de la voix moqueuse du début qui abandonne l'écrivain seul face à ses doutes sur l'avenir et ce qu'il convient de faire:

— Que m'importe le plus? Les fleurs de l'abricotier ou les hommes? les gens qui ont joué hier un rôle dans mon existence ou bien toutes ces formes d'existence à venir?
Ma question se perd dans le silence.
Ibid, dernières lignes.

C'est un livre austère qui manie l'abstraction à la recherche de la spiritualité.


A noter: l'excellente postface de la traductrice Isabelle Rabut, à lire en préface lorsqu'on ne connaît pas Shen Congwen (ce qui était mon cas; je regrette donc de n'avoir pas lu d'abord cette postface).

Histoire de l'Irak, par Charles Saint-Prot

Ce livre, publié en 1999, annonce en couverture couvrir 8000 ans d'histoire, de Sumer à Saddam Hussein.

Le pari est tenu d'une histoire à la fois succinte et détaillée, s'efforçant de démontrer la cohérence de l'histoire d'un territoire quel que soient les peuples qui s'y sont succédés. L'introduction explicite clairement cette volonté, et l'on reste sans voix devant le nombre de mythes et légendes venus de cette région: on croyait ne rien connaître de l'Irak, et tous les noms nous sont familiers, de Gilgamesh à Babylone en passant par Haroun-al-Rachid, Soliman le Magnifique ou la reine de Saba.

De tout temps, la situation géographique et la prospérité de la Mésopotamie ont été enviées. Elle a donc constitué l'enjeu de luttes acharnées. L'intensité des événements qui s'y sont déroulés depuis des millénaires est incomparable. Ici ont régné ou sont passés des hommes parmi les plus braves, les plus exaltés, les plus excessifs : Gilgamesh, le héros-fondateur, Sargon l'unificateur, Hammourabi le législateur, Assourbanipal le guerrier, Nabuchodonosor le conquérant, Cyrus le Perse, Alexandre le grand, Trajan le Romain, Julien l'Apostat, Ali et Hussem les martyrs Mansour le victorieux, Haroun al Rachid, Houlagou le barbare, Timour le boiteux, Saladin le libérateur, et de nombreux autres. Ici ont eu lieu des tragédies extraordinaires, des drames inouïs se sont enchevêtrés, le fracas de l'Histoire a été plus assourdissant que partout ailleurs.
[...]
L'incompréhension dont est victime l'Irak provient essentiellement du fait que, en l'espèce, la référence ne peut jamais être contemporaine. Sauf à courir le risque d'atteindre un haut degré d'amphigouri, il convient de toujours se souvenir que les Irakiens constituent un peuple de survivants. C'est une nation d'hommes qui ont dû affronter les plus terribles épreuves, faire face aux déferlements des plus barbares envahisseurs, se battre pied à pied pour ne pas disparaître.[...]
Depuis plus de six mille ans, les Irakiens ont vu se faire et se défaire des empires, brûler et ravager leurs villes et leurs campagnes, subir les occupations les plus rigoureuses. Après chaque destruction, ils ont reconstruit; après chaque reconstruction, ils ont été détruits.
Charles Saint-Prot, L'histoire de l'Irak, p.8-9

Le ton est donné, et c'est sans doute cette trop grande volonté de convaincre, ce phrasé mélodramatique, qui nuit au livre au fur à mesure qu'on approche d'événements contemporains: tant que l'histoire est lointaine, il est possible de la voiler des couleurs du mythe, mais quand les événements nous sont contemporains, quand il s'agit pour le lecteur de souvenirs, il est plus difficile — et plus dangereux en terme de crédibilité — d'omettre tel ou tel fait, comme par exemple l'embargo pétrolier de 1973 (il n'est pas véritablement omis, mais jamais le terme d'embargo n'est employé).

L'histoire se déroule, des débuts de l'écriture à la révélation de Mahomet. L'Islam est présenté comme la réponse simple attendue par une population fatiguée des querelles chrétiennes, des sectaires et des hérétiques:

Mais un bon nombre d'Irakiens, notamment dans les villes, préfère adhérer à l'Islam car, après une longue période de crise politique et morale, cette religion apparaît non seulement comme le fondement d'un nouvel ordre politique, mais encore comme une doctrine apaisante. Après des siècles d'ergotages dogmatiques et de divisions sectaires, elle apporte une réponse qui, selon beaucoup, ne constitue d'ailleurs pas une rupture puisqu'elle s'inscrit dans la continuité du monothéisme.
Ibid, p.50 (Nous sommes en 641).

Cette simplicité ne dure pas, la succession de Mahomet est délicate, la famille se déchire car Mahomet n’a pas laissé de fils.

La succession de Mahomet:
Mahomet, fils d'Amina, est élevé par son grand-père, Abdelmoutaleb. Le fils cadet de celui-ci (donc oncle de Mahomet), Abbas, est l'ancêtre de la dynastie des Abbassides qui règnera plusieurs siècles à Bagdad à partir de 749 (après la fin des Omeyyades).
Mahomet épouse Khadija, fille de son oncle Abou Taleb.
Le fils d’Abou Taleb, Ali, épouse la fille de Mahomet et de Khadija, Fatima.
D’autre part, Mahomet a épousé Aïcha, fille d’Abou Baker, et l’une des filles d’Omar. Ces deux beaux-pères vont revendiquer la succession de leur gendre.
Abou Baker sera le premier successeur (calife) de Mahomet à la mort de celui-ci, puis Omar succèdera à Abou Baker. Omar est assassiné, son successeur, Osman, un calife trop faible, également.
Ali, gendre de Mahomet, pense alors son heure venue. Cependant Aïcha veut le pouvoir et mène « la bataille du chameau », qu’elle perd.
Moawia ibn Sofyan, de la tribu des Béni Omeyya apparenté à l’ancien calife Osman, veut le pouvoir et lève une armée.
Ali, homme pieux, fait des erreurs stratégiques. En particulier, parce qu'il a à cœur d'éviter de faire se battre des musulmans entre eux, il accepte le principe d'un arbitrage entre ses droits et ceux de Moawia, alors qu’il est dit dans le Coran : «Si deux partis de Croyants se combattent, il faut rétablir la paix entre eux. Mais si l’un d’eux est rebelle contre l’autre, il faut le combattre jusqu’à ce qu’il revienne à l’obéissance de Dieu.» Ainsi, en acceptant un arbitrage, Ali laisse à penser qu’il y a un doute sur sa légitimité, alors que ce n’était pas le cas. Un certains nombre des partisans d’Ali, déçus, font sécession. On les appellera les «sortants». Ces kharidjites seront à l’origine de la première secte de l’Islam. Elle subsiste encore en Algérie saharienne, dans l’île de Djerba et dans le sultannat d’Oman. Ali perdra une autre bataille et sera finalement assassiné par un kharidjite.
Hassan, fils d’Ali, renonce à tous ses droits à condition que les siens soient autorisés à résider à Médine. Ses descendants seront les Hachémites (que l'on retrouve en Irak, à la Mecque, en Jordanie) et les Alaouites du royaume marocain. Moawia est le premier calife de la dynastie des Omeyyades qui résidera à Damas jusqu'en 750. Cependant, les partisans d’Ali, les chiites (chi’a Ali), ne désarment pas et reportent leurs espoirs sur le fils cadet d'Ali, frère d’Hassan, Hussein.
Hussein, à l’instar des enfants des premiers califes, Abou Baker et Omar, ne reconnaît pas le calife Moawia. Il sera tué à l’issue d’un siège mémorable qui restera dans les esprits comme la tragédie de Kerbala. Désormais, Hussein passe pour un martyr aux yeux des siens. Ses partisans seront les chiites, qui donneront naissance à d'autres "variantes": les Zéidites (au Yémen), les Ismaëliens, les Druzes et les Nosaïris (ou Alaouites).

Cependant le chiisme n'aurait pas vu le jour si Ali avait poursuivi son règne. En effet, il procède à l'origine d'une simple querelle dynastique et forme essentiellement une faction politique qui se veut la plus légitimiste. Ce n'est qu'après la mort d'Hussein que les partisans des Alides s'éloigneront de la tradition orthodoxe (sunnisme) en adjoignant à la doctrine un certain nombre de croyances dont la principale est la vénération des imams Ali, Hassan, Hussein et leurs neufs descendants directs. Selon les chiites, le douzième et dernier imam, Mohamed el Mounta-zar, ne mourut pas. Dissimulé aux yeux des hommes, cet « imam caché » reviendra un jour comme le messie (Mahdi) et démasquera l'injustice pour ramener l'humanité sur la voie d'Allah.
Ibid, p.58


Quelques siècles se passent, Charles Saint-Prot raconte avec une juste indignation les promesses des Anglais aux Arabes en 1915 et le reniement de leur parole au sortir de la guerre. Le territoire irakien est stratégique pour atteindre l’Inde, il le deviendra plus encore quand on y découvrira de très importants gisements de pétrole. Toute l’histoire de l’Irak au XXe siècle peut se lire comme une lutte pour l’indépendance économique et politique, face aux Anglais d’abord, puis face aux Américains. Les Kurdes à qui l'on avait promis un territoire sont présents en Turquie, en Iran et en Irak. Les Anglo-saxons prendront l'habitude de semer l'agitation parmi ces tribus archaïques chaque fois que le besoin s'en fera sentir.
Pour lutter contre les ingérences et les revendications de l’Occident, le parti baas s’efforcera d'une part d’unir les pays arabes, d’autre part il fera tout ce qui est en son pouvoir pour moderniser l’Irak, et en particulier pour apprendre à extraire et raffiner le pétrole sans l’aide des Anglo-saxons.

En l'espace de quelques années la production et les exportations de brut vont considérablement augmenter, passant de quelques deux millions de barils/jour en 1975 à trois millions et demi en 1980. En même temps, les revenus annuels de l'exportation de pétrole vont passer de 7,5 milliards de dollars à plus de 25 milliards. L'Irak qui dispose également des plus grandes réserves du monde, estimées à plus de deux cents milliards de barils, est devenu une puissance qu'il n'est plus possible de négliger. Cette situation irrite au plus haut point les Anglo-Saxons. Les États-Unis ne pardonneront jamais à Bagdad d'avoir donné l'exemple, puis pris la tête d'une sorte de front des pays arabes exportateurs lors de la création de l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) en 1973, et déjoué ainsi une patiente politique de prise de contrôle du pétrole mondial qui est l'un des axes fondamentaux de leur stratégie hégémonique[1]. Quant aux Britanniques, ils pardonneront encore moins au gouvernement baassiste d'avoir mis fin à plus d'un demi-siècle d'influence en Mésopotamie en ayant par surcroît ouvert les portes de leur pays et du Golfe à la France.
Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la solide inimitié que ces deux puissances vont désormais entretenir contre l'Irak.
Ibid, p.204-205

Malgré toute la méfiance que font naître ces pages qui me paraissent manquer d’objectivité dans leur désir de justifier et défendre les Arabes, les quelques lignes que je viens de citer me paraissent pouvoir encore s’appliquer.

Charles Saint-Prot raconte ensuite la guerre de l'Irack contre l’Iran, puis l’invasion du Koweït. Il trouve toutes les excuses à Saddam Hussein. Selon lui, les Irakiens ont été manipulés ; Bush voulait la guerre.
(Cette thèse a également été défendue par Bob Woodwards en 2001 dans un livre intitulé The commanders.)
Ce qui me gêne, c’est que Charles Saint-Prot affirme beaucoup sans apporter de preuves. S’agit-il de suppositions ou de faits avérés, les preuves étant trop longues à apporter?

Le livre se termine ainsi (en 1999, rappelons-le : la guerre contre l’Irak est la guerre de libération du Koweït)) :

En tout état de cause, le nouvel ordre international que George Bush appelait de ses vœux n'a été qu'une nouvelle tentative de Washington pour dominer le monde. Le chef de la majorité républicaine au Sénat, Newt Gingrish n'en faisait pas mystère lorsqu'il déclarait, au début de l'année 1995, que « les États-Unis doivent mener le monde »[2]. Cette conception conduit tout droit à attiser les ressentiments et les insatisfactions des peuples et à creuser le fossé entre le nord et le sud. Elle procède d'une philosophie largement développée outre-Atlantique, notamment par Samuel Huntington dans un article paru en 1993 dans la revue Foreign affairs. Selon ce professeur de Harvard, le conflit entre les civilisations serait la dernière phase d'évolution des conflits de l'humanité. L'univers serait donc voué à voir s'affronter les cultures et les identités et condamné à un « choc des civilisations ». La guerre contre l'Irak, véritable guerre civilisationnelle[3] a peut être constitué la première étape de ce choc et le prélude à « une grande nuit de l'intelligence »[4], c'est-à-dire la barbarie. Surtout, la preuve est donnée qu'un monde unipolaire, soumis aux caprices et aux intérêts d'une seule puissance impérialiste, n'est ni plus sûr, ni plus tranquille qu'un monde multipolaire. La menace, c'est la destruction de tout ce qui fait la dignité de l'homme, la civilisation. Si l'on veut bien se souvenir, à l'instar du pape Jean-Paul II qui souhaite se rendre, en 1999, sur la terre où est né Abraham, que c'est sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, et non à Athènes ou même en Nubie, que se trouvent les premiers vestiges de la civilisation de l'Occident, il serait assez extraordinaire que ce soit en Irak qu'ait été porté le premier coup annonçant la fin de l'Histoire...
Ibid, avant-dernière page

Malgré toutes les réserves que je peux émettre à l’encontre du parti pris de Charles Saint-Prot, je referme ce livre persuadée qu’il a raison : les Etats-Unis ne laisseront jamais une terre aussi riche en pétrole leur échapper. Dans la même logique, ils feront tout pour éviter l’union des pays arabes et leur développement économique et social, car des pays forts pourraient leur résister politiquement et non par les armes, ce qui serait plus redoutable et davantage embarrassant. Or nous savons désormais que le développement et l’élévation du niveau de vie sont les seuls remparts durables contre l’intégrisme.

Notes

[1] Rappelons que les États-Unis produisent eux-mêmes de quoi satisfaire 80 % de leurs besoins pétroliers annuels et que leurs importations de naphte ont surtout pour objet de préserver leurs réserves. Le contrôle des zones pétrolières du reste du monde consiste, pour eux, à imposer une politique des prix et des approvisionnements contre les autres pays industriels (États européens, Japon). Cf. Charles Saint-Prot, La France et le renouveau arabe (Paris, 1980, Copernic) et W. H. Oppenheim, Why oil prices go up in Foreign Policy, hiver 1976-1977.

[2] Article paru dans Le Monde, en mars 1995

[3] Mehdi Elmandjra, La guerre civilisationnelle, Casablanca, 1991, éditions Tourbi.

[4] Jean-Pierre Chevènement, Le noir et le vert, Grasset, 1995.

L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, d'Emmanuelle Godeau

Du folklore carabin, on croyait tout savoir : anecdotes médicales à l'humour volontiers salace, rumeurs de bizutages obscènes, parfois violents, chansons paillardes, fresques scandaleuses des salles de garde ont façonné l'image de l'apprenti médecin, facétieux et grivois.
[...]
Dans L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, Emmanuelle Godeau montre que le même esprit de corps se retrouve chez les médecins, les polytechniciens et des énarques mais que l'internat constitue un parcours initiatique unique en Europe et dans le monde. Un parcours unique par sa durée, puisqu'il commence dès les premières dissections, même si elles concernent l'ensemble des étudiants en médecine, se spécifie au moment de l'obtention de l'internat et des quatre années de formation sur le terrain, à l'hôpital, et se poursuit au-delà, puisque anciens internes et internes en titre se retrouvent souvent de façon régulière lors d'événements festifs, « les Revues », au cours desquels sont renouvelés les pratiques coutumières acquises au moment de l'internat. Au moment des premières dissections, où l'intimité avec les macchabées est imposée à l'étudiant, se dessine déjà une première hiérarchisation des acteurs « qui va permettre à chacun de définir l'intensité de son engagement au sein de l'épreuve collective, de celui qui est au centre et en fait trop, paraissant transgresser une règle implicite, par exemple, en " baffant les cadavres, en balançant leurs bras ", voire en " dilacérant au scalpel ", à celle qui demeure en retrait et critique ses camarades, mais n'en participe pas moins à l'expérience en cours ». Certains abandonnent d'ailleurs les études médicales à l'issue de telles expériences. Dérisions, paroles obscènes ou blasphématoires constituent les premiers jalons d'un savoir coutumier sur la mort qui se mettra vraiment en place au moment de l'internat.
[...]
Le « baptême », première cérémonie du calendrier coutumier de l'internat, marque la nouvelle vie de l'interne. Forme de bizutage, rarement citée dans les textes de loi ou dans la presse, qui font plutôt référence au charivari des première ou deuxième années de médecine, l'épreuve est redoutée mais jugée indispensable. Les étapes en sont codifiées : passage devant un jury d'anciens, où le nouveau est souvent sommé d'exhiber son intimité, défilés dans les rues de la ville, missions à réaliser dans l'hôpital, gages où la « thématique sexuelle et obscène » domine le plus souvent, premières chansons à caractère pornographique, premières cuites, premières projections de nourriture sur les fresques murales. [...] Après son baptême, la vie de l'interne est rythmée par le rituel de la salle de garde. Dans ce lieu paradoxal que les internes décrivent eux-mêmes comme sinistre, crade, immonde, triste à crever ou sordide, voire insalubre, sous l'apparent désordre (projection de nourritures, saleté), tout est codifié et réglé par l'économe : place au moment des repas, façon de faire circuler les plats.
[...]
Dans son livre, Emmanuelle Godeau ouvre au public non averti les portes de la salle de garde pour montrer comment le savoir qui se met en place en marge de l'institution est indispensable à la formation du médecin qui est le seul à être confronté « à la transgression répétée de tabous aussi forts et universels que ceux liés à la mort et à la nudité ». Le rituel qui est mis en place inverse terme à terme les grands principes du savoir officiel : hyperérotisation du corps plutôt que désexualisation du rapport au corps ; bruit, vociférations et exhibitions au lieu du calme, du silence et de la décence ; saleté et désordre contre propreté et hygiène ; vocabulaire trivial et obscène plutôt que langage technique spécialisé ; égalitarisme enfin plutôt que respect des hiérarchies.

Notes de lecture du Dr Lydie Archimède, parues dans Le Quotidien du médecin n°824 du 30 octobre 2007

Emmanuelle Godeau, L'esprit de corps, sexe et mort dans la formation des internes en médecine, éditions de la Maison des sciences de l'homme, collection « Ethnologie de la France »

Un blog de veille littéraire, un entretien de Deleuze

Via fabula, découvert ce blog (littéraire, précision pour ceux qui hésitent à cliquer), qui m'a permis de remonter à ce texte de Deleuze sur (ou à propos) des nouveaux philosophes, inaccessible sur le site de multitudes à l'heure où j'écris.

Mon souvenir de Doris Lessing

En septembre 1985, après avoir terminé les épreuves de trois concours dans trois villes différentes, et malgré le désespoir de ma mère (que j'avais prévenu depuis longtemps mais qui ne m'avait pas crue), j'ai pris mon sac à dos et je suis partie, moitié à pied moitié en stop, visiter les châteaux cathares.<br> Pendant une semaine j'ai fait du camping sauvage, je me suis nourrie de raisins, de pommes et de diabolo-menthe.<br><br>

Le dernier jour, sur les routes désertes entre Carcassonne et Peyrepertuse, un jeune automobiliste en cabriolet 304 s'est arrêté. Il avait le sourire d'enfant préconisé (c'était <a href="http://alicedufromage.eu/dotclear/index.php?2006/06/13/30-quelques-regles-quand-on-fait-du-stop" target="blank_" rel="noopener">lui</a>). C'était un garagiste d'Etampes qui passait lui aussi ses vacances à visiter les châteaux cathares.<br> Nous avons donc visité Peyrepertuse ensemble, un peu gênés et sans beaucoup parler.<br> A l'époque, seul un chemin de chèvres montait au château, vingt minutes d'efforts dans les broussailles de la pente abrupte, à se demander quel orgueil avait bien pu pousser des hommes à monter des pierres dans un endroit aussi impossible. Le château était encore sauvage, les pierres cédaient sous les pieds, les bords à pic en étaient à peine protégés.<br><br>

Comme tous les soirs, il fallait trouver un lieu où dormir. J'ai interrogé le vendeur de billets. Il m'a indiqué une cabane au pied de la montagne, cachée par la végétation. C'était la cabane d'un berger monté dans les alpages, je pouvais l'utiliser, elle restait ouverte pendant son absence.<br> J'ai dormi cette nuit-là dans le lit du berger, dans la cabane sans électricité. Une source aurait dû couler sur l'évier, mais la canalisation était rompue, le filet d'eau coulait à l'extérieur, dans l'abreuvoir.<br> Je songeais à Alphonse Daudet, cela doit être l'une des dernières fois que j'ai vu la voie lactée.<br> Il n'y avait qu'un seul livre dans la cabane, j'en ai déchiffré le titre à la lueur des étoiles: <i>Le Carnet d'or</i>, de Doris Lessing.

Le Bernin

Comme prévu je n'ai pas lu le Bonnefoy, mais un autre livre, plus maniable, consacré au Bernin.
C'est une sorte de concentré de biographie entièrement orientée autour de l'œuvre, exaspérant par deux travers: d'une part rien ne trouve grâce aux yeux d'Howard Hibbard si ce n'est Le Bernin (il faut lire son exécution des trois autres statues qui entourent le baldaquin de Saint-Pierre), d'autre part l'auteur veut absolument que l'œuvre du Bernin soit une progression, une succession orientée (vers toujours plus de génie bien sûr), ce qui le pousse à des interprétations parfois artificielles.

Ce livre reste cependant une excellente introduction à l'œuvre du Bernin, il est abondamment illustré, il fournit des dates, des noms et une première bibliographie. J'ai relevé au passage que Colbert semblait avoir la répartie assassine. J'ai désormais envie de lire Chantelou et Vasari. Et Saint-Augustin, mais c'est une autre histoire.

Je retiens que Le Bernin n'opposait pas baroque et classisisme, pour lui il s'agissait d'amener le spectateur à partager une émotion religieuse. Bonnefoy le note aussi d'ailleurs, en remarquant que le classisisme naît davantage d'une réaction à la peinture de Michel-Ange, brutalement dévalorisée, que d'une opposition au baroque.

Plus qu'aucune autre grande œuvre d'art visuel, les créations du Bernin sont l'accomplissement des aspirations religieuses, politiques et humaines de son temps dont elles forment, prises ensemble, un portrait physique et spirituel. Elles ne sont pas simplement autobiographiques (comme l'étaient, en un sens, les œuvres de Donatello et de Michel-Ange) ; elles sont l'autobiographie de l'époque elle-même. La conception du Bernin trancha sur l'ancien art religieux - qui privilégiait les histoires, enluminait les événements et les sentiments chrétiens. Son point de mire était le fidèle. Par empathie, par analogie, il s'agit d'ouvrir l'homme ordinaire à l'expérience du divin - et dans ce registre il reste insurpassé à travers l'histoire de l'art.
Howard Hibbard, Le Bernin, p.225

Finalement, Le Bernin aura trop été de son époque, trop en accord avec son siècle, trop admiré, trop adulé, et c'est de ce manque de décalage que viendrait l'oubli relatif dans lequel il est tombé. Nous rejoignons ici l'analyse du classique selon A. Compagnon, "celui qui n'est jamais d'aucune époque": Le Bernin ne pouvait pas devenir "un" classique si l'on retient cette définition.

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